EDFOU
Il n'est lien de tel pour bien connaître le génie d'un peuple, que de parcourir la contrée qu'il habite. Aucun genre d'information ne vaut un voyage quand on le fait avec la volonté de chercher le vrai. On peut ici vérifier sur le vif ce que Bossuet a dit par intuition : « La température toujours uniforme de l'Egypte y faisait les esprits solides et constants. » C'est un grand trait qui, dans sa simplicité, est lumineux. On s'explique comment les Égyptiens ont été si semblables à eux-mêmes, au sein d'une nature si uniforme, sous un ciel immobile, en présence de ces phénomènes invariables du Nil, d'oti leur vie même dépendait. La mythologie de ce peuple, ses mœurs, son esprit de famille, son goût pour l'agriculture, sa douceur qui le rendait facilement esclave, sa manière de comprendre les arts, son architecture, tout devient plus aisé à comprendre dès qu'on respire l'air pur de l'Egypte, dès qu'on reçoit les rayons du soleil qui l'embrase, dès qu'on navigue sur le fleuve qui la féconde.
L'architecture ! elle est en Egypte ce que fatalement elle devait être, colossale et par cela même imposante. Pourquoi y aurait-on inventé la voûte quand on avait des pierres assez grandes pour couvrir la distance d'un support à l'autre ? Pour-
quoi les Égyptiens auraient-ils posé sur leurs édifices des combles à deux pentes ou des coupoles, quand ils n'avaient à craindre ni la neige ni la pluie? Pourquoi auraient-ils employé de petits matériaux où la nature leur en fournissait d'énormes? Alors qu'ils trouvaient dans les carrières d'immenses blocs de calcaire, de grès ou de granit, pour quelle raison auraient-ils pris la peine de les débiter, se trouvant assez habiles pour les extraire et les transporter à pied-d'œuvre ?... Ainsi, les édifices en plate-bande, les lignes horizontales des couvertures, et les sentiments de calme et de durée qui s'y attachent, tiennent en grande partie aux influences du climat et du sol, en même temps qu'ils traduisent les pensées d'un peuple que la nature a fait « solide et constant » et qui, croyant à l'immortaUté de la vie, voulait une architecture impérissable comme elle.
Justement, nous voici à Gebel-Silsileh (ou Silsilis), c'est-à-dire à ces carrières oii l'on puisa les pierres de tant d'édifices. Ici les rives du fleuve se rapprochent au point qu'on a pu croire que les montagnes, aujourd'hui séparées, avaient été au temps jadis réunies, et que le Nil, à force de battre les rochers de grès qui lui barraient le passage, avait fini par les briser comme il avait brisé les
Uuthor allaitant Horus.
granits de la première cataracte, qui s'opposaient h son entrée dans la haute Egypte. Sur la rive droite sont les carrières exploitées aux époques pharaoniques. Mais quel effrayant labeur elles accusent ! Quelles immenses excavations pratiquées dans ces montagnes de pierres par la pioche et la sape du travailleur !
La moitié au moins de l'architecture égyptienne y est représentée par des vides. Ces vides sont cernés de murs taillés à pic, d'une hauteur de quinze à vingt mètres, ou de parois disposées par étages, en retraite l'un sur l'autre. La carrière est tantôt dans le creux, tantôt à ciel ouvert. La montagne a été coupée par tranches réguhères, et, suivant l'observation de Mariette-Bey, il est clair que ceux qui ont exploité les carrières de Silsilis n'ont pas employé la poudre. Cela seul le prouverait, si nous n'en étions pas certains par d'autres raisons.
La rive occidentale est la plus curieuse à explorer parce qu'elle renferme des monuments notables, des chapelles creusées dans le roc (des spéos), qui datent de trois mille trois cents ans, des grottes funéraires, des stèles, des statues sculptées à même le rocher. A mesure que les carrières se vidaient, les rues en devenaient des tombeaux. Le
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plus beau des spéos de Silsileh est celui dont on aperçoit de loin les quatre piliers massifs, réservés dans la montagne excavée. Il est du règne d'Horus, dernier roi de la dix-huitième dynastie. Notre attention s'est portée sur des tableaux sculptés à l'angle sud-ouest du monument, tableaux que Mariette nous avait signalés et qui sont dignes, en effet, de toute admiration, surtout celui de la paroi du sud. On y voit une déesse (sans doute la Vénus égyptienne, Hathor) allaitant ce roi encore enfant qui porte le nom même du fils de la déesse. Le groupe est charmant de douceur, de noblesse et aussi de naïveté. Le dessin en est pur, le travail exquis, et s'il y a quelque part des sculptures plus belles, ce n'est pas ici, du moins, qu'on les imagine ou qu'on les regrette.
Au moment où nous regardons le tableau de la paroi occidentale, elle reçoit les rayons du soleil. La scène que présente ce tableau célèbre a été plusieurs fois retracée sur d'autres monuments et pour d'autres pharaons : c'est un triomphe, le triomphe d'Horus rentrant en Egypte après ses victoires dans le pays de Kousch. Le roi est porté sur un magnifique palanquin par douze chefs militaires, et sur sa tête on agite le flabellum ; il reçoit les hommages des grands dignitaires et des prê-
très. Des prisonniers de l'Ethiopie rehaussent l'éclat de sa marche triomphale ; il est précédé et suivi, comme tous les souverains du monde, de gardes, de tambours, de trompettes, de soldats qui s'avancent le boucher sur l'épaule et « de toutes les choses qui phent la machine vers le respect et la terreur, » dit Pascal.
A partir de Silsileh, les montagnes de grès, succédant aux montagnes de calcaire à la teinte dorée, donnent un caractère de sévérité aux bords du Nil ; les cultures sont plus rares, le sable est plus étendu, plus abondant ; il envahit le rivage ; il a enseveh depuis longtemps la ville antique de Koum-Ombos, et il a chassé les habitants de la ville moderne. C'est le désert qui monte. Le temple, déjà enfoui jusqu'aux trois quarts de ses colonnes, sera bientôt dévoré.
Le dieu-crocodile, principe des ténèbres, était un de ceux que l'on adorait dans ce temple double, dont une partie était consacrée au principe de la lumière, personnifié par Horus. On pourrait s'étonner que le crocodile ait eu des adorateurs ; mais il faut songer que la peur a élevé autant de temples que l'amour. Les Grecs, pour conjurer les Furies, fdles de la Nuit, leur donnaient des fêtes, leur consacraient des autels, et les appelaient
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les bonnes filles, les Euménides, non point par ironie, par antiphrase, mais afin de les apaiser et de se les rendre vraiment favorables, comme me le disait, sur l'acropole d'Athènes, un savant archéologue athénien, Pittakis. Dans le nome dont la capitale était Ombos — car il y a eu jadis une capitale en cet endroit oii il n'y a plus un atome de \ie ! — le crocodile fut une divinité purement locale et qui était exécrée dans d'autres nomes. Le poëte Juvénal parle des querelles rehgieuses qui armèrent les habitants d'Ombos contre ceux de Dendérah, ennemis acharnés du dieu-crocodile. Cette fois encore nous sommes dans un ancien temple de la dix-huitième dynastie, qui fut rebâti par les Lagides et terminé sous le règne de Ptolémée Dionysos et de sa sœur qu'il avait épousée, la fameuse Cléopâtre. Au plafond se trouvent sculptées deux figures canoniques des proportions humaines. Le corps y est divisé en vingt-deux parties et un quart, comme sur le canon de Karnak, M. Lepsius m'assure que je trouverai ces figures dans son ouvrage et qu'il est inutile de les dessiner.
A mesure qu'on approche d'Assouan, le contraste s'accentue entre la végétation et la mort du sol. Plus le désert est horrible, plus riant est le
paysage qui le borne, plus beaux sont les pâturages et les bouquets de palmiers. Les rochers ne sont plus de grès, mais de granit. Nous touchons à Fantique Syène, aujourd'hui Assouan. Ici mourut Juvénal. Il y avait été relégué par Adrien qui, sous couleur de lui donner le commandement d'une cohorte, se débarrassa du satirique. Mais quelle étrange ville, à l'heure où nous y arrivons, à nuit close ! Assouan est toute resplendissante de lumières; elle est illuminée pour d'autres voyageurs. Ces lanternes de couleur sont suspendues aux cordages de notre flottille et des autres navires. Des flammes rouges et bleues, des feux de Bengale jettent des teintes fantastiques sur cette cité africaine, étonnée de se voir traversée par des fusées volantes, et d'entendre les bombes d'un feu d'artifice. La peau noire de ses habitants devient rose. La réalité ressemble à un songe; on se croirait devant un port de mer, au cinquième acte d'une féerie.
Le lendemain, au petit jour, la ville a repris son caractère archi-africain : on y sent le voisinage de la Nubie. Ses marchands nous offrent des armes singulières, des massues en bois d'ébène, des lances, des javelots, des poignards du Soudan, des cafetans de soie, des tapis aux colorations
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fières, que l'on peut dire durement harmonieuses. On nous présente aussi des plumes d'autruche et des pagnes. Le pagne, seul vêtement des jeunes filles d'Éléphantine (en face de Syène), est une ceinture à laquelle pendent de minces fils de cuir, formant une frange assez touffue , mobile et frissonnante, ornée de perles et de coquillages. Il faut dire que les habitants sont vêtus d'un ardent soleil, et qu'Assouan passe pour le heu le plus chaud de la terre. Parmi ces tribus encore barbares, les jeunes filles à la mode ont un anneau d'or passé dans la narine droite. Des dames anglaises que n'effarouche point cette quasi-nudité des Éléphantines, leur achètent des colliers et leur font des cadeaux, backchisch. La seule chose qui rappelle ici la civilisation, c'est le télégraphe électrique, passant sur la tête de ces johes sauvagesses. Une solitude effrayante , hérissée de granits sombres, sépare Assouan de Pliilœ. Des inscriptions sont gravées sur les rochers, les unes héroïques, les autres famihères ou même grotesques, celles-ci tracées par des gamins antiques. Nous étions partis àl'aurore. Nos montures étaient des ânes et des chevaux. M. Balard, un des illustres savants de l'expédition, cheminait sur un dromadaire ; il traversait le granitique désert en
cravate blanche, toujours plein de souvenirs littéraires, toujours aimable, délicatement poli et ancien régime. Des barques nous attendaient pour nous conduire dans l'île de Philœ. Les passes sont dangereuses. On y entendait gronder la cataracte dont les derniers rochers obstruaient le fleuve. A tout instant les barques pouvaient toucher et nous précipiter dans le Nil. Les mariniers avaient entonné un chant solennel et monotone; leurs rames battaient en cadence les flots irrités, et le charme de cette musique, perpétuée par la tradition depuis les temps les plus reculés, ajoutait un plaisir un peu acre au danger couru. Enfin nous abordâmes dans l'île, une fle déserte, mais enchantée. La nature ici l'emporte sur l'architecture, et pourtant les temples sont beaux d'aspect et revêtus encore de leurs vives couleurs. L'inscription gravée sur le premier pylône nous a touchés profondément : cette inscription dit que l'armée française, commandée par Desaix, est arrivée victorieuse aux cataractes le 18 ventôse de l'an VII. Pendant qu'un de nous la Usait à voix haute, tous les Français se sont découverts.
La petite île de Philœ était l'fle sainte des Egyptiens, parce qu'efle renfermait le tombeau d'Osiris. Quand on jurait par Osiris gui est à Philœ,