‹ Voyage de la haute Égypte; observations sur les arts égyptien et arabeChapitre 19 sur 24 · LI.S PYUA.MIDES. l!9o · texte numérisé non relu

LI.S PYUA.MIDES. l!9o

siècles, l'axe terrestre n'a pas varié d'une manière sensible. Ils ont observé que le soleil levant éclairait les trois faces est, sud et nord, et qu'à un certain moment de l'année et de la journée, il éclairait les quatre faces sans y produire aucune ombre ; que le phénomène de l'absorption de l'ombre, à midi, ne se produit que sous le tropique et au sud du tropique; que l'équinoxe du printemps ayant lieu trente-trois jours après celui où le soleil éclairait à la fois les quatre faces du monument, et le solstice d'été venant trois mois après, les Pyramides étaient comme un calendrier à l'usage du peuple qui, d'ailleurs, n'avait pas besoin, pour ses travaux agricoles, d'une précision mathématique ; que la différence entre ces deux lignes, la base de la Pyramide et la hauteur obhque (l'apothème), donnait exactement la longueur de Yaroure^ l'unité de la mesure agraire, de la mesure nationale, par excellence, de celle qui servait à partager les héritages, et qui se trouvait ainsi avoir une base invariable, prise dans la nature, étant une partie ahquote du degré terrestre. Enfin un de ces savants, M. Jomard, a dit que le canal descendant qui débouche sur la face du nord pouvait bien été avoir ménagé pour des observations astronomiques, et que le rayon visuel.

dirigé du fond de ce long tube, embrassant la région du pôle, le spectateur verrait passer les étoiles circompolaires, et observerait exactement l'instant du passage.

Tandis que nos compagnons exploraient l'intérieur de la grande Pyramide ou descendaient de la plate-forme, au risque de se rompre les os, nous étions allés avec Fromentin, Cléry (1), Camille Pelletan, Thénard, Pierre Pichot {de la Bévue britannique) , Tony Blanche et le docteur Mouillac, voir un temple récemment découvert par Mariette-Bey, dans le voisinage du Sphinx. Je ne saurais exprimer l'étonnement que nous causa cet échfice unique, tout en albâtre et en granit, et dont la majesté consiste dans la construction pure, dans la simple mise en œuvre des matériaux, sans ornement, sans dessin, sans couleurs, sans sculpture, sans écriture. Que l'on puisse arriver à un effet aussi puissant

(1) MM. Clcry, Coulon et Lechevalier représentaient dans notre expédition le barreau de Paris; M. le marquis de Montmor, le Jockey-Club, et le capitaine Bureau, l'École de Saint- Cyr. Nous avions aussi parmi nous M. Chéronnet-Champollion, parent de l'illustre égyptologue, et trois officiers de l'armée, MM. de Sancy-Parabère, d'Hedouville et Pajol. — Les dames qui faisaient partie de notre caravane étaient madame de Franceschi, madame Ghabert et mademoiselle de Mourgues, sa sœur, et madame Louise Colet.

LES 1»YRAMIDES. 297

avec des blocs de granit et d'albâtre, c'est un problème pour mon esprit, mais un problème résolu. Je fais donc ici amende honorable, en me repentant d'avoir dit que des cubes superposés, des jambages et des linteaux, des piliers et des murs ne sauraient constituer une architecture. Le temple du Spliynx m'a détrompé, à ma profonde surprise. J'ai vu là que le sublime ne l'est jamais plus que lorsqu'il se passe du beau.

Mais à quelle époque remonte l'art égyptien, bon Dieu ! Combien devait être ancienne une civilisation qui, au siècle de la première Pyramide, avait déjà produit le grand Sphinx! Longtemps on a cru que ce colosse majestueux et fin représentait le roi Thoutmès IV (de la dix-huitième dynastie) ; il est constaté aujourd'hui, par une inscription déposée au musée du Caire, que le Sphinx représente le dieu Armachis ; qu'il existait déjà (depuis longues années sans doute) lorsque Chéops devint roi, puisque ce pharaon fit restaurer le monument ! Voilà donc une statue, ou pour mieux dire un rocher transformé en statue, bien antérieurement à la grande Pyramide ! N'est-ce pas à confondre l'imagination, €ar enfin, tout colossal qu'il est, le Sphinx n'est rien moins qu'une œuvre grossière et primitive.

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Les parties conservées de la tête, le front, les sourcils, le coin des yeux, le passage des tempes aux pommettes et des pommettes à la joue, les restes de la bouche et du menton, tout cela témoigne d'une finesse de ciseau d'autant plus extraordinaire que les proportions de la figure sont énormes, la bouche ayant 2™, 32, l'oreille l'",80 de haut, et le nez tout près de deux mètres. Ceux qui virent le Sphinx avant les barbares mutilations qu'il a subies (entre autres le célèbre historien arabe Abd-el-Latyf) vantaient la beauté du type, la grâce de l'expression et la perfection du travail. Le fait est que la bouche semble encore sourire, et que toute la figure respire une sérénité solennelle et une souveraine bonté.

Bâties au miheu d'une nécropole que les plus hautes eaux du Nil ne pouvaient atteindre, les Pyramides de Giseh sont environnées de tombeaux magnifiques, et ces tombeaux, chose incroyable, sont la source la plus féconde de la science égyptologique. Ce sont les morts qui nous renseignent sur la manière dont vécurent les vivants. Ces tombeaux sont des édicules de forme massive, aux murs inclinés ; ils ressemblent à des pyramides tronquées à mi-hauteur.

Là se sont trouvés et se trouvent en nature tous les objets qui appartiennent à la vie privée, les meubles, les ustensiles, les instruments, les statuettes, les amulettes. Là on voit aussi représentés la famille du défunt, les domestiques qui l'ont servi, les animaux familiers qui ont vécu dans sa maison, les chiens, les chats, les singes verts. Des reliefs peints, des inscriptions nous font savoir si le mort a voyagé, s'il a été heureux dans son commerce ou dans son exploitation agricole, nous disent le nombre de bêtes qu'il possédait, les bœufs, les ânes, les antilopes, les gazelles, les bouquetins, et les oies et les demoiselles de Numidie, et les cigognes qui peuplaient son domaine ou sa basse-cour. Du fond de son puits, creusé dans l'épaisseur du mur et réputé introuvable, le mort, de ses yeux fermés mais non pas éteints, voit passer le tableau rétrospectif de sa vie mortelle. On lui rappelle qu'il a chassé dans les roseaux, qu'il assistait à des joutes nautiques, à des danses d'aimées, lesquelles sont peintes sur le mur avec leurs cheveux tressés et leurs yeux peints. On ne lui fait grâce d'aucun souvenir : s'il avait chez lui un nain, un estropié, un infirme, on le lui grave sur la pierre, afin qu'il ne manque rien à la longue

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commémoration de sa courte Vie. N'est-elle pas touchante cette croyance à l'immortalité qui, en certains jours, amenait les parents à porter au défunt des offrandes de pain, de vin et de fruits, et qui fait aujourd'hui encore que le pauvre fellah va manger près du tombeau de son ami et y déposer des oignons ?

Comme nous cheminions vers le Caire, laissant derrière nous les Pyramides, le petit groupe de voyageurs dont je faisais partie, composé de MM. Balard, Guillaume, Jamin, et Marey (du Collège de France) , s'arrêta tout à coup, saisi d'admiration à la vue du paysage qui s'étendait devant nous, paysage immense, uniforme, accablé de lumière, et dont les grandes lignes étaient coupées par un petit village fortifié, appelé, je crois, Myt-Rahineh, près duquel se trouve le colosse de Ramsès II (1). Ce colosse gît dans un fossé qui était comblé par linondation le jour de notre visite aux Pyramides, La vue du désert nous fit penser aux lions, et je ne sais par quelle association d'idées on en vint à parler de httérature. Là-dessus le doyen de nos

(1) On en trouvera un dessin dans le livre de M. Arthur Rhoné, l'Egypte à petites journées. Ce dessin, qui ne représente que le buste du colosse, a été fait d'après une pliotographie prise par l'habile égyptologue, Théodule Devéria, de si regr ttable mémoire.

savants, qui sait son Voltaire par cœur, nous récita le conte le Marseillois et le Lion, et nous fîmes halte pour l'entendre. Quel charmant conte ! quelle verve ! quel esprit ! mais comhien nous parut singulier, inattendu et dissonant, le nom si moderne de Voltaire, prononcé en vue des Pyramides, dans cette plaine de sable où fut l'antique Memphis !

Le sort a voulu que le Yoyage auquel nous étions invités coïncidât avec l'arrivée officielle et attendue de plusieurs princes et souverains de l'Europe. Il en est résulté qu'au lieu de voyager avec nous et de nous éclairer de ses lumières, Mariette-Bey a dû être le guide d'une autre caravane, laquelle était certainement moins intéressée que la nôtre aux questions d'art et de science.

Mariette nous a donc abandonnés à nous-mêmes, en nous laissant toutefois pour le remplacer VJtinéraire qu'il avait rédigé tout exprès à notre intention, selon le désir du vice-roi. Mais, par une autre fatalité, nous n'avons pas vu la grande découverte de Mariette, le Sérapéum, découverte due à son flair, à sa persévérance et à son courage. Le Sérapéum est le temple souterrain de Sérapis, c'est-à-dire d'Apis mort (1). Là ont été reconnues

(1) Apis est l'incarnation renouvelable d'Osiris. Osiris est le dieu bon par excellence, le sauveur et le civilisateur des hommes, consentant à vivre parmi eux sous l'humble figure d'uQ animal, et à mourir de mort violente.

soixante-quatre tombes d'Apis dont quatre seulement étaient inviolées et dont la plus ancienne remonte au règne d'Amenophis III, fondateur des colosses dits de Memnon et roi de la XVIII* dynastie. Ces tombes étaient composées d'une chapelle extérieure, renfermant des stèles votives et des inscriptions très-précieuses pour la science archéologique, et d'un caveau souterrain, taillé dans le roc, où l'on introduisait le sarcophage dont on murait la porte. Mariette a raconté d'une manière simple et émouvante la découverte qu'il fit d'une de ces tombes dont la date était la vingt-sixième année du règne de Ramsès II. Le caveau contenait deux sarcophages intacts, entourés de canopes en albâtre veiné ; la base des cercueils et la plinthe des murs étaient revêtus de feuilles d'or. Mais au milieu de ces richesses, une chose apparut à Mariette et le toucha jusqu'aux larmes ; il trouva marquée sur la couche mince de sable dont le sol était couvert l'empreinte des pieds nus des ouvriers qui, 3230 ans auparavant, avaient couché le dieu dans sa tombe.

Nous n'avons pas vu non plus la plainede Saqqarah, ni la Pyramide à degrés, qui remonte à la première dynastie et qu'on peut regarder comme le monument le plus ancien de !a terre. Mais cela

même nous a inspiré le désir invincible de revoir lÉgypte et de l'étudier à loisir, au point de vue de ce qui nous intéresse le plus vivement, les questions d'art (1).

C'est donc au musée égyptien fondé provisoirement à Boulaq, dans le vieux Caire, par le viceroi, que nous avons dû voir et observer de prestes objets trouvés dans la vaste nécropole de Saqqarah et dans les tombes voisines des grandes- Pyramides, sans omettre ceux qui proviennent de Thèbes, d'Abydos, d'Élephantine, de Napata et de Tanis (San) (Basse-Egypte).

(1) En attendant, nous indiquerons au lecteur les source» auxquelles il pourra puiser pour s'instruire sur des découvertes dont les produits sont maintenant, les uns au Musée du Louvre, les autres au musée de Boulaq : d'abord le Choix des monuments du Sérapéum, par Mariette, et la relation des fouilles du Sérapéum, écrite sur place avec beaucoup de chaleur et de charme par M. de Saulcy — elle a été imprimée dans le Constitutionnel; — ensuite les études de M. Ernest Desjardins faites de visu, après un long voyage avec Mariette, et publiées dans le Moniteur universel (1860-1801), dans la Revue des deux mondes (1874), et dans la Revue d'architecture de César Daly (1860-1861), enfin l'Egypte à petites journées, Paris, Leroux^ 1876, par M. Arthur Rhoné, qui, après avoir visité les lieux ea compagnie de Théodule Devéria et de Mariette, a scruté la matière et l'a traitée avec émotion et avec respect. La première partie contenant 300 pages a seule paru. M. Arthur Rhoné est le neveu d'un de nos compagnons de voyage, feu M. Charles^ Rhoné.

Le seul catalogue du musée de Boulaq, dressé par Mariette, forme un volume compacte de 350 pages in-S". Il contient la description de 986 morceaux qui sont des statues, des bas-reliefs, des stèles et inscriptions, des cercueils de momies, des tables d'offrandes, et des monuments divers, tels que bronzes, faïences, porcelaines émaillées, terrescuites, figurines en bois, dorées ou peintes, vases

funéraires, vases d'argent massif, scarabées j|h en

porphyre et en schiste émaillé, statuettes en calcaire, en albâtre, en basalte vert, en granit noir, en serpentine, papyrus, fioles en os, riches cartonnages de momies, flacons pour la poudre d'antimoine, destinée à noircir le bord des paupières, coffrets en bois de couleur, sceaux en lapislazuli, amulettes — en porcelaine verte, pour les pauvres, en feldspath vert, pour les riches, — cylindres en jaspe noir, hachettes dont le manche est en corne translucide, colliers, pectoraux, bijoux de toute espèce, emblèmes de tout genre. On distingue parmi ces emblèmes le disque en pâte rouge qui symbolise le soleil levant, l'œil mystique, ou œil d'Horus qui se rapporte à l'idée du purgatoire et signifie la fin brillante d'une période de purification que l'âme doit traverser

avant d'être admise dans le sein du dieu suprême, le chevet jT qui marque la^quiétude éternelle réservée à l'homme juste, la croix ansée, -S- emblème de la vie éternelle, qui, d'après le rituel, devait être suspendu au cou des momies, les boucles de ceinture dont le sens n'est pas encore bien connu, des cœurs de toute dimension et de toute matière, en or, en cornaline, en hématite, en améthyste, en feldspath vert. Dans les idées égyptiennes, le cœur était le siège de la vie.

On trouve encore dans ce musée un choix de coiffures divines, des boîtes en forme de sarcophages ou en forme d'édicules, des cônes funéraires, des modèles de sandales — la sandale est aussi un emblème du triomphe sur les ennemis qu'on a foulés ou que l'on foulera sous ses pieds, — des ibis embaumés, des momies d'éperviers et de crocodiles, des vautours en lapis — les Égyptiens croyaient que tous les vautours sont femelles et ils en faisaient le symbole de la maternité, — des têtes de vache, des boîtes à jeu, damiers, échiquiers, des miroirs à tête d'Hathor (Vénus) ou à tête de Bés : on y voyait enfin des animaux qui ont également une signification symbolique, le lièvre aux grandes oreilles, l'ichneumon, le

Vase en or émaillé, XX* dynastie.

chacal, le cynocéphale, le porc, le chat, emblème de la pureté (de la propreté), l'oie, le crocodile, le bélier, la musaraigne.

Au musée de Boulaq sont rassemblés et mis en en ordre des morceaux dont les pareils ne se rencontrent dans aucun musée de l'Europe. Je parle des sculptures de l'ancien empire, appartenant à un art qui florissait au temps des dix premières dynasties. On trouve partout des monuments sculptés ou peints de la dix-huitième dynastie et de celles qui ont suivi ; mais des statues contemporaines des Pyramides, on n'en voit guère que là et au Louvre. Les Égyptiens semblent avoir commencé par oii les autres peuples finissent. Plus leurs ouvrages sont anciens, plus ils sont beaux, témoin l'admirable statue de Chefren, découverte au fond d'un puits dans le temple du grand Sphinx, témoin aussi la fameuse statue en bois d'un personnage debout qui tient un bâton et sourit d'un air paternel. On peut regarder cette statue (qui a figuré à l'Exposition universelle de 1867) comme le dernier mot de la vérité. Jamais on n'est allé, jamais on n'ira plus loin dans le rendu naïf et senti de la nature. Vivante, parlante, respirante, la figure est, de plus, remarquable par le mélange intime de la physionomie

Statue en bois d'un personnage nommé Ra-em-ke, IV* dynastie.

morale avec l'accent des formes physiques. 11 y a de la bonhomie dans l'obésité de ce patriarche, il y a de la bonté dans son embonpoint ; et si son œil étincelle, ce n'est pas seulement parce qu'on en a fait la prunelle en cristal de roche sur une conjonctive de quartz blanc, c'est que l'équilibre des fonctions, dans un tempérament sain, engendre naturellement l'esprit et l'éclat du regard.

Toutefois, si la naïveté se comprend dans une œuvre des temps primitifs, comment ne pas s'étonner de voir la statue de Chefren, fondateur de la seconde Pyramide, présenter ce caractère de majesté tranquille, cette grandeur de hgnes, cette sobriété de détails, en un mot, ce style auquel les Écoles les plus fameuses n'atteignent qu'après des siècles d'études et de tâtonnements. Notez que le style, ici, ne provient pas seulement de l'impuissance du ciseau à vaincre la dureté de la matière et à fouiller plus avant, mais de la volonté qu'a *eue l'artiste de rester simple et grand dans l'image des pharaons et des dieux. Juste ciell où donc faut-il, encore une fois, placer les incunables de l'art égyptien, si déjà il en était à sa maturité il y a six mille ans ! Où sont les précurseurs, si déjà vivaient des maîtres au temps de la seconde Pyramide ! Et n'est-il pas vrai de dire avec M. Renan :

Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette

Le pharaon Chefren, IV* dynastie.

civilisation mystérieuse, c'est qu'elle n'a pas d'enfance. »

A l'exception de l'architecture, tous les arts et toutes les belles industries de l'Egypte, la sculpture, la peinture, la glyptique, l'orfèvrerie, la céramique, l'ornementation en divers genres, sont représentés au musée de Boulaq, et l'on pourrait en faire là une étude approfondie. Je l'avoue, en mettant le pied sur le sol de l'Egypte, j'étais troublé par une secrète appréhension : je craignais de m'être trompé sur le caractère de l'art égyptien. Qui sait, me disais-je, si je n'aurai pas à revenir sur ce que j'ai écrit, touchant ce grand art, avant d'avoir parcouru le pays qui le vit croître, fleurir et périr?... Par bonheur, cette crainte s'est bientôt dissipée, et, en fin de compte, l'impression qui m'est restée après le voyage de la haute Egypte et après deux visites au musée de Boulaq, n'a presque rien changé aux idées que j'avais auparavant conçues, des arts et des monuments pharaoniques.

C'est le symbolisme qui les a marqués de son empreinte. En modelant les animaux, par exemple, le sculpteur égyptien n'a pas eu pour but de retracer le portrait de tel ou tel individu, observé dans les champs ou à la ménagerie, bœuf, bélier, Hon ou panthère, mais d'exprimer une idée par un emblème, et pour cela il lui a suffi d'accentuer

Méandres et bucranes.

la race, de formuler sommairement le type. Ne pouvant lutter avec la nature qui possède le secret de la vie, il s'est élevé au-dessus d'elle en l'abrégeant. Les formes essentielles de l'animal, étant résumées, ont été par cela même agrandies et, les détails s'effaçant, il n'est resté que l'espèce dans sa signification la plus énergique. Toute la famille des lions étant représentée par un seul lion, la formule a été plus complète et l'image plus grandiose.

Que les Grecs aient emprunté de l'Egypte l'idée première de leurs ornements, cela est bien clair quand on voit les guillocliis, les méandres, les enroulements combinés, les chapiteaux à volutes, et les têtes de bœufs (les bucranes) qui sont arrangés avec tant de goût dans l'ornementation égyptienne. Par imitation des artistes de Memphis et de Thèbes, qui prenaient pour motifs de leurs décorations les fruits, les fleurs et les plantes de

leurs pays, les Grecs employèrent dans leurs or-

nements le lis marin, la feuille d'eau, les chapelets d'olives et d'amandes.

La salle des bijoux au musée de Boulaq est à elle seule un petit musée dans le grand ; ceux que l'on a trouvés à Drah-abou'1-neggah (Thèbes) avec la momie de la reine Aah-Hotep, ont été vus à Paris dans l'Exposition universelle, et ils firent, on s'en souvient, l'étonnement de tout le monde. La reine Aah-Hotep était la femme de Kamès, dernier roi de la xvii^ dynastie, et la mère d'Amosis, qui fut le premier roi de la xviii^ et le vainqueur des Hycsos. Le cercueil de cette reine, couvert d'ailes tracées à la pointe, et doré par les mêmes procédés que ceux employés cinq siècles auparavant, les conditions de l'embaumement et de l'emmaillottage, les titres que l'on donne à la personne embaumée, dans l'inscription verticale qui descend le long des jambes, le style même de ses bijoux et des objets déposés dans ses linges, tout cela fit croire d'abord que la reine Aah-Hotep appartenait à la xi' dynastie ; mais, en y regardant de plus près, on a reconnu qu'elle était contemporaine d'Amosis et de l'expulsion des Pasteurs, et que la fabrication de ses bijoux ne remontait qu'à trois mille six cents ans. Mais quelle perfection dans le travail, quelle grâce dans les arrangements, et dans les formes quelle harmonie I

Voici un bracelet d'or à double charnière : des figures d'or y sont gravées avec la plus rare finesse sur un fond en pâte de verre bleu imitant le lapis. Amosis y est représenté à genoux, entouré de génies. Voici un autre bracelet sur lequel est dessiné un vautour, aux ailes éployées. Le jeu des plumes a été imité par des pierreries en lapis, en cornaline, en pâte de verre, couleur du feldspath, enchâssées dans des cloisons d'or. Jetons les yeux maintenant sur le diadème de la momie qui est un morceau oh la délicatesse de l'exécution le dispute à la richesse des matières. Un cartouche (celui d'Amosis) gardé par deux sphinx affrontés en forme le principal motif. Ces petits sphinx en or ont des yeux rapportés, comme ceux de la momie elle-même, et bien que ces yeux soient infiniment petits, on y distingue une prunelle en pâte de verre noir et une conjonctive en blanc de quartz.

Il y en aurait, en vérité, pour des journées entières à regarder les chaînes, les anneaux, les mailles, les poignards damasquinés, les pectoraux en forme de naos^ les mouches en or massif, les

têtes de lion, le flabellum ^, le miroir, la hache

aux hiéroglyphes découpés à jour, et dont l'éclat

est rehaussé par des plaquettes de turquoise, de cornaline, de lapis, enfin toutes les merveilles de ce merveilleux écrin. Cependant, il faut s'arrêter devant une magnifique et longue chaîne à laquelle pend un scarabée, et qui se termine à chaque bout par une tête d'oie. Les pattes du scarabée, qui sont d'un travail si fin, dit Mariette, qu'on les croirait moulées sur nature, sont soudées au corps de la bête qui est en or massif. Le corselet et les élytres sont en pâte de verre bleu tendre, rayée de iilets d'or. La flexibihté de cette chaîne atteste une habileté de main vraiment surprenante. Mais une autre chaîne mérite l'attention et l'admiration du

visiteur : c'est un collier ^3 à rangs concentriques de figurines diverses, appelé onsek^ qui était agrafé sur les épaules et qui couvrait la poitrine. Des cordes enroulées, des fleurs à quatre pétales épanouies en croix, des lions el^ des antilopes courant, des chacals assis, des éperviers, des vautours, des vipères ailées, tous ces ornements y sont en or repoussé et cousus au linge de la momie par des anneaux dont la soudure est cachée aux regards.

La symétrie, la répétition, l'alternance, le rayonnement, tels sont les modes employés par les orfèvres et les bijoutiers de l'antique Egypte,

Ils sont nos maîtres, et leurs ouvrages nous ont «nseigné les principes de l'ornement dans les objets menus et précieux, façonnés de main d'homme. Ils ont compris, trois ou quatre mille ans avant nous, qu'un bijou doit se débrouiller aisément, doit être facile à lire, que pour cela il y faut de l'ordre, de la symétrie et cette clarté qui résulte de la répétition simple ou alternée du même motif. La richesse des matières dans les petits espaces, si elle n'est pas rendue intelligible par le dessin, n'est qu'un embarras ; elle encombre au lieu d'embellir.

En résumé, après deux mois passés dans le pays des Pharaons et entièrement consacrés à visiter et à étudier les monuments de l'art égyptien, et après deux journées au musée de Boulaq, notre opinion a très-peu changé, et nous pouvons redire de ce grand art ce que nous en avons écrit dans un autre livre (1).

Style égyptien. — L'art de l'Egypte, le plus ancien de tous, est le plus facile à connaître, parce qu'il demeura stationnaire, uniforme, immuable, tant qu'il fut égyptien, c'est-à-dire jusqu'à ce que la domination des Ptolémées en eût changé un peu la physionomie en y introduisant

(1) La Grammaire des arts du dessin.

OU plutôt en y laissant s'infiltrer quelque chose du génie grec. Considérée dans son ensemble^ sans tenir compte des exceptions et des nuances, la sculpture égyptienne présente un caractère éminemment symbolique et rappelle toujours sa première destination, qui fut d'exprimer des idées religieuses et d'en être l'écriture imagée. Son berceau est dans le temple. Elle y figure d'abord à l'état de délinéation, et ne fait que graver ses contours. Puis elle s'enfonce en creux au dedans du mur ou elle saillit au dehors en bas-relief. Ensuite, elle se dégage de la muraille, non sans y adhérer encore par quelques attaches, et quand enfin la statue est complètement isolée, — ce qui est très-rare, car elle est presque toujours adossée à un pilastre, — elle trahit infaiUiblement son origine, qui est l'architecture, et sa raison d'être, qui est le symbole. Jetez les yeux sur une figure égyptienne : les formes y sont accusées d'une manière concise, abrégée, non pas sans finesse, mais sans détails. Les lignes en sont droites et grandes. L'attitude est roide, imposante et fixe. Les jambes sont le plus souvent parallèles et jointes. Les pieds se touchent, ou bien, s'ils sont l'un devant l'autre, ils suivent la même direction, ils restent aussi exactement parallèles.

Les bras sont pendants le long du corps ou croisés sur la poitrine, à moins qu'ils ne se détachent pour montrer un attribut, un sceptre, une clef, une coupe, ou un lotus ; mais dans cette pantomime solennelle et cabalistique, la figure fait des signes plutôt que des gestes ; elle est en situation plutôt qu'en action, car son mouvement prévu et en quelque sorte immobile ne changera plus ; il ne sera suivi d'aucun autre.

Cependant, par une compensation qui étonne, il se trouve que cet art égyptien, qui semble retenu dans une éternelle enfance, est un art grand, majestueux, hautement formulé. Il est majestueux et grand par l'absence du détail, dont la suppression a été voulue, préméditée par le prêtre. Gravée en bas-relief ou sculptée en ronde bosse, la figure égyptienne est modelée, non pas grossièrement, mais sommairement; elle n'est point dégrossie comme une ébauche ; elle est au contraire finement dessinée, d'une simphcité choisie dans ses hgnes et dans ses plans, d'une déhcatesse élégante dans ses formes ou, pour mieux dire, dans ses formules algébriques.

Deux choses y sont évidentes et évidemment volontaires : le sacrifice des petites parties aux grandes, et la non-imitation de la vie réelle. Nue,

la figure est vue comme à travers un voile ; vêtue, elle est serrée dans une draperie collante, semblable à un second épiderme, de sorte que le nu se découvre quand il est voilé, et se voile quand il est découvert. Les muscles, les veines, les plis et les contractions de la peau n'y sont point rendus, ni même la charpente osseuse. La variété qui distingue les êtres vivants, et qui est l'essence de la nature, est remplacée par une symétrie religieuse et sacerdotale, pleine d'artifice et de majesté. D'ordinaire, les mouvements exécutés par plusieurs figures sont soumis au parallélisme des membres doubles et paraissent obéir à un certain rhythme mystérieux, qui a été réglé dans le sanctuaire invisible, impénétrable. Le plus sûr moyen d'expression dans l'art égyptien est, en effet, la répétition. Quels que soient le naturel et la souplesse d'un mouvement, il devient cérémonial quand il est répété intentionnellement et plusieurs fois d'une manière identique, ainsi que nous le voyons si souvent dans les sculptures de l'antique Egypte. Elle appartient à l'ordre des choses subhmes, cette répétition persistante qui fait de toute marche une procession, de tout mouvement un emblème religieux, de toute pantomime une cadence sacrée.

Le style égyptien est donc monumental par le laconisme du modelé, par l'austérité des lignes et par leur ressemblance avec les verticales et les horizontales de l'architecture. Il est imposant, parce qu'il est une pure émanation de l'esprit ; il est colossal, même dans les petites figures, parce qu'il est surnaturel et surhumain. Il demeure toujours semblable à lui-même, parce qu'il représente la foi, qui ne doit point varier, et, il faut le dire, cette uniformité constante était singulièrement favorisée par l'identité des races au moyen des infranchissables barrières qui séparaient les castes et s'opposaient ainsi à tout croisement. Enfin le style égyptien est engendré par un principe autre que l'imitation, et c'est volontairement qu'il s'écarte^e la vérité imitative, car la faculté de rendre fidèlement la nature n'est pas plus étrangère aux Egyptiens qu'aux Grecs, et la preuve en est dans la vérité saisissante que présentent quelquefois les animaux, comparée à la manière convenue et artificielle dont la figure humaine est exprimée.

Une preuve encore de la volonté qu'eurent les prêtres de substituer le symbole à l'imitation, c'est que l'étude de l'homme physique et la connaissance de l'anatomie furent sévèrement prohibés chez ce peuple étrange qui respecta la mort plus

que la vie, comme si la mort eût été pour lui l'initiation à une vie impérissable. Non- seulement la religion interdisait les dissections an atomiques, mais elle ordonnait qu'après l'incision unique faite dans les flancs du cadavre pour en tirer les intestins et procéder à l'embaumement, l'homme chargé par état de cette opération, à la fois nécessaire et sacrilège, prît aussitôt la fuite, pour échapper à la colère des parents qui le poursuivaient à coups de pierres.

Quand il modèle la tête humaine, le sculpteur égyptien l'imite avec plus de fidélité, et il montre bien ce qu'aurait pu être son imitation dans un art qui fût resté libre. Avec quelle force est exprimée la conformation de la race africaine ! Comme il est bien taillé, ce visage des enfants de Cham, au profil déprimé, au nez aplati, aux lèvres épaisses, au menton rentrant et court, aux yeux allongés, obliques et placés au niveau du front ! Et ces yeux, s'ils sont toujours ouverts, toujours entiers, et toujours de face dans les têtes de profil, ce n'est point assurément parce qu'un œil est plus difficile à dessiner de profil qu'une bouche ; c'est sans doute parce qu'on a voulu, en dépit de la vérité, que l'organe révélateur de la pensée eût dans le visage humain une importance décidée et dominante.

Est-il besoin d'insister sur une tendance aussi fortement marquée au symbolisme, alors que tant de figures nous offrent la combinaison monstrueuse de corps humains avec des têtes d'ani-

maux? « En montrant aux yeux, dit Raoul Rochette (Cours d'Archéologie)^ un corps d'homme surmonté d'une tête de lion, de chacal ou de crocodile, l'Egypte n'eut certainement pas l'intention de faire croire à la réahté d'un être pareil ; c'était une pensée qu'elle voulait rendre sensible plutôt

qu'une image \raie qu'elle prétendait offrir. Le mélange des deux natures était là pour avertir que ce corps humain servant de support à une tête d'animal était une pensée écrite, la personnification d'une idée morale et non pas l'image d'un être réel. » Oui, on peut le dire, la sculpture égyptienne demeura une forme de l'écriture, un art essentiellement symbolique, et ce fut une raison de plus pour qu'elle restât immobile. Le symbole fut pour ce grand art ce qu'étaient pour les morts embaumés les aromates qui les conservaient; il le momifia, mais, en le momifiant, il le rendit incorruptible.

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