EMPREINTE DU GÉNIE FRANÇAIS
taies un nouveau chemin vers les Indes et va mettre en communication rapide les peuples de l'Europe avec le pays qui fut leur berceau, avec les races ariennes dont les antiques émigrés furent nos pères. La création d'un port, la fondation, en plein désert, d'une ville riante et déjà plantée de jardins, des marécages rendus à l'Océan et changés en bassin maritime, l'Egypte devenant le passage obhgé de deux mondes, l'Inde rapprochée de 12,000 kilomètres, la Chine bientôt ouverte, et enfin la géographie de Dieu refaite par l'homme... ce sont là des choses qui rendent à jamais impossible aux Égyptiens d'oubher le nom de Lesseps et la France.
Aussi, lorsque le Khédive d'Egypte, Ismaïl- Pacha, se préparant à inaugurer par des fêtes splendides l'ouverture du canal de Suez, a voulu faire à quelques invités les honneurs de son pays, avant de les conduire à ces fêtes, il était naturel que ce prince pensât d'abord à la France. Parmi les neuf cents personnes qui ont assisté, sur l'invitation du vice-roi, à l'inauguration du canal de Suez, et les cent deux personnes qui ont eu l'inappréciable avantage d'être conviées au voyage de la Haute Egypte , les Français étaient en trèsgrande majorité.
Beaucoup de ces invités se connaissaient; les autres nous eurent bientôt connus, car les hommes se lient facilement en mer, parce que les sentiments sont plus vifs, plus intenses sur ces maisons flottantes qui sont un abrégé de la patrie. Là aussi les caractères se distinguent, les groupes se forment, les sympathies se révèlent, tantôt par la conformité, tantôt par la différeuce des humeurs, et certaines amitiés se déclarent, qui dès longtemps préexistaient. •
La présence de Théophile Gautier promettait une magnifique relation du voyage, relation qui, à son défaut, aurait pu être confiée à l'auteur d'un Eté dans le Sahara. Mais Fromentin était venu là comme peintre, encore paraissait-il résolu à ne faire sa palette que dans son esprit.
Le chef naturel de l'expédition allemande était le docteur Lepsius, qui s'exprime bien en français. 11 menait ses compatriotes avec une autorité facilement reconnue et obéie, réservant pour nous, et pour ceux des nôtres qui étaient à son bord, une courtoisie attentive, mais un peu roide. Ses longs cheveux blancs lui donnent à quelque distance un air respectable, bien qu'il porte la moustache d'un officier et qu'il en ait les allures. Au groupe
INVITATIOIS DU KHÉDIVE.
allemand étaient adjoints quelques savants suédois et norwégiens, et un genevois.
Huit Espagnols devaient faire route avec nous, dont le vice-président et plusieurs membres des Cortès. Pour ce qui est de la France, tout avait été prévu par celui qui avait dressé la liste des invités, notre excellent confrère Charles Edmond.
L'Institut, la science, les beaux-arts, la médecine, luniversité, le barreau, l'armée avaient là des représentants distingués, et les grands journaux comptaient dans notre caravane d'habiles correspondants parmi lesquels je fus heureux de retrouver des amis.
11 va sans dire que les réminiscences des noms et des choses antiques se pressent en foule dans notre esprit dès que nous mettons le pied sur le rivage de l'Egypte. Ici Hélène et Paris furent jetés par la tempête ; ici Pythagore et Platon vinrent s'initiera la sagesse. Ici le corps embaumé d'Alexandre était placé dans un cercueil de verre où les traits du héros furent contemplés par César. Ici le grand Pompée fut assassiné par les ministres d'un roi qui lui devait sa couronne. Ici Cléopâtre fut aimée... Cependant que le lecteur se rassure, nous ne voulons pas l'accabler d'une érudition, d'ailleurs facile. Ce livre a pour unique objet de con-
signer les observations esthétiques et de traduire les émotions d'un voyageur qui a consacré sa vie au culte du sentiment, à l'amour des arts, et qui se considère comme un simple confesseur de leur divinité.
Bien qu'elle soit à moitié européenne, Alexandrie est encore une ville orientale, et les deux populations qui l'habitent y sont mêlées sans être confondues. C'est un privilège de la race égyptienne et de la race arabe, qu'elles ne perdent jamais leur physionomie au contact même le plus intime des races occidentales. Nous aurons plus d'une fois l'occasion de le remarquer, l'infusion du sang étranger dans le sang de l'Egypte n'y produit rien qui marque ou du moins rien qui dure. Quand on passe de la place des Consuls, c'est-à-dire du quartier franc d'Alexandrie, dans les rues voisines, et particuhèrement quand on s'engage parmi les indigènes qui remplissent la place du Marché, on se trouve en présence d'un peuple qui diffère absolument des Européens par le caractère, les mœurs, la démarche, le timbre de la voix, le regard. Si ce n'est pas le type égyptien dans sa pureté, ni le type arabe dans sa finesse, on peut affirmer du
moins que tout ce qui a modifié ces types est dû au passage continuel des Levantins, des Grecs, des insulaires de l'Archipel. Toutes les nuances de la peau, toutes les diversités dans la conformation du masque ou dans l'expression proviennent de l'Orient même. Anglais, Marseillais, Espagnols, Italiens, ne sauraient prendre racine sur le sol de l'Egypte au point d'y faire souche nouvelle. Aussi les couleurs ne se fondent-elles pas : elles tranchent, et Alexandrie n'est pas, comme on le dit, une ville bâtarde, c'est une ville bigarrée. A côté d'une troupe de chameaux qui marchent à la file d'un pas tranquille et lent, en avançant leur tête doucement stupide, on voit rouler des calèches comme celles qui desservent la banheue de Paris. Tandis que des dames, habillées à l'avantdernière mode, promènent leur élégance un peu en retard, de vieux brocanteurs en turban vous offrent des antiquités suspectes, des âniers vous proposent leur « bon baudet » ; des gamins vous montrent deux brosses noires de cirage, voulant vous cirer joH^ et des hydriotes en fustanelle longue passent, efféminés et languissants, devant la porte des petits cafés.
On reconnaît du reste, à Alexandrie, beaucoup de ces êtres équivoques, appartenant à la lie hu-
maine des ports, et que la mer jette sur ses rivages avec son écume. Il me souvient à ce sujet d'une scène étrange qui me frappa vivement dès le soir de notre arrivée. Un de nos compagnons, M. Boulanger, du Journal de Paris, et moi, nous avions résolu de nous égarer dans la ville, pour la mieux connaître en la parcourant au hasard. Nous étions dans un coin du marché. J'étais resté attentif à une dispute qui s'élevait entre un grand vaurien d'Arabe, bien découplé, mais de mauvaise mine, et un jeune Égyptien, qui portait sur ses épaules un petit enfant. Comme le plus fort allait frapper l'autre et peut-être lui donner un coup de couteau, l'enfant se mit à pleurer en appelant au secours et en se cramponnant aux cheveux de son frère . Aussitôt arrivent des hommes d'âge qui, d'un geste impérieux, repoussent l'agresseur et le forcent à se retirer au plus vite, en lui faisant honte de sa lâcheté.
Pendant ce temps, mon compagnon, attiré par quelque autre bruit, avait disparu. Un mouvement de la foule l'avait porté dans une ruelle obscure. D'une fenêtre à hauteur d'appui on voyait l'intérieur d'un taudis infâme où une courtisane de bas étage, une femme très-hâlée et misérable, assise sur un grabat, poussait des cris affreux à l'appro-
clie d'un Nubien aux dents blanches. On eût dit que la malheureuse allait être égorgée, et personne ne comprenait la cause de ses gémissements et de ses cris, si bien que les passants attroupés lui donnaient tort, en riant d'un rire abject et féroce. La peinture que me fît mon compagnon de ce drame, qui s'était passé coram populo^ fut si vive que je crus avoir yu moi-même ce qu'il venait de voir! Je n'oublierai jamais cette femme en cuivre se débattant contre un satyre en basalte.
Il ne serait pas décent de vous écrire d'Alexandrie sans dire quelques mots des rares antiquités qui s'y trouvent, et dont les plus célèbres sont la colonne dite de Pompée, et les aiguilles de Cleopâtre. Celles-ci sont des obélisques dont un seul est debout ; ils sont couverts d'inscriptions hiéroglyphiques, les unes en l'honneur du roi Thoutmès III, qui érigea ces monuments devant le temple du Soleil, à Iléhopolis, les autres gravées plus tard sur les faces latérales, parlant de Sésostris et de son successeur qui fut, si je ne me trompe, le treizième fils du conquérant, Menephtah. Il faut croire que la belle reine d'Egypte fut bien heureuse d'avoir mis au monde Césarion, puisqu'elle éleva un temple à César parce qu'il lui avait donné un fils, et qu'elle fît transporter
devant ce temple les obélisques de Thoutmès, devenus ses aiguilles à elle.
La colonne prétendue de Pompée a 37 mètres d'élévation : elle est formée de trois blocs admirables de granit rose, le fût étant d'un seul morceau avec une partie de la base. Quatre hommes ne pourraient pas l'embrasser, vu que sa circonférence a plus de 9 mètres. Le chapiteau est le second morceau. De Maillet, qui était consul général de France en Egypte au temps de Louis XIV, ce même de Maillet dont Voltaire s'est injustement moqué, rapporte qu'un danseur de corde, Arabe de nation, entreprit un jour de monter sur cette colonne et en vint à bout. Il attacha une ficelle à une flèche qu'il eut l'adresse de faire passer par-dessus l'une des volutes du chapiteau ; à cette ficelle — qui, selon toute apparence, tenait plutôt à un cerf-volant — il attacha une corde au moyen de laquelle il monta sur le haut de la colonne. On sut par lui que le chapiteau était creux, soit qu'il eût été fouillé d'abord pour recevoir la base d'une statue, soit que, plus tard, on y eût mé^ nagé une chambre, recouverte d'une petite coupole, pour servir d'asile à quelque styhte. L'Egypte est, en effet, la patrie des premiers ermites. C'est ici qu'est né le goût de la vie solitaire, ce
que Montesquieu appelle le monachisme oriental. Je suis toujours surpris qu'on disserte longuement sur un morceau d'architecture ou de sculpture en cherchant ses raisons dans les textes, au heu de regarder tout d'al)ord au style de ces morceaux, qui, en certains cas du moins, ne peut tromper. Il est bien clair, en effet, que s'il est possible d'imiter un style ancien dans une époque de décadence, il n'est pas concevable qu'au milieu d'une période florissante de l'art, on fasse une sculpture qui aura d'avance le caractère des bas temps. La prétendue colonne de Pompée, à en juger par son chapiteau corinthien, si on le compare aux chapiteaux du même ordre sur les colonnes restées debout de l'Olympium d'Athènes, terminé par Adrien, cette colonne a tout l'air d'un monument, non pas grec, mais romain, travaillé vers la fm du m* siècle, justement à l'époque de Dioclétien, à qui du reste elle est dédiée. Mais pendant que nous devisons sur le prodigieux monolithe qui forme le fût de la colonne, nous commençons à être assaillis par une des plaies d'Egypte, la mendicité gémissante, la misère la plus misérable qui fut jamais. Heureusement qu'à travers cette nuée de pauvres dont les lamentations serrent le cœur, j'aperçois des types super-
bes, des aveugles aussi beaux que Bélisaire, et plus beaux que celui de Gérard, et me voilà codsolé. En descendant de la colline sur laquelle s'élève le monument, je rencontre une jeune fille qui ramenait son vieux père dans une masure. Elle est basanée ; elle a des cheveux noirs à reflets bleus et des yeux de velours. Ses guenilles n'ont plus ni forme ni couleur. Le père a les yeux brûlés par l'ophthalmie; il s'appuie d'une main sur elle et tenant son bâton de l'autre, il marche à tâtons en implorant la pitié du voyageur. Ils sont à eux deux les plus admirables modèles qu'un peintre puisse rêver pour un OEdipe et une Antigone. Je cherche Fromentin, Gérôme ou Guillaume pour leur montrer ce groupe mouvant : ils ne sont pas là. Je cours mettre une abondante aumône dans la main de la jeune flUe, qui ne soupçonne pas combien elle est riche de beauté.
C'est assurément fort peu de chose dans la vie de l'univers qu'une vingtaine de siècles, et cependant il a fallu moins de temps que cela pour qu'une cité fondée par Alexandre et réputée la plus belle du monde, décorée de temples, de gymnases, de théâtres et de portiques sans fin, célèbre par son Sérapeum^ remphe de lettrés, de grammairiens,
d'artistes, de sophistes, de poètes, devînt une\ille oîi il n'y a plus que des balles de coton, des sacs de riz, des boucauts de sucre. Quelques centaines d'années ont suffi pour qu'une population de six cent mille âmes fût réduite des neuf dixièmes ; encore est-il qu'elle s'est augmentée considérablement depuis Méhémet-Ali, car elle était tombée au chiffre de six mille âmes ! N'est-il pas effrayant de penser qu'à ce compte Paris pourrait bien, au bout de quinze siècles, devenir un village?... Je m'étais assis sur un banc, au milieu de la place des Consuls, près d'une fontaine, et fermant les yeux, je me représentais cet ancien monde de Grecs alexandrins, si semblables, d'une part, aux Grecs d'Athènes par leur turbulence, leurs ironies, leur légèreté, et d'autre part si différents par leur tendance au mysticisme, par leur subtiUté, par le mariage de leurs idées avec celles de la Perse et de l'Inde. Je pensais à Ammonius, à Plotin, à Porphyre, à ces profonds esprits qui, en fondant l'éclectisme, avaient annoncé de loin le libre examen ; j'étais dans la ville où une bibliothèque de neuf cent mille rouleaux de papyrus, contenant toutes les littératures, toutes les pensées antiques, avait pu ahmenterla curiosité la plus avide, biblioihhque-mère qui, après un incendie mémorable.
avait été remplacée par celle de Pergame, la fille ^ c'est-à-dire par deux cent mille manuscrits, donnés à l'Egypte par Antoine, pour prix d'un baiser de Cléopâtre. Je m'imaginais faire partie de ce Musée, dont le nom avait sous les Ptolémées une signification qu'il n'a plus aujourd'hui, car c'était un collège vivant de beaux esprits, une académie de philosophes, un prytanée où, délivré des tribulations de la vie, chacun n'avait d'autre souci que celui de connaître la vérité. Je croyais avoir vécu, je croyais vivre dans cette cité fameuse, où le génie grec, si clair, si simple, si pur, était venu se comphquer, s'obscurcir, s'approfondir aussi, en se plongeant au sein du symbohsme égyptien. Je trouvais singulier que certains savants prissent plaisir à nier rinfluence exercée sur les Grecs par l'Egypte, comme si Pythagore, Hérodote, Platon, et avant eux presque tous les sages de la Grèce, n'avaient pas commencé par un voyage en Egypte l'étude de la sagesse. Je souriais en pensant qu'un autre travers de nos compatriotes, toujours ballottés entre deux extrêmes, était de railler maintenant ceux qui parlent de la mystérieuse Egypte, sous prétexte que beaucoup d'hiéroglyphes ne contiennent que des éloges emphatiques sur les personnages morts, ou des banahtés pompeuses sur
leur vie, et je me disais que ces railleurs ressemblent à un architecte qui se moquerait de la pr(''tendue poésie des monuments gothiques, en soutenant que la hauteur des voûtes et l'élancement des arcs n'y sont qu'une nécessité de construction, une fatalité en pierres de taille. Il me souvenait d'un mot qu'avait dit l'architecte Delambre, au siècle dernier : « Les Égyptiens étaient astronomes tout juste assez pour être charlatans » , et je pensais qu'il fait bon plaisanter sur l'ignorance de ceux qui vécurent cinq ou six mille ans avant nous; que, selon toute apparence, nous posséderions fort peu de vérités si les anciens n'avaient pas commis beaucoup d'erreurs, et que l'académicien Delambre eût été sans doute moins dédaigneux s'il avait dû étudier l'astronomie au temps où furent bâties les Pyramides de Giseh, qui, par parenthèse, sont si bien orientées, et présentent des rapports si étonnants et si exacts avec le rayon de l'équaleur.
J'en étais là de mes réflexions, ou si vous voulez, de mes rêveries, lorsque j'en fus tiré brusquement par un de mes compagnons, un homme d'esprit, celui qui a signé Stop tant de dessins et de caricatures. Comme je lui confessais mon chagrin de ne plus trouver à Alexandrie ce qui ferait la plus
grande joie d'un écrivain, la Bibliothèque : « Prenez-vous en, me dit-il, au farouche Omar qui passe pour l'avoir brûlée, il y a quelque chose comme douze cents ans... — Détrompez-vous, repris-je, la Bibhothèque d'Alexandrie fut en partie la proie des flammes, d'abord par la faute involontaire de César, quand il se défendit contre les Alexandrins en mettant le feu à leur flotte, ensuite sous Marc- Aurèle, et enfin, elle fut détruite sous le règne de Théodose, lorsque des fanatiques, autorisés par un édit de cet empereur à ruiner les monuments du paganisme, prirent d'assaut le Sérapeum, menés au combat par le patriarche Théophile. A l'époque d'Omar, il ne restait plus rien ou il ne restait que bien peu de chose de la fameuse Bibhothèque des Ptolémées. Et poussant ma pointe : je ue suis pas fâché, après tout, que le calife Omar soit innocenté d'un tel acte de barbarie, car je vous avoue que j'ai toujours eu un tendre pour ce terrible chef, uniquement parce qu'il prononça, le jour de son avènement, ces paroles admirables qu'il mit du reste en action : « Il n'y aura jamais d'homme plus puissant à mes yeux que le plus faible d'entre vous, s'il a pour lui la justice, ^t jamais homme ne me paraîtra plus faible que le plus puissant, s'il est injuste. »
Pendant que je m'échauffais à défendre ainsi la mémoire du « farouche Omar » , mon camarade s'était mis à dessiner un petit âne ravissant qui stationnait à la porte d'un consul. Cet âne était un chef-d'œuvre de la création. Il était jeune, fringant et grisonnant, mais de ce gris délicieux qui n'a été rencontré en peinture que par Téniers et Chardin. Son œil vif pétillait d'intelhgence; il se retournait avec les mouvements les plus gracieux et semblait fier de sa jolie selle en maroquin rouge piqué. Au fond de la cour, on apercevait quelques restes d'antiquité, et Guillaume qui était survenu (1), les dessinait rehgieusement, quand le modèle, dressant l'oreille, entra tout à coup dans la cour et alla se placer sur la dernière marche du perron. Il avait entendu la voix de son maître, disant adieu aux agents du consul, il était accouru comme une voiture qu'on fait avancer, et il piétinait avec coquetterie en attendant l'honneur d'être enfourché. Cela nous donna l'envie d'acheter un âne et de le transporter en France ; mais nous dûmes abandonner ce projet en apprenant qu'un bel âne, un âne de race, se vendait ici dix et quinze mille francs, quelquefois trente mille, sommes qui eussent rompu certainement l'équihbre de nos budgets.
(I) M. Guillaume, statuaire, membre de l'Institut.
Nous sommes à Alexandrie depuis hier seule, ment et déjà nous avons fait le tour de la ville, qui est ravissant, malgré les flots de poussière qu'il y faut respirer. Une voiture nous a conduits, Guillaume, Feyrnet (1), Eugène Yung et moi, le long du canal Mahmoudieh qui rattache Alexandrie au Nil et au Caire, et dont le projet conçu par des ingénieurs français a été réalisé à merveille par Méhémet-Ali, au prix de sept ou huit millions. Ce canal a redonné à la cité d'Alexandre la richesse, le mouvement et la vie. •
Pour nous, c'est un spectacle charmant et pour la première fois oriental, que ce canal, large de trente mètres, couvert de navires, de barques, de chaloupes, de canges, de radeaux remorqués par des chameaux ou par des buffles. Les rives délicieuses du Mahmoudieh sont tantôt ombragées par des allées de tamarins et de citronniers, tantôt bordées de palais et de villas, dont les grilles fermées et même les murs, colorés de bandes rouges, jaunes et bleues, laissent voir des jardins enchantés, tenus comme des serres, des palmiers toujours verts, des bananiers, des aloës, à deux pas de la berge où sont amarrées des embarca-
(1) Feyrnet, pseudonyme du correspondant du Temps, M. Kempfen. M. Eugène Yung, du Journal des Débats.
lions de luxe et de plaisir, aussi riches, aussi belles de couleur que le furent les gondoles de Venise, avant qu'on n'eût ordonné de les peindre toutes en noir. Des cavaliers arabes au galop, des files d'équipages élégants, des volées de pigeons, des troupeaux de moutons bruns, des femmes qui passent voilées et d'autres qui ne le sont pas, des maisons de plaisance ou des harems qui présentent en encorbellement leurs moucharabiehs^ c'est-à-dire ces fenêtres à petits grillages qui servent la curiosité du dedans et sont impénétrables à l'indiscrétion du dehors : tout cela nous a laissé d'Alexandrie une impression qui ne s'effacera point. C'est ici que les contes arabes nous semblent écrits d'après nature. C'est ici en vérité que commence l'Orient.
Nos dépêches télégraphiques nous ayant coûté trente-huit francs chacune, il fallut user avec quelque modération de ce moyen épistolaire, et pourtant il est juste de dire que nous n'avions aucune dépense à faire dans ce voyage, aucune. Les plus beaux hôtels avaient ordre de nous recevoir et de nous traiter comme les hôtes du Khédive. Avec une générosité incomparable, le viceroi avait mis à notre disposition des voitures, des chevaux, des ânes, des âniers. Il voulait que ses
invités partissent de Paris pour Assouan, et revinssent d'Assouan à Paris, en passant par Suez et ensuite par l'Italie, sans avoir à s'occuper ni de leur transport sur terre ou sur eau, ni du vivre ni du couvert, ni des aises et des commodités de la vie en voyage.
Qu'un prince ait été assez magnifique et assez riche pour inviter cent personnes à venir de la France, de l'Espagne, de l'Allemagne du Nord, de la Suède, faire à ses frais l'expédition de la haute Egypte, et pour inviter ensuite neuf cents personnes à l'inauguration de l'isthme de Suez, en leur offrant, avec la gratuité d'un si long trajet, l'honneur d'être hébergés, logés, amusés, guidés et instruits à ses dépens, c'est là un trait d'hospitalité sans exemple, même dans les fastes de l'Orient.
PHYSIONOMIE DU GAmE
Que nous sommes loin des Ptolémées ! Que nous sommes loin des Pharaons ! C'est un chemin de fer qui Ya nous conduire d'Alexandrie au Caire! J'ai la naïveté d'en être surpris, et pourtant il n'y a pas là de quoi se sentir humihé, comme je le fus, il y dix ans, en abordant au Pirée, quand on nous proposa de nous transporte à Athènes en omnibus! Je me rappelle encore avec quelle majesté nous refusâmes, mon compagnon et moi, de monter dans ce prosaïque équipage pour longer les murs de Thémistocle et traverser le lit desséché du Céphise. Le chemin de fer a plus de dignité ; nous y montons. Le ciel est pur, d'un bleu doux et fin, sans la moindre parcelle de crudité. Toute la nature est tranquille. La campagne ressemble à un grand jardin bien tenu et surtout bien arrosé, on y cultive le dourah, que les fellahs préfèrent au blé pour leur nourriture, le riz, le sorgho, le maïs,
la canne à sucre, le coton, le trèfle, qui alimente tous les bestiaux de l'Egypte. Nous sommes en octobre : on a fini la récolte des oranges, des citrons, des tamarins, des olives et du riz. On va semer les blés d'hiver. L'herbe est assez haute pour cacher le bétail ; les acacias sont couverts, pour la seconde fois, de fleurs embaumées. Il n'y a pas, du reste, un seul mois de l'année égyptienne où la terre ne porte des fleurs et des fruits. Les plantes tinctoriales y réussissent à merveille, notamment le safranon, la garance, le henné, dont les femmes se servent de toute antiquité pour teindre en couleur d'acajou leurs ongles et diverses parties de leurs pieds et de leurs mains. Par moments, on se croirait en Europe, même en France, même en Normandie. L'air est traversé de temps à autre par de grands oiseaux, des échassiers, des ibis (espèce de courhs), des faucons, des canards, des grues, des aigles. Un buffet abondamment fourni et improvisé nous attend à toutes les gares. Les personnes qui n'ont pas traversé la mer sur le même paquebot commencent à se connaître. On se familiarise avec les physionomies les plus différentes, avec les accents les plus divers. L'on voit et l'on entend des Espagnols, des Suédois, des Allemands, des Gascons,
(les Parisiens, des Picards. Une clameur se fait entendre à l'avant du train : c'est M. de Lesseps qui signale les Pyramides. On les aperçoit en effet, à une grande distance, claires sur un ciel clair, et d'autant plus imposantes qu'elles sont éloignées, car ces monuments perdent de leur grandeur à être vus de près.
Nous voici au Caire. Mon premier désir est de ne pas aller vite, de tout voir à l'aise, de rester quelque temps l'âme ouverte aux impressions que va nous procurer cette ville étrange ; mais la foule se presse et elle nous entraîne dans son mouvement ; les cris de la population nous ahurissent. Des ânes qui étaient commandés nous mènent rapidement à l'hôtel Sheperd. Goûtons un instant de recueillement dans cette singulière hôtellerie , où nous sommes logés quarante hommes et quatre femmes. Cet hôtel ne ressemble à aucun autre. C'est un vaste couvent, dont les escaliers et les corridors sont à peine éclairés, et dont les chambres closes ressemblent à des cellules monastiques. On comprend ici que lumière et chaleur sont la même chose et que la fraîcheur est le synonyme de la nuit. J'éprouve un charme secret à me promener dans ces longs corridors sombres et silencieux, à me croire dans
un monastère, à m'y trouver libre. De temps à autre, un rayon de soleil brille tout à coup : c'est la porte d'un cénobite qui s'est ouverte. Je rencontre un des nôtres qui se traîne sur le plancher. Il a le bras en écharpe ; il est soutenu par un compagnon : c'est Théophile Gautier qui s'appuie sur son ami Marc (1). «Vois-tu ce que c'est, me dit-il, de sa voix lente et asthmatique, de s'embarquer un vendredi. Je suis parti avec un pressentiment funeste; on se moquait de moi. Comme je vaguais sur le navire, j'ai ouvert la porte d'une cabine que je prenais pour celle d'un camarade : je suis tombé dans la soute au charbon, et je me suis cassé la clavicule. Me voilà condamné à rester ici... Je ne verrai pas Thèbes, ni Karnak, ni le temple d'Edfou, ni la première cataracte, et peut-être qu'avant huit jours il me sera impossible de parcourir hbrement la ville du Caire... Pour m'achever de peindre, madame Louise Colet a- scandé ma mésaventure dans ces vers :
Abûlissant et ridicule,
Ce mal qui ne respecte rien
Frappe Apollon, terrasse Hercule,
Et de Théo l'Olympien
Tord et brise la clavicule.
(t) M. Marc, directeur de Yîllustndion.
Mais le poëte lauréat se trompe. Ce n'est pas le mal de mer qui est la cause de mon accident : c'est le vendredi » — « Nous ygagnerons, lui disje, une admirable description du Caire, une description comme toi seul tu es capable de l'écrire, de la sculpter, de la buriner et de la peindre, a\ec ses frottis, ses pâtes, ses demi-pâtes, ses glacis et ses rehauts. »-
Comment la décrire, en effet, sans avoir la plume de Théophile Gautier ou de Paul de Saint- Victor, cette ville indescriptible? et par où commencer? Le mieux est de s'y plonger au hasard, en pénétrant dans ses rues étroites, otine peuvent passer d'ordinaire que deux ânes de front ou trois personnes. Mais il faut d'abord traverser à la hâte \Esbekieh^c^e,^i-k-à\v& une très-grande place où se dessinent des voies tirées au cordeau, des squares, des terrains à vendre, des terrains à bâtir. Le Caire en cet endroit s'est récemment « haussmanisé » : le soleil s'en venge. Pour avoir un peu de frais, les maisons de la ville se sont rapprochées : elles se font parasoll'une à l'autre. Les rues sont bruyantes sans être pavées. Les voitures roulant sur la poussière ou sur la boue, tout le bruit vient de l'homme. On entend grouiller au Caire cinq cent mille âmes qui se démènent, se disputent, crient,
chantent ou gémissent ; on y \oit se presser des myriades de Bédouins, de Grecs, de Nubiens, d'Abyssins, de Juifs, de Maltais, de Marseillais, de Persans, de Turcs, de Syriens, sans parler des Égyptiens musulmans, qui sont les fellahs, et des Égyptiens chrétiens, qui sont les coptes. Les uns cheminent à pied, les autres sur de petits ânes qui trottent vite et menu , les autres sur des chameaux qui s'élèvent à la hauteur d'un premier étage, les autres sur des chevaux arabes qui semblent se modérer et s'observer pour ne pas heurter les piétons ; enfin les hauts fonctionnaires et les Européens dans des calèches découvertes, qui, par un miracle continuel, roulent du matin au soir, à travers ces rues, sans atteindre personne, sans faire une égratignure aux passants. Cela tient à ce que des gamins en chemise blanche sur une peau couleur de brique, courent comme des enragés au devant de chaque voiture et, bousculant les femmes et les enfants, leur crient d'une voix stridente, en arabe, bien entendu : « Gare à toi! Sauve tes pieds ! A droite ! A gauche ! Place ! place ! place ! dou ghrackl (derrière toi), redjelekl (à tes pieds),
yeminekl (à droite), chemalakl (à gauche) »
Et ainsi les carrosses filent au galop dans des rues qui n'ont pas deux mètres de large, tandis que sur
le pas des portes ou contre le mur sont accroupies de pauvres femmes, vêtues des pieds à la tête d'une chemise noire ou bleu indigo, faisant sur le sol, poudreux ou boueux, une affreuse cuisine de pois et de haricots bouillis, qui se consomme sur place avec du pain sans levain ou des galettes molles de maïs.
Il y a pourtant, au Caire, quelques rues un peu plus grandes que les autres, notamment le Mousky, rue commerçante du quartier franc, rendez-vous de tous les étrangers, galerie interminable d'étalages, de cafés, de brasseries, de magasins, d'échoppes en ruines et de boutiques brillantes. Le regard y rencontre à la fois des viandes fumées, des concombres, des modes de Paris, des barbiers à l'ouvrage, des soieries de Brousse, des brocarts de Damas, des oranges, des bananes, des arnies de luxe, des harnais, des parfumeries, et aussi quelques Arméniens équivoques, quelques Orientaux de contrebande que l'on croit avoir vus déjà sur le boulevard Saint-Denis, de faux Levantins qui ont vendu à Paris des pastilles du sérail. Une chose admirable dans le Mousky, c'est le jeu de la lumière et de l'ombre. Pour se garantir de la chaleur, on a posé sur les toits, d'une rangée de maisons à l'autre, de longues planches mal jointes,
que recouvrent par places des toiles de couleur, et qui, laissant voir le ciel, produisent des intermittences de soleil et de fraîcheur, à ravir un peintre*
Au Mousky, le mouvement est tel qu'il est impossible de n'être pas à tout instant séparé de ses compagnons. Voici quele flot nous pousse quelquesuns dans une rue adjacente, et il se trouve bientôt que nous sommes égarés au milieu d'un quartier tranquille et presque désert, Feyrnet, Niaudet- Bréguet, le colossal Mouilleron et moi. Au fond d'une impasse, une maison mystérieuse, mais de bonne apparence, attire nos regards et nos pas. 11 en sort un Nubien qui nous fait signe de ne pas avancer, mais nous avançons. Le noir rentre alors tout effaré et revient sur la porte, tenant une longue carabine et poussant des cris rauques : Adovrl adour l (halte-là !). Nous avons compris : la maison est le harem d'un personnage.
Les Européens s'imaginent que le harem est un lieu de libertinage et de débauche : c'est une erreur. Le harem n'est pas un sérail, et ce nom même signifie palais. 11 y règne en général beaucoup d'ordre, de décence et de plus une sorte de régularité monastique. Chaque épouse est entourée d'esclaves entre lesquelles sont distribués les services de la maison. L'une s'occupe de la table,
3i VOYAGE DE LA HAUTE EGYPTE.
l'autre de la garde-robe ; celle-ci est chargée du café, celle-là de la chibouque, et les esclaYes ellesmêmes ont pour servantes des négresses qui ont chacune leurs fonctions et qui n'en changent point. Il est à remarquer que les musulmans seraient très-scandahsés de voir des femmes servies par des hommes et des hommes servis par des femmes. Tout ce qu'un mahométan a de beau, il le réserve pour son harem. Tandis qu'il se contente, lui, d'un appartement austère et ne se permet d'autre luxe que celui des chevaux et des armes, jamais il ne plaint la dépense quand il s'agit de donner à ses femmes des parures, des bijoux, des coHiers de perles et les anneaux qu'elles mettent aux doigts de leurs mains et aux doigts de leurs pieds. Il est volontiers somptueux et prodigue pour décorer le sol, les murs et les plafonds du harem. Des pavés en mosaïque, des fontaines jailhssantes, des tapis, des coussins, des consoles sur lesquelles sont déposées les aiguières ouvrées etles magnifiques plateaux, et les cuvettes pour les ablutions, et les tasses à café (fendjal) avec leurs soucoupes (zeroufY des étagères à porcelaines, des armoires en marqueterie de bois, des pipes rehaussées de pierreries, rien ne leur coûte de ce qui doit orner les chambres de leurs femmes et le
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divaii OÙ elles se réunissent et reçoivent leurs amies.
Les femmes d'un harem portent leurs cheveux nattés, relevés sur la tête et retombant sur le dos. Leur coiffure est une petite calotte, retenue par des mouchoirs de mousseline ou de soie, et elle se termine sur la nuque par une plaque légèrement bombée et garnie de joyaux. Elles sont vêtues d'une chemise blanche ou de couleurs éclatantes, d'un large pantalon et d'une robe longue, boutonnée sur la poitrine. Depuis quelques années, elles ont adopté l'usage des bas et en ont remplacé le petit souher en velours brodé, sans rebord ni talon, qui recouvrait à peine l'extrémité de leurs pieds nus, hsses, parfumés et teints. Pour marcher, elles ont des babouches, et pour sortir, des bottes en maroquin jaune. Quant à la vie d'un Égyptien riche, elle passe comme un doux songe. Il n'a d'activité que pour se lever de grand matin afin d'obéir au Coran en récitant sa prière à l'aurore. L'esclave qui a passé la nuit à chasser les mouches et à ventiler la chambre vient de le réveiller par un chatouillement déUcat sous la plante des pieds. Après avoir fumé sa pipe et bu du café, il va se promener à cheval, visite ses amis, passe au bazar, et rentre pour dîner avant midi. Il se re-
tire ensuite dans son harem où il fait une sieste de deux heures. Mais la sieste est suivie encore d'un autre genre de repos, qu'on appelle le khef : c'est le sommeil d'un musulman éveillé, qui s'occupe à ne rien faire, à ne rien dire, à ne penser à rien. Il semble écouter les bruits Yagues de sa \ie intérieure, et livré à toutes les voluptés du quiétisme oriental et du silence, il attend l'heure de réciter une seconde pHère sur son tapis ou à la mosquée.
Il va sans dire que nous n'avons pénétré dans aucun harem. Ces détails nous ont été fournis par un négociant français, originaire de Nîmes, établi depuis longtemps au Caire et qui a fait avec nous, sur le paquebot le Mœris, la. traversée de Marseille à Alexandrie.
Mais, hélas ! il ne manque pas de contrastes à ces opulences oisives, à ces douces somnolences. Les femmes pauvres n'ont pas de chaussure. Elles sont vêtues d'une chemise en toile bleue et d'un caleçon, le tout quelquefois recouvert d'une chemise blanche. Leurs enfants tout nus ou en affreuses guenilles dorment sur le pavé absent de la rue ou sur les genoux de leurs mères qui leur cherchent les poux à la tête. Ceux qui sont éveillés et qui regardent les passants avec des yeux déjà brûlés
par la maladie, ont le visage entièrement noir de mouches et ne font aucun mouvement pour les chasser. On les croirait modelés en bronze florentin, et l'on prendrait leurs mères pour leurs sœurs tant elles sont jeunes. Du reste, les femmes en Egypte sont nubiles entre dix et onze ans. Elles sont mères à douze ans, grand'mères à vingtquatre, bisaïeules à trente-six, et il ne faut pas s'étonner si elles sont quelquefois plus fanées à vingt-cinq ans, que les Parisiennes à cinquante.
Les tableaux, les gravures, les photographies ont appris à tout le monde que les femmes d u Caire ne se montrent en pubhc que voilées ; elles n'ont de visibles que les yeux et ils sont superbes. Une grande chemise noire, le kabbarah^ en coton ou en soie, leur enveloppe tout le corps et leur couvre le front. Par une sorte de mirliton qu'elles ont sur le nez passe un cordon qui retient à la fois le capuchon en haut et le voile en bas, de sorte qu'on ne voit passer dans les rues que leur regard escarbouclé et leur fantôme. Je parle de leurs yeux qui sont très-beaux en effet, quand ils ne sont pas dévorés par l'ophthalmie qui afflige le cinquième de la population, surtout la plus pauvre. Le nombre des aveugles est effrayant en Egypte. Beaucoup, le croirait-on, se dirigent tout
seuls dans la bruyante bagarre du Mousky et des rues les plus passantes ; mais on dirait que les chameaux les sentent, car il les évitent, et que les ânes les voient, car ils glissent à côté d'eux sans les heurter.
Dans l'intérieur de la ville, les maisons, pour la plupart au moins, sont noires, sales, délabrées, en ruines, ou bien grossièrement peintes de bandes rouges et blanches. Ce sont des loques de construction, de même que les vêtements du pauvre sont des haillons impossibles, qu'on ne ramasserait pas, à Paris, dans les ruisseaux de la rue Mouffetard, à Londres, dans le quartier des Irlandais . Toutefois , ces misères affligeantes paraissent joyeusement portées, ou, du moins, avec une parfaite résignation, même à côté du luxe ([ui brille, luxe des armes de prix que portent de beaux jeunes gens, luxe des jolies selles sur de joHs ânes, luxe des juifs qui ont des pendants d'oreilles et des bagues en diamants, luxe des Nubiens qui promènent leurs cafetans de soie usés mais opulents, et font étinceler les pierres précieuses aux anneaux dont ils ont enrichi les tuyaux et la noix de leurs longues pipes.
Singulière ville et qui ne ressemble h aucune autre, si ce n'est par certains côtés, à Constanti-
iiople ! A chaque pas s'ouvrent des corridors sombres qui conduisent on ne sait oii et dans lesquels se glissent des ballots de marchandises, ou des femmes toutes couvertes de soie noire, ou de beaux garçons languissants, voués à tous les vices, ou des courtisanes obscures qui semblent cacher sous leurs robes toutes les lèpres Je l'Afrique et de l'Asie. Mais il est juste de dire que la qualité et bondance de la lumière, même lorsqu'elle est comprimée, arrange, corrige et rachète ici toutes les laideurs, en y répandant une sorte de poésie qui les dore et les harmonise. Ce qui est sale et sombre paraît simplement mystérieux. Ce qui est disloqué, chancelant, ruiné ou dévoré par le suintement de dix siècles, a l'air d'avoir été disposé ainsi à souhait pour le plaisir des yeux et des peintres. Les plus misérables choses ont un reste d'opulence. Les guenilles viennent de Golconde.
Un soir, à Paris, dans les salons de M. Jules Simon, alors ministre des cultes, des princes de l'Eghse réunis autour d'une table, feuilletaient les splendides Evangiles, publiés par la maison Hachette, et illustrés par Bida. Un évêque fit observer que Jésus-Christ, les apôtres, les pharisiens et les publicains avaient été dessinés d'après des modèles égyptiens, bédouins, syriens, juifs, et que
c'était peut-être diminuer les Ecritures que de les convertir en bibles arabes. Cette observation me frappa : mais, aujourd'hui, je ne la trouve plus aussi juste et la chose critiquée me paraît ici fort naturelle. J'imagine que Jésus-Christ a dû passer en triomphe dans les rues de Jérusalem, sur son âne oriental, comme ce beau jeune copte passe maintenant sur le sien dans les rues du Caire. L'Orient a si peu changé, en ce qui touche les races ! Au surplus, les modèles dont se plaignait l'évêque de... au ministre des cultes, ne manquent pas de tournure. Le seul tort de Bida est de les avoir vus de trop près. Avec moins de détails, il en eût fait des personnages antiques. Les femmes, en particuher, sans être belles, ont une allure, un cachet, j'allais dire une grandeur qui nous arrêtent à chaque pas. Leur désinvolture conserve une dignité qui rappelle le temps des patriarches. Il y a de l'idéal dans leurs mouvements, et sur leur tête la moindre cruche a la majesté d'une amphore. Quant aux jeunes gens, ils sont d'une élégance, d'une sveltesse qui rappelle les anciens bas-rehefs de la sculpture égyptienne ; ils ont dans les veines le feu qui anime les chevaux arabes. Aussi tous les artistes de l'expédition, Guillaume, Fromentin, Berchère, Darjou, Stop, sont-ils ivres de bonheur,
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Gérôme lui- aussi, bien qu'il en soit à son troisième voyage en Egypte.
Le soir même de notre arrivée au Caire, le 15 octobre, Nubar-Pachaa fait savoir dans les hôtels, pendant le dîner, que des places nous étaient réservées à tous pour l'inauguration du Cirque. La salle est neuve, parée, brillante. Ismaïl-Pacha occupe la grande loge du milieu, entre le duc et la duchesse d'Aoste. Au-dessus de sa loge, règne une tribune en hémicycle, entièrement fermée par un treillage d'argent aux entrelacs arabes, dont les parties ajourées laissent entrevoir des formes blanches qui se meuvent, des éventails qui s'agitent, de vagues images qui donnent l'idée de jolis visages. Ce sont les femmes du harem ; elles sont là pour voir sans être vues. Le mystère est le fond de toutes les poésies... Mais une horrible prose va bientôt gâter la représentation. Après les tours de force des clowns, après les motifs connus des exercices de la voltige et de la haute école, nous voyons danser sur ce théâtre égyptien, qui l'aurait cru? les Pompiers de Nan terre ! Juste ciel ! venir dans la cité des cahfes, dans la ville de Saladin, pour donner le spectacle des dodoches à cette race chevaleresque des Arabes, qui sont encore les premiers gentilshommes du monde!... Il ne man-
querait plus, dis-je à mes voisins, que d'entendre chanter la Femme à barbe. Mais Lambert de la Croix, un de nos compagnons, m'assure qu'il a entendu chanter cette chanson à Alexandrie pendant que nous nous promenions sur les bords du Mahmoudieh... Non, je ne saurais exprimer l'humiliation que j'ai ressentie en voyant le génie français représenté, dans une pareille circonstance, par une farce pareille !
Passons vite là-dessus. Demain nous irons voir les plus belles mosquées et les tombeaux des califes, qui sont hors des murs.
Le jour fixé pour la visite officielle que nous devions rendre au vice-roi dans son palais de Karsel-Nil, était le lundi 18 octobre. Déjà la plupart d'entre nous étaient allés écrire leurs noms à la porte du palais, et chez Nubar-Pacha. Comme nous n'aurions pu entrer tous à la fois dans le salon où le Khédive devait nous recevoir, on nous a divisés en trois groupes, et l'insigne honneur m'est échu de présenter un de ces groupes. Le vice-roi nous a reçus avec beaucoup d'aménité, de bienveillance, et avec ce (pielque chose qui rend la politesse accomplie, la simplicité. C'est un homme de moyenne taille, robuste et bien portant. Il a l'œil couvert et vif. 11 m'a fait asseoir à sa droite et j'ai dû lui improviser quelques phrases sans prétention pour le féliciter au nom de tous et le remercier. Feyrnet m'assure que je ne m'en suis pas trop mal tiré, bien que je n'eusse pas été prévenu qu'il faudrait parler, car c'est seulement sur le pas de la porte que Nubar-Pacha m'a prié de faire la
présentation après que j'aurais été moi-même introduit. Le \ice-roi m'a répondu avec infiniment de tact et de mesure, s'attachant à nous convaincre de l'état relativement prospère oia se trouve le cultivateur égyptien. : « Le fellah, nous a-t-il dit en substance, n'est pas malheureux. Il tire de son bien ce que nulle part on n'en tirerait. Ses peines sont abrégées par la fécondité du sol. Le Nil est un excellent laboureur. A mesure que le fleuve va se retirer, le fellah fera ses semailles d'hiver, et il récoltera en mars. Ici nous semons des blés dans le temps même où nous en moissonnons d'^autres... » Et le prince nous a donné quelques chiffres marquant les prix actuels du sucre, du riz et du coton. En somme, il a parlé comme un agriculteur et comme un industriel consommé, sachant à merveille les immenses ressources que peut offrir un pays aussi fertile que l'Egypte, aussi varié dans son abondance, et qui, placé entre l'Afrique et l'Asie, à portée de l'Europe, peut vendre si aisément une production dix fois supérieure à sa consommation. Tout cela, il l'a dit avec facilité et en bon français, bien prononcé, sauf un léger accent italien.
Ce n'était pas le moment de parler d'art : je m'en suis abstenu ; tout a été pour le mieux. Et
comme le vice-roi me donnait une poignée de main collective : « L'Egypte, lui ai-je dit, est un pays si admirable que nous n'avons pas assez d'yeux pour la voir, ni assez d'expressions pour vous dire combien nous vous sommes reconnaissants de nous la montrer. »
Les paroles du vice-roi avaient surpris quelques uns d'entre nous qui pensaient, comme je l'avais toujours cru moi-même, que les fellahs n'étaient que des serviteurs attachés à la glèbe et cultivant pour le compte du souverain, seul et unique propriétaire du sol. Voyant que nous étions dans l'erreur, j'ai consulté un personnage important du pays, lequel a eu l'obhgeance de m'expliquer très-clairement ce qui avait été indiqué par le khédive dans sa conversation, et ce que j'ignorais, je l'avoue à ma honte.
La condition du paysan égyptien, me dit ce personnage, n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était du temps de Méhémet-Ali, et ce qu'elle avait été bien des siècles auparavant. A vrai dire, les terres d'Egypte ont toujours appartenu exclusivement aux Pharaons, sauf quelques portions réservées aux prêtres, et ce monopole de l'État s'était continué sous les Ptolémées et sous les Romains. Il va sans dire que la domination des khalifes ne
changea lien à cette situation, parfaitement conforme à l'esprit de la religion mahométane, qui attribue au chef des croyants une souveraineté absolue, et en quelque sorte sacrée, sur les choses comme sur les personnes. Les Mameloucks n'étaient pas gens à se dépouiller du droit de propriété, qui était ici l'apanage des maîtres de l'Egypte. Lorsque ce pays devint une province de l'empire ottoman, c'est-à-dire au commencement du xvi" siècle, le droit du conquérant se traduisit par le paiement d'un tribut, moyennant lequel le sol de l'Egypte appartint aux Mamelouks, et, après eux, à Méhémet-Ali. Ce prince, qui avait un esprit supérieur et de grandes vues, crut travailler et travailla, en effet, à la prospérité relative de l'Egypte, en prenant dans sa main le monopole de la culture et celui du commerce. Instruit des besoins de l'Europe mieux que ne pouvait l'être un fellah, il décidait chaque année quel genre de culture devait prévaloir, et lui-même il se chargeait de vendre au commerce les denrées dont il avait prévu la demande.
Voici donc quelle était la condition du paysan. Après avoir récolté ce qu'il avait cultivé par ordre, il portait ses produits, — blés, cotons, sucres, riz ou maïs, — dans les magasins de l'État, où ils étaient
l'objet (l'une estimation et d'une pesée . Cette pesée et cette estimation n'étaient pas toujours trèssincères. Cela fait, une partie de la récolte était prélevée à titre d'impôt, et le reste était acheté au cultivateur pour le compte du vice-roi, qui se réservait d'en trafiquer avec les négociants européens d'Alexandrie.
Encore si on l'eût payé en argent, le fellah aurait-il pu vivre, et même, sobre comme il l'est, réaliser quelques économies. Mais les paiements de l'Etat se faisaient en nature^ de façon que le paysan courait le risque d'être trompé deux fois : sur l'évaluation de ce qu'il avait apporté, et sur le prix ou plutôt sur les quantités de la marchandise qu'il recevait en échange, car on accusait notre gouvernement d'avoir deux poids, l'un pour l'entrée, l'autre pour la sortie. — Vous savez, monsieur... continua mon interlocuteur. — Non, non, reprisje vivement, je ne sais rien ; parlez-moi, je vous prie, comme à un homme qui veut s'instruire. — Eh bien, dit-il, le monopole de l'État a eu ses avantages, mais il a fait son temps. Le second successeur de Méhémet-Ali, Saïd-Pacha, résolut d'abolir le monopole et suivit des principes diamétralement opposés à ceux de son père. Autres temps, autres lois ! 11 reconnut aux habitants des
viDages le droit de posséder les terres qu'ils cultivaient, et même de les aliéner. La distribution de ces terres fut consignée sur des registres comme ceux que vous appelez en France le cadastre. Chacun put cultiver à sa guise et vendre ses produits comme il l'entendait, et dès lors l'impôt dut être payé en numéraire.
Cette révolution économique, combinée avec l'abolition des douanes intérieures, a renouvelé entièrement la face de l'Egypte. D'une part, l'État, cessant de courir les risques du commerce, a échangé des bénéfices aléatoires contre un revenu certain, et d'autre part, le fellah, prenant goût à la culture sur un sol qui lui appartient, ou dont il est, sinon le propriétaire absolu, au moins le fermier incommutable, a déployé une activité nouvelle ; il a ensemencé des terres restées en friche ; et il est devenu aussi habile à vendre ses produits qu'à les obtenir du Nil par des saignées ou des des barrages. Aujourd'hui l'on voit venir à Alexandrie des paysans pieds nus et des femmes misérablement couvertes d'une chemise en toile bleue, qui, après la vente de leurs marchandises, s'en retournent cousus d'or. Mais déjà le cultivateur enrichi Songe à dépenser une partie de son gain. Au heu de l'enfouir secrètement comme il faisait jadis
pour feindre la pauvreté et par crainte de l'impôt, il convertit son numéraire et il en jouit. Celui-ci fait emplette d'un beau cheval ; celui-là se donne le luxe d'une seconde femme, ou bien il achète des bijoux pour la première.
Voilà comment les paroles du vice-roi m'ont été expliquées par un personnage dont je résume les dires et dont je crois convenable de taire le nom.
Notre éducation économique va peut-être se continuer : voici que M. de Lesseps nous invite à dîner chez le fermier général des pêcheries de l'Egypte, un personnage richissime, Enani-Bey ; mais on m'assure que notre hôte se propose tout simplement de nous donner, après le dîner, le spectacle des danses locales. Il vous souvient sans doute, mon cher ami (1), que le colonel Camille Ferri Pisani, aujourd'hui général, nous décrivit un jour avec beaucoup de charme et de couleur ces danses d'aimées dont on parle tant, et que nous ne connaissions, vous et moi, que par les tableaux de Gérôme. La maison qu'habite Enani-Bey, et toutes les rues environnantes, sont illuminées en verres de couleur et regorgent de monde. La cour est remphe de musiciens à gages et de nègres, les uns raclant avec un archet sur un
(l) Ce passage est extrait d'une lettre adressée à M. Paul de Saint-Viclor.
violon à deux cordes, taillé dans une noix de coco, les autres faisant grincer une guitare avec accompagnement de timbales, de hautbois et de darabouka^ c'est-à-dire d'un tambour qui ressemble à un grand entonnoir. Le festin, magnifique, cela va de soi, mais servi à l'européenne ou à peu près, a consisté en une succession rapide de trente ou quarante plats et des meilleurs vins de France. Ensuite on nous a conduits dans un salon où l'on n'entendait plus le bruit de la cour, et là on nous a présenté sept ou huit jeunes filles, splendidement vêtues, couvertes d'or, de sequins, de perles et de pierreries. L'une d'elles était de la plus ravissante beauté ; on voyait accroupis, sous les consoles, des musiciens plus distingués que ceux de la cour, et sur les tapis quelques matrones obèses.
Au premier coup d'un archet plaintif, les aimées se sont avancées deux à deux en bourdonnant la musique et en marquant la mesure avec des castagnettes en cuivre d'un son clair et agaçant. Après ce prélude, a commencé une trépidation singuHère des épaules et des hanches, pendant laquelle les jambes et les pieds restent à la même place
Les mouvements du corps étaient accompagnés seulement de quelques gestes des bras, qui s'ar-
Tondissent, s'écartent, se rapprochent et font mine d'étreindre pour aider à l'expression de ce que la danseuse veut exprimer. Peu à peu, enivrées de musique et entraînées par leurs propres frémissements, les aimées se déplacent, elles osent des postures plus lascives. L'une d'elles, jeune fille élégante, souple et fière, a exécuté, à genoux sur les tapis et appuyée sur un bâton, une manière de danse, \a danse «fe/'œ?//, qu'il est impossible de préciser avec des mots. Ordinairement cette danse se fait en chemise, mais comme il y avait dans le salon quelques dames, l'aimée a conservé sa robe vert-turquoise et n'a montré que ses jambes jusqu'au genou. Malgré ces concessions à la décence, l'exercice en question est d'une liberté extrême, mais quelque peu relevée par l'art des mouvements, la grâce des intentions et la hardiesse farouche des plaisirs qu'elle accuse. Il y a un moment où la danseuse, appuyée avec abandon et langueur sur le bâton qu'elle tient devant elle, s'affaisse tout à coup et se couvre le visage de son mouchoir, comme pour jouer les tragédies de la volupté.
Je dois dire que la nouveauté d'un tel spectacle a intrigué tous les spectateurs et que plusieurs en ont été ravis. Théophile Gautier, accoudé sur un
divan, dévorait de ses ^n-ands yeux la danseuse el la décrivait d'avance du regard. Nul doute que ces danses ne soient une tradition de la plus haute antiquité, car on les trouve dessinées, gravées en creux ou en relief sur les piliers des plus anciens temples, sur une stèle funéraire, à Tlièbes, et sur des momies dont le sourire est figé depuis quatre mille ans. Il existe une épigramme de Martial dont les vers, peignant les danses des fdles de Gadès, s'appliqueraient encore aujourd'hui aux aimées du Caire :
VibrabunI, sine fine prudentes, Lascivos docili tremore lumbos.
Il est d'usage et de bon goût que les spectateurs, pour témoigner leur satisfaction aux danseuses, leur fassent cadeau de quelques pièces d'or, petites ou grandes, que l'on mouille du bout de la langue pour les leur coller sur le front ou sur les épaules et jusque sur les bras. Les invités d'Enani- Bey n'ont eu garde de manquer à une telle convenance.
Si l'on veut être généreux envers les aimées, on leur donne des bijoux, et ceux que l'on trouve si abondamment dans les bazars du Caire paraissent avoir leur prédilection. Les fils de perles, les cha-
pelets de corail ou de grains d'ambre leur plaisent beaucoup, ainsi que les groupes de sequins, car la monnaie d'or est à leurs yeux une parure. De même que les femmes d'Europe prennent plaisir à s'annoncer par le frôlement de leurs robes de soie, de même les femmes égyptiennes semblent écouter avec complaisance le bruissement des bijoux qu'elles portent à leurs oreilles, à leur cou, à leurs bras et à leurs jambes, au-dessus de la cheville. Il faut croire même qu'un tel goût s'est manifesté chez elles depuis bien longtemps, puisqu'il y a dans le Coran un passage dans lequel est condamné ce genre d'ostentation. « Les femmes s'abstiendront, en marchant, de faire du bruit avec leurs pieds, pour ne pas attirer l'attention sur les ornements qu'elles doivent cacher. »
Ce n'est pas trop de toute la journée pour visiter un peu à fond les bazars du Caire, sans compter les cinq ou six promenades que nous y avons déjà faites, car ils sont nombreux, curieux au possible, profondément riches et, en apparence, inépuisables. Même après avoir vu le grand bazar de Constantinople, je trouve une jouissance toute nouvelle à me perdre avec quelques amis dans ce dédale de tentations et de trésors mon-
très OU latents, aperçus ou devinés. Les bijoux se vendent au Kan-Klialil, ainsi que les vêtements, les tapis, les tentures, les vases, les curiosités. 11 y a un bazar pour les armes, un autre pour l'orfèvrerie ; mais le Kan-Khalil est à lui seul un endroit si attrayant, si merveilleux, qu'on n'en peut plus sortir.
Là, pour vous enchanter, tout est mis en usage.
Au premier abord et dans les petites rues qui sont à la suite du Mousky, c'est un bruit étourdissant et, en certains jours, un monde fou. Les vendeurs et revendeurs annoncent à haute voix la qualité et le prix de leurs marchandises. Mais à mesure que l'on pénètre dans les détours des rues intérieures du bazar, le tapage diminue, le monde se disperse, la lumière se tamise et s'affaiblit, les acheteurs sont moins pressés, les vendeurs moins pressants, et peu à peu vous entrez dans des couloirs fail)lement éclairés, vous passez dans deschambres tranquilles, vous pénétrez même dans des réduits subobscurs, et vous vous trouvez en présence d'un Égyptien attentif, ou d'un Arabe au maintien grave, ou d'un Juif à l'œil escarbouclé et perçant.
Le génie du commerce, à vrai dire, est le pri-
vilége des races sémitiques et n'est pas le propre de l'Égyptien de pur sang. Si l'on est un négociant européen, il faut désespérer d'être aussi habile que le moins fin des marchands du Caire. D'un regard pénétrant, le bijoutier, l'orfèvre, le débitant de soieries, de curiosités, de tapis, a dévisagé sur-le-champ le \isiteur étranger. Il l'a flairé sans en avoir l'air, et il le voit venir avec une indifférence parfaitement jouée. Il le démonte et le remonte comme en userait un horloger de Genève avec ses mouvements; pour mieux allumer ses désirs, il le décourage, il le manie enfin avec une sûreté, une finesse, une connaissance du cœur humain, auxquelles nous n'avons rien à opposer, nous autres, simples amateurs, si prompts fi nous trahir et, la plupart du temps, si naïfs. J'avais remarqué au bazar de Constantinople l'impassibilité des marchands; mais là elle est vraie. Le Turc est d'une loyauté absolue, et si c'est une autre manière d'être habile, elle est du moins sincère et grande. L'Arabe, au contraire, et l'Israélite ont toute sorte d'expédients cachés, de ruses, de mahces, de calculs.
Nous étions une fois dans la chambre la plus profonde du bazar, avec MM. Jamin de l'Institut, Wurtz, doyen de l'Ecole de médecine, et Niaudel-
Bréguet, à marchander des tapis. Un drogman de rencontre nous avait suivis et s'était imposé à nous à force d'obséquiosité et de fautes amusantes dans la langue française, qu'il disait posséder à merveille. Cet homme, pour faire l'officieux, nous avertit tout bas et sans avoir l'air d'y toucher, qu'il fallait offrir résolument le tiers ou même le quart du prix demandé. L'Arabe qui nous montrait sa marchandise était parfaitement calme et beau. On eût dit du plus jeune des douze Apôtres, Il paraissait inaccessible à l'envie de nous séduire et indifférent sur la vente de ses tapis. Il nous voyait d'ailleurs éblouis et il demeurait silencieux et indolent. Tout à coup, ayant compris ou deviné dans les yeux du drogman ce qu'il vient de nous conseiller, il se précipite sur lui, prompt comme l'éclair, le terrasse, le roule sur les tapis, le prend à la gorge, et sans nous il l'étranglait. Une minute après, notre Arabe est redevenu digne, imposant, impassible. Le heu où cette scène rapide venait de se passer était comme un puits formé par d'assez hautes maisons. Pour se défendre du soleil, on avait tendu sur des cordes de vieilles étoffes qui, par places, laissaient passer la lumière. Sur trois côtés de la cour s'ouvraient des magasins sombres où étaient empilés
(les tapis de Perse, de Smyrne, de Caramanie, du Daghestan, de Tunis... Du fond de ces magasins, les marchands tiraient, à force de bras, des tapis qui, passant de l'obscurité à la lumière et aussitôt déphés, resplendissaient de toutes les magnificences des tissus orientaux. L'harmonie la plus douce régnait dans les combinaisons les plus violentes. Exaltées par le contraste, réconciliées par l'analogie, les teintes de la laine se surexcitaient, se mariaient, brillaient et allaient s'évanouir dans un concert éclatant et suave, vibrant et apaisé.
Une variété sans fin rendait ce spectacle attachant et nos yeux infatigables. La dernière pièce qu'on déroulait était toujours la plus belle. Ici, c'est un tapis de prière où une pluie de marguerites de toutes couleurs , avec quelques étoiles blanches, semble tombée sur l'impossible gazon d'une prairie obscure et rousse. Là, sur un tapis de Caramanie, un tapis de mur, des cordes ingénieusement tressées ont, en guise "de nœuds, des fleurs épanouies dans les jardins de l'imagination, et les tiges de ces fleurs allant s'enrouler en spirales autour des cordes, en forment le réseau d'une dentelle colossale sur un fond à grands lés qui passe du rouge de Chine au vert-poireau, de l'orangé bruni au bleu sourd, et qui est coupé en-
core par des largeurs blanches, mais d'un blanc légèrement délavé. Quelquefois la musique des tons, aigrie par quelques dissonances, compose un tableau délicieusement amer.
Les heures passent vite à regarder ces tapis. — Enfin, comme il faut se décider, notre choix s'est fixé sur un motif charmant que nos compagnons ont préféré comme moi. Des bandes jaunes d'or, obhquement rangées sur une descente de lit, alternent avec des bandes d'un bleu sombre jouant le noir, et cette opposition déjà vive, mais moins aiguë que si le bleu eût été du violet, est rachetée sur les bords de la bande par des ourlets de couleur où paraissent des tons roux, de minces traînées de blanc et des filets d'un bleu froid. Sur ces bandes sont semées des fleurs de convention, à cinq pétales, sortant d'un cahce arbitraire. Jetées dans un apparent désordre, ces fleurs sont de toutes les couleurs imaginables. Il en est de fauves, de hvides, de cendrées, d'un rouge nacarat, d'un rouge pâle, d'un orangé clair; la même forme prend une teinte glauque, brique, blanc de lait, gris de souris, mauve, citron, céladon, vert-chou, abricot, soufre, noisette, mais à mesure qu'elles passent sur la bande jaune ou sur la bande indigo, elles s'en détachent par une différence légère ou
franche, par un ton résolu ou fané, parfois mordant, jamais cru, jamais dur. De menues taches de blanc, de petits papillons noirs viennent çà et là raviver ce qui serait tiède, accentuer ce qui serait indécis, et le tout ensemble, encadré par une première bordure uniforme et sombre, se trouve séparé de la bordure fmale par une bande d'un blanc d'ivoire, que tranquillisent des géométries fantastiques dont la laine estompe les contours.
Une longue visite aux bazars du Caire nous en a plus appris sur les arts décoratifs que bien des raisonnements et bien des hvres. J'ai vu là combien étaient profondes les différences entre l'art des Égyptiens et celui des Arabes. Les premiers préfèrent la répétition du même motif; les autres ont le goût prononcé de l'alternance. Un peuple attaché au sol, plongé au sein d'une nature invariable, gouverné par ses prêtres, changeait peu lui-même et facilement il revenait aux mêmes lignes d'architecture, aux mêmes ornements, aux mêmes formes, aux mêmes couleurs, aux mêmes ligures. Au contraire, l'Arabe, constamment à cheval, toujours errant d'un pays à l'autre, passant d'un affreux désert à une oasis, d'un océan de sable à une île de verdure, a dû contracter l'habitude du changement, de la variété, du contraste suivi,
qui n'est que le plus haut degré de l'alternance. Le même instinct qui lui a fait superposer dans ses constructions des assises alternativement en calcaire rouge de la haute Egypte et en calcaire blanc, ou bien employer des matériaux bicolores (vrais ou feints) dans les claveaux de ses arcades, ici en brique et en pierre, là en basalte et en albâtre, le même instinct, dis-je, l'a conduit à varier ses décorations intérieures, et comme l'absence de tout signe rappelant la vie animale refroidissait et limitait ses moyens d'orner les surfaces, il a été amené fatalement à la comphcation, qui est l'un des caractères les plus frappants de son art.
De là ces enchevêtrements de figures géométriques, d'entrelacs inextricables, qui intriguent et charment le regard, et dont la contemplation donne le vertige. Et pourtant il est prouvé aujourd'hui, notamment dans le bel ouvrage de M. Bourgoin [les Arts arabes)^ que la confusion de ces trapèzes dispersés, de ces triangles interrompus, de ces polygones emmêlés, de ces disques intermittents, n'est qu'une confusion apparente; il est prouvé qu'une méthode parfaitement simple a présidé à l'embrouillement aimable de ces arides figures, et que l'on peut aisément retrouver le fil de ce mystérieux labyrinthe.
La première chose à considérer, après le costume et la physionomie extérieure, chez un peuple que l'on visite, c'est son architecture. Là il exprime ses sentiments les plus durables, ses croyances les plus enracinées, ce qu'il y a de permanent dans ses pensées etdans son caractère. J'étais, pour mon compte, impatient de voir les mosquées d'Amrou et de Touloun, la première surtout qui date de l'an 21 de l'hégire. Elle est située hors des murs du Caire, sur l'emplacement de l'ancienne Fostâtt, dont le nom signifie tente ^ mot remarquable et qu'il ne faut pas. oubher, car il est une des plus vives expressions du génie arabe, tel qu'il se manifeste dans l'architecture. La mosquée d'Amrou est un monument sohtaire et en ruine . Sur les quatre côtés d'une cour carrée qui mesure quatre-vingts mètres, s'élèvent des portiques ouverts, plus ou moins larges ; celui oii se trouvent le sanctuaire, la chaire et la tribune, a six rangs de colonnes ;
celui du midi n'en a que deux, et celui du nord, qui est exposé au soleil, en a trois. Au centre de la cour carrée est la fontaine des ablutions.
Cela peut sembler bizarre ; mais rien n'est plus clairement écrit que ce qui s'écrit en pierre. Tout parle dans l'architecture, tout signifie. A droite et à gauche de la cour qui précède l'enceinte destinée aux ablutions et à la prière, se trouvent ou plutôt se trouvaient des bains, des écuries, un abreuvoir, un manège pour fournir de l'eau et un bâtiment préparé pour recevoir les voyageurs, ce qu'on appelle en arabe un okel^ c'est-à-dire un caravansérail, une hôtellerie. La mosquée était ainsi caractérisée, dès l'abord, comme le temple d'une race nomade, telle que la vraie race des enfants de Khatan et d'ismaël. Avant d'être un lieu de recueillement et d'oraison, la mosquée était une maison hospitalière ; et comment la maison de Dieu ne l' auraitelle pas été chez un peuple errant ? Même lorsqu'il était fixé dans les villes, l'Arabe conservait de l'attachement pour la vie du désert. Il se souvenait de ces tentes en feutre que ses pères avaient dressées au centre des pâturages, à proximité d'une citerne, et ceux qui continuaient la vie équestre, cette vie dont les étapes religieuses étaient les sanctuaires orientés vers la Mecque, ceux-là, com-
posant le peuple de feutre^ affectaient du dédain
Vue intérieure de la mosquée d'Amrou.
l)Our l'Arabe des cités, pour \e peuple cV argile, comme ils l'appelaient.
Nous voici dans la mosquée cFAmrou. Elle porte sur deux cent cinquante colonnes de porphyre ou de granit, toutes d'un seul morceau, mais de marbres différents et de longueurs inégales : évidemment ce sont les dépouilles de quelques temples antiques, ceux de Mempliis peut-être, et ce qui en accuse les diverses provenances, c'est qu'il a fallu, au moyen de chapiteaux corinthiens, composites, byzantins, scaphoïdes et autres, venus eux-mêmes de partout, élever toutes ces colonnes à une hauteur réguhère de cinq mètres. Les bases et les piédestaux qui ont servi encore à ce nivellement sont de différents styles et de diverses grandeurs ; parfois c'est un chapiteau renversé qui forme la base, de sorte que la colonne repose sur son tailloir. L'inexpérience du constructeur est accusée naïvement par des tirants en bois qui s'opposent à l'écartement des voussures. Ces tirants sont scellés dans les dés de pierre qui surmontent les chapiteaux et qui exhaussent ainsi le support. Ici apparaît pour la première fois l'ogive, mais une ogive émoussée, à laquelle ne ressemblent pas les arcs de notre architecture ogivale ; au surplus, l'arcade à double courbure, employée dans la mosquée d'Amrou, se prolonge au-dessous du point de centre, ce qui lui donne la forme, peu
prononcée encore, du fer à cheval. Les claveaux (lu reste sont bien appareillés; mais l'arc, au lieu de porter une voûte, ne porte qu'une couverture plate, un plafond à solives dont le dessus est une terrasse. Ceux qui veulent que l'architecture gothique nous soit venue d'Orient, à la suite des premières croisades, ne réfléchissent pas que l'arc brisé, l'arc aigu n'est en lui-même qu'une forme aussi élémentaire que le cercle et le triangle, et qu'il ne prend de l'importance que lorsqu'il joue un rôle co/?*//'wc/2/ dans l'architecture, lorsqu'il entre dans un système de voûtes d'arêtes formant l'armature de l'édifice. Les ogives du Caire n'ont rien à voir avec l'invention de nos architectes du moyen âge, invention ingénieuse, poétique, hardiment conçue, patiemment développée, et menée à sa perfection dernière sous le règne de Louis IX.
Pendant qu'on achevait de bâtir à Paris la Sainte- Chapelle, le chef-d'œuvre de notre architecture au treizième siècle, à ce moment même de l'histoire (1247), Louis IX était en Egypte, maître de Damiette. Ainsi le souvenir des croisades, les noms de Joinville et de saint Louis, les grands coups d'épée du moyen âge, tout le romantisme qui a exalté et charmé notre jeunesse, la tradition che-
valeresque du sultan Saladin et de sa dynastie, — condamnée à périr pendant que le roi de France était captif dans sa tour de bois — les édifices élevés par le génie arabe durant la plus belle époque de l'hégire : voilà ce qui nous attendait au seuil de l'Egypte, dans ce pays où nous étions venus avec tant de joie étudier sur place les monuments de l'antiquité classique la plus haute, les plus vénérables ancêtres de l'art !
Oui, ce sont, pour ainsi dire, des romans de construction que les mosquées du Caire. Celles de Touloun, d'El-Azhâr, de Kalaoun nous ont pris tout une journée. Autant l'œil et l'esprit sont rassurés dans l'antique Egypte par la solidité inébranlable des appareils, autant ils sont alarmés dans l'Egypte arabe par la légèreté des supports et par une frappante disproportion entre le plein et le vide. Quant à la décoration, elle est si capricieuse, si compliquée dans ses entrelacs, si riche dans sa broderie et si colorée, qu'on la dirait imitée des tapisseries de l'Inde ou de la Perse. Ouvré comme un tissu, damasquiné comme une armure, le temple rappelle la tente d'un chef de tribu, recouverte de tapisseries et d'étoffes tramées de soie et d'or, reluisante d'armes ciselées et d'orfèvreries. Au commencement, le luxe se modère, et la mos-
quée de Touloun, qui fut élevée au neuvième siècle de l'ère chrétienne, est d'un style simple et pur. On n'y trouve pas ces détails inutiles qui ailleurs abondent, ces contre-forts, ces pignons qui ne sont motivés par rien, si ce n'est par le goût de l'accident. La construction en est plus solide en réalité comme en apparence. Les arcades sont séparées par un mur plein dont la partie supérieure, celle qui surmonte Fimposte, est percée d'une fenêtre. Les colonnes, n'étant plus isolées, sont cantonnées dans les angles rentrants de ce mur formant pilier, comme elles le seront plus tard dans notre architecture romane. L'ornementation, plus discrète puisqu'on y a ménagé des parties lisses, des repos, ne manque pourtant pas de richesse dans les places pour lesquelles elle a été réservée. Le mur extérieur est couronné de créneaux découpés à jour. Les archivoltes et l'intrados des arcades sont chargés de rinceaux et d'entrelacs. Sur les frises se déroulent des inscriptions en écriture coufîque, et cette écriture aux évolutions élégantes et fières, aux caractères mâles, anguleux et souples tout ensemble, devient un des plus beaux ornements de l'architecture arabe. Ne pouvant figurer le corps de l'homme que la rehgion mahométane défendait
OU dissuadait de représenter, les artistes ont figuré sa pensée, et les versets du Coran sont transformés en une décoration qui sera merveilleuse lorsqu'on l'aura écrite en faïence claire sur fond émeraude, coupé de fleurons en noir et azur. En jetant
miMiHiii^iFr„i|f'i;»r,'^:iii»iiiiiiiiiiiiiiiiimiri»iiiiiiiwiiiiiiiiiMiiiiiiii^^
iiimiiJimaiiiiKnnmxwuimu^^
Écriture arabe des premiers siècles, dite coufique.
les yeux sur la muraille , le musulman y voit passer des sentences qui dans un langage hyperbolique et impératif lui parlent de Dieu et de son prophète.
Vient ensuite un style plus fleuri, qui déjà se manifeste dans les mosquées d'El-Azhâr et de Kalaoun. La première nous a surtout intéressés parce qu'elle est annexée à un collège où l'on entend bourdonner des miUiers d'enfants et d'adultes auxquels on enseigne gratuitement le Coran, la grammaire, lajurisprudence civile et criminelle. Trois cent quatre-vingts colonnes en marbre, en
granit, en porphyre, soutiennent cette mosquée dont le nom signifie brillante, et qui est à la fois une université célèbre, une bibliothèque, une hôtellerie pour les voyageurs venus de la Syrie, de la Perse, de l'Arabie et de l'Afrique occidentale, dans la pensée de s'instruire, un hospice pour les aveugles, un asile enfin pour des pauvres que l'on y voit blottis par terre, dans un coin obscur, et qui dormiront là tranquillement, couchés sur des nattes.
Dans la religion de l'islam, cumme dans les premiers siècles du christianisme, toutes les institutions utiles se rattachent au temple ou aux communautés pieuses. L'éghse est un centre. Ici chaque grande mosquée a des attributions civiles ; chacune a sa part dans l'œuvre sociale. La mosquée de Kalaoun est le grand hôpital du Caire. La porte principale, qui est imposante, sert à la fois d'entrée à l'hôpital, à la mosquée et au tombeau du fondateur, le sultan Kalaoun. Autant ce tombeau est décoré avec magnificence, autant il y a de simplicité et de goût dans les salles destinées aux malades, aux convalescents et aux ahénés, autant il y a de grâce dans le profil des supports qui sont tous d'une singulière élégance. Fréquemment la base n'est que la répétition renversée du chapiteau,
lors même que ce chapiteau représente un \ase, un cratère. Au dedans comme au dehors, la mosquée de Kalaoun ressemble à une église et à une abbaye romanes du midi de la France, à cela près que l'arc des ouvertures tend à l'ogive. On y voit des contre-forts apparents qui, par une disposition sans exemple, sont é vidés et arrondis en colonnes dans leur partie inférieure. Des fenêtres géminées, c'est-à-dire divisées par une colonnette, y rappellent aussi les jolies églises byzantines d'Athènes, et les autres baies sont en pierre découpée à jour^ suivant les dessins les plus gracieux, gracieux dans leur complication géométrique ou dans leurs motifs fleuronnés.
Cependant, pour aller d'une mosquée à l'autre, il faut souvent traverser la ville entière, c'est-àdire passer du sacré au profane, du grave au doux et du sévère au grotesque. Ah ! que n'ai-je le style de Gérard de Nerval, celui dans lequel il a si bien raconté son charmant Voyage en Orient ! J'essayerais de décrire quelques épisodes de la fête qui se célèbre en ce moment dans le quartier le plus grouillant de la ville et le plus populaire. Je dirais le spectacle auquel nous avons assisté un quart d'heure, sur une petite place encombrée de fourneaux en plein vent, et de boutiques où se débi-
taientdes nougats, des dragées, des confitures. On montrait au peuple les ombres chinoises en couleur, et c'était l'illustre Qara-gouch qui était le personnage marquant de l'atellane égyptienne. Des soldats, des femmes, des enfants, des pauvres filles, avec ou sans voile, poussaient des cris de joie, à chaque apparition, à chaque prouesse du Polichinelle égyptien, et il faut dire que ses énormes bouffonneries avaient quelquefois de l'imprévu et du comique. Qara-gouch est l'antithèse de l'eunuque. Ses aïeux se perdent dans la nuit des légendes antiques. On les vit figurer autrefois, sous la forme de satyres, dans les Dyonisies qui se célébraient à Athènes, et, en Egypte, dans les fêtes qu'on y donnait en fhonneur d'Osiris.
Hélas ! combien la morale humaine contient de relatif! Vérité en Europe, erreur en Afrique, aurait dit Pascal, et s'il ne faut souvent que le trajet d'un fleuve pour faire, de ce qui est vertu sur ce rivage, un crime sur l'autre bord, comment s'étonner de la différence des farces dont on réjouit la foule dans les diverses contrées de la terre? Le croirait-on, Qara-gouch est le cadeau le plus ordinaire que l'on fasse aux enfants, lesquels, du reste, finissent par n'y attacher aucune idée malséante, et s'en amusent comme ils feraient d'une poupée..
Mais ce qui est vraiment hideux et révoltant, c'est le danseur, l'aimée du sexe mâle, qui exhibe ses mouvements, tandis que les derviches tourneurs cherchent à se procurer je ne sais quelle extase par un balancement rhythmé ou par une danse de convulsionnaires.
« Vous êtes ici tout près de la place Roumehéh, nous dit Gérôme , et à deux pas de la mosquée du sultan Hassan. Puisque ces danseurs vous dégoûtent, prenez la rue qui monte à la citadelle, et quand vous serez arrivé à la mosquée de Méhémet-Ah, vous jouirez de la plus belle vue qui soit au monde, et vous pourrez voir demain en détail ce que vous aurez vu dans l'ensemble. » En effet, c'est un panorama prodigieux et sans pareil que celui qu'on embrasse du haut de la citadelle. En face de soi, c'est-à-dire à l'ouest, sur un ciel éblouissant, se détachent les pyramides de Giseh qui paraissent d'autant plus grandes qu'elles sont vues de haut et de loin. Elles sont séparées du Caire par quelques taches de verdure et par un large ruban de lumière, qui est le Nil. Vers le nord, on distingue les tombeaux des kalifes perdus dans la sohtude et qui semblent surnager, comme des îles, sur une mer de sable. Au sud, le cimetière de l'iman Chafey et le désert. A nos pieds s'étend toute la ville,
avec ses minarets innombrables, ses coupoles blanches, ses édifices rayés de bandes alternativement peintes à la chaux et à l'ocre rouge, ses jardins, ses palais rehaussés de couleurs, et les arbres de l'Esbekiéh, et la magnifique allée de Choubra que bordent les plus beaux sycomores de l'Egypte et qui conduit à l'ancienne maison de plaisance de Méhémet-Ah. Non, je ne crois pas possible de trouver quelque part un spectacle aussi vaste, aussi grandiose, aussi éclatant, aussi profond que celui de la Babylone égyptienne, contemplée des hauteurs de la citadelle. C'est un conte des Mille et une Nuits, mais en plein soleil.
Le nom de Méhémet-Ah, prononcé sur l'esplanade de la citadelle, à deux pas de sa mosquée, est un nom redoutable. Nous sommes ici sur le terrain où furent massacrés les mamelouks, le i " mai 18H . C'était, du reste, une brigade de tyrans que ces mamelouks. Lorsque le sultan El-Melek — celui qui combattit la croisade de saint Louis — les réunit pour en faire ses gardes du corps, un poëte arabe fit entendre cette prophétie : « Imprudent monarque, dans le nid de l'aigle tu appelles les vautours. Les fils du grand Salâh-êd-dyn (Saladin) ont acheté des esclaves pour se vendre à eux comme esclaves eux-mêmes. » Rapprochement
singulier, le mot mamelouk signifie esclave^ et la milice composée de ces esclaves choisis s'appelait halqah^ ceinture, parce qu'elle était créée pour entourer le prince. En peu de temps les esclaves devinrent les maîtres, et la ceinture étrangla ceux qu'elle devait ceindre. C'est ici que fut anéantie la puissance des mamelouks qui avaient été les oppresseurs de l'Egypte pendant près de six cents ans. Voici la salle où tous leurs beys furent convoqués pour une cérémonie d'investiture. Le pacha les reçoit amicalement et leur fait servir le café. Le cortège sort ensuite en bon ordre pour se rendre sur la place Roumehéh, devant la grande mosquée du sultan Hassan. Vous voyez ce chemin à demi taillé dans le roc, qui descend à la porte El-Azab et que bordent en bas des casernes ; il était plus étroit encore et plus difficile qu'aujourd'hui. Les mamelouks s'y engagent. A un signal donné, les soldats albanais de Méhémet-Ah couvrent tout à coup les hauteurs et se montrent armés aux fenêtres : les mamelouks, frappés à mort, poussent des cris de rage, mais la porte est close; ils sont tous tués à coups de fusil. Un seul échappa, grâce à son cheval arabe de pur sang, qui, franchissant un rempart, haut de douze à quinze mètres, alla se
casser les reins sur le roc et sauva son cavalier. Une porte s'ouvre, c'est la mosquée qui renferme le tombeau de Méhémet-Ali. Ce Macédonien fameux repose sur le lieu même du massacre qu'il commanda. Sa mosquée est sombre, et cependant tout y brille ; elle resplendit, mais dans l'ombre. A l'intérieur, quoique surchargée de peintures et de dorures, elle est imposante; au dehors, elle est superbe, et son immense coupole domine majestueusement le panorama du Caire, flanquée de deux minarets qui se dressent comme les sentinelles de cet impérieux mausolée.
11 ne faut pas confondre l'architecture des Arabes en Egypte avec celle des Maures en Espagne. Sans doute l'une et l'autre sont remarquables surtout par leurs décorations, leurs revêtements : mais l'art mauresque est plus superficiel que celui du Caire. Au commencement, les architectes employés par les khahfes se dispensèrent, comme tout exprès, de garder les apparences de la solidité. Ils affectèrent le plus souvent la gracihté des colonnes, et volontiers ils la mirent en évidence, en faisant retomber les arcades en porte-à-faux sur l'imposte que formait le chapiteau de ces grêles supports. Mais ils ne tardèrent pas à revenir de cette erreur, et on les vit, particuhèrementsous le règne des mamelouks, accuser une sohdité réelle dans certains édifices pour lesquels ils disposaient de grands matériaux. Témoin la mosquée du sultan Hassan, élevée au milieu du quatorzième siècle, monument colossal, dont les murailles ont
jusqu'à huit mètres d'épaisseur. Plus grande que Notre-Dame de Paris, cette mosquée célèbre mesure, en longueur, cent quarante mètres, et en largeur, soixante-quinze. La coupole qui surmonte le tombeau du sultan a cinquante-cinq mètres d'élévation, et le plus haut des deux minarets en a quatre-vingt-six. Bâtis en pierres de taille, dont les assises furent dans l'origine peintes en rouge par alternance, tous les murs sont couronnés extérieurement d'une corniche épaisse et très-saillante, formée par six rangs de niches superposées en encorbellement. La porte principale, creusée en hémicycle, est d'une grandeur et d'une splendeur qui étonnent. Le seuil est en porphyre, et l'on y frotte une pierre mystérieuse qui fait des miracles. Deux colonnettes latérales y sont considérées comme des talismans. Des femmes stériles y pressent un citron et en lèchent le jus dans l'espoir de devenir fécondes.
Mais l'intérieur de la mosquée est plus surprenant encore. Après avoir traversé le divan oii le sultan pratiquait le noble usage de donner des audiences publiques, on arrive à la mosquée, et ce n'est pas sans éprouver un saisissement que l'on entre dans la cour carrée, à ciel ouvert, au centre de laquelle s'élève la fontaine des ablutions, sous
m VOYAGE DE LA HAUTE EGYPTE.
la forme d'une sphère immense, soutenue par huit colonnes et décorée d'une magnifique inscription •en lettres d'or. Sur chacun des quatre côtés de la cour s'ouvre une arcade ogivale et profonde, ayant Yingt-huit mètres de hauteur sous clef, et portant de fond, c'est-à-dire sans support intermédiaire, sur le sol. Des quatre chambres que recouvrent ces voûtes gigantesques, il en est une deux fois plus profonde que les autres : c'est le sanctuaire. L'architecte y a ménagé un contraste frappant. L'extrême simplicité des salles destinées aux prières fait valoir la richesse et la magnificence du sanctuaire, où se dessinent et se détachent sur un monde d'arabesques, des versets du Coran, écrits d'un style fier, en lettres démesurées. L'or, le rouge, l'outremer, le vert-émeraude, le vert-turquoise se marient dans cette décoration, qu'enrichissent encore des incrustations de marbres précieux et qu'achèvent des porte-lampes sans nombre, suspendus à la voûte, et une grande lanterne de bronze, travaillée comme le plus fin joyau d'orfèvrerie. Deux portes percées dans le sanctuaire, des deux côtés d'une chaire admirable, conduisent au tombeau du sultan, que recouvre une coupole à pendentifs, appuyée à l'extérieur par des contre-forts apparents.
Minaret de la mosquée de Kait-Bay. g |
Puisque nous sommes au Caire, voici une belle occasion d'étudier, pour s'en bien souvenir, les principaux caractères de l'architecture arabe, en Egypte. Un des plus prononcés est la fréquence de l'encorbellement. On entend par ce mot la saillie des pierres qui, superposées de manière à dépasser progressivement le nu du mur, s'avancent sur le vide pour former des corniches, des consoles, des balcons, des galeries, et servent à élargir en haut ce qu'on ne peut élargir en bas. L'encorbellement est ce qui donne tant de grâce aux minarets du Caire. Imaginez l'abominable cyhndre que ferait une tour ronde, ayant, de bas en haut, le même diamètre. Si vous la divisez en étages de plus en plus étroits et qu'à chaque division vous ménagiez un encorbellement, tantôt circulaire, tantôt polygonal ou à pans coupés, qui évasera la tour au point même oîi elle va se rétrécir, vous aurez une succession agréable de saiUies et de retraites, surtout si elle a pour amortissement un petit toit conique ou une coupole en miniature, rehée par un piédouche au dernier balcon. Cette tour svelte, allégée et comme qui dirait amenuisée, sera le clocher des éghses mahométanes. Si maintenant vous la supposez brodée d'ornements tissus dans la pierre ou dans le stuc, gaufrée de sulp-
tures à peine saillantes qui sembleront champlevées au burin ; si tel étage est enveloppé d'un réseau de figures géométriques, tel autre composé d'une colonnade à jour ou percé de jolies fenêtres et d'une porte pour donner accès sur le balcon; si les encorbellements ont des profils divers et des saillies inégales, si les balustrades sont variées
dans leurs entrelacs ou leurs découpures
vous aurez un type accompli des minarets du Caire.
Le goût des encorbellements se conçoit à merveille chez tous les peuples qui habitent les pays chauds, et à plus forte raison, les régions torrides. Il s'explique par le besoin de respirer en dehors de l'habitation, sans être obligé d'en sortir, par la nécessité de se créer des ombres au moyen de fortes saiUies et de changer en parasol la toiture d'un abreuvoir où les cavahers feront halte, la corniche et la couverture d'une fontaine publique où les femmes se réuniront. Mais l'encorbellement devait se développer dans les constructions musulmanes plus qu'ailleurs. Pour que chacun pût faire, aux heures canoniques, les dévotions prescrites par le Coran, il fallait de hautes galeries d'oii le muezzin pût crier l'appel à la prière. Pour mettre l'architecture en rapport avec les mœurs
d'un peuple qui veut que la \ie privée soit murée, et que les femmes soient renfermées dans un harem impénétrable au regard, il fallait des fenêtres en saillie, des moucharabiehs^ dont le grillage fin et serré permît de voir, de la maison, sans être vu. 11 fallait enfin à la porte des okels^ où arrivent les négociants étrangers, les voyageurs, de larges auvents sous lesquels ils pussent attendre à l'ombre le déballage de leurs marchandises, le déchargement de leur bagage.
Sans exagérer la part des influences de peuple à peuple, comme on le fait aujourd'hui, on doit reconnaître que c'est après avoir vu les moucharabiehs, les balcons des minarets et tous les autres encorbellements de l'architecture arabe, que les croisés importèrent en France l'usage, si fréquent dans nos constructions civiles et militaires du moyen âge, des échauguettes, des machicouhs. des tourelles en saillie, des corniches à balustrade. Seulement, ce qui témoignait en Orient de la défiance des maris, accusait plutôt en Europe la prudence des hommes d'armes. Les barbacanes de la jalousie et de la curiosité étaient devenues des meurtrières.
Rompus à la science des encorbellements, les architectes arabes étaient tout préparés pour bâtir
les coupoles à pendentifs qui dominent dans l'Egypte des khalifes et des Turcomans. C'est à la mosquée de Barkouk, qui fut le premier sultan de la dynastie circassienne, que nous avons voulu observer à l'aise un type de ces coupoles, après les avoir étudiées à Paris, dans l'excellent ouvrage de Pascal Coste, les Momiments du Kaire.
Il faut sortir de la ville pour visiter la mosquée de Barkouk, située à l'extrémité de la nécropole où s'élèvent les tombeaux des mamelouks circassiens, improprement vc^^^^% tombeaux des khalifes. A peine a-t-on franchi la porte de Bab-el-Nasr, sorte de forteresse, flanquée de tours carrées, du caractère le plus mâle, on se trouve dans le désert, en plein désert. Comme siles bruits de la vie pouvaient troubler le dernier sommeil, les Arabes, à l'exemple des Pharaons de l'antique Egypte, ont placé leurs tombeaux dans les soHtudes. Ils ont ajouté à la profondeur du repos la profondeur du silence. Elles sont abandonnées et délabrées, toutes ces mosquées sépulcrales, et pour nous autres Européens, cet abandon, ce délabrement sont sinistres. Mais les musulmans n'attachent à leurs mausolées aucune idée de tristesse. Leur âme, hantée par les songes, n'est pas visitée parla mélancolie. Ils connaissent les tortures de la dou-
leur; ils n'en connaissent pas le vague. La mélancolie est un fruit de l'Occident.
Chacun de ces tombeaux est une petite mer- Yeille. Celui du sultan Kaït-Bay peut être regardé comme le chef-d'œuvre de l'architecture arabe. Le travail en est exquis, la grâce incomparable. L'art oriental y est arrivé à un degré de perfection qu'il ne dépassera plus. Quelques-uns de nos comgnons, entre autres M. Jamin (de l'Institut), en prennent de spirituels croquis sur leur calepin, en attendant les belles photographies que vont en faire sous nos yeux Adolphe Braun et Amédée Mouilleron. Pour moi, je suis sûr de ne jamais oublier ces monuments admirables, qui se dessinent d'eux-mêmes dans mon esprit.
Gagnés par le sentiment du désert, nous arrivons, clair-semés et taciturnes, au tombeau de Barkouk, qui se distingue par une double coupole et un double minaret. Nos pas, sur les dalles, font retentir ce monument vide et sonore. Les coupoles de la mosquée ont attiré mon attention. Pourquoi les a-t-on élevées sur une base rectangulaire ? C'est que le nombre quatre est pour les musulmans un nombre sacré. Mahomet eut, lui aussi, quatre évangélistes ; l'horizon a quatre points cardinaux et quatre vents traversent les
airs. Pour dresser leurs coupoles sur une base carrée, les architectes mahométans n'eurent pas à vaincre les difficultés considérables que présentait, par exemple,. la construction de Sainte- Sophie, à Constantinople. Là, il s'agissait de poser une coupole sur quatre points d'appui, réunis entre eux par des arcs, c'est-à-dire séparés par des vides. Ici la coupole porte de fond ; elle pèse sur des murs pleins qui, eux-mêmes, pèsent directement sur les fondations.
Lorsqu'on veut asseoir une coupole sur quatre murs égaux qui se coupent à angles droits, en d'autres termes, lorsqu'on inscrit un rond dans un carré, on a quatre angles à remplir pour rattacher la partie rectangulaire d'en bas à la partie ronde d'en haut. Cela ne se peut faire qu'au moyen de ces petites voûtes en encorbellement, ayant la forme d'un triangle sphérique auxquelles on a donné le nom A.Q pendentifs^ parce qu'elles pendent en effet sur le vide. La concavité de ces voûtes peut demeurer hsse, mais les artistes arabes, toujours jaloux de donner de la saveur aux surfaces, ont préféré, pour former leurs pendentifs, superposer plusieurs rangs de niches, semblables aux alvéoles d'une ruche d'abeilles. Plus tard, à ces cellules, les Arabes d'Es-
pagne substitueront des prismes verticaux à facettes concaves, qui briseront la lumière comme ferait une cristallisation, et qui, rappelant les stalactites, offriront au regard l'aspect d'une grotte et procureront à l'esprit l'idée de fraîcheur.
Faut-il croire à l'unité de l'espèce humaine? M. de Quatre fages nous en parlait ce matin et avec autorité, à l'encontre de MM. Broca et Hamy, deux anthropologistes, le premier, professeur à la faculté de médecine de Paris. Le fait est que les hommes se ressemblent plus encore qu'ils ne diffèrent. « Voyez, me dit notre confrère Jamin, combien est fort dans toutes les races le penchant à la superstition, l'amour du merveilleux, » et il me montrait un pauvre musulman, à moitié perclus, que sa femme avait amené dans la mosquée de Barkouk, espérant le guérir par la vertu d'un vieux cafetan de soie, qui appartint, dit-on, au sultan Kalaoun, et qu'il faut revêtir avant de faire trois fois le tour du tombeau. — Eh mon Dieu ! s'il ne guérit pas, il aura rêvé sa guérison, il aura payé pour quelques paras un bien précieux, l'espérance.
Les Coptes ont aussi leurs miracles. Ne fût-ce que par déférence pour Mariette-bey, qui prescrit dans son Itinéraire une excursion matinale à Hé-
liopolis, nous irons voir les restes de cette ville célèbre et l'arbre de la Vierge, cet arbre qui se fendit miraculeusement pour mettre à couvert la Sainte Famille, quand les soldats d'Hérode la poursuivaient. Le chemin, cette fois, n'est plus désert ; il offre quelques intermittences de verdure du côté de l'Abassieh, palais d'Abbas-Pacha, changé en caserne. Il faut deux heures à nos ânes pour nous mener au village de Matarieli. Là se trouvent dans un délicieux jardin, où les rosiers sont en fleurs, le puits et l'arbre de la Vierge.
Le puits est à lui seul un tableau ; c'est une saquièh, autrement dit un manège. Le bœuf qui parcourt lentement le cercle horizontal, les deux roues qui s'engrènent et qui tournent, l'Égyptien basané qui nous regarde immobile, les feuillages traversés par le soleil, les femmes sur lesquelles on voit « errer l'ombre des branches » , comme dit le poëte des Contemplatioiis ^ tout cela forme un spectacle ravissant, pittoresque, plein de chaleur et de fraîcheur. L'eau de ce puits était jadis amère ; mais elle est devenue douce depuis que l'enfant Jésus y a mouillé ses lèvres. L'arbre de la Vierge est un sycomore vénérable, mais qui ne peut pas avoir beaucoup plus de deux
cents ans, car les Pères cordeliers de la Terre- Sainte, établis au Caire, il y a deux siècles, assuraient alors que le jardinier en imposait aux voyageurs ; que l'arbre vrai avait péri de vieillesse en 1656, et qu'ils en avaient, eux, les reliques, dans la sacristie de leur église. Les jardiniers, les moines, les derviches sont les mêmes partout. Décidément on peut croire à l'unité de l'espèce humaine.
Mais, il est admirable, le jardin ; il est digne d'avoir ombragé un Dieu, et ce n'est pas sans regret que nous l'avons quitté pour aller voir la place ou fut la ville du soleil, Héhopohs... Où sont les ruines de cette cité fameuse et n'est-il pas triste que nous ayons à le demander? Hélas! les ruines périssent aussi : etiam perierel... Ici, pourtant, Eudoxe et Platon vécurent treize ans dans la même maison, admis à Técole des prêtres égyptiens, et cherchant, à force de prévenances, à rendre leurs maîtres plus expansifs qu'ils n'étaient, moins jaloux de leur savoir et du mystère dont ils le voulaient enveloppé. Ici étaient conservés les hvres où Ton avait consigné depuis trente siècles les observations astronomiques auxquelles se rattachait la vie même de TÉgypte, je veux dire les gonflements périodiques du Nil, la division de
l'année en trois saisons de quatre mois, celles du débordement, de la végétation et de la récolte, et Tinte rcalation des jours complémentaires, qu'on appelait les jours célestes. Ici, le prêtre Manéthon, gardien des archives sacrées du temple, écrivit, sous Ptolémée Philadelphe, cette histoire d'Egypte qui s'est perdue, et ces précieuses listes des dynasties égyptiennes, dont l'exactitude est chaque jour confirmée par les découvertes de l'archéologie... Eh bien, de cette ville, déjà déserte au temps de Strabon, il ne reste rien, rien, dis-je, qu'un obélisque, haut de vingt mètres. Mais n'est-ce pas une ironie du sort que, dans une cité célèbre, dont on cherche les ruines, un tel monument soit seul, encore debout, encore immaculé, portant le nom d'Osortasen, puissant roi de la douzième dynastie? De sorte que l'obélisque d'Héhopolis était dressé depuis trois mille ans , lorsque le sycomore de Matarieh abrita le jeune Dieu qui était venu pour adoucir l'eau des fontaines, et le cœur des hommes.
Cependant, où que vous aUiez, dans quelque lieu du monde historique que vous portiez vos pas, vous trouverez des traces de sang, des souvenirs de massacres, des plaines oti les peuples se sont égorgés. La bataille d'Héhopolis fut comme une
autre journée de Marathon. Il n'en est pas de plus glorieuse dans les annales de l'armée française, et si le nom de Kléber devait s'effacer de nos mémoires, ce n'est pas ici du moins qu'on pourrait l'oublier, car, sans le poignard d'un fanatique, la France fût restée peut-être en possession de l'Egypte.... Justement, nous voici de retour au Caire, nous arrivons àl'Esbékyeh, et Tonnons montre, à quelques pas de notre hôtel, la place oii Kléber fut assassiné le 14 juin 1800, le même jour, à la même heure où, par une coïncidence tragique, Desaix, qui avait conquis la haute Egypte, recevait la mort sur le champ de bataille de Marengo.