‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 39 sur 93 · TREK M · texte numérisé non relu

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l'Assiniboine rentrât si tard. Tout à coup la portière de la loge fut soulevée et donna passage à l’Assiboine, tremblant, ayant à peine la force de parler et se bornant à dire dans son patois français : J'étais en pas mal de danger. J'ai vu les ours gris, proche! proche! Il demanda à fumer une pipe, que son fils lui bourra immédiatement et lui tendit. Lorsqu'il eut été suffisamment apaisé par l’herbe calmante, il nous conta ses aventures. Î[l avait rencontré les castors en haut du ruisseau et en avait tiré un, qui avait plongé et qu'il n'avait pas pu attraper. Après avoir erré quelque temps encore sans rien plus trouver, il s'était mis en rouce pour revenir juste avant la brune. Mais, à quelques centaines de mètres du bivac, il avait entendu un frôlement dans ies broussailles près de lui et, pensant que des chevaux s'étaient égarés là, il s’était détourné sous le couvert pour les ramener. Au lieu de voir les chevaux qu’il s'attendait à trouver, il s'était rencontré face à face avec un énorme ours gris qui était occupé à déchirer un tronc pourri, afin d'y prendre des insectes. A la vue de l’Assiniboine, l'animal, quittant son occupation, s'était avancé vers lui en poussant un épouvantable grognement et en relevant ses lèvres de façon à faire voir ses grandes dents et sa gueule énorme. Ce premier ours fut alors rejoint par deux autres de moindre taille, qui étaient accourus en entendant le grognement. L’Assiniboine, vieux chasseur plein d'expérience, les attendit de pied ferme et, quand le gros ours fut arrivé à la distance de deux ou trois mètres, il déploya subitement les bras. Cet expédient, auquel on a ordinairement recours quand on rencontre à l’improviste l’ours gris, réussit à arrêter un instant l'animal, et celui-ci, se postant sur ses jambes de derrière, fournissait une excellente occasion de lui porter un coup bien dirigé. L’Assiniboine l’ajusta avec soin et lâcha la détente ; mais la capsule

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seule éclata. [] tira la seconde détente, avec aussi peu de succès. Ce qui est étrange, c’est que l'ours ne l'attaqua point. Comme l'homme continuait à garder sa fermeté et son immobilité, l'animal recula près des autres et se tint en observation. Chaque fois que l’Assiniboine essayait de se retirer, l’un ou l’autre des ours s'élançait vers lui en grondant. Cela dura quelque temps ; puis les ours reprirent leur travail et se remirent à briser les troncs pourris. L'homme se déroba sans qu'ils le vissent. Mais cette heureuse fuite ne lui suffisait pas : il voulait se venger. Quand il fut bien hors de vue, il renouvela la poudre et les capsules de son fusil, se glissa, en tournant avec précaution, afin d'attaquer ses ennemis d'un autre côté. Il les trouva à la même place et livrés aux mêmes occupations. S’accroupissant derrière une barricade naturelle, formée par des arbres tombés, il visa avec le plus grand soin le vieil ours et tira, Aucun des coups ne partit encore; mais les trois bêtes, averties par l'explosion des capsules et regardant autour d'elles, l’eurent bientôt vu ; elles s’élançèrent en grognant et montrant les dents, mais s'arrêtèrent en touchant à la barrière que faisaient les arbres et qu'elles n’essayèrent pas de franchir. La même scène déjà décrite se renouvela ; les animaux s’irritaient chaque fois que l'homme faisait mine de s’éloigner, mais ils s’abstenaient de l’attaquer. Enfin, tout à coup, ils se mirent à courir de toute leur force, et, après avoir attendu quelque temps, l'Assiniboine put regagner notre bivac sans étre autrement inquiété. Selon toute vraisemblance, notre homme a dû en cette circonstance la vie à son sang froid et à n'avoir pas pu faire feu ; car il est certain que, s’il eût blessé un seul de ces animaux, tous les trois l’auraient attaqué et ne l’auraient laissé que mort.

Pendant le récit émouvant de l’Assiniboine,

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M. O'B. était tranquillement resté roulé dans sa couverture, ignorant parfaitement qu'il fût arrivé rien d'extraordinaire, parce qu'il ne comprenait pas un mot du patois mêlé de français et de crie dont se servait l’Assiniboine. Milton lui dit donc en anglais: « Monsieur O’B., l'Assiniboine vient d'être attaqué près du camp par les ours gris. » Au motours, M. O’B, s’élança en pied hors de sa couche, montrant dans toute sa personne la plus vive anxiété, et demandant avec angoisse si le fait était vrai et comment il avait eu lieu. Nous lui racontâmes l'aventure et, à mesure qu'il l’entendait, sa mâchoire tombait d’une façon la-

mentable et sa figure prenait l'expression de l’agonie.

« Docteur, dit-il quand nous eûmes achevé, le cas est fort sérieux, le danger est très-grand. Voici un terrible voyage. Voulez-vous me rendre l'extrême service de me prêter votre revolver ? Je suis résolu à vendre chèrement ma vie, et comment me défendrais-je, en cas d'attaque cette nuit, si je reste désarmé ?

— Oh! certainement, répliqua Cheadle en prenant le pistolet et en jouant avec la détente ; c'est avec le plus grand plaisir ; le voici; oui, si vous le voulez ; peut-être, dans ces circonstances, ferez-vous bien de le prendre; mais je dois vous avertir que vous ne pouvez le manier qu'avecla plus grande précaution, car ordinairement il part tout seul. »

M. O’B. retira promptement ia main qu’il tendait, réfléchit, hésita et finit par conclure qu'il valait sans doute mieux ne pas toucher à une arme si dangereuse. Il se contenta de prendre la grande hache et, bien qu'on pût douter qu'il s’en servit d’une façon trèsefficace en cas de besoin, il la mit sur son lit. Quant à nous, le récit de l’Assiniboine nous avait fort excités et nous convinmes d’aller, au point du jour suivant, à la poursuite des ours.

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préparatifs de chasse, La femme et le garçon devaient nous accompagner pour chercher le castor que l'Assiniboine avait tiré la veille, et M. O’B..., à sa grande épouvante, resterait seul chargé de la garde du camp. Il fit de fortes remontrances : à son avis, les ours ne manqueraient pas de profiter de notre absence pour attaquer une position sans défenseur. Nous fûmes inflexibles. Delirant reges, plectuntur Achivi. « Ce sont les Grecs qui souffrent des folies des rois ! » s'écria le pauvre désespéré. Il se retira dans la loge, fit tomber la portière, alluma un feu effrayant pour tenir l'ennemi à distance et demeura assis, tenant la hache à ses côtés, mais en proie à l'anxiété, jusqu’à notre retour. Quant à nous, sous la conduite de l’Assiniboine, nous arrivâmes au lieu où la veille s'était passée son aventure. Tout y confirmait les détails de son récit. Les troncs pourris étaient déchirés, le sol mou et l'herbe longue gardaient les énormes empreintes des ours ; une trace foulée montrait l’endroit où ils avaient chargé l’homme à plusieurs reprises; on suivait la piste de ce dernier lorsqu'il avait fait le circuit pour aller se poster derrière sa barricade, et l'on voyait les marques des ours s’éloignant en toute hâte de cet endroit. Il semblait pourtant évident qu'ils avaient passé la nuit dans le voisinage, car nous trouvâmes trèsfraîches les traces qu'ils avaient laissées en traversant le ruisseau et, sur l’autre rive, l’eau qui avait dégoutté de leurs épaisses fourrures n'était pas encore séchée.

Nous suivimes la piste. L'Assiniboine nous guidait à grands pas, mais dans un silence parfait, à travers les épaisseurs du fourré, où nous trouvions des marques de plus en plus fraîches : un tronc pourri récemment déchiré, un nid d'abeilles qui venait d’être détruit et des empreintes où le gazon semblait encore se relever d’une pression qui cessait. Nous étions fort émus. Avançant doucement, nos fusils armés, respi-

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