DÉPART POUR LA ÏÏAUTE-ÉGYPTE
Notre départ pour la haute Egypte doit avoir lieu àBoulaq,le vendredi, 22 octobre 1869, et tout notre monde est prévenu qu'il faudra coucher à bord jeudi soir.
La flottille se compose de quatre vapeurs et de trois barques pontées qu'on appelle ici des dahabiéhs. Les vapeurs sont le Déliera, le Fernisck, le Beni-Souef, le Gise/i . Sur le Bé/iéra sont réunis la plupart des invités français et les Espagnols (1).
Toute l'expédition est commandée par Touinobey, qui est un homme très-intelligent et plein de tact. Nous avons tous reçu un Itinéraire, écrit pour la circonstance par le plus savant des égyptologues, par celui qui voit le plus clair dans cette archéologie encore obscure, Mariette -bey. La crue du Nil s'étant élevée cette année aune hauteur qu'elle n'avait pas atteinte de mémoire d'homme, nous dit-on, l'inondation a envahi des monuments et
(1) Les invités espagnols étaient M. Montesino, vice-président des Cortès; le colonel duc de Tétuan; Abarzuza, Vargas,Galdo, membres des Corlès ; Antonio Gisbert, directeur du musée de Madrid, Palaii, Eusebio, Blasco, auteur-dramatique.
des ruines que nous aurions dû visiter au début de notre voyage et que nous visiterons au retour. Le musée de Boulaq est dans l'eau. Les Pyramides de Giseh ne sont visibles que de loin ; il en sera de même des Pyramides de Saqqarah, de Dashour et de Meïdoun. Il est entendu qu'on ne voyage pas la nuit à cause des sinuosités du fleuve et des changements qui peuvent s'être opérés subitement dans son lit. Les bateaux seront amarrés sur la rive la plus proche de l'endroit où la nuit sera venue les surprendre.
Notre première station est la petite ville de Beni- Souef, où ceux de nos compagnons qui sont le plus avisés achètent des moustiquaires, du tabac, et se pourvoient de gargoulettes en terre grise, qui ont la propriété précieuse de rafraîchir l'eau. Pendant ce temps, au lieu d'imiter sagement l'exemple de Fromentin et de Berchère, je m'amuse à dessiner sur mon calepin une porte qui m'a frappé dans le bazar, jolie porte d'ailleurs, dont l'arc n'est pas en fer à cheval, mais en plein cintre. Les tympans de l'arc sont ingénieusement remphs par un éventail déployé. Les pieds-droits ont une sorte de chapiteau qui ressemble à une crécelle ; les montants du chambranle, réunis en haut par une galerie à jour, s'épanouissent en lotus et
BENl-SOUEF.
sontdécorés alternativement d'œufs coupés en quatre et de 8. Cette porte est cause que je suis harcelé parles moustiques, tandis que mon camarade de cabine, M. Miller, membre de l'Institut, m'affirme
ÏJ
Porte arabe, à Beni-Souef.
sur l'honneur, avec un sourire aimable et féroce, qu'il ne souffre pas le moins du monde, qu'il a dormi bien tranquillement dans sa moustiquaire, à l'abri de toute morsure.
La flotte navigue sur une vaste plaine d'eau. Le Nil ressemble à un bras de mer, et cependant il baisse déjà d'une manière sensible. La rive gauche du fleuve, qui est à notre droite, puisque nous le remontons, ne ressemble pas à la rive opposée ; elle présente une large zone plantée de palmiers, sur laquelle se sont répandues les infiltrations du Nil. Les cultivateurs inondés se sont réfugiés sur les digues ; la zone est fermée assez loin par la chaîne libyque. La rive droite, au contraire, sauf quelques oasis, n'est qu'un désert qui commence précisément là oii finit l'eau, et c'est ici qu'on peut vérifier la justesse de ce mot, si connu, d'Hérodote : « L'Egypte est un présent du Nil. » La dernière goutte de cette eau bienfaisante marque en effet le point oii la terre devient une affreuse sohtude, un océan de sable, sans un atome de vie, sans un brin de vert.
Les voyageurs qui n'ont pas une prédilection particulière pour l'architecture et les questions d'art, n'ont pas grand' chose à voir dans Minieh, jolie ville, bien bâtie, et dont la physionomie est européenne et moderne. Ceux-là regardent curieusement les gendarmes du pays, les Amantes, qui circulent dans les rues, en costume grec, armés de sabres courbes, avec des pistolets à la