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CHAPITRE XX

(12 septembre — 2 novembre 1881)

La séparation. — La tempête. — Les côtes de la Sibérie, — Une large embouchure, — Débarquement, — On remonte le courant, — Les indigènes. — Le cap Borkhia, — Le staroste. — Dépêche. -- Kousmah, — Tentative de Dancnhower

pour arriver à Barkin. — Retour de Kousmah. — Nouvelles de Nindemann et de Noros. — M, Melville part pour Bouloun.

Quand les trois embarcations furent séparées par les terribles bourrasques du 12 septembre, elles étaient sous la voile au bas ris, au large de la côle sibérienne, fuyant les grains du nord-est. Le mécanicien en chef Melville commandait la baleinière, Le lieutenant Danenhower, malade, comme on se le rappelle, et M. Newcomb formaient l’élat-major du bord ; les matelots Cole, Leach et Wilson, les chauffeurs Bartlett et Lauterbach, l’Indien Aneguin et le maitre d'hôtel chinois composaient l'équipage.

A sept heures du soir la baleinière se trouvait en tête, à 500 mètres environ, par le bossoir du vent du premier canot. Le capitaine De Long fit un signal à M. Melville. Pour se rapprocher, celui-ci ameno un peu la voile et hala en dedans le point d'écoute, espérant dériver ainsi du côté du grand cotre; mais, la vitesse diminuant, les lames commencèrent à embarquer par-dessus le lableau, et, quoiqu’on s'empressät de pomper et de vider l’eau à l’écope, le danger d’emplir restait très sérieux.

Le capitaine reconnut la situation, et, tendant le bras vers M, Melville, fit un signe que celui-ci interpréla comme un ordre de fuir devant le vent et de liberté de manœuvre. Il

hissa donc la voile, et, pour ne pas être alteint par les lames, il largua un ris el gouverna d’un ou deux quarts plus au sud.

En même temps, M. De Long faisait un signal analogue au lieutenant Chipp, qui était à environ 700 mètres de distance et par la hanche sous le vent du grand cotre. Mais son bateau étant fin voilier, et, la nuit tombant tout à fait, M. Melville ne tarda pas à perdre de vue les autres embarcations et navigua de son mieux sans s'occuper de les attendre. Ne sachant point combien de temps il resterait à la merci des bourrasques, il réduisit la ration de pemmican de 675 grammes à 340 par personne et par jour. La neige qu’ils avaient recueillie sur l'ile pour étancher leur soif, avait été, dès les premiers moments, dissoute sous les paquets d’eau salée qui inondaient le canot.

La mer devenait si grosse qu'il fut bientôt nécessaire de mettre le canot à la cape ; on fit une ancre flottante avec trois montants de tente ct un morceau de toile à voile de 4 mètres carrés; de cette façon, on réussit à étaler la bourrasque depuis le 12 septembre à neuf heures du soir jusqu’au 13 à cinq heures de l’après-midi. Avant de quitter l'ile Semenovski, on avait installé un taud pour le mauvais temps. Pour cela, l'étui de l’embarcation avait été fendu de l'arrière jusqu'au trou du mât et fixé au plat-bord ; un étui de mât servait à donner de l’apiquage au taud : l’eau qui embarquait par l'avant s’écoulail à tribord et à bäbord par-dessus les bossoirs. Une bande de toile y était cousue, en travers de l’embarcation, de manière à former un rideau ; elle continuait ainsi le long des murailles, soutenue par des montants en bois el par le dos des hommes; grâce à cet arrangement, on avait un poste fermé et un demipont. Tous devaient rester accroupis pour échapper à la furie des rafales; les matelots écopaient sans relâche.

La tempête faisait encore rage quand parut l’aube du 13, et, quoique à partir de midi le soleil se montrât de temps à autre, à cinq heures du soir seulement on se hasarda à hisser de nouveau la voile. Le vent et la mer s’apaisaient peu à peu, ct, toute la nuit, la baleinière marcha vers l’ouest-sud-ouest.

Le matin du 14, elle louche sur 60 centimètres ; aucune côte en vue; on met le cap sur l’est dans l’espoir de sortir du basfond et de reprendre ensuite le sud pour se diriger sur Barkin,

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ainsi que le portaient les instructions du capilaine. Brises légères du sud-sud-est. Le soir, le ciel redevient menaçant; M. Melville craint de se laisser prendre par les gros temps audessus des bancs de sable et continue vers l’est; à minuit, il se trouve sur dix brasses d’eau. Il tourne alors au sud-est, et le 15, à six heures du malin, il fait voile au sud-ouest, espérant tomber sur celle des rives du delta qui court du nord au sud.

Le 16, dans la matinée, on signale la lerre, deux pointes basses entre lesquelles se perdait en mer un vaste bras du fleuve : n'ayant pas bu depuis quatre jours, ils avalent à longs traits cette eau vaseuse et saumâtre ; elle se fait de plus en plus potable à mesure qu’ils avancent. Le fleuve est très large, à peine si l’on distingue les promontoires des deux rives de l'embouchure; la force du courant est considérable. Mais le vent soufflait de l’est, et ils purent continuer vers le sud, touchant de temps à autre sur les maigres, car le chenal était extrêmement tortucux. Impossible d’atterrir, les bas-fonds interrompant sans cesse la marche de la baleinière.

M. Melville ne doutait plus être au sud de Barkin, lieu fixé pour le rendez-vous, mais n’osait regagner la mer et s’y risquer à quelque tempête dans le présent et mauvais état de l'embarcation. Il donne l’ordre de poursuivre en amont.

A sept heures du soir, on aperçoit sur la berge une hutte élevée de 3 mètres au-dessus du niveau du fleuve; ils parviennent à débarquer, halent la baleinière sur la rive, en retirent leurs couvertures et allument un grand feu dans la cabane, qui semble avoir été récemment occupée. En sortant du bateau, ils pouvaient à peine marcher, tant leurs pieds étaient gonflés et raidis par suite de leur immersion dans les eaux glacées; le froid était venu par-dessus et avait morfondu leurs membres; ceux-ci leur causèrent des douleurs atroces dès qu'ils essayèrent de se réchauffer : personne ne ferma l'œil, et, le matin, tous se senlaient encore plus exténués que la veille.

Pourtant, une fois dans la baleinière, ils fournirent une excellente journée d'ouvrage et atteignirent un bras dirigé du sud au nord. Ils le prirent pour la Léna proprement dite, et, après y être entrés, firent halte sur une étroite pointe boueuse: le camp de la Vase, Trois d’entre eux y occupèrent une hutte sur la haute berge.

Le 19, l’'embarcation se trouvait dans une vaste baie, La passe navigable serpentait plus que jamais; des flèches de sable arrêtaient leur marche ; diner à midi; puis ils arrivent par le travers d’une poignée de huttes et se mettent aux avirons pour en approcher plus facilement; trois naturels s’avancent dans leurs canots ; on leur fait signe d’accoster; après quelques hésitations, ils se décident à continuer; un des kayaks est bientôt bord à bord avec la baleinière; un matelol le saisit pour aider à la manœuvre. Les Yakoutes prennent peur; se rassurant enfin devant les signes de paix et d'amitié que leur prodigue Melville, ils pilotent les étrangers à leur débarcadère, et bientôt ceux-ci se régalent de renne, de poisson, d'oie sauvage; on échange des civilités, on devient les meilleurs amis du monde. Par ses gestes, el avec le secours de son crayon, M. Melville veut les persuader de le conduire à Bouloun : au moyen d’une pantomime encore plus énergique, les naturels répondent que ce serait s’exposer à une mort certaine.

Cet endroit est le cap Borkhia, un campement de pêche des indigènes. On y passe la nuit, puis, après d’autres vains efforts pour les décider à l'accompagner, Melville se remet en route : au bout d’un jour et d’une nuit de la plus pénible des navigalions, il faut revenir au cap. Mais pendant ce temps les autres ont envoyé querir le staroste (chef de village), qui finit par consentir à les guider jusqu’à Bouloun: six journées de distance, à ce qu'ils ont compris.

On reprend le fleuve le 22; le 25 on arrive à une couple de hutles, Arrhou, habitées par une douzaine d'hommes, de femmes et d'enfants. Ici le staroste se fait remplacer par trois jeunes gens qui se chargent de les piloter jusqu’à Gecomovialocke, où ils débarquent le soir du 26. La condition des passagers de la baleinière devenait très inquiétante ; presque tous alteints de gelures, ils pouvaient à peine se mouvoir; deux ou trois, quatre au plus, réussissaient encore à travailler à la manœuvre, Mais les naturels, hommes et femmes, aident à décharger l’embarcation; le staroste prèle sa cabane, C’est la première slation qui mérite le nom de village; il est situé sur une ile du fleuve; les naturels assurent à Melville qu'il faut encore seize journées de marche jusqu'à Bouloun. Melville reprend les pourparlers pour s’y faire conduire; ses vi-

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LES FORTUNES DE LA BALEINIÈRE. 619 vres sont épuisés ; il est obligé de recourir aux provisions des indigènes et au peu de gibier qu’ils peuvent lui fournir.

Ils appareillent le lendemain; il n’y a pas d'autre route par eau que de revenir au cap Borkhia, de le doubler, ainsi que la pointe Ordono, puis d'entrer dans la Léna proprement dite, sur laquelle est située Bouloun. Mais, après avoir lutté vent debout contre les glaces, ils sont forcés de relourner à Gecomovialocke, et de tirer la baleinière sur la rive. La glace assiège l'ilot; on n'en pourra sortir, disent les indigènes, que lorsque les vents l’auront emportée ou que la baie aura gelé de façon à permettre le passage des traineaux.

On leur donna une hutte; les naturels leur fournissaient des vivres; mais lant de bouches dans cette pauvre station, à une période de l’année où il élait presque impossible de la ravilailler, c'était chose vraiment grave : il fallut se remettre à la ration. L'insuffisance de la nourriture, la privation de tout antiscorbutique, l’état de fatigue extrême de ses hommes inquiélaient beaucoup Melville. « De plus, ajoute-t-il, un exilé russe vint grossir notre troupe : nous étions douze dans la ‘cabane, sans pain depuis quarante jours, sans médicament d’aucune sorte; rien à manger que des oies faisandées au point que si nous voulions les suspendre, les boyaux tombaient sur le sol. J'exhorlai mes gens à se lenir l'esprit le plus libre et le corps le plus chaud possible, et, pour commencer, à nous faire des feux superbes : on y gagnerait, et de prendre un exercice salutaire en allant ramasser le bois, et de se garantir de la froidure. La chair pourrie, notre seul aliment, pouvait engendrer la fièvre typhoïde, contre laquelle je n’avais nulle défense : je craignais, si nous restions plus longtemps, que le scorbut ne vint nous emporter tous! »

Is avaient préparé des notes pour les autorités les plus voisines : M. Melville rédigea un lélégramme pour le Secrétaire de la marine à Washington et pour le ministre américain à Saint-Pétersbourg; on écrivit des lettres en anglais, en français, en allemand, en suédois; on fit le « portrait » du navire dans la glace, du pavillon américain, on y ajouta des timbres-poste de l'Union; tous ces papiers, cousus dans un sac de peau huilée, furent remis au staroste, qui prit l'engagement de les faire parvenir à l’élablissement russe le plus voisin.

Un par un, cependant, les hommes revenaient à la santé; Melville était impatient de les voir en route pour Bouloun. Le 10 octobre, ils reçurent la visite d’un exilé russe, habitant l’autre côté de la beie, et qui leur sembla plus intelligent que les naturels de Gecomovialocke. C'était le Kousmah que virent plus tard Nindemann et Noros. La glace du golfe, leur dit-il, ne permettrait point de passer avant quelques jours; pour lui, il reviendrait sous peu, puis irait à Bouloun demander de leur part l’assistance du commandant du poste.

Kousmah tint parole : le 14 octobre, il était à Geeomovialocke, prêt à repartir pour leur ramener des traineaux à rennes, des vivres et les vêtements dont tous avaient si grand besoin... le tout dans les cinq jours. Melville, de son côté, lui promit 500 roubles et la baleinière. Kousmah, pourtant, ne prit congé que le 16. Eu qualité d’exilé criminel, il ne pouvait faire celte course sans être accompagné par le staroste du village.

En attendant son retour, leurs rapports avec les Russes el avec les naturels leur donnant tous les jours plus de facilités pour parler, ils apprirent que Barkin n’est qu’à quarante ou cinquante verstes (45 ou 55 kilomèlres) au nord-est de Gecomovialocke. Le lieutenant Danenhower fit les plus grands cfforts pour s’y rendre, espérant y trouver des nouvelles des autres embarcations; mais, pour cause de manque d'intelligence ou d’honnèêteté des naturels, ou bien des difficullés énormes de la route par terre et par eau, il dut retourner au village sans avoir exécuté son plan.

Les « cinq jours » d'absence de Kousmah arrivant à se doubler, Melville, dont l'anxiété grandissait sans cesse, cherchait tous les moyens possibles de quitter la misérable station. Il voulait acheter des vivres, acheter des traîneaux où monteraient les plus faibles, que les autres suivraient à pied...; mais où se procurer les vêtements indispensables pour un voyage qui se présentait si aventureux? Comment trouver un guide? Kousmah et le staroste connaissaient seuls la route.

Le soir du 29 octobre, enfin, l’exilé reparut : il apportait quelques provisions, des lettres du commandant et du pope; plus la note de Nindemann et de Noros qu'il avait mise dans sa poche à Kou-Mark-Sourka. Les deux marins, en conversant par signes avec Kousmah, avaient été désorientés par la com-

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préhension et l'ignorance alternativement manifeslées par l’exilé russe. Ils ne savaient point que celui-ci eût vu M. Melville. Kousmah, en « causant » avec eux, pensait aux gens de la baleinière; Nindemann et Noros n'avaient dans l'esprit que le capitaine De Long et les siens.

Comme excuse de son absence prolongée, Kousmah allégua les très grandes difficultés du chemin : le commandant était en roule avec les attelages et le reste des provisions. Mais M. Melville, dès qu’il eut appris l’arrivée à Bouloun de Nindemann el de Noros, et la détresse où ils avaient laissé le capilaine, partit à l’heure même dans un traîneau à chiens conduit par un naturel. M. Danenhower devait le suivre avec ses hommes dès que les moyens de transport seraient sous sa main. M. Melville espérait rencontrer le « commandant » : ils se croisèrent sans le savoir. Il descendait à Bouloun le 2 novembre au soir, où il fil aux deux marins la visite que nous avons racontée.

Hutte d'exilés sibériens

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