THÈBES
quand ils sont en présence de la nature, sans autre préoccupation que de rendre leurs modèles, sont incomparables. Ils sont naïfs, ils sont vrais, mais ils choisissent dans la vérité naïve les traits qui lui donnent du style, en négligeant ce qui serait étranger au caractère.
A chaque jour suffit sa peine, dit le proverbe, et notre peine consiste à nous instruire par l'admiration, par les yeux. Le jour baisse ; la caravane regagne Louqsor ; mais la journée, finie pour tout le monde, n'est pas encore finie pour moi. J'ai fait vœu de retourner à Karnak et un sculpteur éminent, M. Guillaume, veut bien, par amour de l'art et par amitié pour moi, me venir en aide dans l'accomphssemenl de ce vœu. En visitant les salles de granit qui renfermaient le sanctuaire de Karnak, nous avions remarqué, F avant-veille, une figure représentant le canon des proportions du corps humain. Le soir, nous avons repris, MM. Guillaume, François Lenormant et moi, le chemin de Karnak pour revoir et dessiner cette figure. Nos âniers portaient des flambeaux. Les sphinx à tête de bélier prenaient à ces lueurs nocturnes des physionomies étranges. Le petit bois de palmiers paraissait grand et profond et la sohtude n'avait plus de bornes. Enfin, après avoir gravi, non sans péril.
230 VOYAGE DE LA HAUTE ÉGYi'TE.
(les montagnes de colonnes écroulées, nous avons retrouvé le sanctuaire et j'y ai dessiné la figure canonique à la lumière d'un flambeau de résine. Elle est divisée, non pas en vingt et une parties et un quart, comme l'avait écrit Diodore de Sicile, mais en vingt-deux parties et un quart. Il faut le dire, ce canon, gravé sur des murailles qui sont de plusieurs siècles antérieures à la salle hypostyle, ne concorde pas avec les principales lignes tracées par la nature. Il ne vaut pas, à beaucoup près, celui de la dix-neuvième dynastie (dont la figure est reproduite dans la Grammaire des arts du dessin) qui divise la Hauteur du corps humain en dix-neuf parties égales. C'est là une règle parfaite, parce que chaque division tombe sur un des points de section marqués par le compas du divin géomètre. Les proportions sont prises sur un homme dont on suppose les bras collés au corps, les mains étendues, et les divisions coïncident avec l'attache des pieds, le rentrant du mollet, le bas et le haut de la rotule, l'extrémité du médius, l'articulation (métacarpo-phalangienne) du médius, l'attache du poignet, le pubis, le nombril, les saignées et la naissance des hanches, les pectoraux, la pomme d'Adam (cartilage thyroïde), la pointe du nez, le bas des frontaux, le sommet du crâne, ou
Canon des proportions du corps humain (ruines de Karnak).
vertex. Dans cette règle de proportion, le médius se trouve être le dix-neuvième de la hauteur, et peut conséquemment servir de commune mesure. Au contraire, la division en vingt-deux parties, compliquées d'une fraction, ne satisfait ni l'esprit ni les yeux. Non-seulement ce nombre fractionnaire ne donne pas un commun diviseur, mais une telle manière de mesurer la figure humaine aplatit les pieds, affaibit les genoux, place trop bas l'ombihc et rend le col trop court. ' Notre tâche est finie... Des aboiements se font entendre. Des chacals paraissent au-dessus des ruines amoncelées. La lumière agitée de nos flambeaux fait ressembler les colonnes de Karnak à des rangées de fantômes, et projette des ombres effrayantes. L'ensemble du spectacle a pris un caractère sublime...
Nulle part la tristesse n'est plus triste qu'en Egypte, et je conçois que les premiers anachorètes, les disciples d'Antoine et Antoine lui-même aient choisi la Thébaïde pour y vivre retranchés du monde et à l'abri des tentations du siècle. Depuis le commencement de nos pérégrinations, nous étions sans nouvelles des nôtres et de la France. Les lettres qu'on avait dû nous écrire s'étaient sans doute égarées, et cela nous jetait
YM
dans une inquiétude amère, cela élargissait encore le désert qui nous séparait de la patrie. Enfin, à notre retour à Louqsor, nous trouvâmes un journal apporté par d'autres voyageurs, et ce journal déjà bien vieux, puisqu'il datait de huit jours, nous apprit la mort de Sainte-Beuve et les massacres d'Aubin. Le découragement, la nostalgie, sont prompts à venir quand on est si loin de son pays, et ne dirait-on pas que c'est à Louqsor, sous l'empire d'un tel sentiment, que lepoëtedes Emaux et Camées a écrit ces vers par lesquels il fait entrer la nostalgie jusque dans le granit des obélisques :
(c Devant les colosses moroses Et les pylônes de Louqsor, Près de mon frère aux teintes roses Que ne suis-je debout encore !
Plongeant dans l'azur immuable Mon pyramidion vermeil, Et, de mon ombre sur le sable.
Ecrivant les pas du soleil! »
Cléopâtre eut tant de joie et fut si fière d'avoir eu un fils de César qu'elle fit bâtir un temple à Hermonthis, en commémoration de sa délivrance. La ville antique est aujourd'hui le village d'Erment. Il est situé sur la rive occidentale du Nil, et protégé contre les crues du fleuve par un quai. Mais le temple d'Hermonthis n'étant pas noté dans notre itinéraire, notre prochaine station est fixée à Esneli.
Esneh, johe ville arabe, coupée de jardins, ravissante à voir au soleil de quatre heures, est aussi riante, aussi animée du côté du fleuve, qu'elle est intéressante, à l'autre extrémité, par des accidents pittoresques, et des parties calmes, de l'aspect le plus doux. Des toiles de couleur et des châles, fabriqués dans la ville même, sont tendus le long des maisons, non pas à notre intention, paraît-fl, mais pour honorer les souverains de l'Europe auxquels le vice-roi fait en ce moment les honneurs de l'Egypte, en attendant l'inaugu-
ration prochaine de l'isthme de Suez. La ville est donc parée et brillante. Sur toutes les portes de ses magasins, sur toutes les devantures de la place qui lui sert de marché, elle exhibe les produits variés de son industrie : des poteries, qui sont communes par la matière, mais toujours distinguées par le décor, même le plus simple, des châles dits milayeh^ des mouchoirs à belles rayures, des toileries, des cotonnades, des tarbouches. Chacun a mis ses plus beaux habits. L'allégresse de la cité se manifeste tout d'abord par les triomphes de la couleur et nous rappelle les petites villes du midi de la France, lorsqu'elles sont endimanchées pour célébrer la Fête-Dieu. Un temple ! me devrais-je inquiéter d'un temple! dans une contrée où il y en a tant et de si beaux! Mais le temple d'Esneh, qui est de date récente, puisqu'il ne remonte qu'au temps des Ptolémées, est trop charmant pour ne pas attirer notre attention. D'ordinaire les monuments s'élèvent et l'on y monte : ici le temple s'abaisse, et l'on y descend. Si Méhémet-Ali n'avait pas dégagé ce qu'il en reste, le portique du pronaos, ce portique aurait fini par disparaître, enfoui sous les constructions d'une ville industrielle, qui loge où elle peut ses balles de coton, ses sacs de blé,
ses marchandises à vendre, et qui n'a pas le moindre scrupule de convertir un sanctuaire en magasin, et d'asseoir ses métiers sur les chapiteaux les plus élégants, les plus nobles.
Ils sont, en effet, bien nobles et bien élégants, les chapiteaux du portique, ou si l'on veut, de la salle hypostyle, soutenue par quatre rangées de six colonnes. Ils représentent la tête d'un palmier dont les branches s'épanouissent régulièrement et avec grâce. Les fûts des colonnes ont une diminution délicatement mesurée. Les bases sont rondes, comme il convient de les faire à tous les supports autour desquels la circulation doit être facile et sans aspérités. Il appartenait aux Romains, artistes puissants, mais rudes, d'innover dans l'architecture, par ces plinthes carrées, ces semelles qui, placées sous le pied des colonnes, affligent l'œil par leurs angles et offensent l'esprit qui ne saurait y voir d'autre intention que celle de blesser les chevilles du passant. Les Grecs, en réduisant les proportions démesurées des monuments égyptiens, ont humanisé l'architecture et ils y ont introduit tour à tour l'élégance virile de l'ordre dorique, et la grâce de l'ordre féminin, l'ordre ionique. Mais là oti les Égyptiens n'avaient figuré que la vie végétative, les Grecs ont placé les ima-
ges d'une vie supérieure, comme je me réserve de vous le prouver à propos des fameuses colonnes de Beni-Hassan.
Ce qui nous étonne, c'est que la sculpture du temple d'Esneh soit si peu digne du ciseau égyptien et du ciseau grec, sans parler des jeux de mots et des calembours que les Égyptologues y ont remarqués dans les signes hiéroglyphiques. Bien que les artistes de la Grèce soient inférieurs à ceux de l'Egypte dans l'art du bas-rehef, il est difficile de ne pas attribuer plutôt à des sculpteurs romains ces marques de décadence, en fait de glyptique. Au surplus, le temple d'Esneh ne fut achevé que sous les empereurs, et ne dut être décoré que durant le second siècle de notre ère. ChampoUion a lu le nom de Tibère sur la porte du pronaos, les légendes de Vespasien et de Titus sur la corniche de la façade, celles de Trajan et d'Antonin sur quelques colonnes. Enfin les derniers cartouches sont ceux de Septime Sévère et de Géta, dont les images sont sculptées ou, si l'on veut, gravées en bas-relief sur les parois du pronaos. Mais le cartouche de Géta fut martelé par ordre de Caracalla qui, non content d'assassiner son frère de sa propre main, voulut que le nom de Géta fût effacé sur tous les monuments de l'em-
pire. Et même au fond de la haute Egypte, il ne se trouva pas un préfet romain, capable de désobéir à un ordre donné le lendemain d'un tel crime !
Je laisse à décider aux savants si le zodiaque d'Esneh, qui est sculpté au plafond du portique et qui n'est pas moins célèbre que celui de Denderah, témoigne de la connaissance qu'auraient eue les anciens Égyptiens de la précession des équinoxes. 11 faudrait pour cela que ce monument fût une copie d'après des zodiaques d'une époque bien antérieure, puisqu'il est prouvé par des légendes nombreuses que le temple date seulement du premier ou du second siècle de notre ère. Mais quelle que soit l'opinion des astronomes à cet égard, il importe de rappeler ici que les Ptolémées et les Romains, soit pour faire la conquête morale de r Egypte, soit pour se rendre ses dieux favorables, reconstruisirent beaucoup de temples d'une haute antiquité détruits par les Perses, et les élevèrent sur les mêmes modèles, avec quelques variantes dans la physionomie des supports et dans le caractère des chapiteaux.
Esneli est, comme Qéneli, un séjour assigné aux aimées, ou plutôt aux ghatvasies^ par Méhémet- Ah ; elles y sont internées. Aussi va-t-on nous
donner le divertissement qu'on ne manque jamais d'offrir aux voyageurs. Des torches sont allumées devant notre flottille et, non loin du fleuve, des Arabes nous préparent le spectacle d'une fantasia, qui doit être suivie d'une danse, le tout à la lueur de cent lanternes, sous des sycomores et des acacias en fleurs. Mais ces fêtes, en perdant de leur nouveauté, ont perdu un peu de leur saveur, et j'imagine que, pour mieux jouir de ces tableaux, il faut s'en éloigner un peu, d'autant que la musique arabe, dont les instruments ont de l'aigreur dans leurs vibrations, est plus agréable à distance. Je me suis donc reculé jusqu'à l'extrémité du bocage pour contempler le tableau, et comme la causerie du jour avait roulé, je ne sais pourquoi, sur les vases grecs, il se trouve que de loin ces danses aux flambeaux, sous les arbres, ont pris un air mythologique. Les spectateurs, rangés autour des danseuses, sont perdus dans l'ombre. Les mouvements rhythmés des jeunes filles, dont les robes blanches, cousues d'or, brillent aux lumières, les canges du Nil. nos navires à l'ancre, un fleuve qui ressemble à la mer, tout cela me reporte aux temph antiques. Assis au pied d'un arbre et plongé peu h peu dans un de ces rêves que procurent la fatigue du corps et le sommeil de l'esprit, je me figure
avoir abordé dans l'île de Naxos. Ariane a été abandonnée ici par Thésée. En ce moment elle est endormie au plus épais du bocage, pendant que ses compagnes forment, là-bas, des chœurs de danses, au son des flûtes et des cymbales. Dionysus arrive du fond des Indes, glorieux et beau. Sa flotte l'a débarqué sur le rivage de l'île avec ses compagnons, ses éphèbes, ses esclaves asiatiques et son cortège de satyres et de ménades. Il s'avance en triomphateur, monté sur un dromadaire et vêtu d'une tunique brodée, par-dessus laquelle une peau de panthère vient se nouer sur sa poitrine. Il est couronné de herre. Ses jambes sont couvertes d'un haut-de-chausses zébré et ses pieds chaussés d'endromides. Des biches, des boucs, des tigres apprivoisés, des lions soumis suivent sa monture. En avant, marche un satyre citharède, Dithyrambus, et, à côté de lui, Marsyas joue de la double flûte, tandis que des femmes accompagnent la musique sur les tympanons et les crotales. Des éphèbes nus, et d'autres qui ont leur chlamyde roulée sous le bras, portent des thyrses, des strigiles, des flambeaux. Les ménades tiennent des canthares, des œnochoé, des seaux, des fruits. Arrivée au bocage, la troupe se disperse; les danseuses s'enfuient, poursuivies par les satyres, les
ménades courent vers la montagne pour y attirer les éphèbes, et Dionysus descendu de sa monture aperçoit Ariane endormie, admire sa beauté et, lui mettant sur la tête le lierre dont il était couronné, il la réveille doucement... mais la fille de Minos qui, en ouvrant les yeux, a cru revoir l'ingrat Thésée, se jette dans les bras du héros, avant d'avoir reconnu un dieu.... Cependant la musique se tait brusquement et le silence me tire de ma rêverie. Le spectacle est fini, les danseuses ont disparu, les lanternes meurent dans le bois. Nous ne sommes pas dans l'île de Naxos,mais en Egypte, et c'est le Nil qui m'avait donné l'illusion de la vaste mer...
Les Ptolémées, disions-nous, ont rebâti, sur les anciens modèles, les temples antiques, saccagés par les soldats de Cambyse : Yoilà comment s'explique ce fait, au premier abord inexplicable, que le type des temples égyptiens est justement le temple d'Edfou [Apollonopolis magna), qui est un monument ptolémaïque. Fondé par Philopator, il ne fut terminé que sous les premiers empereurs romains, du moins on peut le présumer d'après une figure de l'empereur Claude, représenté sur un des massifs de la façade, adorant les divinités locales. Du plus loin qu'il aperçoit le temple
Pylône du grand temple d'Edfou.
d'Edfou, le voyageur, après avoir été tant de fois étonné, est encore saisi d'étonnement, à la vue de deux tours carrées qui ont trente-six mètres d'élévation et qui forment à elles deux avec la porte qui les sépare un frontispice de soixante-treize mètres en largeur. Sur ces pylônes on voit se dessiner, entre autres figures colossales, celle d'une Ptolémée qui, à l'exemple des Ramsès, tient par les cheveux un groupe d'ennemis vaincus et menace de les exterminer. Les jambages de la porte, qui ont seize mètres de haut, sont ornés de deux grandes figures de femmes en pied, qui ne manquent ni de charme ni de finesse. Ce fut sous le règne de Dionysos, frère et mari de Cléopâtre, que le pylône fut décoré. Après avoir franchi cette porte gigantesque, on se trouve dans une vaste cour dont trois côtés forment une galerie continue et spacieuse, soutenue par trente-deux colonnes. Le quatrième côté de la cour, celui qui fait face à l'entrée monumentale, est le portique de l'avant-temple, salle hypostyle portée par dix-huit colonnes sur trois rangs. Les entre-colonnements en sont fermés, à droite et à gauche de la porte, par un mur à mi-hauteur, comme au pronaos de Dendérah. Cela diminue la lumière de ce premier portique, après lequel en vient un second de pro-