‹ Voyage de la haute Égypte; observations sur les arts égyptien et arabeChapitre 6 sur 24 · MINIÉH · texte numérisé non relu

MINIÉH

ceinture. Leurs allures menaçantes, leur regard dur, contrastent avec l'humeur pacifique des indigènes. Il n'est pas d'hommes plus paisibles ni plus doux que les Égyptiens des bords du Nil. Il y a du plaisir à les considérer du haut de nos petits navires ; ils sont partout et toujours les mêmes. Faits comme ils sont pour la vie en plein air et l'agriculture au soleil, on ne s'exphque pas que le gouvernement ait trouvé parmi eux des ouvriers capables des travaux d'une manufacture. Celle qui a été étabhe à Rhôdah (quarante kilomètres en amont) est une raffinerie de sucre que nous visitons à la suite de quelques savants, MM. Balard, Berthelot, Wurtz, Jamin, de Quatrefages, Broca, Marey. Des hauts fourneaux, des machines, d'immenses cuves, tout l'attirail d'une usine européenne, en pleine terre pharaonique, cela ne laisse pas que de surprendre les naïfs, et je suis de ceux-là.

Remontés sur le bateau, nous y trouvons une intermittence singuhère de vacarme et de silence, et parfois le contraste simultané de la tranquilhté et du bruit, tranquillité des rêveurs qui songent, bruit des disputeurs qui s'échauffent. Lors que des Français sont rassemblés quelque part, leur premier soin est de discuter n'importe sur

quoi, et le débat n'est jamais plus ardent que lorsqu'il porte sur des questions inutiles ou insolubles, ou d'un intérêt purement spéculatif.

Les médecins de l'expédition, les chimistes, les anthropologistes, les naturalistes, tous hommes d'esprit, d'ailleurs, et ferrés à glace, se plaisent à soulever des controverses sur l'art, sur Dieu, sur la matière, sur les causes finales, uniquement pour se ménager la satisfaction d'exalter les personnes qu'ils supposent d'une opinion contraire, etnotamment votre serviteur. Rien n'était plus facile, au surplus, que de le faire « monter à l'arbre », parce que, affligé déjàderophthalmie,il ne voyait pas les signes d'intelligence que se faisaient entre eux ses adversaires, ce qui le faisait tomber infaiUiblement dans le piège.

Un des voyageurs, en habile compère, laissait tomber négligemment la conversation sur la couleur et il se félicitait d'être venu dans la terre classique de \di polychromie. Ce mot suffisait poift' amonceler des nuages. « L'Egypte, en effet, disions-nous, a colorié ses statues, ses rehefs et ses momies, mais ce n'est pas une raison pour ne pas condamner en principe l'usage d'appliquer des couleurs sur la sculpture, parce qu'il y a une choquante contradiction entre les apparences de vie

que prête la couleur à une figure de plein relief, et l'inertie de cette figure qu'on s'est efforcé de rendre vivante. Au surplus, les Égyptiens n'ont point mis sur leurs figures des couleurs imitativei\ mais des couleurs symboliques ou de convention ; et, de plus, leurs teintes ne sont pas rompues, pas nuancées, ce qui éloigne l'idée d'une imitation des couleurs naturelles. Quoi qu'il en soit, l'art n'a pas pour mission. Dieu merci, de tromperies yeux en leur offrant une contrefaçon du réel, mais de tromper l'esprit, en lui donnant l'essence de la vérité qu'il lui fait prendre pour la vérité même. Barioler un monument, mettre la couleur qui passe sur la pierre qui dure, c'est substituer la variété, qui est une qualité seconde, à l'unité, qui est une qualité première. Essayez, pour voir, de peindre la Vénus en belle couleur de chair avec du vermillon sur la bouche, vous aurez une figure de Curtius à l'état beau ; vous aurez un spectre. — Ce serait une belle momie, disait un savant, — oui, une momie, c'est-à-dire un cadavre. » Et peu à peu la discussion s'animait, et, à force de s'animer, elle devenait une bataille. Le climat de l'Egypte, les vins généreux, les stimulants jetés tout exprès dans la dispute la faisaient dégénérer en tapage ; on se jetait les raisons à la tête comme on se fût

jeté des gargoulettes remplies d'eau. « Messieurs, disait le physicien d'Almeida, le thermomètre marque 32 degrés et l'eau du Nil est à 26. Je ne m'étonne plus de la chaleur que vous apportez dans vos débats. » Cela produisait une accalmie, mais l'assaut ne tardait pas à recommencer.

Le fait est que l'Egypte est un pays monotone et monochrome, et que le goût de la variété, de la polychromie, des alternances, paraît aussi étranger au vrai génie de cette nation, qu'il est conforme à celui des races sémitiques, des races arabes. Ce serait une chose surprenante, disions-nous, que la religion des Égyptiens eût été un polythéisme, alors que l'Egypte, éternellement serrée entre deux déserts immenses^ ayant toujours devant les yeux le spectacle d'un invariable phénomène, devait s'élever si facilement de l'idée de l'éternité à l'idée d'un seul Éternel.

« En voilà encore un, dit un physiologiste, en me désignant, qui croit aux causes finales ! — Si j'y crois ! Mais qui donc peut n'y pas croire ? Oseriez-vous soutenir que l'œil est fait pour autre chose que pour y voir, et que la faculté d'être le miroir intérieur des objets lui a été donnée par-dessus le marché ? En attendant que vous me guérissiez de mon ophthalmie, à quoi m'auront servi mes

yeux, si ce n'est pourtant à souffrir, et à souffrir parce que j'ai commis la faute de rester la nuit sur le pont, à contempler les étoiles, comme un niais ? Je comprendrais qu'on doutât des causes finales s'il y avait des hommes ou des animaux qui eussent des yeux sans y voir, ou qui pussent y voir sans yeux ; mais peut-on attribuer au bénéfice du hasard une relation aussi constante, aussi universelle, aussi infailhble entre la cause et l'effet... Faut- il vous le dire, m'écriais-je avec emportement — et c'est là justement ce qui amusait le plus la compagnie — les animaux me paraissent avoir été si bien construits pour la fonction qu'ils devaient remplir, que parfois je m'assure qu'ils ont été faits sur commande. Regardez là-bas, par exemple, cet Arabe et son chameau, et dites-moi s'il n'y a pas de quoi devenir cause -finalier ^ comme dit Voltaire, quand on voit une bête aussi merveilleusement bâtie pour traverser le désert. Imaginez une tribu d'Égyptiens ou de Bédouins primitifs, délibérant sur la question de savoir comment ils feront soixante ou quatre-vingts heues sur le sable pour aller chercher des terres promises. — Il est clair, dit l'un d'eux, que si nous n'avons d'autres moyens de transport que nos ânes, nous serons étouffés et aveuglés par la poussière . Il nous faudrait

un animal aussi sobre, aussi dur à la fatigue, en même temps que très-haut sur pattes et trèsfort. — Mais, s'il est très-haut, dit un autre, il sera bien difficile de grimper sur son dos, et si l'on n'a la précaution de traîner une échelle après soi, il n'y aura plus moyen d'y remonter quand on en sera descendu, à moins que la bête n'ait la faculté de se baisser d'elle-même en pliant les jarrets et de se mettre, au besoin, ventre à terre. Un troisième fait cette observation : pour voyager dans un pays torride oii l'on sera dévoré par la soif, il faudra une provision d'eau ; mais que boiront les hommes si la bête énorme qui les transporte, et qui voudra boire aussi, épuise toute la provision d'une seule lampée ? Ne pourrions-nous, à tout risque, demander au souverain auteur des choses un animal muni d'une espèce de poche qui lui servirait de réservoir ? — Bien trouvé, dit une femme ; mais n'est-il pas à craindre que nous et nos enfants nous ne venions à ghsser du haut de ce quadrupède, aux mouvements qu'il fera? lime semble qu'une ou deux bosses seraient bien venues sur son dos pour prêter un appui aux ballots et aux voyageurs. — Ce n'est pas tout, remarque un cinquième: avec des pieds comme ceux du cheval, de l'âne ou du mulet, le quadrupède désiré en-

foncera dans le sable ; il avancera lentement et avec peine; il fera beaucoup de poussière, et puisque nous sommes si exigeants, il n'en coûterait pas plus de solliciter du Créateur une bête ayant des pieds larges et plats, qui, au lieu d'entrer dans le sable et de le soulever, l'amortiraient et l'empêcheraient de poudroyer. — Pour le coup, dit le chef de la tribu, nous aurons l'idéal de ce qu'il nous faut, « le vaisseau du désert. » — Voilà comment je me figure les premiers hommes réclamant un chameau à l'Éternel.

— Tout cela, reprit le physiologiste, n'est qu'une ingénieuse plaisanterie. Il y a eu des chameaux partout dans les commencements, et des dromadaires ; mais l'homme ayant compris que ces animaux seraient bien appropriés à certains climats de l'Asie et de l'Afrique, les a transplantés là pour son usage : voilà tout. — Vous reconnaissez donc au moins une cause finale dans l'intelligence donnée à l'homme pour prendre à son service... Cette belle dispute est tout à coup interrompue par une double détonation. « Un crocodile ! un crocodile ! criail-on à l'avant : c'est un de nos camarades qui vient de lui tirer deux coups de fusil et qui l'a tué. » Le crocodile, en effet, ne bougeait plus... c'était un tronc de palmier.

Le passage de notre flottille attire quelques fellahs sur le rivage. Ils nous paraissent grands, sveltes et bien faits. Beaucoup sont entièrement nus et ce sont en général les plus jeunes. Ils ressemblent absolument aux figures gravées sur les plus anciens bas-reliefs de l'Egypte : épaules larges, finement dessinées, poitrine maigre, mais sans pauvreté, les hanches d'aplomb, la jambe effilée, la cheville sèche, le pied grand. Leur allure est facile et naturellement fière. Ce sont les Égyptiens du sol, les indigènes de pur sang. Leur coiffure est cette calotte brune, en poil de chameau, que porte Ulysse dans les peintures des vases grecs. Tantôt debout ou penchés sur la moisson des terrains élevés, tantôt endormis dans une méchante couverture couleur de terre, ils sont des modèles tout prêts pour le sculpteur ou pour le peintre. Quelquefois nous les surprenons immobiles, appuyés sur un long bâton, gardant des troupeaux de buffles noirs qui paissent des feuillages en attendant que l'herbe ait poussé sur la boue déposée par le Nil. Les petits enfants courent en suivant le bateau et en criant, nus comme des vers. Les femmes sont couvertes, de la tête aux pieds, d'une chemise longue d'un seul ton, bleu sombre. On ne leur voit qu'un peu du front et de la joue et le bas des jam-

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Type de l'Égyptien, d'après les bas-reliefs antiques.

bes ; mais elles n'ont plus sur le nez ce fifre que portent toutes les femmes du Caire ; et elles cessent de se cacher dans leurs vêtements , dès que les étrangers ne font pas attention à elles.

Les maisons des villages qu'habitent les fellahs sont faites avec de la boue et n'ont pas d'ouvertures au dehors ; elles sont basses et finissent en (errasses plates, ce qui n'a pas d'inconvénient dans la moyenne et la haute Egypte, où il ne pleut presque jamais. C'est ainsi que la hgne holizontale termine ici la partie supérieure de toutes les habitations et que se produit cette impression de calme, de sérénité et de durée, dont nous parhons dans un mémoire sur l'esthétique des hgnes, lu à l'Institut. L'horizontale des terrasses, ou plutôt des toitures, ne fait, du reste, que répéter la hgne du sol qui, sur les deux rives, est très-plat, entre l'eau et les rochers. Seulement, h chaque village, et même sur certains points inhabités, s'élèvenl des bouquets de palmiers, qui inchnent vers le sud et qui, mêlant leurs panaches, dominent des massifs de tamaris et d'acacias-mimosas. Cet acacia se couvre en ce moment de ses fleurs jaunes et embaumées.

Les bois de palmiers qui, çà et là, bordent le Nil, sont parfois très-nombreux, mais seulement

TYPL DES FELLAHS.

quand les palmiers sont jeunes, car il faut savoir que le palmier sort de terre avec toute la grosseur du panache qu'il aura plus tard et toute la grosseur de sa tige, de sorte que, dans sa croissance, il n'y a de changé que la longueur du tronc. Il est des moments où l'on voudrait descendre à terre et stationner sous ces ombrages frais et verts, mais il vaut mieux encore en jouir par l'imagination et par le regard, un peu à distance, comme de toutes les choses de ce monde. Les paysans qui récoltent les fruits du dattier, ceux qui habitent et cultivent les deux bandes de terre, serrées entre le désert et le Nil, paraissent seuls au premier abord misérables, et cependant j'imagine qu'ils ont leur part de bonheur. Aussi l'Égyptien des campagnes n'est-t-il pas triste : il est seulement grave. Ne connaissant aucun besoin, il n'éprouve ciucune privation, et dans sa nudité ou dans ses guenilles, il passe tranquillement sa vie, uniforme comme le Nil, monotone comme le ciel sans nuages qu'il a constamment sur la tête.

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