‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 68 sur 93 · RE · texte numérisé non relu

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Il y avait presque trois mois que nous marchions: cinq semaines que nous n'avions pas vu un être humain; et trois, que cette sauvage forêt nous tenait comme ensevelis, et ne nous avait pas laissé constater qu'elle eût jamais été visitée par l’homme.

Après plusieurs tentatives inutiles pour passer la rivière, l’Assiniboine, sa femme et son fils s’assirent, refusant d’aller plus loin. Il était inutile de discuter avec eux. Nous leur dîmes seulement que nous ne voulions point nous abandonner ainsi au désespoir, sans faire un nouvel effort, et, prenant les haches, nous allimes recommencer la recherche d’un gué. Enfin nous découvrîimes un bas-fond ; nous nous y frayàmes un passage, et nous conduisimes les chevaux : mais la vase était si molle et si profonde, et les rives si encombrées de troncs glissants que nos bêtes n’y pouvaient pas prendre pied et retombaient en roulant dans l’eau. À ce moment, l’Assiniboine, honteux de son inaction1, revint nous aider. Les chevaux furent déchargés st nous pûmes les hisser au bord. Mais notre long séjour dans l’eau glaciale, qui nous avait enveloppés jusqu’à la poitrine, nous avait tous engourdis ; la pluie continuait à tomber et, quand nous eûmes fait passer les chevaux, nous campâmes sur un monticule au milieu de cet horrible marais. Il n'y avait alors aucune chance de nous procurer la moindre nourriture. Un autre cheval fut donc condamné et nous le tuâmes sur l’heure. Comme l’autre fois, nous passâmes deux jours à sécher la viande et à raccommoder nos loques. M. O’B., qui cependant, il faut le reconnaître, s'était considérablement amélioré sous l'influence de nos dures épreuves, était plongé dans le plus profond désespoir. Il nous avoua qu'il prenait Paley en grippe, le regardant comme un disputeur. Sa foi était sapée jusque dans ses fondements ; et, curis ingentibus aeger « souffrant de ses

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grandes inquiétudes, » il sesentaitrapidement emporté vers la folie, de laquelle son livre seul l'avait garanti depuis longtemps; maintenant que cette source de force et de consolation lui faisait délaut, il ne voyait aucun moyen de garder sa raison. De fait, nous avions remarqué en lui un véritable changement pendant la dernière semaine. Du plus bavard des hommes, il en était devenu le plus taciturne, et, quoiqu'il observât en compagnie un silence solennel, il se parlait constamment à lui-même, lorsqu'il marchait seul. Cependant, quand un repas abondant de viande fraîche lui eut rendu des forces, il retrouva quelque gaieté; les Preuves de Paley furent considérées d’une façon plus orthodoxe, la paire de lunettes à un verre reprit sa place accoutumée , le livre fut retiré de la poche de l'habit clérical, et M. O'B. se replongea dans l'étude de la théologie.

Quant à nous, nous discutions ce que nous avions à faire et nous proposions chacun nos projets. Evidemment nos chevaux, déjà presque réduits à l’état de squelette, ne vivraient plus longtemps s'ils ne trouvaient pas à se repaître convenablement. Depuis plusieurs jours même, nous nous attendions à en voir quelqu'un se coucher et succomber à la fatigue. Leurs corps n'étaient plus que des charpentes osseuses recouvertes de peaux; leurs flancs étaient creux, leurs dos déchirés, leu$s jambes ruinées, enflées, saignantes. Leur bande était bonne pour l’équarrisseur. [ls faisaient peine à voir.

On remit en avant l’idée de construire un radeau, car la rivière, qui maintenant coulait paisiblement, était pleine de tentations ; mais nous nous souvenions des Grands Rapides et de la Porte d'Enfer, et nous rejetèmes ce dessein.Ce fut sans doute notre salut, car plus bas nous rencontrimes encore des rapides fort périlleux. On convint de conserver les chevaux aussi

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