SUR LE NIL. H
passé la station de Sohag, la caravane a rencontré sur la rive gauche un santon et s'est arrêtée pour le voir. Décidément, la sottise humaine est un puits insondable. Quand un homme est idiot, les musulmans le regardent comme un saint. Son esprit, n'étant pas avec lui sur la terre, doit être au ciel. C'est un hommage rendu à Dieu que de considérer l'idiotisme comme une faveur qu'il accorde seulement à quelques rares élus. Le santon que nous avons sous les yeux a soixante-dix ans. il est, depuis trente ans, accroupi au même endroit de la berge, immobile, ankylosé et tout nu. 11 a pour chevelure une toison blanche qu'on prendrait pour une perruque. Les bras pendants, le menton sur ses genoux, assis dans la boue du Nil, il végète là, assisté d'un secrétaire ! et entouré de serviteurs qui vivent de l'argent qu'on leur donne sous le nom bakchish, et qui ont une hutte où ils font du feu. Lui, il est également insensible à une chaleur tropicale et aux fraîcheurs de la nuit. Les mahométans de l'équipage, et à leur tête le commandant de l'expédition, sont venus baiser avec respect la main dartreuse de ce favori du ciel, de ce quadrumane sale, dégoûtant, stupide et vénéré. Deux ou trois fois par jour, on le change déplace... Nul doute qu'après
sa mort, on n'élève en cet endroit un oratoire qui sera surmonté d'une coupole et ombragé d'un sycomore. Gérôme a fait un croquis d'après ce mandrille.
Cependant la température baisse. La nuit humide tombe , cadit humida cœlo ; elle se fait promptement en Egypte, parce qu'une fois le soleil couché, il n'y a plus de réverbération, faute de nuages, et le crépuscule s'éteint brusquement. Dans la voûte du ciel resplendissent alors des planètes qui font sur le Nil une tramée de lumière presque aussi vive que celle de la lune. Rien n'est plus beau et n'a été plus imprévu pour nous que le ciel de l'Egypte, la nuit comme le jour. Il est extrêmement rare qu'on y voie passer des nuages. I! en résulte que les spectacles du couchant ne sont pas variés et mouvementés comme ils le sont en Europe. Quand le disque élargi du soleil a disparu à l'horizon du désert, il ne laisse après lui qu'une vaste zone d'un jaune d'or éclatant qui passe rapidement à l'orangé, tourne au vert et va s'évanouir dans le bleu. Mais toutes ces nuances sont fondues dans une seule fournaise. Aucun accident ne vient remuer la décoration ; aucune tache de couleur, aucune variété ne l'assaisonne. La lumière en son déclin reste une, tranquille, immense.