LIVU XIIJ, CHAPITRE VIU
Si on ajoute à cette quotité le nombre des habitaiïts d'Athènes , on aura un total de vingt-cioq mille individus disséminés dans cette province qui comptait autrefois plus de trois mille cinq cent soixante-douze habitants, par lieue carrée, la surface de i'Attique étant évaluée à cent douze lieues carrées (i ).
Les troupeaux, suivant un calcul récent, y sont en nombre moindre que n'était autrefois sa population. Suivant les états de collecteurs appelés dgellebis, le nombre des moutons est porté à soixante mille , et celui des chèvres à cent mille, ce qui fait, en ajoutant un tiers dissimulé pour se soustraire à Timpôt , deux cent vingt mille têtes de bétail. Cette quantité de bétes à cornes, qui est insuffisante pour ( puiser les parcours, s'accroît en hiver par Tarrivèe des V al aques nomades du Pinde et du Parnasse. Us sortent à cette époque en dehors de la Thessalie, pour se répandre dans la Béotie et dans I'Attique, où ils vendent sous leurs tentes les abats ou étoffes rayées, les tissus de laine et les couvertures qui sont le produit des manufactures de leurs colonies sédentaires. Leur présence , dans les deux provinces que nous venons de citer ^ apporte quelques bénéfices au pacha de l'Eubée et au vaivode d'Athènes,
(i) Vers la CXVI* Olympiade , ou suivant Scaliger, vers la CXVm*, le dénombrement des h)ibitants de I'Attique, fait par ordre de Démélrius de Phalcre , donna pour résultats 21,000 citoyens, ÀÔTi^aiouç; 10,000 étrangers, fieToîxouç; et 400,000 esclaves, clyJrctQ (Athen. lib. VI, c. 20). Ces esclaves, évalués l'un portant l'autre à quatre mîues, formaient un capital de cent vingt millions de francs, somme supérieure à la valeur intrinr sèqiie des terres de I'Attique (Paw» Recherches sur les Grecs, Part.I,$ Yi ).
Il4 VOYAGE DE LA ORÀCE.
qui perçoivent des droits de péage et de parcours à leur profit.
Un mouton se vend à raison de dix francs, unç
chcvre six, un cabri deux, et un agneau jusqu'à ciiuj et six francs. Une chèvre donne en générai autant de lait qu'une brebis ; on tond les moutons et les chèvres vers les mois d'avril et de mai. La toison ordinaire d'un mouton est d une oque et demie à deux oques, et celle d'une chèvre de cent drachmes ou un quart d'oque* Le poil de chèvre est entièrement manufacturé dans le pays, pour en faire des sacs et des tapis grossiers; on estime la quantité qui est employée à la confection de ces tissus à deux cent cinquante quintaux par an. Le quintal, évalué à trente francs en matière brute, présente une valeur de sept mille cinq cents francs, qui est quintuplée par la main d'œuvre. Nous n'avons pas de données sur les laines que les Scliypetars et les Yalaques filent et emploient à faire des capotes, la quantité est au-dessous de la consommation. On traite la gale des moutons avec un mélange de marc d'huile et de soufre qu'on délaie et qu on fait chauffer ensemble, et dont on frotte l'animal, qu'on enduit en* .suite de goudron.
On consomme annuellement dans TAttique cinq mille moutons et dix mille chèvres ou boucs, dont une partie est vendue par le6 bergers des cantons voi* sins. Deux mille peaux de chèvres sont employées à fabriquer des outres pour le transport de Thuile, du vin et du miel, les huit mille autres sont vendues aux tanneurs, qui les maroquinent pour en faire des empeignes de souliers, de bottes, etc., et ce qui n'est pas employé dans le pays devient un objet d exportation.
lIVRfe XIII, CHAPITRE TH. Il5
On ne fait guère de beurre que pendant les mois d'avril et de mai^ et on le conserve, après l'avoir épuré en le faisant fondre avec soin , ce qui ne Tempéche pas toujours de rancir. Pour obtenir le fromage, on fait cailler le iait avec la pressure (isvrnia) qu'on tiré ^des intestins des agneaux. On sépare le petit lait de la partie caseuse quon passe dans une forme, on y répand du sel, et ces sortes de fromages se conservent pendant cinq ans.
La paie d'un berger est de soixante francs avec ia nourriture. Cinq pasteurs sufHsent pour conduire mille moutons; il en faut moins pour les chèvres, et un Égicore n'a ni l'importance ni la considération d'un Pisticos ou Méléagre, fier de porter le sceptre augurai, espèce de crosse épisoopale avec laquelle il saisit ses ouailles par le col. Oh! combien de fois n'ai-je pas entendu dans leurs passious naïves , le chevrier porter enviç au berger, le potier à son confrère, et le pauvre même au pauvre, ainsi que Pavait observé Héaiode, qui peignait les mœurs pastorales de son temps.
On ne mêle jamais les moutons avec les chèvres, parce que celles-ci peuvent vaguer toute l'année , tan* dis qu'on tient les moutons dans les mandres pendant les mois de janvier et de février. Les bergers çt les chiens suffisent pour les défendre contre les loups , sur le compte desquels les gardiens des troupeaux mettent un boa nombre d'agneaux et de cabris dont ils se régalent, sans compter la plupart de ceux qu'ils enregistrent, en faisant des entailles sur leur houlette, comme ayant péri de mort naturelle : il n'est guère d'administrateur, par toute terre, qui ne songe à ses intérêts particuUjers.
llC VOYAGË DE LA GRÈCE.
On évalue entre cinq à six mille le nombre des
bœufs et des vaches, dont trois mille sont employés à Tagricalture. On ne trait jamais les vaches , qu on ne considère que ponr la reproduction de l'espèce; quant aux bœufs, on ne tue que ceux qui ne sont plus en état de travailler, et ce nombre ne se monte guère annuellement qu'à deux cents. Les bétes aumailles passent les neuf dixièmes do Tannée dans les parcours , et durant Thiver on les tient dans les étahles , où elles sont nourries avec de la paille hachée. Il faut de quatre à huit bœufs pour mettre cent stremmcs de terre en labour 9 suivant la force ou la légèreté du terroir, chaque stremme étant égal k quarante pas carrés. Le prix conuaun d un bœuf est de soixante-quinze francs et celui d'une vache de dix-huit à vingt.
Pendant la première année, le veau s'appelle moscliàri (iLoayxy.) , et la femelle moskita (p.oŒ/LTa); la seconde année, le mâle se nomme damalis (^ajtaXt;)^ dénomination qu'il garde jusqu'à la quatrième année; passé ce temps on Tappelle èoâi. , bœuf, et le taureau Towpoç. On fait très-rarement usage de la chair de veau, les paysans même en ont autant de répugnance que de celle des grenouilles et des tortues, qui sont, disentils , bounes pour des Bohémiens , des francs-maçons et des excommuniés, gens maudits de Dieu comme les chenilles et les sauterelles.
liCS chevaux, dont le nombre est caicuié à deux mille environ , sont employés à fouler les grains et aux trans* ports. Quand la récolte est finie dans l'Attique , les paysans se rendent ordinairement daus laBéotie^oiilegrain mûrit plus tard, et après s'être employés une seconde fois pour la même opération , ils déferrent à leuç retour
LIYBÉ Xîll, CIIAPITHE VII. IIJ
kts chevauk et les jaments qu'ik làcheot avec leurs
poulains dans les montagnes , jusqu'à Tannée suivante. Ijk condition des mulets et surtout celle des ânes, qui font très-nombreux, est loin d'être aussi heureuse. Ces derniers , bardeaux et toujours bardeaux , sont soumis V gi des travaux dont on les accable sans les soigner ^ sans pourvoir à leur ohétive nourriture, qu'ils doivent trouver cômine ils peuvent dans un pays oii il y a , à la vérité , plus de cbardons , de roquette et de pini<* prenelle, que de fourrages succulents.
Il j a quelques bonnes sources dans FAttique , des rivières stagnantes, et les eaux d'Athènes sont en général de mauvaise qualité* A l'exception de quelques ca* . rottes violettes et de plantes potagères communes , on n'a que peu de ressources dans le jardinage; et si on cultive des jardins, c'est pour approvisionner le marché d'Hydra. Le peuple préfère aux plantes potagères , pendant ses longs carêmes, des olives salées, la roquette fétide, les pavots des champs , les gratterons, la pousse nouvelle des orties, les chardons, les mauves et une fojiile d'herbes sauvages, qu'il mange bouillies, en les <|ssaisonnant avec du piment, de l'huile et du sel. Les melons, qui réussissent, mal même dans les jardins de TAttique, sont fiides et insipides; les gourmets s*en procurent deThèbes,qui en donne de délicieux. Panni les fruits il n'y a de passables que les figues , les poches à chair jaune ou Alberges, et les raisins roses des vignobles. La viande , maigre et fibreuse, n'a ni suc ni fiunet. Les poissons otïrent peu de variété, et les huîtres de Genchrée ne sont estimées que parce qu'on n'en connaît pas d'autres.
Cependant les saisons ramènent toujours les bcjcfi*
Il8 . VOTAGS DE LA GBÈCB.
gues (i), les cailles (2), les alouettes, les tourterelles et les bécasses; mais ce gibier ^ qui disait les délices du banquet des sophistes, est peu approprié aux besoins
dMiomnies souvent dépourvus du nécessaire. Ainsi il faut laisser ces oiseaux pour orner les charmantes des-* criptions d^Anacharsis , qui rappellent les fêtes d'un
temps de piosjxji'ilc, et j)arler des aliments nécessaires à un peuple condamné à manger le pain de la douleur. Qu'importe que les plages de la Mégaride ndur^ rissent encore des glaucus (3), que la murène et la dorade se trouvent dans le golfe de Salamine, les pêcheurs leur préfèrent les sardines de Phalère, qu'ils salent pour les besoins des Grecs dans leurs jours dabstinence.
Le pain, autrefois d'une blancheur et dW goût admirables (4) 9 est ce qu'il peut être avec le mauvais
graiu de FAttique, c'est-à-dire bis, peu savoureux et de médiocre qualité. Le vin, que les anciens surnommaient vérité, parce que jamais Thomme ne parle avec plus de liberté qu'échauffé par ses vapeurs, faible, chargé de résine, n'est qu'une piquette amère, révol* tante au premier abord, à laquelle on s'accoutume et qui aide les forces digestives. L'olivier, objet de la sollicitude des Athéniens (5), donnerait encore des
(1) Athen. Deipnosoph. lib. IX, p. S^ô, edit. Lugduo.
(2) Id. ibid,
(S) Arrhestrat. ap* Athen, X, p. agS.
(4) Ibid, m, lia.
(5) Les Aréopagites temiient an état exact des olivierB, et s'ils surprenaient des cultivateurs qui en eussent dégradé un seul ,
ils le punissaient sévèremenUVoy. L^siab, plaidoyer sur l'olivier sacré.