‹ Voyage de la haute Égypte; observations sur les arts égyptien et arabeChapitre 13 sur 24 · SID · texte numérisé non relu

SID

Temple dcDendérah, plan de l'étage supérieur.

poser qu'en dehors du roi et des prêtres, une partie quelconque du public y ait jamais été admise. Mais le temple est un lieu de dépôt, de préparation, de consécration. Si tout y est sombre, si dans ces lieux où rien n'indique qu'on n'ait jamais fait usage de flambeaux ou d'aucun mode d'illumination, des ténèbres à peu près complètes régnent, ce n'est pas pour augmenter par l'obscurité le mystère des cérémonies, c'est pour employer le seul moyen possible alors depréserver les objets précieux, les vêtements divins, des insecte^, des mouches, de la poussière du dehors, du soleil et delà chaleur elle-même. » Voilà une exphcation bien naturelle, sans doute, de l'obscurité. Mais pourquoi l'architecte avait-il creusé dans ce temple des souterrains encore plus noirs ? Une fois les objets précieux mis à l'abri des mouches et des mites, à quoi pouvaient servir ces cryptes, sans soupirail, sans ouverture aucune, sans issue, et dont la porte même était invisible pour qui n'en possédait pas le secret ? Était-ce une prison tombale ? La crainte des insectes ne suffit plus pour rendre compte de ces corridors cachés dans le sol et creusés jusque dans l'épaisseur des fondations. Aussi l'auteur fmit-il par dire que la construction des cryptes de Dendérah n'était pas probablement sans rapport

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avec les idées d'enfouissement et de résurrection, de vie latente et dévie active, de germination souterraine et de floraison dont le temple offre des expressions si nombreuses.

Ne passons pas légèrement sur les questions qui se présentent ici et qu'il me soit permis de m'arrèter un instant pour dire au lecteur ce qui m'a préoccupé à l'heure oii nous allions quitter Denderah. Quel était le premier jour de l'an chez les Égyptiens, et pourquoi, attachaient-ils tant d'importance à la fête qui avait pour objet l'apparition de l'étoile Sirius ? N'ayant emporté aucun livre, j'ai dû me servir de la bibliothèque vivante qui voyageait avec nous et j'ai feuilleté les savants de l'expédition; mais ce n'est qu'après mon retour à Paris, que j'ai pu étudier ces questions et les comprendre assez bien pour y répondre. Heureux si je puis le faire avec concision et avec clarté.

L'étoile d'Isis qui n'est autre que Sirius, après avoir disparu pendant quelques semaines à la fin du printemps, redevenait visible après le solstice d'été, un peu avant le soleil, et son apparition coïncidait en Egypte avec les premières crues du Nil. Il est donc aisé de comprendre avec quelle sollicitude, avec quelle attention inquiète cette étoile était observée par les prêtres astronomes

de Méroë, de Thèbes, d'Héliopolis, et cela plus de trois mille ans avant l'ère chrétienne. L'observation, qui est la mère de l'astronomie, fit connaître que le lever héliaque de Sirius (c'est-à-dire le moment où l'étoile n'étant plus éclipsée par le soleil, pouvait se montrer) rétrogradait tous les quatre ans d'un jour, de sorte qu'après avoir eu lieu le premier jour du premier mois de l'année, qui était le mois de thoth^ il n'avait lieu, quatre ans plus tard, que le second jour, et quatre ans après, que le troisième jour. Au bout de cent vingt ans, le retard apparent était d'un mois, et il devait être d'une année entière après 1461 ans. Les Égyptiens s'aperçurent ainsi que l'année qu'ils comptaient dans leur calendrier pour 365 jours, était dans le ciel de 365 jours et un quart, et ils s'expliquèrent pourquoi l'étoile d'Isis paraissait rétrograder selon la supputation des astronomes qui avaient originairement établi l'année civile de 365 jours. Hérodote dit formellement (et il ne peut pas l'avoir inventé) que la différence d'un quart de jour entre l'année civile et l'année solaire, ou, si l'on veut, entre l'année vague et l'année fixe, était parfaitement connue des prêtres de l'Egypte. Ils savaient qu'après une période de quatorze cent soixante-un ans, — période dite sothiaque parce

que Sotliis est le nom grec de l'étoile Sirius — il y aurait une coïncidence absolue entre le premier jour de l'année vague et le premier jour de l'année fixe. Mais, au lieu de rectifier le calendrier de leur pays d'après leurs observations exactes sur la marche du soleil et sur l'apparition de l'étoile d'Isis, ils le laissèrent tel que la tradition l'avait consacré, soit qu'ils craignissent de porter quelque trouble dans certaines transactions et dans les computations publiques, soit qu'ils ne voulussent point confesser l'erreur des astronomes leurs devanciers, qui avaient institué le calendrier égyptien, 3285 ans avant notre ère, ainsi que l'a prouvé Cliampollion d'après des documents irrécusables, trouvés par lui dans les tombes royales de Thèbes. Il y a donc, aujourd'hui, 51 o9 ans que le calendrier égyptien fut institué et que cinq jours complémentaires furent ajoutés aux trois cent soixante jours que formaient douze mois de trente jours chacun, ou trois saisons de quatre mois chacune, et cette notation de l'année vague est le plus ancien monument, relatif au temps et à la numération, qui soit resté dans la mémoire des hommes. De plus, comme la série d'idées qu'elle exprime se rapporte exclusivement aux phases du Nil, il est clair qu'elle est propre à l'Egypte, qu'elle n'a

pu lui être enseignée par aucun autre peuple, ainsi que l'a observé l'illustre Biot (dans ses Recherches sur l'année vague des Égyptiens)^ lequel, à sa première observation, en a ajouté une seconde de la plus haute importance: cette expression naïve, mais exacte pourtant et numérique de la succession et de la durée des phénomènes que le débordement périodique du Nil produisait pour l'agriculture, étant restée fidèle depuis, pendant lous les siècles qu'on l'a employée, nous devons en conclure que, durant cinq mille années, le gonflement du Nil s'est opéré à la même époque de l'année solaire, amenant une masse d'eau sensiblement égale ; qu'ainsi les pluies périodiques de la Haute-Ethiopie qui en sont la source, se sont régulièrement répétées tous les ans, avec de simples variations d'intensité accidentelles, et que, depuis cette ancienne époque, l'état physique et, dynamique de l'atmosphère n'a pas changé.

Quelle différence entre ces observateurs délicats et les rudes Romains, qui avaient eu si longtemps une année de trois cent cinquante-cinq jours, après avoir eu, plus longtemps encore, une année de trois cent quatre jours ! et qui, en vertu de cet almanach barbare, célébraient les fêtes d'été en hiver ! Jules César s'avisa, il est

vrai, de réformer le calendrier, mais il lui fallut pour cela les conseils d'un astronome d'Alexandrie, Sosigènes, qui proposa et fit accepter l'année bissextile tous les quatre ans. Mais lorsqu'il fut décidé par Auguste que les Égyptiens seraient tenus de se conformer à cette décision et d'adopter le calendrier Julien, l'antique Egypte n'était déjà plus, et la race des Lagides venait d'expirer dans le dernier soupir de Cléopâtre. Encore est-il qu'en ajoutant un jour tous les quatre ans à l'année égyptienne , le réformateur du calendrier commit lui-même une erreur légère, mais une erreur que le temps devait grossir, car il augmenta l'année de 11 minutes et 8 secondes, ce qui à la longue produisit une différence de 10 jours et donna lieu, comme on le sait, à la réforme grégorienne. Mais avant de dire adieu au temple de Denderah, nous avons fait à pas lents le tour de ses murailles et nous y avons reconnu le mauvais goût des sculpteurs qui en ont dessiné et fouillé les bas-reliefs. Il paraît même, au dire de Champollion, que le scribe qui a tracé les hiéroglyphes a voulu faire le bel esprit, et qu'en prodiguant les symboles et les formes figuratives, il a visé au lazzi, même au calembour... que la belle Aphrodite lui pardonne! Sur la face postérieure du

temple sont sculptées en bas-relief deux figures colossales, celles de Cléopâtre et du fils qu'elle eut de César et que les Grecs appelaient par mépris Césarion. Il est appelé ici Ptolémée César. Ce jeune prince n'est pas représenté comme un enfant, mais au contraire plus grand que sa mère et plus grand que nature. Cléopâtre! elle est identifiée ici par le caractère de ses traits avec la divinité du temple, la déesse Atlior, et c'est peut-être aussi la physionomie de Cléopâtre qu'il faut reconnaître , sur les chapiteaux frustes du portique, dans ces masques de femmes qui ébauchent l'ironie d'un sourire éternel... Ah! cette belle Grecque dut avoir une grande puissance de fascination, puisqu'elle sut résister à l'empire romain par sa beauté plus que par ses armes. César n'était pas plus fier d'avoir conquis les Gaules que d'avoir donné à Cléopâtre le fils dont l'image est gravée sur le mur de Denderah. 11 affectait d'associer le nom de cette reine au culte des dieux. Le jour des quatre triomphes de César, Cléopâtre, venue à Rome tout exprès avec le jeune Ptolémée, son frère et son mari, put voir sa propre statue placée dans le temple de Vénus genitrix, que le triomphateur venait de consacrer. Remuer ces souvenirs dans l'enceinte du temple égyptien où figure la colossale image de Cleo-

pâtre, c'est tout autre chose que de les évoquer dans sa chambre, à Paris, et du reste, si l'iniagination s'y attache avec plaisir, ce n'est pas seulement parce que Cléopâtre eut le cœur de préférer la mort à la honte, c'est aussi parce que la femme, en elle, était plus intéressante que la reine, parce qu'elle eut du naturel, de la passion, et qu'elle fut Athénienne par l'esprit avant d'être Spartiate par le courage. Combien elle est charmante, dans le récit de Plutarque, lorsqu'elle se fait porter dans un paquet de hardes, sur les épaules d'Apollodore, pour aller voir incognito Jules César, ou bien lorsque la nuit, déguisée en marchande, elle court les rues d'Alexandrie avec Antoine, lui reprochant la rudesse de ses manières et ses plaisanteries de soldat! Mais combien elle fut dévouée à ce triumvir qui l'avait aimée, elle, plus que la gloire, et qu'elle aima parce qu'il était vaincu. Je me représente cette femme petite, gracieuse et déhcate, aidée de deux suivantes, tirant avec des cordes, la tête renversée, dit Plutarque, et sans jamais lâcher prise, ce même Antoine couvert de sang, qui voulait mourir auprès d'elle. «Je vous porte envie, disais-je à M. Miller (1),

(1) Membre de l'Institut, bibliothécaire de l'Assemblée nationale.

mon compagnon de cabine, non pas parce que vous avez une moustiquaire, mais parce que vous possédez parfaitement le grec. J'aurais voulu le savoir assez bien pour traduire couramment, comme vous, l'inscription qui est sur le pronaos de Denderah (sans doute écrit Tentyris) et toutes celles que nous allons trouver dans les temples ptolémaïques. — Vous pourrez les lire à votre aise, et sans ophthalmie, dans le grand ouvrage de la Commission d'Egypte, et, du reste, l'inscription de Denderah dit simplement que les habitants de la métropole du nome (de Tentyris) ont élevé le pronaos à Vénus, déesse très-grande, Avilius Flaccus étant préfet, sous le règne de César Tibère. — Messieurs, nous dit notre voisin de cabine,Tonino-Bey,le commandant de l'expédition, vous aurez le loisir de reprendre plus tard votre causerie hellénique, lorsque vous serez, par exemple,à Philœ, où il existe des inscriptions grecques ; pour le moment, nous allons débarquer à Qéneh. J'ai fait prévenir le consul de France, qui est un Égyptien, M. Bicharra, et je sais, entre nous, qu'il vous ménage une surprise, — laquelle? — Un divertissement qui vous plaira fort, une danse que vous n'avez pas encore vue et qui doit être exécutée par la première danseuse de l'Egypte. »

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11 y a quelque trente ans, les danses publiques dans les rues, sur le pas des portes, étaient le spectacle qui réjouissait le plus les populations du Caire et d'Alexandrie ; mais ces danses ayant été défendues par Méhémet-Ali, les ghawasies^ les danseuses des fêtes populaires, furent reléguées à Qéneh, qui est devenue, par excellence, la ville des danseuses de ce genre, lesquelles ne sont pas tout à fait du même rang que les aimées reçues dans les harems. Mais il est des ghawasies qui ont plus de talent que les danseuses du Caire. Nous avons été accueillis par notre consul avec toutes les traditions de l'hospitalité orientale. Les danseuses les plus renommées et les meilleurs musiciens avaient été loués pour la circonstance, notamment une artiste célèbre, la Bedaouia (la Bédouine), qui nous a vivement intéressés par une danse de caractère, la danse des sabres.

Armée de deux cimeterres nus, elle s'avance d'un pas fier, en appuyant les deux lames sur ses

hanches comme pour en faire les anses d'un vase dont elle est l'image mouvante. Puis elle croise les lames derrière son dos et recommence ce frémissement rhythmé qui semble être, pour les Égyptiens et les Arabes, le mouvement obligé de toutes les danses. Ensuite, elle pose rapidement un des cimeterres sur sa tête et l'y maintient en équilibre en dépit de ses saltations. Enfin, elle appuie les extrémités des deux sabres sur les points lacrymaux de ses yeux, et se joue bravement du péril que font courir à sa beauté ces armes tranchantes. Tout cela est énergiquement dessiné, et frappé en mesure avec le sentiment d'une volupté farouche.

Au dernier acte du drame, un jeune Bédouin vient se coucher tout de son long sur le tapis, les bras serrés contre le corps. Après avoir tourné autour de lui d'un air menaçant, la danseuse franchit plusieurs fois dans le sens de la longueur ce corps immobile, et, l'effleurant de sa robe volante, elle semble le provoquer aux combats de l'amour. Bientôt le jeune homme phe ses jambes de manière à former une pyramide dont ses genoux sont le sommet. Sur le siège ainsi préparé, la danseuse vient s'asseoir, et appliquant de nouveau sur ses yeux les pointes des deux sabres, la Bedaouia tourne rapide-

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ment, et avec elle tourne aussi le jeune homme qu'elle entraîne, vaincu et menacé, dans son irrésistible mouvement. On se croirait au désert, au milieu d'une de ces tribus sauvages, toujours armées, qui passent leur vie entre l'amour et la mort.

La ville de Qéneh est une des plus jolies haltes de notre voyage, bien que les rues en soient pour la plupart inondées de soleil, et les murs blanchis à la chaux. Dès notre arrivée, les ghawasies sortent de leurs maisons et nous montrent avec le sourire le plus naïf leurs bijoux, leurs dents blanches, leurs épaules effacées, la jeunesse de leurs appas... Il n'y a aucun doute à concevoir sur la nature de l'hospitahté qu'elles offrent aux voyageurs de l'expédition. Nous sommes étonnés de leur franchise ; elles s'étonnent de notre étonnement. Quelques-uns des nôtres leur ont demandé Isl guêpe ; c'est le nom d'une danse qui ne peut s'exécuter qu'entre quatre murs. L'aimée feint d'avoir été piquée par une guêpe, et sous prétexte de la chercher dans ses vêtements, elle les dépouille un à un, en criant : « Ah ! la guêpe ! ah ! la guêpe ! » et toujours en battant la mesure de ses frayeurs simulées, jusqu'à ce que n'ayant plus sur le corps qu'un léger voile, elle se rhabille en cadence, et reprenne les dehors de la pudeur.

Oui, elles remontent aune très-haute antiquité, les danses égyptiennes (sans doute altérées dans leur intention), et il m'est difficile de ne pas croire que certains chants entendus ici soient de trèsanciennes mélopées. D'abord, si l'on rapproche les textes antiques des figures gravées sur les monuments, il est incontestable que la musique a joué un rôle considérable dans les pratiques du culte égyptien. Le peuple était averti des cérémonies par une manière de trompette, comme il l'est aujourd'hui par une cloche. Il y avait des flûtes sacrées au son desquelles marchaient les prêtres portant les emblèmes, et l'on a trouvé des cymbales dans un cercueil dont l'inscription annonce que le défunt avait été musicien de Jupiter Ammon. De plus, Platon, qui avait fait un si long séjour en Egypte et qui parlait de choses à lui bien connues, dit qu'il existait dans ce pays des mélodies fort anciennes qui se transmettaient d'âge en âge et auxquelles il était défendu de rien changer. Or, je le demande, quelles pouvaient être ces mélodies, si elles n'étaient pas liturgiques? Comment concevoir qu'on eût commandé un respect absolu pour des chants qui n'auraient pas eu un caractère religieux, et quelle apparence qu'on eût rendu immuables des airs desti-

nés uniquement aux récréations populaires ? Mais si la musique ancienne des Égyptiens ressemblait à celle que l'on entend quelquefois encore sur le Nil — et il est permis de le penser, car rien ne change moins dans une race que le fond même de son génie — on peut regarder comme certain que la musique religieuse a dû être accompagnée de danses sacrées. On ne s'expliquerait pas autrement que des danses fussent figurées sur des tombeaux chez un peuple qui eut la vénération des morts. Au surplus, c'est dans le rhythme que consiste toute la beauté de la musique égyptienne. La mélodie en est d'une simplicité élémentaire. C'est une suite de notes heureuses formant un motif court , dont l'uniformité n'est rompue que par le passage d'un ton à un autre, d'un mode à un autre mode, et qui emprunte son charme de ces modulations même et son expression d'un mouvement pressé ou ralenti. Soit qu'on entende la musique arabe, celle dont s'est inspiré si poétiquement l'auteur du Désert^ soit qu'on prête l'oreille aux chants monotones et traditionnels que répètent les mariniers du Nil, il est impossible de ne pas ajuster des pas à la cadence des airs qu'on entend, et nulle part la danse n'a été plus intimement liée à la musique.

(JÉNEH.

Maintenant, s'il est vrai, comme le disent Adrien de la Paye et Clot-Bey, que ces deux arts soient tombés dans le mépris, et que tout Égyptien de vieille roche s'en amuse sans jamais les cultive r lui-même, cela tient à ce que la musique et la danse, n'ayant plus rien à exprimer de sérieux depuis que l'antique religion a été abolie, ont pris un caractère purement sensuel et n'ont plus été exercées que dans les familles, réputées inférieures, de ces ghawasys^ qui eux, au contraire, se donnent pour les descendants des Barmécides, disgraciés jadis par le calife Haroun.

Imaginez que Paris, dans trente siècles, devienne un désert ; qu'il n'en subsiste plus rien que les ruines de quelques monuments et un petit village bâti avec de la terre. Trois mille ans se sont écoulés. Des voyageurs, remontant la Seine comme nous remontons le Nil, vont à la recherche du Paris d'autrefois. Ils trouvent à leur gauche, sur la rive droite du fleuve, les vestiges du Louvre, les colonnes de la Bourse à demi enterrées sous les détritus de la cité antique ; puis, en aval, à quelque distance, une colonnade à moitié renversée, un temple dont le comble aura disparu, et en descendant plus loin, les piédroits, encore debout, de l'Arc de Triomphe. Sur la rive gauche, ils apercevront les ruines du dôme des Invahdes, du Panthéon, du Val-de-Grâce, de l'Observatoire, et, par delà ces ruines, de vastes nécropoles.... Voilà qui peut donner une idée de la situation géographique de l'ancienne Thèbes sur le Nil. A la place du Louvre, mettez Louqsor. A

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FArc de triomphe serait Karnak. Sur l'autre rive, les Invalides, le Panthéon, l'Observatoire représentent à peu près les temples de Qournah, de Deir-el-Bahari, le Ramesseum, le temple elles palais de Médinet-Abou. Mais en supposant les débris de nos monuments poétisés par la solitude et rehaussés par la majesté naturelle aux nobles ruines, les décombres de Paris ne seraient que de bien petits morceaux, comparés aux colosses de Louqsor et aux restes sublimes de Karnak.

A peine sommes-nous débarqués sur le rivage, au pied de la colonnade de Louqsor, un de nos compagnons me prend le bras et me dit d'un air mystérieux: « Vous le croirez si vous voulez, mon ami, nous sommes à Thèbes. » Celui qui me fait cette confidence, c'est un peintre exquis, un écrivain raffiné, Fromentin. Il faut n'être pas artiste, en effet, il faut avoir l'âme fermée au sentiment des grandes et belles choses pour mettre le pied sur le territoire de Thèbes sans en être vivement, profondément ému.

Il est deux heures. Aujourd'hui 29 octobre, la chaleur est étouffante et la lumière aveuglante. Du rivage à la colonnade, s'est formée en pente douce une montagne de sable qui a englouti le quai au-dessus duquel s'élevait, il y a trois mille

cinq cents ans, le palais bâti par Aménophis III. Ce roi, si célèbre sous le nom de Memnon, est le huitième de la dix-huitième dynastie, dynastie glorieuse qui expulsa les pasteurs et délivra enfin l'Egypte de la longue invasion de ces barbares. La colonnade, moins âgée de cent vingt ans, est du règne d'Horus. On y passe pour aller au pylône de RamsèsII (le grand Sésostris), devant lequel se dressaient les deux obélisques en granit rose, dont l'un est maintenant sur la place de la Concorde, à Paris. Ces deux monolithes, ayant vingtquatre mètres d'élévation, étaient placés à droite et à gauche, en avant du pylône, dont les massifs énormes, aussi élevés que les obélisques, laissent entre eux le vide d'une porte qui a dix-huit mètres de hauteur. Entrée colossale, gardée par quatre colosses qui sont aujourd'hui brisés ou aux trois quarts enfouis.

Aux ruines se sont accrochées, comme des plantes parasites, des masures où végètent de pauvres familles de fellahs. Des cafés borgnes, comme j'en ai vu dans les plus misérables villages de la Grèce, ouvrent au regard du passant leurs intérieurs sombres. Des Arabes dorment h l'ombre des colonnes, des femmes se cachent, des enfants piétinent dans le sable, en implorant les cadeaux

(lu voyageur. Mais ces maisons de brique crue et ces petits êtres donnent l'échelle du monument et l'agrandissent encore.

La plus belle époque de l'art égyptien (si l'on excepte quelques morceaux contemporains des Pyramides), l'époque des dix-huitième et dix-neuvième dynasties, est représentée ici par des sculptures d'une exécution admirable, aussi bien dans les constructions de Ramsès que sur la colonnade d'Horus et dans le palais d'Aménophis, auquel était annexée une chapelle royale, un sanctuaire. Il ne se peut rien trouver de plus parfait que les hiéroglyphes gravés sous ces trois règnes. On en peut juger par les inscriptions de l'obéhsque qui sont ici visibles de près, tandis que celles de l'obéhsque transporté à Paris sont trop loin des yeux pour être regardées et appréciées. Autant les arêtes de l'obélisque de Louqsor sont vives et bien dressées, avec une juste diminution, semblable à celle qu'on observe dans les plus belles colonnes antiques, autant il y a de finesse, de précision et de vérité dans la sculpture des signes figuratifs. Les scarabées, les reptiles, le hon, le bœuf, le hèvre, l'épervier, le vautour, la chouette, sont rendus avec une étonnante fidélité, par un ciseau lier, qui reste imitateur en ne donnant que l'algè-

bre des formes, parce qu'il a ressenti les accents décisifs, et il se trouve ainsi que ces figures sont d'autant plus vraies qu'elles n'ont que l'essence de la vérité.

Les inscriptions forment trois colonnes d'écriture, qui, étant verticales, se doivent lire de haut en bas. Il est bon de savoir que les inscriptions horizontales se hsent de droite à gauche ou de gauche à droite, selon que les têtes d'hommes ou d'animaux qui figurent dans l'inscription regardent à droite ou à gauche. Quand il y a trois hgnes d'écriture sur un obéhsque, la hgne du miheu, toujours plus prononcée que les autres, se rapporte au souverain qui fit élever le monument ; les hgnes latérales, plus légèrement creusées, parlent des rois qui, venus après le fondateur, ont voulu, légitimement ou non, associer leur gloire à la sienne. Mais ce qui rend admirables ces sculptures, fouillées dans le granit, mille ans avant Phidias, c'est qu'elles sont à la fois taillées en bas-relief et ménagées dans le creux, de manière que, ne dépassant pas le nu du parement, elles ne peuvent pas altérer les surfaces calmes de l'architecture. Quelquefois, le sculpteur égyptien, donnant à sa figure une sailhe à rebours , la fait entrer dans le mur au lieu de l'en faire sortir, de sorte qu'elle est représentée

os

par un vide, et c'est alors l'imagination du spectateur qui est chargée de remplir le moule et d'en tirer une empreinte. Ici, elle est en relief dans le renfoncement du granit, et, pour donner plus d'importance à l'inscription médiate, celles qui l'accompagnent sont gravées d'un trait moins profond et tout aussi pur.

Mais à quel degré ne faut-il pas être parvenu dans le sentiment de l'art pour avoir su obtenir cette variété intérieure d'ombres et de reflets, sur un monument dont on respecte l'unité extérieure ? Combien il faut être avancé dans la science architectonique pour avoir prévu que les surfaces de l'obélisque, si elles étaient planes exactement, paraîtraient concaves par le seul effet de l'acuité des arêtes, et qu'il convenait de tenir ces surfaces légèrement bombées en leur donnant un convexité (de 34 millimètres) qui, diminuant elle-même à mesure que l'obélisque s'élève, irait expirer à la base du pyramidion qui le couronne.

Des sculptures tout aussi belles, mais exécutées sur des pierres qui n'ont pas gardé la perfection de leurs joints, peuvent se lire sur les pylônes de Louqsor. On y voit le tableau intéressant des campagnes de Ramsès contre les peuples asiatiques ; d'abord les détails d'un camp, le pansement des

chevaux malades, des punitions militaires, le gardien du lion royal, des fourgons, des bagages ; l'infanterie serrée, les chars de combat roulant à la file ; puis la bataille où les ennemis de l'Egypte sont défaits, poursuivis, culbutés dans un fleuve, assiégés dans une forteresse et contraints de se rendre, enfin le terrible Sésostris, représenté, ici, avec une grandeur homérique, sur un char attelé de deux chevaux bondissants, là, foulant aux pieds des pygmées ou leur coupant la tête ; plus loin, assis sur son trône, recevant la soumission des chefs vaincus et les prisonniers qu'on amène.

Le pylône franchi, on se trouvait dans une cour environnée d'un portique et terminée au sud par deux petits édifices entre lesquels était une porte conduisant, par une double rangée de colonnes énormes, dans une troisième cour entourée d'un double péristyle, et qui aboutissait elle-même, par un nouveau portique, à un sanctuaire tout de granit. Après les ravages exercés par Cambyse, ce sanctuaire fut reconstruit au temps d'Alexandre, fils d'Alexandre le Grand et de Roxane. Il était défendu contre les crues du Nil par un quai formidable. Tout cela subsiste, mais dans un état de délabrement, augmenté encore par la présence des cahutes arabes et des maisons consulaires, en

briques ou en boue, qui se sont greffées indiscrètement sur ces ruines imposantes.

11 y en aurait pour longtemps à regarder les sculptures, si belles, de Louqsor, notamment, dans le palais d'Aménophis, celles du côté oriental, qui représentent l'accouchement de la reine, mère de ce Pharaon. Grosse, elle est conduite par Athor (Vénus) dans la chambre d'enfantement. Assise sur son ht, elle est soutenue par ses femmes et met au monde Aménophis, pendant que des génies, rangés sous le ht, présentent au nouveau-né l'emblème de la vie divine, la croix ansée. Relevée de ses couches, la reine allaite son enfant, que l'on voit aussi caressé par Ammon-Ra, dieu suprême de l'Egypte et dieu tutélaire de Thèbes, et présenté aux divinités du heu par le Nil peint en bleu (celui des basses eaux) et le Nil peint en rouge (celui de l'inondation), ce qui prouve, par parenthèse, que dans le coloriage des reliefs, en Egypte, il y avait une signification symbohque beaucoup plus qu'une intention décorative. Jamais la sculpture gravée, on pourrait dire ici la glyptique, n'a été aussi parfaite que sur les monuments de Louqsor. Plus tard, et notamment lorsque le roi éthiopien Sabacon, de la vingt-quatrième dynastie (huit siècles avant Jésus-Christ), fit réparer les jambages de la

porte, dans le pylône de Ramsès, la sculpture égyptienne exagéra ses reliefs, épaissit inutilement la musculature de ses héros et remplaça ce qui était la force élégante par une grosse vigueur.

Une des offrandes de Séti I", XIX« dynastie.

Cependant les magnificences de Louqsor ne suffisent pas à retenir notre impatience. Quelque chose nous appelle invinciblement : ce sont les ruines de Karnak, la plus merveilleuse merveille de l'Egypte. A quatre heures, la chaleur étant un peu moins forte, toute la caravane est en selle et en route. Le chemin qui mène à Karnak, distant de deux kilomètres, traverse des champs de paturin et passe par un petit bois de palmiers. Une allée de sphinx, à tête de bélier, dont beaucoup ont disparu, emportés ou enfouis, conduisait du temple de Louqsor à Karnak, et nous conduit encore aux grandes ruines. Du plus loin qu'on peut les embrasser du regard, on est saisi par le spectacle d'un vaste bouleversement de temples détruits et de palais abattus. On se figure un combat de géants contre Jupiter Ammon qui, dans sa divine colère, les aurait écrasés en leur jetant des colosses rompus, d'immenses tambours de colonnes, des fragments d'obéhsques et des montagnes d'archi-

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lectures. « Je me garderai bien de rien décrire, dit Champollion, car ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit dire en parlant de tels objets, ou bien, si j'en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, peut-être pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi subhme, aussi grandiose que le firent les vieux Égyptiens ; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe impuissante aux pieds des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnak. »

Pour se reconnaître dans ce chaos, pour y retrouver le plan primitif et le retenir dans sa mémoire, il faut y entrer par la porte occidentale, celle qui regarde le Nil, de manière à se trouver dans le grand axe des constructions qui se dirige de l'ouest à l'est. On arrivait à cette porte entre deux rangées de sphinx, terminées par deux statues colossales, maintenant abattues et mutilées. Les deux massifs du pylône annoncent une demeure de Titans. Us présentent, quoique inachevés, une surface de quarante-quatre mètres de hauteur sur

cent treize de largeur ! Il faut faire vingt pas pour mesurer la profondeur de la porte, ou si l'on veut, l'épaisseur du mur, et l'on entre dans une cour immense, divisée en deux par une avenue de colonnes, dont une seule est debout, les autres ayant été renversées par un tremblement déterre. Cette cour, beaucoup plus grande en surface que Notre- Dame de Paris, est bordée de deux colonnades parallèles à l'avenue centrale et bien conservées. Du côté du sud, un petit temple, bâti par Ramsès III, avance dans la cour et y forme une enclave ; mais ce petit temple, quia l'air d'une chapelle, serait ailleurs un grand temple.

En avant du second pylône s'élevaient deux colosses de granit, ayant quatre ou cinq fois la hauteur d'un homme, et dont l'un est sur pied, l'autre gisant dans les décombres. Après avoir monté un escalier de sept marches et traversé un vestibule grandiose, bâti par Sésostris et décoré de rehefs peints jusqu'à une hauteur de trente mètres, nous pénétrons dans la fameuse salle hypostyle. Ici le voyageur n'ayant plus au-dessus de sa tête les espaces de l'air et du ciel qui dévorent et rapetissent les plus grandes choses terrestres ; se sent étonné , opprimé, accablé parles proportions gigantesques des cent trente-quatre colonnes qui portent le plafond,

d58 VOYAGE DE LA HAUTE EGYPTE.

et dont les plus grandes le sont tellement que sur la plate-forme de leur chapiteau cent hommes pourraient aisément se tenir debout ! Les entre-colonnements n'étant pas beaucoup plus larges que le diamètre de ces prodigieuses colonnes, il en résulte une demi-obscurité qui ajoute le prestige du mystère à la puissance cyclopéenne des constructions. On est comme perdu dans une épaisse forêt ; le monde des figures qui sont peintes en \ives couleurs et qui tournent sur la convexité des colonnes vous donne le vertige. Combien devaient être imposantes les cérémonies civiles ou religieuses qui s'observaient dans un heu pareil, oii le plus grand des arts, l'architecture, enveloppait de sa majestueuse unité les œuvres du sculpteur et du peintre incorporées à la pierre, et prêtait ses échos aux sonorités d'une musique lente, authentique et solennelle ! Quelle idée formidable devaient concevoir de la magnificence et de la puissance des Pharaons, les envoyés du pays de Chanaan, de la Syrie, de la Mésopotamie, ou bien ceux des Éthiopiens au visage brûlé, lorsqu'ils étaient admis en présence d'un conquérant tel que Séti ou d'un héros tel que Sésostris, dans cet assemblage de monuments, où les palais étaient les temples d'un homme, comme les temples étaient les palais d'un dieu !

KAHNAK. \oQ

Il nous faut un peu de temps pour revenir de la stupeur où nous ont jetés ces colonnades étonnantes qui, même au milieu de tant de ruines, procurent la notion d'une éternelle durée. Assis à l'écart dans une des allées du quinconce, je regarde vaguement, sans les voir, les peintures étagées entre les chapiteaux et les bases, et, avant d'aller plus loin, je laisse mon admiration reprendre haleine.

Quelle que soit la beauté des sculptures exécutées sous les dix-huitième et dix-neuvième dynasties , et il est difficile d'en trouver de plus belles, de plus héroïques que le Combat de Séli, c'est l'architecture qui domine tout à Karnak. En sortant de la salle hypostyle par un pylône écroulé, nous arrivons d'abord à un espace découvert où s'élevaient deux obélisques dont l'un est aujourd'hui couché par terre et brisé ; puis à une quatrième porte, conduisant par un nouveau vestibule à une nouvelle cour entourée de caryatides, où se dressaient deux nouveaux obélisques, ceux-ci de trente-trois mètres de hauteur, les plus grands qui soient au monde. Ces obélisques décoraient la sortie du pylône, comme les deux autres en décoraient l'entrée. Un seul est encore debout, et il est d'autant plus digne d'intérêt qu'il fut érigé par la sœur de Thout-

Séti I" combattant les Teheiinou ; XIX» dynastie, Karnak. Paroi extérieure de la salle bypostyle.

mes III, la régente ou plutôt la reine Hat-Asou, femme volontaire, ambitieuse et supérieure qui, seize siècles avant la Cléopâtre grecque, fut, en quelque manière, une Cléopâtre égyptienne. Tutrice de son frère enfant, elle gouverna souverainement l'Egypte pendant dix-sept ans, et elle n'abandonna point le pouvoir à la majorité de Tlioutmès. En temps de guerre, elle fut vaillante, et en temps de paix, magnifique. Ses conquêtes dans l'Arabie Heureuse sont représentées au vif sur les murailles d'un temple que nous verrons de l'autre côté du Nil. Ses exploits lui procurèrent des trésors, et elle en fit ostentation ici même, car l'inscription, cette fois horizontale, qui couvre les quatre faces de l'obélisque, nous apprend que le monolithe était recouvert d'un pyramidion en or pur «enlevé aux chefs des nations» , et qu'il ne fallut que sept mois pour achever et mettre en place les deux obéhsques, à partir du jour où avait commencé, dans les montagnes de Syène, l'extraction de ces blocs énormes de granit.

Vient enfin le sanctuaire tout en granit rouge, consacré au dieu Ammon-Générateur, comme l'indiquent les sculptures de petite proportion qui couvrent les parois. Bien qu'entouré de chambres

qu'on appelle les appartements de granit, le

sanctuaire est entièrement isolé par des couloirs qui autrefois ne recevaient aucun jour. Malheureusement, tout cela n'est guère plus qu'un amas de décombres ; mais ce qui nous console un peu, c'est que les plus beaux ouvrages de la plus belle chambre, celle de Thoutmès III, sont maintenant au musée du Louvre.

A la fin du siècle dernier, les membres de la Commission d'Egypte, étabhs dans les ruines pour en dessiner les bas-reliefs, entendirent plusieurs fois, à la même heure, au lever du soleil, un craquement sonore qui se répétait. Le son venait du plafond qui couvre les appartements de granit. Ce phénomène, de nature à frapper l'imagination de ceux qui en ignorent la cause, s'exphque par le changement de température que produisent les premiers rayons du soleil tombant sur des pierres mouillées par la rosée de la nuit.

Elle est interminable, la série des monuments de Karnak. A mesure qu'on avance dans les constructions, l'on recule dans les siècles. On passe, par exemple, d'une dynastie qui florissait, il y a trois mille quatre cents ans, à une dynastie vieille de quatre mille sept cents. On va de Thoutmès à Osortasen. Ce roi, que l'on croyait appar-

tenir à la dix-septième dynastie, doit être replacé dans la douzième, par suite des travaux et des découvertes de Lepsius, qui a eu le mérite de corriger une erreur considérable dans la chronologie égyptologique. Le cartouche d'Osortasen (dont le nom d'ailleurs est commun à plusieurs rois de sa dynastie) se lit sur l'une des colonnes polygonales qui se trouvent isolées dans une vaste cour, entre le sanctuaire de granit et le palais de Thoutmès III ; c'est le dernier palais qu'enferme l'enceinte des ruines, enceinte en briques crues, qui est bien aussi grande que l'avait écrit Diodore de Sicile. Denon mit vingt minutes pour en faire le tour à cheval, au galop.

Le hasard m'a fait rencontrer M. Lepsius quand je visitais le palais de Thoutmès III. Nous avons parcouru ensemble les ruines de cet édifice dont les plus précieux morceaux, ceux de la Chambre des ancêtres, ont été enlevés à toute chance de destruction par M. Prisse d'Avenues, qui les a donnés généreusement à la Bibhothèque nationale de Paris.

Cependant nos explorations nous ont amenés dans un autre monument élevé par Thoutmès IV, vers l'orient de la'grande enceinte : c'est un petit temple dont le pronaos est un portique. Il me

souvient qu'au sujet de ces colonnes, je demandai à l'illustre égyptologue quelle pouvait être la raison des différences radicales, si remarquables entre les chapiteaux en forme de calice comme ceux des grandes colonnes de la salle hypostyle, et les chapiteaux en forme de boutons de papyrus, qui dans la même salle terminent les colonnes des quinconces. Ces différences, comme je l'avais toujours pensé, sont purement symbohques ; mais ce que j'appris de M. Lepsius, c'est que, par le caractère du chapiteau dans le portique oii nous étions, ainsi que par les proportions du fût, les colonnes se rapportaient, selon toute apparence, à la divinité suprême des contrées qu'arrose le Nil, et enparticuher au dieu tutélaire de Thèbes, Ammon-Générateur, et devaient être considérées comme les attributs du dieu Pan de l'Egypte. Rien ne me paraît plus conforme au génie de la religion mystique et naturelle des antiques Égyptiens, que cette interprétation d'une forme qui serait à la fois une création de la nature et une allusion de l'esprit, une fleur et un emblème.

La nuit va bientôt nous surprendre, mais on dit que nous reviendrons à Louqsor, après avoir visité la rive occidentale du Nil, et pour mon compte, je

fais le serment de revenir à Karnak, pour regarder un peu à l'aise les bas-reliefs sculptés sur les murs extérieurs de la salle hypostyle, et aussi pour retrouver une figure marquant les proportions du corps humain, que je me propose de dessiner... Le chemin à travers le petit bois de palmiers et parmi les sphinx dépareillés de l'avenue, a pris maintenant un caractère de tristesse. De la solitude nous arrivent des aboiements étranges, des aboiements éloignés : ce sont les chiens sauvages, les chacals de la Thébaïde, qui hurlent après nous. Tandis qu'à la tête de la colonne en marche, on entend de grands éclats de voix, nous cheminons à l'arrière-garde dans un profond silence.

TÏÏEBES

Au moment où nous partons de Louqsor pour visiter la rive gauche de Thèbes, le Nil, encore débordé, s'étend bien au delà de ses rivages. On voit briller dans la plaine de grandes flaques d'eau. L'inondation baigne les pieds des colosses de Memnon. Il ne serait plus possible d'aborder sur la rive occidentale, à la hauteur de Louqsor. La flottille descendra donc le courant, doublera une île et, remontant le fleuve, ira nous débarquer à un endroit charmant, appelé, je crois, le Sycomore. Douce navigation, lieux enchanteurs! Partout où le Nil a touché, la terre est plantureuse, la verdure incomparable, la végétation abonde; tout fleurit, tout prospère... Mais à peine est-ou arrivé aux dernières gouttes de cette eau de Jouvence, qu'on a le pied dans le désert, et c'est par le désert que nous allons à la vallée des tombeaux, dJ^^^XéQ Biban-el-Molouk{[Q^ Portes des Rois). Rien de plus morne, rien de plus mort que ce chemin qui conduit à des sépulcres. Pas un arbre, pas une

plante, pas une herbe. Quel immense désir a possédé ces Pharaons, de vivre en paix dans l'autre monde ! Quelle crainte ils ont eue d'être troublés par une invasion de barbares dans l'éternel repos !

Toutes les tombes de Biban-el-Molouk sont creusées dans le roc ; toutes ont renfermé des momies de rois appartenant aux dynasties thébaines ; toutes sont des galeries à plans inclinés qui s'enfoncent dans la montagne. Une fois la momie royale à sa place, la porte était condamnée, et le sol environnant était nivelé de manière qu'on ne pût ni découvrir ni même soupçonner la place des sépultures. Cependant les excavations au pic et au ciseau avaient formé au dehors de petites collines pierreuses ; mais rien ne révélait la présence d'un monument souterrain. Ailleurs on montre les mausolées : ici on les cache. La tombe est elle-même un secret.

Un archéologue pourrait passer des mois entiers à Biban-el-Molouk, et le seul endroit oh il pût s'étabhr avec des provisions d'eau et de vivres serait précisément une de ces tombes royales, oti Champollion se logea, en 1829, avec l'expédition française et toscane, qu'il commandait. Cela était bon pour un voyageur qui devait devenir, dans l'Égyptologie, le maître de l'Europe. Nous autres, qui,

sans vouloir enseigner, ne songeons qu'à nous instruire, nous n'avons besoin que d'une journée pour visiter les principaux monuments qui sont comme les types des catacombes royales de Thèbes.

Chose singulière, une fois la tombe violée, c'est par le nom de l'inventeur qu'on l'a désignée, de sorte que le Pharaon a presque perdu jusqu'à la propriété nominale de sa dernière demeure. La grotte qui a servi de sépulture à Séti V\ père du grand Sésostris, s'appelle ordinairement la tombe de Belzoni, parce qu'elle fut découverte, en 1819, parce célèbre et intrépide voyageur. En pénétrant dans la crypte, Belzoni put voir quelles précautions avaient été prises pour rendre introuvable la momie du héros, en donnant le change aux futurs profanateurs. 11 descendit d'abord l'escalier rapide que nous descendons à la lueur des bougies, trouva un passage, puis une seconde porte, puis un second escaher, au bas duquel s'ouvrait un nouveau couloir qui le conduisit à une chambre toute décorée de sculptures peintes. Là était creusé un puits qui ne contenait rien et qui n'avait sans doute aucune autre destination que celle de dérouter les explorateurs. Mais rien ne saurait demeurer éternellement caché, ni aux barbares qui cherchent de l'or, ni aux savants qui

cherchent de la lumière. Belzoni s'aperçut, en frappant les murs couverts de stuc, que certains points sonnaient creux ; il fit donc pratiquer une ouverture, trouva de nouvelles chambres, d'autres escaliers, d'autres passages, et enfin une porte masquée, celle d'une chapelle funéraire où était déposé un sarcophage en albâtre oriental. Ce sarcophage, déjà violé et dépouillé par les soldats de Cambyse, fut porté en Angleterre. Ce n'est pas tout : sous le sarcophage, une différence de sonorité fit découvrir une excavation inclinée qui plonge dans la montagne, et dont l'extrémité, bouchée par des éboulements, reste inconnue. La tâche du visiteur est maintenant facile ; elle consiste à regarder les innombrables peintures qui décorent les parois de l'hypogée, et combien elles sont étranges au premier coup d'oeil et imposantes ! Ces couleurs qui, après trente siècles, sont encore pures, prêtent leur animation à des divinités effrayantes, à des serpents qui rampent ou se dressent menaçants, à des figures de condamnés auxquels on tranche la tête, de damnés qui sont précipités dans les flammes. Ces peintures représentent les terribles épreuves que doit subir le roi trépassé, et dont il faudra qu'il triomphe avant de mériter la féhcité éternelle. Ces ser-

pents sont les gardiens d'une sorte de Purgatoire ; ces dieux sont les juges du Pharaon. Semblable au soleil qui Ya chaque jour s'éteindre dans la nuit, il entre dans un monde ténébreux et redoutable ; il est éprouvé, il se purifie, et il \abeintôt revivre d'une vie supérieure, opérer sa transmigration dans les astres, et s'absorber dans le sein d'Ammon, le générateur universel.

Voilà ce que nous montrent, en vives images, les sculptures et les colorations de l'hypogée, sculptures souples, fines, grandes, et d'une perfection rare, colorations encore fraîches, dont les teintes entières, non rompues, sont tantôt naturelles, tantôt symboliques ou de convention. Nous en avons ici même de très-curieux exemples, dans une chambre carrée, soutenue par quatre colonnes, où l'on voit les quatre races humaines, telles que les connaissaient ou les concevaient les Égyptiens, caractérisées par des personnages qui suivent processionnellement les funérailles du Pharaon. Quatre figures sont peintes en rouge; elles ont la taille élégante , les épaules larges , les hanches serrées, le nez légèrement aquilin et une expression de douceur : ce sont les hommes par excellence, les Égyptiens, Rôt-ennerôme . Les quatre figures suivantes sont des Asiatiques, Namou ; ils

se distinguent par un teint basané, des yeux bleus, un nez .fortement aquilin et une barbe longue, touffue, brune, taillée en pointe. Ils portent un vètenient court, de couleurs variées. La race du Sud, les Nahasi^ aux lèvres tuméfiées, sont indiqués naturellement par leur teint noir. Les quatre dernières figures ont la peau claire, les yeux bleus, la barbe blonde et la chevelure ornée de plumes ; ils sont vêtus de peaux de bœuf : ce sont les peuples du Nord, les Tamahou^ c'est-à-dire les Européens, regardés par les aînés delà civilisation comme des sauvages. En cette même chambre, Osiris et Athor (Isis) reçoivent le roi, qui leur est présenté par leur fils Horus (le dieu dont la fonction était justement de peser les âmes des morts), et il entre ainsi dans les régions de la lumière, dans le monde du bonheur, dont l'emblème est l'éventail, et des purs esprits.

Mais sur les murs de la chambre voisine, quelque chose nous arrête, nous saisit: ce sont des ébauches de dessins, des esquisses au crayon rouge. La mort du roi Séti I" est venue surprendre l'artiste et ne lui a pas laissé le temps de finir son œuvre. Telle figure a été corrigée dans ses contours, comme si le chef des hiérogrammates était venu tout à l'heure redresser les hgnes du dessin et en

Esquisse épurée, tombe de Séti.

accentuer le caractère, avant que le ciseau du sculpteur commençât d'y creuser ses entailles. Nous demeurons frappés d'étonnement par l'imprévu d'une révélation aussi intime. Ces essais de crayon, ces retouches, ou, si l'on veut, ces repentirs qui semblent d'hier, ont plus de trois mille ans. L'art surpris en déshabillé dans les solennités de ce lieu funèbre ! ... Ah ! si les ombres des Pharaons habitaient encore leurs sépultures, quelle dut être leur frayeur lorsque des étrangers du Nord, des Tamahou^ vinrent pour la première fois troubler la paix des morts et rompre le silence de la solitude, en dressant leur tente à la porte des tombes souterraines, et en attirant, par la lueur des flambeaux et l'odeur des viandes, les hyènes et les chacals que ChampoUion entendait rugir du fond de sa caverne !

Un passage de Strabon nous apprend que les tombes royales, taillées dans le roc, étaient au nombre de quarante. On n'en connaît aujourd'hui que vingt-cinq, dont quelques-unes sont celles de hauts fonctionnaires admis à reposer dans la nécropole pharaonique. Beaucoup de ces sépultures se ressemblent, et il suffît d'en visiter un petit nombre pour connaître les autres. Un de nos compagnons, M. Naville, de Genève, nous a fait les honneurs

des grottes qu'il importait de voir et qu'il avait déjà explorées dans un précédent voyage.

Indépendamment des noms qu'elles portent, les grottes de Biban-el-Molouk sont numérotées; c'est l'Anglais Wilkinson qui a eu cette idée pratique : heureux si les Ramsès la lui pardonnent ! Le n" 9 est la tombe du cinquième roi de ce nom, appartenant à la vingtième dynastie. Champollion a pris la tombe de Ramsès V (Mariette-Bey lui donne le nom de Ramsès VI) pour type de sa description des catacombes royales. Elle fut connue des Ptolémées, et de leur temps elle était désignée aux voyageurs, on ne sait pourquoi, comme la tombe de Memnon. Les Grecs qui la visitaient y ont laissé, sur les murs, de ces écritures tracées à la pointe du couteau dont tant de ouristes |se plaisent à égratigner les surfaces des plus respectables monuments .

Tout ce que nous avions vu dans la tombe de Séti I", notamment le tableau des récompenses et des peines après la mort, nous le retrouvons ici plus développé, mais avec un peu moins d'art. La punition des coupables y est représentée par une variété de supplices qui aurait pu inspirer le poëte de Y Enfer. Liés à des poteaux et insultés, suspendus la tête en bas, jetés dans des cliaudiè-

res fumantes, les esprits impurs reçoivent leur châtiment dans l'hémisphère inférieur. Au plafond, les mêmes idées se reproduisent, mais sous la forme astronomique, et les peintures en sont d'autant plus dignes d'être vues que les siècles en ont respecté la couleur et qu'elles sont accompagnées d'écritures en hiéroglyphes, où Champollion a lu la table astrologique des constellations et de leur influence sur toutes les heures du jour et sur les parties du corps humain. Sirius influe sur le cœur; Orion sur l'oreille gauche...

Un sentiment dont on trouve ici la preuve, c'est que les Égyptiens semblent avoir aimé la mort, justement parce qu'elle était pour eux l'entrée dans l'immortelle vie. A peine montés sur le trône, les Pharaons faisaient commencer l'excavation de la montagne qu'ils avaient choisie pour sépulture, et quand la mort était venue les surprendre, les travaux des sculpteurs et des peintres étaient arrêtés tout à coup. Voilà ce qui exphque lesrehefs inachevés, les sarcophages à l'état d'ébauche, les dessins brusquement interrompus, qu'on s'étonne de voir dans une demeure où se préparaient les loisirs de l'éternité.

Lorsqu'on passe du tombeau de Belzoni à ceux de Séti II et de Ramsès IV, qui sont de la vingtième

Figure do harpiste, dans la tombe de Ranisès III.

Figure de harpiste dans la tombe de Ramsès 111

dynastie, la décadence de l'art égyptien se fait sentir : ici, par le peu de caractère des tableaux qui n'ont plus la fermeté, la finesse, l'accent des peintures que nous avons admirées dans la tombe de Séti I"; là, par une saillie exagérée des sculptures. L'art du bas-relief, qui est un art de convention, perd sa dignité, son charme et son prix quand il veut se rapprocher de la nature par une tendance à la ronde-bosse. Le sculpteur, le graveur, peuvent obtenir tout le rehef désirable avec un demi-millimètre d'épaisseur, et ce qui est une nécessité pour les monnaies, parce qu'elles doivent être empilées, est, dans l'art, une beauté supérieure, et sur les médailles, le cachet des plus grands maîtres.

On ne peut quitter la vallée des tombeaux sans voir encore celui de-Ramsès IX où sont exprimés les phénomènes et les symboles de la puissance génératrice ; mais le plus curieux peut-être de tous les hypogées de Biban-el-Molouk, est la tombe de Ramsès III, dite de Bruce, et ainsi désignée par le nom du voyageur qui la découvrit. On l'appelle aussi la tombe des harpistes. L'art y est très-inégal ; mais les sujets en sont au plus haut degré intéressants parce qu'ils forment, dans une suite de chambres, une série de tableaux qui sont autant de révélations sur la

Fauteuil peint dans la tombe de Ramsès III.

vie intime des Égyptiens. Ainsi se tronvent égayées les murailles de la sépulture consacrée à un glorieux prince, Ramsès III. Ustensiles, tabourets, guéridons, lits de repos dont les uns sont garnis d'un croissant pour soutenir la tête, tandis que les autres se dessinent sur la forme d'un lion, tapis en peau de léopard, fauteuils décorés d'images symboliques, sièges dont les pieds en X sont compliqués de figurines agenouillées et grimaçantes, vases en terre émaillée, cratères dont la teinte rouge semble annoncer la transparence du verre et la présence du vin, tout le mobilier de l'appartement royal est figuré d'un trait pur, et peint avec les couleurs propres à chaque objet, dans les plus fins détails.

La bougie que nous avons apportée dans ces petites chambres noires nous montre, tantôt les vases des Égyptiens, tantôt leurs armes de guerre, leurs casques, leurs lances, leurs flèches, leurs cottes de mailles, leurs cimeterres, leurs drapeaux ; tantôt des barques magnifiques, décorées de peintures, avec leurs agrès, leurs cabines et tout le confort de leur équipement, tantôt des potiers à l'ouvrage, des boulangers qui vaquent à leur four, des cuisiniers qui font cuire sur un trépied des quartiers de bœuf ou qui pilent des con-

Amphore peinte da ns la tombe de Ramsès III,

diments dans un mortier, des pâtissiers qui hachent des viandes, des sommeliers qui transvasent des liquides au moyen de syphons. Enfin, les décorateurs du tombeau ont pris soin de nous renseigner sur les travaux agricoles qui précèdent et suivent l'inondation du Nil, et de nous peindre les animaux de la basse-cour ainsi que les produits du jardinage, les oies, les dindons, les canards, les poulets, des paniers d'œufs, des pyramides d'oranges, des amas de raisins et d'autres fruits. Il est probable que les chambres oii nous retiennent ces naïves et charmantes peintures, contenaient chacune la momie d'un officier du roi, et que le roi s'était ainsi ménagé, dans l'autre monde, la compagnie des grands dignitaires de sa maison, de son tapissier, de son armurier, de son officier de bouche, de son échanson et du commandant de ses barques. On peut croire aussi que le Pharaon Ramsès III avait accordé l'hospitalité de sa grotte à son chef de musique, car il est une chambre oti sont dessinées, cette fois d'une pointe hardie et d'un beau style, les fameuses figures de harpistes qui ont donné leur nom au tombeau. Pour le dire en passant, les harpes de ces musiciens sont d'une forme exquise ; elles ont une console simple, presque droite, et une cuvette élégante, richement or-

née et travaillée, qui se termine par la tête royale coiffée, ici, du pschent avec le serpent au front, àl, de la couronne rouge (symbolisant la royauté de la haute Egypte) avec le même serpent. Les harpes égyptiennes n'ont point de pédales ; mais on y compte des cordes nombreuses qui indiquent une musique plus qu'élémentaire ; les unes en ont treize, les autres vingt et une. On juge par la position des mains, dont le mouvement est très-finement observé, que le harpiste, touchant plusieurs cordes à la fois, fait vibrer des accords.

Il ne fallait rien de moins que ces tableaux riants et instructifs pour racheter la fatigue et la tristesse de nos explorations dans la sinistre vallée des tombeaux. La caravane devait se rendre de là au couvent de Deir-el-Bahari, c'est-à-dire dans un temple pharaonique où les premiers chrétiens de la Thébaïde s'étaient ménagé un petit monastère, maintenant aussi ruiné que le temple. Les plus pressés d'entre nous prennent un sentier escarpé que les guides nous indiquent dans la montagne, et sur lequel nous grimpons à grand' peine, à la sueur de nos fronts et de nos bêtes. Du haut des rochers, notre vue embrasse tous le& monuments de Thèbes, sur les deux rives qu'illumine le soleil, et nous descendons avec joie au

THEBES.

temple de Deir-el-Bahari, où les chameaux du vice-roi nous ont apporté les provisions d'un grand déjeuner, provisions aussi intéressantes en ce moment que celles que nous venons de voir en peinture. Les bas-reliefs du temple sont d'une beauté rare ; mais des affamés n'admirent plus rien. Cette journée, commencée par une visite funèbre, a été en somme la plus gaie du voyage. Attablés sur des chapiteaux en ruines ou sur les assises d'un pylône écroulé, les divers groupes de l'expédition se partagent fraternellement les jambons, les fruits, les bouteilles de vin, les gargoulettes d'eau fraîche, et les plaisanteries de cinquante Parisiens réjouissent un instant les échos de ce morne désert.

Daus la vallée d'El-Assassif, au fond d'une enceinte demi-circulaire, fermée par des rochers à pic, s'élèvent en amphithéâtre les ruines du temple de Deir-el-Bahari. Il fut bâti par la reine Hat- Asou ; mais, selon toute apparence, il ne fut point achevé. Une avenue de sphinx y conduisait; deux obéhsques en marquaient l'entrée, et l'on y montait , par de larges rampes , à des cours étagées comme les terrasses des jardins deBabylone. Une galerie couverte, soutenue par des colonnes polygonales et par un mur, précédait le temple ; mais, sauf une belle porte de granit rouge qu'on aperçoit de toute la vallée, cette architecture est dans un tel état que le véritable objet de notre admiration a été ici la sculpture. Celle des bas-rehefs qui décorent le grand mur et la porte de granit, est surprenante par la fierté du style et la bravoure du ciseau. Il semble que la sœur de Thoutmès III, cette femme altière qui gouverna comme régente et s'imposa comme reine, même à son frère, lequel fut

cependant un des plus grands rois de l'Egypte, il semble, dis-je, qu'elle ait surveillé elle-mêm eles travaux, qu'elle ait inspiré les artistes du temple, en leur communiquant la résolution et la hauteur de son caractère.

Ses combats sur terre et sur mer, ses conquêtes dans le pays de Pount, que l'on croit être la péninsule Arabique, sont racontés d'un trait mâle, et les tableaux en sont pleins de mouvement et de l'intérêt le plus soutenu, le plus vif. Laissez-moi vous les décrire sommairement, car personne, que je sache, n'a pris la peine d'en faire le dessin ou la photographie. La marine égyptienne navigue sur une mer aux eaux vertes et hmpides, traversée en tous sens par des poissons que le sculpteur et le peintre ont rendus avec infiniment d'art, de naïveté et de soin. Trente rameurs penchés sur l'aviron obéissent aux officiers de la reine. Ses barques ont une forme dont la tradition s'est conservée dans les gondoles de Venise : leur poupe verticale est coloriée en bleu, ce qui paraît indiquer qu'elle était en fer. La proue, au contraire, se recourbe avec grâce en fleur de lotus épanouie.

Le deuxième registre du tableau sculpté et peint représente la flotte parvenue au rivage d'un pays boisé, et amarrée au tronc des arbres les plus pro-

ches. Des chaloupes portent les provisions à terre. Mais, à peine débarquée, l'armée égyptienne triomphe ; les ennemis se rendent et ils s'avancent en supphants, à la suite de leur chef et de sa femme. Celle-ci est représentée au naturel, et n'était le sérieux de l'artiste, on pourrait voir dans cette figure une intention de caricature, tant elle est embarrassée de son obésité excessive, affligée de maladies et laide à voir, sous la chemise jaune qui cache à peine ses difformités. Viennent ensuite de nouveaux prisonniers qui se prosternent devant l'envoyé de la reine Hat-Asou, puis des indigènes qui conduisent des ânes chargés de provisions ou qui mènent en laisse des animaux sauvages, des singes, des cynocéphales. Sur une autre paroi, nous revoyons l'armée qui repart victorieuse. Des soldats portent des arbres que l'on se propose évidemment d'acchmater en Egypte, puisqu'ils sont transplantés avec les mottes de terre qui contiennent le chevelu et qui sont elles-mêmes tassées et retenues dans un panier. D'autres embarquent des outres, des jarres, des dents d'éléphant et des ballots renfermant sans doute les contributions levées sur le pays vaincu. On remarque des singes, dessinés à ravir, qui grimpent sur les mâts ou qui courent sur les vergues. Enfin les barques sont ar-

rivées sur le JNil bleu; les troupes ont mis pied à terre et, divisées en deux corps, elles rentrent dans Thèbes, enseignes déployées, au son des trompettes, et d'un pas que règlent les tambours. L'un des deux corps, celui que le scribe sacré nomme le régiment d' Ammon^ est accompagné de musiciens et de danseurs, et il est suivi de panthères qu'on mène en laisse.

Chacun va où l'entraîne son plaisir, dit le poëte. Notre expédition ne compte pas seulement des artistes et des dilettanti que possède la passion des choses d'art; nous avons parmi nous des naturahstes, des anthropologistes, des médecins renommés, des chimistes illustres, des physiciens, des géologues. Ceux-ci, arrivés sur le plateau de la montagne rocheuse et sauvage à laquelle est adossé le temple de Deir-el-Bahari, ont fait la précieuse découverte d'un grand nombre d'instruments ayant appartenu à l'âge de pierre : des pointes de flèches, des couteaux, des grattoirs, des percuteurs, des hachettes, et ces blocs-matrices appelés nuclei (noyaux) d'où l'on extrayait tous ces outils en silex, semblables à ceux que renferme le musée de Saint-Germain en Laye. Un anthropologiste distingué, M. Hamy, auquel revient l'honneur de cette découverte, a bien voulu la soumettre au contrôle

DEIR-EL-BAHAHI. 191

des personnes les plus compétentes, MM. Broca, Bertlielot, de Quatrefages, et leurs savantes affirmations m'autorisent à vous dire qu'il y a autre chose en Egypte que des monuments, des momies et des souvenirs.

Mais voyez la coïncidence : pendant que M. Hamy et son compagnon, M. Lenormant, explorant la crête du rocher, y découvraient les armes et les outils d'une race d'hommes auprès desquels les Aménophis et les Ramsès ne sont que des modernes, j'étais encore au pied de la montagne, dans la vallée des tombeaux, incertain si je gravirais le sentier de chèvres qui devait nous conduire, par le plus court, à Deir-el-Baliari,lorsqueje vis poindre, à fleur de sable, une forme conique semblable au talon d'un homme enterré. Après avoir sondé avec mon bâton, non sans quelque terreur, je fis sortir du sable un pied de momie, un pied de femme. Détaché un peu au-dessus des malléoles, ce pied était desséché, rétréci, mais très-élégant dans sa cambrure et d'une petitesse remarquable pour un pays dont la race a le pied grand. Le bitume et les substances aromatiques y avaient laissé une teinte roussâtre et enfumée. Il n'y restait plus de toile ; mais le pied était revêtu de ses muscles contractés, et il avait conservé en partie ses ongles, sur lesquels

subsistaient encore quelques vestiges de dorure. Il est probable qu'il avait échappé en cet endroit aux violateurs de sépultures, et cela s'expliquerait par le voisinage de la vallée qui renferme les tombeaux des reines, ou par ce fait, qu'un grand nombre de momies, à l'époque de la domination grecque, avaient été entassées dans le temple de Deirel-Bahari. Mes amis m'ont conseillé de garder ce précieux fragment d'une ruine humaine, mais un sentiment invincible de respect me l'a fait enfouir dans le sable, et je n'en ai emporté que le souvenir.

Il est environ deux heures; l'air est embrasé, le soleil impitoyable, l'ombre rare, et je conçois à merveille pourquoi les prêtres avaient choisi l'éventail pour être l'emblème du bonheur. Quelquesuns des nôtres, redoutant l'insolation, se sont enfuis ce matin de la tombe de Bruce, ont gagné le rivage et, repassant le fleuve, sont retournés à Louqsor pour déjeuner dans le bateau. Quelques autres , le docteur Isambert , Marcel Bertrand, Feyrnet, Léon Lévy, Lenormant ont cherché un réduit obscur pour se procurer un peu de fraîcheur. A travers les décombres amoncelés, je les retrouve au fond d'une chambre rectangulaire, creusée dans le roc, et dont les murs sont cou-

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verts de belles peintures non altérées. Nous y regardons a\ec plaisir la figure d'un jeune prince, peut-être Thoutmès III (dont la sœur était encore sur le trône), suspendu aux mamelles d'une vache sacrée, dessinée divinement et bien digne de symboliser Hatlior (ou Athor). Cependant, Fadmiration a ses lassitudes, la conversation est devenue languissante, chacun de nous s'est couché sur les dalles, a pris une pierre pour oreiller, et la couleur des peintures s'effaçant peu à peu, nous nous sommes endormis d'un profond sommeil, traversé par les images les plus fantastiques.

Au réveil, j'entends dire que nous allons descendre dans la vallée à'El-assassif et que l'on nomme ainsi une des montagnes qui forment le cirque dont le centre est justement le temple de la reine Ilat-Asou. Ce nom d'El-assassi/me rappelle qu'il y a ici une voûte remarquable, dont les guides ne parlent point, mais qui est citée dans les livres d'architecture, et j'estime qu'il serait un jour bien regrettable, pendant que nous y étions, de n'y avoir pas regardé. La voûte, en partie détruite, n'est pas en plein cintre — comme nous l'avions dit nous-même, sur la foi des autres — elle est un peu surbaissée. Si elle mérite une

attention particulière, c'est qu'elle a été construite par assises horizontales, posées en encorbellement, c'est-à-dire en saillie l'une sur l'autre, et figurant un escalier renversé. 11 a suffi, pour former un arc, d'abattre la partie saillante de chaque pierre en passant par les sommets de tous les angles rentrants, et il va sans dire qu'afm de racheter le porte-à-faux de ces énormes pierres, on les a de plus en plus engagées dans le mur vertical, à me-

sure qu'elles s'avançaient davantage sur le vide. Mais ce genre de construction n'est, à vrai dire, qu'un plafond cyhndrique, et il faut y voir précisément une preuve que les Égyptiens (au moins ceux de l'ancien et du moyen empire) n'ont pas pratiqué la voûte, la vraie voûte, celle dont les pierres appareillées en claveaux se soutiennent mutuellement par leur coupe et reportent toute la poussée sur les piédroits.

Celui qui a tracé notre itinéraire, Mariette-Bey, nous a donné trois jours francs pour visiter toutes

Retour de la chassej nécropole de Thèbes, XVIH* dynastie.

les ruines de Tlièbes. La rive occidentale en est couverte. Les temples et le palais de Medinet- Abou, le Ramesséum, le temple de Qoiirnah et celui d'Isis fourniraient assez de pierres pour bâtir une grande ville. Je ne parle pas des Colosses de Memnon, dont nous ne pouvons approcher à cause de l'inondation. Mais qu'ils sont beaux à voir, à quelque distance, profilant leur silhouette formidable sur un ciel éclatant et baignant leurs pieds dans le Nil, qui leur fait comme un tapis de lumière ! Bien qu'ils soient assis sur un trône, les Colosses avec leurs piédestaux s'élèvent à la hauteur de vingt mètres ; leurs épaules ont plus de six mètres de largeur et la longueur moyenne des doigts de leurs mains dépasse un mètre. Pour augmenter encore la grandeur apparente de ces monolithes, on a sculpté en avant du trône, de chaque côté des jambes, des figures d'Isis, qui, n'étant hautes que de cinq mètres, font paraître le colosse encore plus colossal.

Aucun monument n'a été plus célèbre dans l'antiquité, pendant les deux premiers siècles de la domination romaine en Egypte, que ces colosses depuis longtemps dégradés, qui représentent l'un et l'autre, non pas Memnon, mais le Pharaon Aménophis III, assis dans la pose hiératique, les

mains étendues sur les genoux. Les Grecs a\aient voulu confondre ce prince glorieux avec le Memnon homérique, le neveu de Priam, celui qui^ étant venu au secours de son oncle avec dix mille Éthiopiens, avait péri de la main d'Achille, sous les murs de Troie. Mais le nom de colosse de Memnon ne fut donné qu'à celle des deux statues qui est au Nord, et dont la partie supérieure, depuis le coude jusqu'au-dessus de la tête, a été rebâtie par assises, au temps de Septime Sévère. Comment fut abattue cette partie de la statue du nord, si mal restaurée ? Les uns disent, d'après Strabon, que ce fut par un tremblement de terre, les autres^ d'après Pausanias, que Cambyse fit couper en deux le colosse. Quoi qu'il en soit, il arriva que la statue, ainsi tronquée, produisit des vibrations sonores aux premiers rayons du soleil. Plusieurs ont cru, et Strabon tout le premier, que ce son étrange, écouté comme une voix humaine et plaintive, et facilement regardé comme miraculeux, était le résultat d'une pieuse fraude : ils soupçonnaient que le son ne venait point de la statue ellemême, et que les prêtres, par un conduit souterrain, avaient pu faire entendre des sons imitant une voix mystérieuse ; mais il est parfaitement établi que de pareilles vibrations, constatées par les

membres de la Commission d'Egypte dans les ruines de Karnak, sont l'effet, purement physique, de la pierre humide, brusquement frappée par le soleil, par un soleil d'Afrique. Toujours est-il que le colosse mutilé et sonore devint beaucoup plus célèbre que ne l'était la statue entière. Mais en revanche, du jour où il eut recouvré les membres qu'il avait perdus, sa voix, qu'on espérait avoir rendue plus harmonieuse et plus belle, cessa de se faire entendre, et son silence le fit tomber dans l'oubh. Tacite, avec sa concision ordinaire, dit que Germanicus, voyageant en Egypte, contempla les immenses ruines de Thèbes, se fît expliquer par les prêtres les inscriptions gravées sur les monuments, et donna son attention à d'autres merveilles — le mot miracle serait ici bien placé, aliis quoque miraculis — principalement à la statue de Memnon qui rendait un son vocal, dès qu'elle était frappée par les rayons du soleil. Depuis Germanicus, les visiteurs illustres ne manquèrent point à la statue, comme en témoignent les soixante-douze inscriptions, grecques ou latines, en prose ou en vers, qui couvrent les jambes du colosse et que nous n'avons pu hre faute de pouvoir approcher. L'empereur Adrien vint entendre, lui aussi, la plainte de Memnon, et il se contenta d'y faire

inscrire sur la pierre son nom, sans phrases, en grands caractères : Imperator Adrianoc. Ce fut un grec qui grava ces mots, car un latin, suivant la juste observation de Letronne, eût écrit Hadrianus, et n'aurait pas terminé le nom par un o et par un s en forme de c. Le laconisme voulu de cette inscription tranche sur l'emphase et la prolixité insipides de tant d'autres épigraphes. Il en est une pourtant dans le nombre, qui porte le cachet d'un poëte ; elle est signé Asclépiodote : «Apprends, ô Thétis, toi qui résides dans la mer, que Memnon respire encore, et que, réchauffé par le flambeau maternel, il élève une voix sonore au pied des montagnes libyques de l'Egypte, là où le Nil, dans son cours, divise Tlièbes aux belles portes, tandis que ton Achille, jadis insatiable de combats, reste à présent muet dans les champs des Troyens, comme en Thessahe. » Mais pour une inscription bien tournée, que de paroles pédantesques et de bavardages ! . . . Hélas ! il y a eu des philistins à toutes les époques de l'humanité, et je suis disposé à croire que ce personnage respectable, que Henri Monnier a baptisé d'un nom immortel, vivait et florissait dès l'antiquité la plus haute, et que son type se perd, comme il dirait lui-même, « dans la nuit des temps ! »

Que de choses on apprendrait en Egypte, rien qu'en parcourant cette terre, remuée par une civilisation de soixante-dix siècles, cette terre qui est le confluent de toutes les histoires antiques, et oii l'on retrouve, à chaque pas, la tradition des haines qui déchirèrent, dès le commencement, la famille humaine, le témoignage des calamités ohscures qu'engendra l'invasion des pasteurs, la trace des patriarches, les grands traits de la Genèse, les vestiges du dernier des Pharaons vaincu par les Perses, le nom abhorré de Cambyse , le génie d'Alexandre, l'épée de César, Tempreinte des croisades et des khahfes, le souvenir enfin des armées de la répubhque française. Mais, d'un autre côté, pour bien comprendre l'Egypte, pour jouir pleine ment par l'esprit, du séjour qu'on y ferait, il faudrait savoir quantité de choses, connaître l'histoire des races sémitiques et chamitiques, la géographie ancienne, le grec, le latin, l'arabe, la langue que parlent les Coptes et celle que Champolhon a su hre, les relations probables de l'Egypte avec l'Inde et avec la Chine, les similitudes étranges que remarquent des linguistes raffinés, entre l'écriture figurative chinoise et les hiéroglyphes égyptiens.

Ces réflexions me venaient à l'esprit pendant que nous cheminions vers Louqsor, et comme

j'en faisais part à un de mes confrères de la presse, M. Young, du Journal des Débats^ une dame qui avait entendu mes dernières paroles , me dit : « Est-on bien sûr, monsieur, qu'il y ait eu des rapports suivis entre la Chine et l'Egypte ? — Ce que j'en sais, madame, m'a été appris par un très-savant sinologue, M. Pauthier, dont je suis l'ami et dont j'aurais été le disciple si je n'avais regardé ailleurs. Il me dit un jour: « Vous désirez vivement aller en Egypte, et je voudrais y aller aussi, mais ce serait afin d'y pousser plus loin une étude que j'ai commencée, il y a longtemps, sur les singuliers rapports qui existent entre l'écriture chinoise et l'écriture égyptienne. » Et làdessus le digne homme me fit une petite leçon de linguistique, dont j'ai gardé le souvenir, mais qu'il serait très-difficile de redire en substance... Pourtant, puisque vous voulez bien me prêter l'oreille, je vais l'essayer.

Quiconque sait écrire une langue, saitla parler; mais on peut la parler sans savoir l'écrire, témoin les enfants et les ignorants. Il est donc certain que la langue orale a précédé la langue écrite. L'écriture devant être vue, n'a pu consister d'abord qu'en un dessin, donnant à la pensée une forme visible et durable, traduction de la forme immatérielle et

fugitive qui était la parole. Ainsi, une des premières occupations de l'homme a été de dessiner. — Naturellement, dit mon interlocutrice avec une pointe d'ironie. — Et le dessina dû commencer par une représentation naïve des idées les plus simples et des objets les plus frappants. Le soleil est un point dans un rond, la lune un croissant, l'étoile un point qui rayonne. Pour exprimer la montagne, l'arbre, le bœuf, le poisson, l'oiseau, le serpent, on dessine sommairement ces objets et un peu grossièrement. Si l'homme vivant est représenté par quelques lignes verticales, semblables à celles que charbonnent les enfants sur les murs, les mêmes hgnes en sens horizontal représenteront riiomme couché, l'homme mort. Jusqu'à présent, il est assez naturel que les signes iiguratifs soient les mêmes dans les deux langages. Toujours est-il que, si l'on parle avant d'écrire, chaque signe peignant une chose correspond à une articulation de la langue.

Cependant, on ne pouvait aller bien loin avec de pareils rudiments. Comment indiquer, par exemple, un nom propre sans peindre le son qu'il produit quand on le prononce ? Comment écrire le nom de Ramsès sans faire, pour ainsi dire, entendre aux yeux les deux syllabes dont ce nom se

compose ? Il fallut donc passer bientôt des caractères figuratifs, qui représentaient l'objet, aux caracihr es photicliçues, qui expriment le son de la parole. Voici probablement de quelle manière s'opéra peu à peu cette transition. Les signes qui servaient à dessiner les choses, la lune, le mont, le quadrupède, le serpent, ces signes étant tout trouvés et tout appris, il ne s'agissait que de leur donner une valeur syllabique, de telle sorte que, cessant de signifier l'objet dont ils étaient l'image, ils ne fussent plus que l'expression d'un son. En dessinant un lion, je suppose, on avait manifesté l'idée lion, et, allégoriquement, l'idée de force, de courage ; mais le mot lion se prononçait d'une certaine façon. Il était désigné par les syllabes /aboi. — Comment le sait-on ? — Par la connaissance que l'on a de la langue copte, qui se parle encore, et qui n'est que la langue des anciens Pharaons, écrite en lettres grecques. — On a donc pu faire abstraction de l'animal et de l'idée qu'on y attachait, pour n'y voir que l'expression de deux syllabes. Mais comme deux syllabes, et même une seule, eussent été un empêchement à exprimer des noms propres, on dut convenir que dans la syllabe représentée on ne retiendrait que l'initiale. Je dois ajouter, Madame, que les voyelles étant

des lettres féminines n'ont pas d'importance dans les langues orientales. Elles sont dominées par les consonnes, comme les femmes le sont par les hommes. — Cela ne m'étonne pas chez des barbares; mais il me semble que cette altération du sens primitif des signes devait introduire une étrange confusion dans l'écriture. Comment reconnaître que la figure du lion (je reste dans \otre exemple) est là pour peindre une idée ou bien pour exprimer un son? — C'est justement afin d'éviter cette confusion que l'on entoura les noms propres d'un encadrement linéaire, d'un cartouche, qui est le même, chose surprenante, dans les manuscrits chinois que dans la gravure égyptienne. Ainsi, un encadrement ovale, un cartouche, indique tout d'abord que les signes qu'il renferme forment un nom propre, ce qui avait été soupçonné déjà par l'abbé Barthélémy.

Nous touchons ici à la clef du système, qui, après bien des tâtonnements et des erreurs, conduisit ChampoUion à sa glorieuse découverte. Dans l'inscription de Rosette, écrite en trois langues, la traduction grecque nommait Ptolémée\ et il fallait savoir quel était dans le texte hiéroglyphique, le groupe de lettres représentant ce nom. Champollion ayant eu des raisons de penser que tel car-

DEIR-EL-BAHAKI.

touche renfermait le nom de Ptolémée, se dit à lui-même : Pour m'assurer que je suis dans la vérité, j'aurais besoin d'avoir sous les yeux deux noms grecs, écrits en hiéroglyphes, et contenant plusieurs lettres communes aux deux noms, comme Ptolémée et Cléopâtre... Mais la pierre de Rosette, étant brisée, ne portait que le premier de ces noms.

Ptolémée.

Cléopâtre.

Par bonheur on déterra dans l'île de Philae un obélisque, dont l'inscription, traduite en grec au-dessous, était une lettre du prêtre d'Isis à Ptolémée Évergète et à sa femme Cléopâtre. L'heureux Champ ollion allait donc être en mesure de faire le rapprochement comparatif qu'il avait tant désiré. Les noms de Cléopâtre (Kleopatra KAEonATPA) et de Ptolémée (Ptolmaios nTOAMAis) contenaient des lettres pareilles et des lettres différentes. Le

premier signe du nom de Cléopâtre, él un quart de cercle^ qui représenterait le K, ne doit point se trouver dans Ptolémée : il n'y est point en effet.

Le second signe, un lion couchant J^^^ ^ est semblable au quatrième signe de Ptolémée, qui est aussi un L. Le troisième caractère du nom de

Cléopâtre, xm^ jilume », s'il signifie la voyelle E, doit se trouver double à la fin du nom de Ptolé-

mée, et il s'y trouve il, pour exprimer la diphtlîongue ai, que, du reste, les Grecs prononçaient et prononcent encore comme le son unique d'un e ouvert, de même qu'en français, nous prononçons faire comme s'il était écrit fère.

Le quatrième caractère du cartouche de Cléopâtre, une tige de fleur recomptée ▼', s'il répond à ro, doit figurer à la troisième lettre du nom de Ptolémée, et il y figure.

Un carré ■, s'il représente le P, doit être à la fois le cinquième dans le nom de la reine, le premier dans le nom du roi, et cela se vérifie! Le

sixième, un épervier -iB^, indiquant la voyelle A, ne se voit point dans le nom de Ptolémée, ce qui

doit être ; mais dès que l'épervier est un A, nous devons le retrouver à la fin du nom de Kleopatra, et justement il s'y retrouve ! Le T seul est figuré différemment : ici. par un segment de sphère m,, là, par une main ouverte -^a^m. ; cette différence tient à ce que les deux signes sont homophones, c'est-à-dire qu'ils correspondent au même son, comme, en français, les mots comte et compte.

Le huitième signe de Kleopatra qui est comme une bouche ouverte vue de face < — ^ , et qui serait le R, n'est pas dans le cartouche de Ptolêmée et ne doit pas y être non plus. Quant aux deux signes en forme d'œuf qui accompagnent la dernière lettre

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