‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 51 sur 93 · FRS · texte numérisé non relu

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tre plusieurs jeunes sapins, pour nous servir de leviers, et à travailler pour déloger ce qui nous faisait obstacle. Après une heure de fatigue, nous parvenions à faire bouger la roche, et, d’un bond, elle s’élancçait et se plongeait dans la profonde rivière qui coulait au bas du précipice. Nous fimes alors traverser l'endroit à nos chevaux, un par un, avec toute sorte de précautions. Ce passage était si étroit et si dangereux que nous l’appelâmes le Pont de Mahomet.

Le paysage avait là une véritable beauté. Les montagnes fermaient la vallée de très-près, tout à l’entour. En bas, la rivière rugissait, se déchirant avec emportement sur les rochers qui semaient son lit. La falaise dont nous venons de parler était la première roche schisteuse que nous eussions rencontrée ; elle était accompagnée du calcaire carbonifère et indiquait la proximité de la région aurifère. Le schiste est la roche à laquelle l’or est invariablement associé dans les mines du Caribou. Son premier gisement, quand on va de l’est à l’ouest, vaut donc la peine d’être remarqué.

Dans la matinée du 14, quelques heures de marche nous conduisirent à la Grande Fourche du Fraser. C’est là qu’une branche considérable, venant du nor ou du nord-est, se réunit par cinq bouches différentes au courant principal du Fraser que nous avions jusqu'alors suivi. Il fallut faire une halte pour examiner les gués où nous pourrions en sécurité traverser les eaux gonflées. Cette grande; Fourche du Fraser est ce qu'on appelait d’aboru la Cache de la Tête Jaune?,

1. Le nom de Grande Fourche est donné à la rencontre de deux rivières du même noin, comme la Grande Fourche de Ja lhoimpson et celle dont il est question ici. — J.-B.

2, Ce qu'on appelle aujourd’hui La Cache est situé à une vingtaine de kilomètres environ plus bas que le confluent des deux Frasers. — j.-B,

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| rayons du soleil levant et noyée dans le ciel bleu, où

le pénétrait à ia hauteur d'environ quatre mille cinq cents mètres. C'était superbel Les Chouchouaps de La Cache nous ont assuré que rarement les mortels ont joui de ce spectacle, car le Robson plonge ordinairement sa tête dans les nuages. Nous eûmes de nouvelles difficultés après avoir dépassé la vieille Cache : torrents profonds à franchir, abatis à sauter à chaque dizaine de mètres et la vallée couverte par les aux débordées !

Le lendemain 15 juillet, nous continuâmes notre lutte contre les inondations, les abatis d'arbres et les débris de toute sorte; mais nous fimes une perte irréparable, Nous avions pris en main les chevaux qui portaient la farine et le pemmican afin d'empêcher qu'en se jetant dans l’eau profonde ils n'endommageassent, ou même ne nous tissent perdre, nos appro-

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visionnements. Deux des autres qui n'étaient pas tenus, Bucéphale et celui que nous avions trop justement surnommé le Fou, perdirent la rive, tombèrent dans le courant et furent emportés en un instant, Bientôt ils étaient hors de vue. L’Iroquois et le jeune Assiniboine s’élancèrent à leur poursuite, tandis que nous marchions avec le reste des chevaux. Environ huit cents mètres plus bas, nous revîmes nos animaux qui avaient pris pied sur un haut fond, au miiieu du torrent. Comme nous arrivions alors dans un de ces rares jardins que la nature a pris soin d’embellir de fleurs et d'enrichir de fraises au cœur des montagnes, nous y fimes notre bivac. Nous étions en pleine vue des deux bêtes qui se tenaient dans le fleuve, et nous espérions qu'elles seraient tentées de rejoindre leurs compagnons sur le rivage. Bucéphale en effet, après avoir henni, se mit à nager vers nous; mais le Fou, au lieu de prendre la bonne direction, s’étant lancé au milieu du torrent, Bucéphale, après un moment d’hé. sitation, se détourna et le suivit dans le courant dont la force était irrésistible. Tous deux s’en allaient à la

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marcher; nous ne voyions plus au loin que leurs bagages, sautant comme des bouchons dans le bouillonnement des eaux.

L’Assiniboine courait en avant; il nous laissa bien-

tôt tous loin derrière lui, car il avait une merveilleuse }

adresse pour surmonter les obstacles. Nous ne comprenions rien à l’étonnante agilité avec laquelle il se glissait au milieu des troncs les plus rapprochés ou dépassait les barricades d'arbres renversés. Aucun obstacle ne semblait arrêter sa course. Quant à nous, empéchés de toute façon, nous ne parvenions que de loin en loin à revoir nos chevaux, comme des taches sur la surface du torrent. Trois kilomètres plus loin, un autre haut fond leur permit encore de prendre

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id et donna le temps à l’Assiniboine de les repindre. Cependant le courant avait une telle force qu'il ne tarda pas à les entraîner de nouveau. Mais Bucéphale qui avait vu l'Assiniboine tourna de son ôté. L'endroit formait un épouvantable rapide où les aux se précipitaient en faisant d'énormes bouillons ur les grosses pierres qui obstruaient leur course. A l'instant où Bucéphale passait non loin du rivage, l'Assiniboine, sautant dans l’eau, jeta ses bras au col & l'animal, qui hennit de plaisir en voyant son sauvteur venir à son aide; et tous deux, l’un supportant l'autre, finirent par gagner le bord. Nous eûmes soin de récompenser amplement l’intrépidité que notre guide avait déployée en cette circonstance. Bien peu

A hommes auraient osé se précipiter dans un pareil

orrent, et lorsqu’après l'événement nous considérions ks énormes vagues qui roulaient à cet endroit, nous nous demandions comment notre compagnon avait pu sibien réussir.

Après avoir déchargé Bucéphale et déballé tout son bagage trempé pour le sécher au soleil, nous pousâmes en avant dans l'intention d'apprendre quel avait été le destin de l’autre cheval. Le Fou s'était obstiné àse tenir dans un milieu qui, en cette circonstance, s trouvait le plus dangereux parti qu'il eût à suivre. Nous courûmes seize cents mètres et nous l’aperçûmes sous la rive opposée, à un endroit trop escarpé pour qu'il y pût monter; la tête ensevelie dans les buissons qui bordaient la berge, il manquait à peu près de brces pour résister à la violence du torrent. C’aurait été de la folie que d’essayer de passer sur un radeau

| des flots si dangereux, et, malgré nous certainement,

nous nous vîmes obligés d'abandonner la pauvre bête à son malheureux sort. L’[roquois se mit à courir vers La Cache de la Tête Jaune, située d’après lui à douze ou treize kilomètres de distance au plus; il se

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proposait d’y réclamer l'assistance des Chouchouaps, qui avaient des canots avec lesquels il pourrait gagner l’autre bord. Quant à nous, nous retournâmes au camp avec le dessein d'examiner l'étendue de nos pertes. Le lendemain, de grand matin, l'Iroquois était de retour avec deux jeunes Chouchouaps. Ils passèrent l’eau et atteignirent l'endroit où nous avions vu notre cheval pour la dernière fois. Les marques que portaient la rive indiquaient que l'animal avait fait des efforts désespérés pour l’escalader, mais qu'il avait fini par rouler en arrière et par être emporté. Nous n’entendîimes jamais plus parler de lui.

En somme c'était un véritable désastre. Il ne nous restait plus ni thé, ni sel, ni tabac, car notre provision entière de ces délicatesses avait été emportée par le cheval qui s'était perdu. De même, nous n'avions plus, en fait de munitions, d’allumettes et de vêtements, que ce que nous portions sur nous. Papiers, lettres de crédit, objets de valeur, instruments et montres, l’herbier de Cheadle, la robe de buffle et la couverture de Milton : tout cela de conserve s'était mis à descendre vers l'océan Pacifique. Et pourtant, dans notre infor-

tune, nous trouvions encore quelques motifs de con- |

solation, car nous n'avions rien perdu des objets absolument nécessaires à notre existence : notre farine et notre pemmican nous restaient; grâce à Bucéphale et à l’Assiniboine, nous avions sauvé le journal sans lequel le présent ouvrage, qui a bien sa valeur, n’aurait jamais pu être publié.

M. O'B... avait aussi perdu ses lettres de recommandation, sa bouilloire d’étain et une paire de lunettes; mais 1l lui restait son cher Paley a1:’il portait prudemment dans la poche de côté de son habit. Néanmoins l'absence de ses lunettes le géna beaucoup dans ses études, car 1l fut réduit à les poursuivre d’un seul œil, unique paire qu'il possédait encore n’ayant plus

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qu'un verre. Le soir, comme nous étions assis auprès de notre feu, causant de nos pertes et dégustant le reste de notre thé et la dernière pipe dont il nous serait permis de jouir durant plusieurs semaines, M. O'B. embellit notre conférence par les maximes de sa philosophie caractéristique. Il nous fit remarquer combien nous aurions plus lieu de nous lamenter si lui ou l’un de nous avait monté l'animal qui avait disparu. Quant à la perte de sa bouilloire, elle était insignifiante puisqu'il ne nous restait plus de thé à y préparer. « Ce qui me chagrine le plus, ajoutait-il, c'est la perte de votre tabac; pour moi comme pour vous, elle est irréparable; car, vous le savez, le mien venait d’être fini et j'étais sur le point de vous en demander un peu pour mon usage, » Milton comprit l'insinuation. Seul de la compagnie, il en avait encore de quoi bourrer trois ou quatre pipes; il partagea en souriant, avec les autres, ce qui lui restait de cette précieuse denrée.

Le lendemain, nous nc’ - äirigeàmes sur La Cache avec l’Iroquois et les Cho::cuouaps, tandis que l’Assiniboine et son fils fouillaient soigneusement la rivière pour tâcher de trouver quelques traces du cheval ou du bagage perdu. Comme nous suivions le chemin avec notre convoi de chevaux marchant à la file, Cheadle, qui conduisait quelques-unes des d2rnières bêtes de somme, entendit derrière lui de grand cris: « Docteur! docteur ! arrêtez! » M. O’B. accourait hors d’haleine : « Docteur, docteur, vous feriez bien, dit-il, de retourner sur vos pas. Bien sûr, quelque malheur est arrivé. N’entendez-vous pas des cris de détresse? C’est sans doute Mme Assiniboine qui, avec un des chevaux, est empêtrée dans un marais. » Cheadle, reprochant rudement à M. O’B. de n'être pas allé lui-même au secours de cette femme, recut pour réponse que son assistance était supérieure à celle que M. O’B. aurait

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