‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 60 sur 93 · CE CT EURE · texte numérisé non relu

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et qu'ils avaient préféré s’exposer aux dangers d’une rivière inconnue, pleine de rochers et de rapides Quant à nous, déjà peu nombreux, nous avions un guide manchot. Même en suivant la trace en partie ouverte jusqu'ici, nous avions trouvé fort rude la besogne d'y voyager, et nous n’y avions marché qu'avec lenteur et fatigue. Chaque jour, nous avions été arrêtés et épuisés par les peines que nous avaient données nos chevaux enfoncés dans les marais, cinbarrassés parmi les arbres abattus, roulés en bas des escarpements ou perdus dans la forêt. Essayer de nous couper de force un chemin à travers les bois nous semblait donc une tentative à peu près sans espoir. D'autre part, construire avec nos faibles ressources un radeau convenable, ce serait un labeur qui exigerait bien des jours, et qui nous forcerait d'abandonner les chevaux dont la chair pouvait étre notre dernière ressource. Notre troupe, faible et mal composée, ne réussirait même pas à conduire, sur une rivière ordinairement tranquille, un grand radeau, l’embarcation la moins facile à diriger qui existe. C'était courir à une perte certaine que de l'essayer sur une rivière débordée, rocheuse et rapide comme l'était la Thompson. Les Chouchouaps de La Cache nous avaient fait à cet égard les recommandations les pius solennelles et les plus instantes. La rivière, nous avaient-ils dit, était impraticable à un radeau, et fort périlleuse pour des canots. Cheadle s’en alla explorer le pays à quelque distance en avant etrevint nous dire qu’il lui paraissait fort invraisembiable que des chevaux pussent se tirer d'affaire dans un tel enchevétrement d'arbres tombés

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« dans d® si raides escarpements. Ce rapport nous rendit tous fort sérieux, et M. O'B.. ne manqua point de nous avertir que nous devions tous nous pré. parer à la mort. Le soir, nous nous réunîimes autour du feu de notre bivouac pour délibérer gravement ; nous essayions d'accroître notre philosophie en fumant du kinnikinnik. Après une discussion approfondie, il fut convenu que, le lendemain, l’Assiniboine irait reconnaître le pays, et qu'ensuite nous tenterions, s'il le croyait possible, de nous ouvrir un chemin à travers la forêt. D'ailleurs nous étions persuadés que Kamloups n'était guère à plus de deux cents kilomètres de distance, et que dans peu nous rencontrerions une région plus éclaircie. La pluie tomba à seaux toute cette nuit et, jusqu'à midi du lendemain, heure à laquelle l’Assiniboine partit pour son voyage de découverte. Peu de temps après, nous entendîmes un coup de fusil et les aboiements du chien Papillon; nous en conclûmes que l’Assiniboine avait rencontré du gibier, et, comme nous avions vu des pistes de cerfs caribous, nous espérâmes que l’un d'eux avait été abattu. Le soir donc nous eûmes grand plaisir à voir revenir notre guide chargé d'un petit ours noir, et nous rapportant qu'il croyait possible d'aller en avant, quoique notre marche dût être lente et fatigante. Du haut de la colline au pied de laquelle nous étions campés, il avait vu, loin vers le sud, des montagnes s'élever sur des montagnes, et la perpétuelle forêt de sapins s'étendre dans toutes les directions, sans indice de pays découvert; l'unique circonstance favorable qu'il eût remarquée était que les hauteurs semblaient s’abaisser, et que le noinbre de celles dont le sommet portait de la neige paraissait diminuer, Nous nous mîmes tous à dépouiller et à tailler notre ours, et nous fimes un grand festin cette nuit-là. C'était la première viande fraîche que nous mangions depuas le

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mouton gris tué à Jasper House, et, bien que nous n’eussions ni pain ni sel pour l’assaisonner, ni thé à boire, ni tabac à fumer, elle nous parut délicieuse. En cette circonstance, nous avions remplacé le tabac en mêlant au kinnikinnik que nous fumions, l'huile retirée de nos pipes; mais cette ressource fut bientôt absorbée, et nous en fûmes réduits au misérable expédient de fumer simplement de l'écorce de saule. Cependant ce festin nous rendit des forces, et l’Assiniboine nous releva le courage en nous faisant remarquer qu'avec de l’économie nous avions à manger pour huit jours, et que nous arriverions bientôt.

Le 3r juillet, nous quittions le camp de la Tuerie sous une terrible pluie, et nous nous plongions dans la forêt sans route. Immédiatement nous rencontrions le pied d’un escarpement qui ne s’arrétait qu’au bord de l’eau. Mais la raïideur ne faisait pas la difficulté principale de ce chemin. IL faut avoir vu une forêt vierge, où des arbres gigantesques ont grandi et sont tombés sans être touchés durant des siècles, pour se faire une idée de ces amas de futaies, et du caractère impénétrable d’un tel pays Les sapins et les thuyas atteignent toutes les dimensions : les patriarches hauts de cent mètres s'élèvent dans une solitude majestueuse; les jeunes se réunissent en groupes épais, iuttant pour prendre la place de quelque géant abattu. Les arbres tombés gisent empilés çà et là, formant des barrières qui souvent sont hautes de deux à deux mètres cinquante en tous les sens. Des troncs de cèdres énormes, tombant en pourriture et changés en tas de mousse, sont à demi enterrés dans le sol, sur lequel d'autres arbres aussi puissants se sont récemment couchés ; des arbres encore verts et vivants, qu'ont renversés de récents ouragans, bloquent la vue par la muraille de terre que retiennent leurs racines entrelacées : troncs vivants, troncs morts, troncs pourris,

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troncs desséchés et sans écorce, troncs humides et verts de mousse, troncs ébranchés et troncs branchus: renversés, couchés, horizontaux, renchés dans tous les angles ; futaie de toute croissance, dans tous les âges de la vie ei de la décomposition, dans toutes les situations possibles, emmélés suivant toutes les combinaisons imaginables. Si le terrain est marécageux, il est plein de cornouillers. Ailleurs ce sont des fourrés d'aralies, des lianes traçantes et grimpantes, entortillées, aux feuilles larges comme celles de la rhubarbe, montant trop souvent aussi haut que les épaules. La tige et les feuilles en sont couvertes de fortes épines qui percent les vêtements quand on essaie de se frayer un chemin à travers leurs masses entremélées, et rendent écarlates les jambes et les mains des pionniers par l'inflammation que produisent les myriades de leurs piqûres.

L'Assiniboine marchait en tête la hache à la main, sa femme le suivait, conduisant un cheval, puis venait le reste de la bande, à la file, chacun menant deux ou trois chevaux. M. O'B. avait pu être dressé à se charger d’une bête de somme qu’il dirigeait trèsbien quand les circonstances étaient favorables. Mais, s'il avait été malaisé de maintenir en ordre notre caravane quand nous suivions un chemin tracé, il l’était dix fois davantage maintenant que nous n’en avions plus. Tant qu’un cheval pouvait voir un autre cheval devant lui, il le suivait assez fidèlement ; mais, lorsqu'il y avait un retard qui fit disparaître au milieu des arbres et des taillis les chevaux de la téte, les autres tournaieñt dans des directions opposées. Alors c’étaient des courses et des cris ; nosefforts pour les rattraper n’aboutissaient souvent qu’à les pousser à sc plonger dans un marais ou à s'embarrasser parmi les tas de bois. Une fois pris de cette facon, les misérables animaux se teu:.t stupidement passifs ; car

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