SUR LE NIL
La seule chose qui en augmente parfois l'intensité, c'est un village planté de palmiers, qui, se dessinant en silhouette noire sur l'horizon, font repoussoir. La variété alors est sur la terre, et l'unité dans le ciel. Un de ces soleils couchants a été subhme, au point que tous, réunis sur la dunette, nous avons poussé un cri d'admiration. Le soleil, près de s'éteindre, dessinait dans l'eau une colonne de feu, dont le chapiteau émeraude était formé par une bande de terre verte. Le fleuve était calme et grand comme la mer ; il répétait tout le tableau.
Mais, quelle que soit la beauté du paysage, l'architecture est, en Egypte, la principale attraction pour quiconque n'est pas un touriste superficiel ou un commerçant. Le premier temple que nous allons voir est celui de Dendérah. Partis du rivage avant l'aurore, nous suivons sur nos ânes une route qui traverse des champs de dourah et qui est bordée çà et là de palmiers, de cyprès et de tamaris. Au moment où le soleil se lève, le temple nous apparaît. S'il n'était pas prouvé que ce monument est contemporain de Jésus-Christ, si ChampoUion n'y avait pas lu les légendes de Tibère, de Caïus, de Claude, de Néron, il serait facile au premier abord de se tromper sur l'antiquité du temple. L'architecture en est imposante et aussi grandiose que si elle datait des plus beaux temps de l'Egypte. Du 'plus loin qu'on le voit, on est frappé du magnifique frontispice que forme le portique du vestibule, \q pronaos. On a devant les yeux une grande salle hypostyle, soutenue par
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\ingt-quatre colonnes en quatre rangées, et l'on regarde avant tout au chapiteau de ces colonnes, qui est une tête de femme répétée sur les quatre faces, belle tête avec des oreilles de génisse et coiffée à l'égyptienne. L'entablement ne porte pas directement sur ces têtes féminines qui en auraient paru écrasées ; il porte sur un dé interposé comme une sorte de coussinet entre la tête et l'architrave. Des masques de femmes sur le chapiteau annoncent que le temple est dédié à la déesse Athor. Athor est l'Aphrodite des Grecs et l'Isis (la Vénus) des Égyptiens. Un monument élevé à une divinité pareille devait réunir la grâce à la majesté : en effet, les colonnes du pronaos ayant sept mètres, cinquante, de circonférence à la base, ont autant de force que d'élégance. Tout le portique mesure quarantetrois mètres de large sur dix-huit mètres de haut. Les eutre-colonnements de la première rangée sont fermés par un mur, à peu près à mi-hauteur, qui laisse libre le passage de la porte, de façon que même dans ce vestibule ouvert à la lumière et aux bruits de l'extérieur, il n'entre encore qu'un demijour.
Lignes simples, grandes, non rompues, inclinaison des murs latéraux vers le sommet d'une pyramide imaginaire, expression de calme résultant
de l'horizontale continuée, heureux profil d'une corniche qui se dégage par une moulure concave, par un seul cavet. tout ce qu'il y a de beau dans l'ancienne architecture égyptienne se retrouve dans le temple de Dendérah, et s'il date d'une époque de décadence, on ne s'en aperçoit qu'à la sculpture. Commencé par Ptolémée XIII, achevé sous Tibère, il fut décoré, sous Néron, de méchants bas-rehefs qui déparent l'édifice quand onl'examine de près. ChampolHon en a fort bien jugé dans ses lettres : « J'avais sous les yeux, dit-il, un chefd'œuvre d'architecture couvert de sculptures de détail du plus mauvais style. N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables, et cela ne pouvait être autrement : ils sont d'un temps de décadence. La sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins sujette à varier, puisqu'elle est un art chiffré, s'était soutenue digne des dieux de l'Egypte et de l'admiration de tous les siècles. »
Ce n'est pas sans quelque émotion, je l'avoue, que nous sommes passés du pronaos dans le temple proprement dit. Ici n'entraient que les prêtres, et le roi lui-même n'y était admis qu'après des cérémonies dans lesquelles il était purifié d'abord, ensuite reconnu et consacré comme souverain de
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la haute et de la basse Egypte, cérémonies qui sont représentées sur les murs. Le temple contient vingt-sept chambres qui jamais ne furent éclairées par la lumière des cieux, et oti l'on ne peut se conduire qu'avec une lanterne. Un peu d'air y pénètre par un ou deux petits trous percés dans l'épaisseur du plafond. Tout y est obscurité et silence.
La destination de ces chambres n'est plus un secret pour l'archéologie. Dans l'une on garde les vêtements dont on habillera les statues des dieux : dans l'autre on prépare les essences dont elles seront parfumées. Ici est le trésor où sont conservés les pectoraux, les miroirs, les sistres, les objets hturgiques en or, en argent, en lapis. Là est le dépôt des emblèmes qui doivent figurer dans les processions, et là on emmagasine les offrandes en pains, en libations ou en produits de la terre, qui entrent par deux portes pratiquées au nord et au sud, la première pour les dons venus de la basse Egypte, la seconde pour ceux de la haute Egypte. La plus grande chambre, venant après le vestibule, est celle d'où partent les processions ; elle est hypostyle. A la suite, dans l'axe du monument, on trouve le sanctuaire, le naos, où étaient déposées sur des coffres les quatre barques symboliques, promenées dans les théories solennelles.
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Au centre de la barque était un édicule toujours fermé et recouvert, pour plus de mystère, d'un voile épais. On y tenait caché l'emblème de la divinité. Viennent ensuite des pièces, également plongées dans les ténèbres, où l'on disait des prières, et dans lesquelles sont figurées, entre autres symboles, la résurrection d'Osiris, le rajeunissement de son corps, et ses victoires sur ses ennemis, qui reculent sous la forme d'un crocodile. Enfin la chambre qui est la dernière dans l'axe, celle qui est le noyau du monument, pour ainsi dire, et que les Grecs appelaient l'opisthodome, n'est jamais ouverte qu'au roi ; elle contient le sistre d'or, emblème mystérieux du temple.
Parmi les fêtes célébrées dans l'enceinte qui entourait et fermait le temple de Dendérah, il en est une toute spéciale, celle du premier jour de l'an. A cette fête mémorable était affectée la destination de plusieurs chapelles où l'on en préparait les pompes, et celle des deux escaliers qui conduisent sur la plate-forme du monument, là où se trouve encore un édicule hypèthre, c'est-à-dire à ciel ouvert, et porté sur douze colonnes, correspondant aux douze mois de l'année. Sortant par l'escalier du nord, la procession, telle qu'on la voit dessinée sur les parois mêmes de l'escalier, s'arrê-
tait sur la terrasse autour du petit temple des mois, et après avoir défilé, à la clarté du soleil, aux yeux de la multitude éloignée, elle rentrait dans l'obscurité du grand temple d'Athor par l'escalier septentrional.
Je dis que le peuple était loin, parce que le temple était entouré d'un vaste péribole, le temenos, qui n'a guère moins d'un kilomètre de rayon et que, selon toute apparence, les fidèles se tenaient en dehors de l'enceinte, où n'étaient admis que le roi, les prêtres, les officiers du roi, quelques initiés peut-être, et peut-être aussi les jeunes filles qui exécutaient des danses sacrées. Mariettel)ey, qui a étudié profondément le temple de Dendérah (parce que c'est le temple le mieux conservé de l'Egypte) et qui en a fait l'objet d'un grand ouvrage, non encore terminé, nous donne un avantgoût de son livre, dans quelques pages de son itinéraire, malheureusement trop concis (1).
« On n'y trouve, dit-il, ni chambres d'habitation pour les prêtres, ni heux d'initiation, ni traces de divination ou d'oracles, et rienne peut laisser sup-
(I) L'ouvrage de Mariette est maintenant terminé ; il vient de paraître à Paris, chez Franck, et au Caire, chez Mourès, imprimeur, sous le titre : Dendérah, description générale du grand temple de cette ville, par Auguste Mariette-bey, 1875.
,\. Kscalier du Sud.