‹ Voyage de la Jeannette [microforme]Chapitre 107 sur 148 · WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEBSTER, N.Y

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de montagnes, à cinq milles, à cinquante, qui pourrait nous le dire? Nous sommes trempés et transis; courir devant la houle sur des embarcations chargées à couler n’est pas vne besogne « sèche ». Mais je suis trop heureux d’avoir pour le quart d’heure tous mes gens en sûreté, el ne me préoccupe guère d’une question de géographie.

Ce que je croyais faire. Ce que je faisais,

Je n'avais pas changé d’habits depuis ma chute dans la mer au moment du départ; mes hardes se collaient désagréablement sur mon dos; je me sentsis morfondu jusqu'aux moelles, en dépit de la ration d’eau-de-vie que le docteur m'avait adminis-

trée quand on me repêcha. La perspective d’une bonne flambée me réjouit autant que quiconque. Chipp a vu des canards par milliers nageant autour du promontoire; il a eu beau envoyer Newcomb et son fusil, le naturaliste ne rapporte qu’une mouelte et six méchants phalaropes pas plus gros qu’une mouche. Lui-même a tué deux canards; c’est tout le butin du jour; on a trouvé des fumées de renne : espérons pour demain. Ce soir on nous sert une pinte de bouillon (0!,580 6 onces (1704) de pemmican, une pinte de thé sans sucre. Mais un superbe feu brille au milieu du campement, et, quoique aveuglés par la fumée ou brûlés par les élincelles, nous restons à nous sécher sur toutes les coutures; des nuées de vapeurs s’éièvent de l’assistance. Quelques morceaux de bois portent la marque de coups de hache ; une barre est équarrie presque comme un soliveau.

Les rafales du sud-est soufflent plus furieuses que jamais. Il fait nuit noire à neuf heures du soir. Devant la flamme qui ondule à la brise, ma congrégation occupée à exposer au feu ses bas et son vestiaire, je lis le service divin. C’est le pre-

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mier dimanche du mois; on devrait passer ensuite aux articles de guerre, mais je les remets à plus lard, sans provoquer la moindre réclamalion. Ceux qui se trouvent assez secs vont se glisser sous leur tente.

5, — Lever à six heures. Déjeuner à sept. Les bourrasques continuent avec de terribles tourmentes de neige. Vent estsud-est. Baromètre, 755,5 à 0°. Thermomètre, — 2°, Impossible de laisser sortir nos chasseurs, contentons-nous de pemmican. Bien heureux sommes-nous d'avoir pu trouver asile sur celle flèche de sable. A travers les tourbillons de neige, nous entrevoyons vaguement une ligne de côles à l’ouest-nordouest; près ou loin, je ne sais.

M. Collins a eu un compagnon de lit; ce matin, quandil s’est réveillé, un lemming a sauté de son cupuchon de fourrure et s'est immédiatement terré dans le sable, Johnson a vu une empreinte de mocassin qui semblait toute fraiche; certains morceaux du bois que nous brülons ont l'air d'avoir été récemment coupés à la hache. Aurait-on visité cet endroit depuis peu?

Le docteur a ramassé un os fossile. Les mares abondent aulour de nous. J’espérais y trouver de l’eau fraiche : elle est, au contraire, extrêmement saumâtre. Il faudra recourir à la neige tombée celte nuit et qui, roulée sur le sable par le vent, s'est malheureusement incorporé une quantité appréciable de sel,

M. Dunbar me parait très changé. Je crains que, dans le second cotre, ils n'aient beaucoup plus souffert qu'ils ne veulent le dire. Ils ont passé tout le temps à écoper l’eau qui y pénétrait sans cesse, et, quand l’embarcation s'arrêta devant la glace où nous les avons rejoints, il fallut en sortir Chipp, incapable de se redresser après être reslé tant d'heures assis dans l’eau glacée, Il fit immédiatement distribuer à la ronde deux onces d'eau-de-vie; Dunbar, en portant la lasse à ses lèvres, la laissa tomber et s’évanouit. Tous semblent éreintés; plusieurs ont le visage enflé. Mais Chipp ne m'a pas remis son rapport, et je renvoie les délails à plus tard.

Il y a juste deux ans, la Jeannette fut prise dans les glaces, près de l'île Herald. Cet anniversaire nous trouve sur un banc de sable, Quelle est la meilleure ou, pour micux dire, la moins mauvaise de ces deux posilions ? Consenlirions-nous à revenir

en arrière, à traverser de nouveau les expériences de ces deux années, à revivre ce « connu »? Je me prononce pour l'inconnu, que, du moins, on peut espérer plus favorable! À midi, la neige cesse ; le vent se modère; le soleil fait un ou deux efforts pour disperser les nuages. M. Newcomb part avec un fusil, mais ne lue que deux canards, Il nous apporte les hois el le crâne d’un renne, très jeune, dit Alexey, Peut-être aurat-il été dévoré par les loups.

Après diner, tous les chasseurs s'éloignent; on ne laisse qu’un fusil, avec lequel nous ne réussissons pas à conquérir un phoque. Des bandes de canards nagent hors de portée; de pelits phalaropes se promènent à gué dans l’eau peu profonde ; de grandes méduses violettes déplaient leur ombrelle. Baromètre slalionnaire ; almosphère presque calme. Thermomèlre, —1°,7. Puis chacun rentre avec son histoire: vers le sud, des centaines de cordes de bois flotté et rangé, chose singulière, sur des lignes courant du nord-est au sudouest; des empaumures de renne, tombées naturellement; des pierres curieuses ramassées sur la plage, quelques ammonites entre autres. À 1 kilomètre vers le sud-est, Lee à vu les ruines d’une hulle.

Mes pieds gonflés m'allachant au rivage, je me borne à écouler les prouesses des autres. Mes orteils sont couverts d'engeiures crevassées; à peine si je puis me trainer. Dans l’embarcalion, il avait fallu, moi quatorzième, rester assis sans bouger pieds ou pales, qui, en conséquence, souffrirent horriblement du froid et de l'humidité.

Chipp et le docteur reviennent, à quatre heures, d’une course de 18 kilomètres, aller et retour; ils ont lrouvé des fumées el des bois de renne; nul gibier n’a paru. Notre flèche de sable est tout simplement la continuation de la plage d'une plus grande terre, l’île Kotelnoï, pour certain. A la face nord-ouesl de celte grève, une rivière se jette dont on peut suivre le cours jusque sur les collines hautes de 20 mètres : nous sommes peut-être dans la baie que forme cette embouchure. De cela, et de la grande quantité de bois d’épave dont nous parle Lee, faut-il conclure que ce courant d’eau serait la Zareva? J'espère encore que nous sommes plus au sud, près des petils fleuves qui entourent Barencap.

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Chipp et le docteur ont vu plusieurs hutles en ruine, beaucoup de bois flolté; en un certain endroit le sol était noir, enlièrement composé d'arbres pourris. A cinq heures, tout le monde a regagné le campement : ni poil ni plume, par malheur. Le ciel s’est éclaireci sous une brise légère du nord-ouest, et l'on peut enfin reconnaitre quelque chose des alentours. Kuehne a trouvé, dans le sud, les restes d’un petit élablissement : une demi-douzaine de cabanes, 2t, dans îes coins, des monceaux d'andouillers. 11 y a donc eu ici des gens sachant chasser et manger. Nindemann nous apporte du bois travaillé, un cercle de baril : nous pourrions être à l’embouchure de la Walakatina. Leach a traversé la flèche d’un bord à l’autre; à 4 kilomètres au sud, il a visité une hutte très bien construite de rondins, dans les interstices desquels on

Hutte dans l'ile Kotelnoï.

avait poussé des chiffons : sur le sol, une défense d'éléphant, et des fragments d'ivoire, La glace pressait contre la grève; il ne voyait aucune passe pour nos embarcations, mais le vent passait au nord-ouest et la banquise semblait sur le point de se détendre, Dans celle même cabane, Alexey a pris une tasse à boire, une cuiller, une fourchette, en bois toutes les trois, une dent d’éléphant, une petite monnaie russe (un kopeck de 1840). Quelque voyageur civilisé est donc venu ici depuis Sannikov. M. Collins me remet l’esquisse de la hutte et de ses alentours. À huit heures du soir, jolie brise du nord-ouest. Baromètre, 758 millimètres (45°). Thermomètre, — 2°.

6. — Lever à cinq heures. Déjeuner à six. Thermomètre, — 4, Départ à sept heures dix. Nous naviguons admirablement

jusqu’à dix heures trente (six milles vers le sud après avoir

doublé la pointe de la flèehe); puis la glace vient se masser contre la rive et ne nous laisse pas la plus petite allée, Nous

revenons sur nos pas dans la vaine espérance de passer plus au large ; il n’y a que deux chose: à faire : ou Lirer les bateaux sur la berge, ou attendre quelque ouverture. La fatigue générale m'empêche de choisir la première de ces allernatives. Les chasseurs prennent leurs fusils; moi-même je descends pour visiter la hutte dessinée hier par Collins. C’est une construction tout à fait soignée et avec un porche, plâtrée de boue sur le toit et sur les parois, abritée du vent autant que possible, Quantité de bois de feu, pin et sapin, débité en bûches, Nos gens l’avaient déjà dépouillée de toute relique intéressante. Des lemmings sans nombre couraient autour d': nous. Les hiboux, de grande taille et de plumage brun et blanc, sont aussi communs sur l’île que les canards.

Diner à midi; le vent a cessé; le brouillard ne manque pas de revenir à son heure el de tout cacher sous son voile humide. La glace se relâche un peu; j'essaye, mais sans succès, d'y pousser les embarcations; il faut les décharger, faire le porage au-dessus d’une pointe de sable, puis les remettre à l’eau au bout de 500 mètres.

À une heure quarante-cinq, nous reprenons la mer, halant et ramant tour à tour vers le sud, en suivant la ligne des côtes. En vain veux-je espérer que chaque promontoire qui transparait dans la brume est le Barencap de mes rèves, le Barencap semble aussi loin que jamais; et à six heures trente je donne l’ordre de pousser les canots sur la plage pour le campement du soir. De temps à autre, du reste, je débarquais sur la rive, pour leur procurer un peu d’exercice, tous ceux dont ce n’était pas le tour de travailler à la manœuvre ; on les reprenait à bord quand quelque falaise, plongeant à pic, venail arrêler les promeneurs. M. Ambler a trouvé, dans une de ces courses, une roche d’ardoise et de l’ivoire fossile.

Le soir on dresse les tentes. Je grimpe sur une hauteur pour examiner la mer et le paysage; le brouillard nous imporlune toujours; pourtant je crois apercevoir des clairières qui me donnent quelque encouragement, ;

J'avais vu, pendant que nous tirions les embarcations, M. Dunbar chanceler sur ses pieds, puis s'asseoir sur le sable. J'en cause avec M. Ambler : c'est une.nouvelle faiblesse, causée par une maladie de cœur. La chose est très grave : qui peul

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dire les émotions que l'heure prochaine nous apportera! Dorénavant, il ne fera autre chose que tenir le gouvernail du second cotre.

Nous avons, je le pense, quitté tout à fait les abords du banc de sable; les lames sont moins courtes, l’eau plus profonde ; les bateaux approchent de la rive sans la moindre difficulté. Les falaises établissent sans doute la ligne de démarcation ; au licu des plages basses ct arénacées et des collines reléguées dans un arrière-plan lointain, se montrent, comme à l'ile Faddejew, des chaînes de hauteurs en forme d’éteignoirs. Ces curieux monticules de boue s'élèvent, en certains endroits, sur la côte elle-même; pour la première fois, dans cet archipel, je voyais les berges monter à plus de 30 mètres de la mer. M. Collins a trouvé des trous ressemblant à des excavations,

Repartis à huit heures; à neuf heures quarantc-cinq, après trois milles de route, on s’arrête pour camper. Étape d'aujourd’hui, treize milles.

Lever à cinq heures; déjeuner à six. Vent est-nord-est ; température, — 4°,5, Départ à sept heures douze. Par le travers de Barencap deux heures plus tard. Nous rencontrons des champs en voyage; on se dirige vers le sud-est pour les éviler, mais sans y réussir; il faut retourner au nord-nord-oucst, d’où nous reprenons notre route vers l'ouest-sud-ouest vrai. La glace dérive devant une brise assez fraiche. À onze heures cinq, Melville nous crie que la baleinière embarque plus d’eert que la pompe n’en peut évacuer : la flottille fait halte près d’une vaste nappe; on y hisse le canot: pas d’avarie ; une cheville seulement, arrachée en traversant la glace. Sondages, 6 brasses 3/4; Barencap à cinq milles. À midi dix, on repart après avoir diné; à une heure quarante-cinq, je prends deux ris, car le second cotre nous suit avec difficulté. Forte brise est-nordest. Nous faisons 5 à 6 nœuds. Mer très lourde. Nous embarquons sans cesse. Toujours il faut pomper et écoper. Le cuisinier a le mal de mer; M. Collins aussi. À six heures le vent et la houle se modèrent. Ralion d’eau, un peu plus d’un demilitre à chaque repas.

8. — A une heure et demie, nous sommes au milieu de la glace disloquée et entraînée par le courant. Elle inquiète et retarde notre marche, A quatre heures trente, le vent passe au

sud-est. On s'abrite près d’un champ jusqu'à l'aube, où la flollille reprend la route du sud-ouest. Sondages, 10 brasses 1/2. Brise fraiche, mer très dure, Nous sommes mouillés, transis, découragés. Sommeil impossible. À six heures, changement de temps. Vent léger du sud-est. Le ciel se netloic; le soleil parait, Baromètre, 758 millimètres (4°,5). Latitude, à midi, 7441’ nord de Barencap : les bourrasques du sud-est nous ont repoussés en arrière, Après-midi, on met le cap sur le sud-sudouest, mais à quatre heures, prenant en pilié les malheureux qui m’entourent, exténués et trempés, je donne l’ordre d’amarrer à un champ en dérive, où nous passons la nuit. Longitude, 136242’,

9. — Lever à quatre heures : ce repos nous a fait quelque bien; nous ne sommes pourtant ni séchés, ni réchauffés à fond. Léger vent du sud. Uneile au S.57°E., à quinze ou vingt milles. Serait-ce Stolbovoï? Thermomètre, + 0°,6. Départ à six heures vingt; on marche à la rame, à la voile; on dîne sur un banc voyageur. Sondages, 2 brasses 5/6. Ile Stolbovoï au S.89°E,. (magnétique).

Une chaîne de mornes ressemblant élrangement à la terre parait au S.19E. (magnélique). Lalilude, à inidi, 74°19 N. Légères brises sud-ouest; petiles ondées de neige ou de pluie. A deux heures et demie nous nous trouvons au milieu d'un vaste espace de glaces disloquées s'étendant jusqu’à l'horizon est et ouest; nous le lraversons dans un endroit où il n’a que 1000 mètres de large. A trois heures trente, une île basse se montre à l’ouest: je me dirige de ce côté. A cinq heures quarante-cinq on pose les rames pour souper, sur 3 brasses 1/3 d’eau. Il semble que la marée coure vers le sud-oucst. Départ à six heure: cinquante ; à huit, un brouillard impénétrable enveloppe la mer et nous dérobe la lerre. J'arrète les embarcations, amarrées l’une à l’autre : celle manœuvre des rames nous à tous exténués. Nous soupons sur un champ engagé dans la vase. I faut allumer une chandelle pour éclairer ce triste repas : 115 grammes de pemmican et thé. Calme plat, 2",10 d’eau.

10. —— Lever à sept heures; déjeuner à huit. Le Liebig est fini : le nôtre hier soir, celui des autres bateaux depuis plus longtemps. Légère brise nord-est. Température, — 0°, 6.

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ilot : Semenovski, sans doute. Hier après-midi j'en ai vu une seconde au sud (ile Wassilewski). Départ à huit heures trente; M. Dunbar est très faible. Brouillard épais, On suit la côte ouest de l'ilot jusqu’à onze heures trente, où nous débarquons pour diner. Traces fraiches de rennes et d'ours. Celle petite terre n'a pas 250 mètres de large et semble se détruire peu à peu. Sur le sommet de la colline centrale, on trouve un étang d’eau fraiche et des empaumures de renne: le docteur y recueille des dents de mastodonte. L’archipel Liakhov n’est pas le résultat de dépôts fluviaux: les fossiles, par conséquent, n’y ont point élé portés. La houille découverte à l’île Bennett est une nouvelle preuve du climat tropical dont celte région a joui.

Après le diner, je donne à cinq de mes gens l'ordre de parcourir la rive sud en quête de gibier. Chipp et Melville en font autant pour leurs embarcations, et neuf ou dix chasseurs s’élancent sur le sentier de la guerre. Je défilais lentement le long de la côte avec ma flollille, lorsque j'ai la joie d'entendre deux ou trois coups de feu, ct le cri de : « Par terre, enfin! » Laissant les autres bateaux derrière moi, je double la pointe sud de l'île, mais, la berge étant trop abrupte pour me permettre de débarquer, je reviens à l’oucst, où je rencontre le second cotre, un beau renne suspendu à l'avant. Nous entrons dans une petite baie; on décharge les bateaux, on prépare le diner, on me raconte que, de l'autre côté de l'ile, la plage est semée de bois flotté, que les chasseurs oni laissé échapper un autre renne, qu’on à vu une compagnie de perdrix des neiges.

J'avais le projet de passer la journée du dimanche ici ou dans l’île voisine, Nourrilure, combustible, eau potable, la perspestive de sécher entièrement nos hardes et de nous reposer de longues heures... tout ce « Liens » vaut micux que le «tu lauras » de l’ile Wassilewski. Le lichen des rennes, le cochléaria abondent. Dès que nous aurons diné, les chasseurs repartiront à la recherche du fuyard et de l’ours, si tant est qu'on ne se soit pas mépris sur ces dernières empreintes. Le vent a lourné à l’est; le thermomètre est à 09,3.

L'ile Wassilewski se dessine au sud; la partie méridionale de la nôtre (île Semenovski) est tout à fail usée, érodée en lame de couteau; on croirait, en la doublant, passer sous les bossoirs de quelque navire à étrave cffilée. Sous l'action du gel,

des masses énormes se sont délachées de ses flancs et gisent cà et là sur la plage; de profondes fissures montrent que d'autres écroulements se préparent pour les saisons prochaines, Jai le regret de voir beaucoup de glace: mais elle n’est pas trop compacte, et notre flotlille, je l'espère, pourra la traverser, même pendant la nuit. La vie dans ces embarcations non pontées n'est pas fort agréable, mais elle devient absolument affreuse quand, au milieu des ténèbres, les bourrasques poussent sur vous des fleuves de débris tonnants. Trempés d’eau de mer, glacés, misérablement affaiblis par le manque de nourrilture et de sommeil, comment luller en aveugles contre ces terribles adversaires ?

Pour le moment, chacun de nous à sa livre de viande: à quatre heures quarante-cinq, les trente-trois convives s’asseyent à un délicieux festin de renne frit, arrosé de thé. Le souper sera la même et identique répétition du diner; entre temps nos chasseurs tàcheront de renouveler leurs exploits. Alexey ne rapporte une défense d'éléphant. M. Collins a trouvé des coquilles à un mètre et plus au-dessus du niveau de la mer, sur la falaise même. M. Newcomb a déjà une perdrix à son actif. Bartlett en a tué trois du même coup; malheureusement, deux sont tombées dans une fente de roche.

Souper à huit heures; un peu plus d’une livre par tête. Cette royale chère a expédié notre gibier, sauf les os, qu'on garde précieusement pour la soupe de demain. En deux repas, donc, nous avons consommé plus de 36 kilogrammes de viande; la chaleur et la vie nous reviennent au corps. Ce thé bouillant, celte friture fumante nous ont fait oublier les sacs mouillés, les vêtements humides. Après trois tentatives inutiles nous finissons par trouver un endroit sec pour y planter nos tentes, et allons nous coucher à neuf heures dix; longue nuit de repos oi bien des petites épreuves sont noyées dans la joie de nous savoir sur la terre ferme. Le vent avait fraîchiet soufflait presque en tempêle; la neige tombait, épaisse, mais la glace ne semble plus approcher el j'espère que nous gagnerons la Léna sans trop de peine. Les chasseurs n’ont lrouvé autre chose que des plarmigans. Il est vrai que la nuit les a surpris au bout de deux heures.

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L'ARCIIPEL LIAKHONV. 553 vire nous à livrés aux glaces). — Lever à huit heures, après une excellente nuit, Vent est, Baromètre, 759,5 (0°), Thermomètre, 0°, À dix heures quarante-cinq, appel général; lecture des articles de guerre, puis, dans ma tente, service divin. La brise fraichit de nouveau et nous apporte neige, grésil et grèle.

Le faon a paru deux fois cet après-midi; il s’est même approché à une trentaine de mètres d’Alexey, qui a sauté sur son fusil, lui a donné la chasse et n’est pas encore de retour. Tout le stock de l’île consistait probablement dans la biche d'hier et son petit : celui-ci ne serait certainement pas revenu au lieu de séparation s’il avait pu rejoindre d’autres rennes. Le docteur pense que la mère sera restée après la migration du printemps afin de mettre bas, et son opinion me semble plausible; sans doute ces deux iles servent de station aux rennes quand ils vont au nord en été et au sud en automne.

Diner : potage, trois quarts de livre de pemmican. Puis, je prépare une note que je déposerai dans une boite de ferblanc, pour la laisser ici :

Ile Semenovski, océan Polaire, Dimanche 14 septembre 1881,

Dans le cas où l'on ferait des recherches à notre sujet avant que nous eussions pu donner de nos nouvelles, j'écris un compte rendu très court de notre voyage et des circonstances où nous nous trouvons.

La Jeannette, après avoir dérivé deux hivers avec la banquise, a été broyée par les glaces et a coulé le 12 juin 1881 (latitude 77015’ N., longitude 1550E.), Les trente-trois membres de l'expédition ont réussi à atteindre cette ile hier après-midi. Nous comptons partir demain, dans nos trois embarcations, pour gagner l'embouchure de la Léna.

Nous avons laissé une autre note à l’île Bennett (découverte par nous) (latitude 76038’ N., longitude 150°31/E.); une autre, avant la perte du navire, à l'ile Henriette (découverte par nous), latitude 7708’, longitude 157045’. ; une troisième dans une bonbonne sur la glace, latitude 77018/N., longitude 153°25’E,

Nous sommes tous en bonne santé, n'avons pas eu le scorbut, et, avec l'aide de Dieu,espérons atteindre les établissements de la Léna la semaine prochaine, Il nous reste des vivres pour sept jours, rations entières,

GeorGe W. De Loxc,

Lieutenant de vaisseau, marine des États-Unis, commandant l'expédition polaire.

Les chasseurs sont rentrés à huit heures; ils ont vu nombre de traces, mais pas du tout de gibier. On soupe : potage ptarmigan, ptarmigan frit, thé. Demain matin nous serons en route.

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