CHAPITRE
Sa famille, — Influences et milieu, — L'école, — Le choix d’une profession, — Dans l'étude de M. Oakey. — Son entrée de haute lutte à l'École navale, — Un aspirant qui sail se passer des bureaux. — Mort de ses pareuts, — Les deux Juniati, — Une course périlleuse, — La « fièvre polaire ». — Caractère de
M, De Long, — Témoignage de ses camarades,
George Washinglon De Long naquit à New-York le 22 août 1844 d'une famille issue des vieux huguenots de France, Ses parents, qui allèrent s'établir à Brooklyn', dans le cours de sa quatrième année, n'avaient pas d'autre enfant, et Mme De Long adopla une nièce qui fut à peu près la seule compagne de jeu de son cousin. Le petit George menait une vice très isolée : la sollicitude presque maladive de sa mère écarlait jalousement les influences du dehors et lui interdisait les récréations ordinaires des garçons. À cette âme inquiète, le monde extérieur semblait plein d'embüches; — nager, Canoler, patiner, aulant de périls dont elle ne voulut pas entendre
1. 570 000 habitants : faubourg ou plutôt ville rivale de New York, dont Brooklyn est séparé par la « rivière Este, Sur ec bras de mer, large de près d'un kilomètre, où vient de construire un pont gigantesque, (Tour du Monde, 1 XIE, n° 1094.,
parler pour son fils; mais elle lui fit un foyer heureux et gai, ne refusant à l’enfant aucune distraction paisible, non moins par malcrnelle tendresse que dans le but de le préserver de tout danger et de l’éloigner de tout accident. Le père, de caractère moins timoré, laissait cependant la haute main à sa femme, se contentant d'exiger une stricte obéissance.
Cette obéissance ne fut pas difficile à George : la mère ne donnail jamais d'ordres directs, enveloppant constamment son fils des subtiles influences de son affection passionnée. C’élail un enfant généreux el docile, un piocheur, éludiant à fond ses livres, consciencieux dans ses travaux scolaires : sa fougue et son énergie, endiguées du côlé des aventures, se refoulèrent vers les exercices intellectuels ; il eut dans son petit monde la réputation d’un oraleur entraînant, d’un écrivain plein de verve; mais, sans doute à cause de la compression exercée sur lui, il se sentait impalient, inquiet, tourmenté de désirs de liberté plus grande.
Il avait onze ou douze ans quand il lui tomba entre les mains un récit des batailles navales de la guerre de 1812; les juvéniles prouesses de quelques aspirants de marine, Porter et Farragut entre autres, enflammèrent son ambition : il rêva de mériter à son tour cette gloire. En 1857, les mailres de son école le choisirent comme candidat à une place de l’Académie navale : ses parents relusèrent, à son amer désappointemnent. [ls se proposaient de le faire inscrire à l'Académie libre (Collès de la ville de New-York), lorsqu'un incident vint modifier leurs projets. Dans un de ces retours en droiture de la classe au logis que la volonté de sa mère avait élablis comme loi, quelques gamins de ses camarades, jouant avec des pelotes de neige glacée, prirent pour cible « ce pelit fiérot » de De Long. Un coup sur l'oreille provoqua un abcès qui le retint deux ou trois mois chez lui. Que faire en ces loisirs forcés, sinon discuter Pavenir? La mère lui laissait le choix entre la médecine, la chaire ou le barreau. De ces trois professions, la premitre semblait offrir au jeune homme un plus vaste champ d'activité : dès qu’il fut rétabli, et pour se familiariser avec la carrière qu'on lui proposait, il entra comme élève chez l'ami qui l'avait soigné pendant sa maladie : il n’y resta pas longlemps.
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La routine extérieure des devoirs d’un médecin et le spectacle de quelques opérations douloureuses l’eurent bientôt dégoûlé. Sa mère fut facilement persuadée : que de risques, en effet, son fils ne courrail-il pas, sans cesse exposé à tant de maladies contagieuses ! Mme De Long — elle était catholique — aurait aimé à le voir entrer dans les ordres; mais, sans même tenter une expérience préliminaire, il eut de nouveau recours aux arguments qui lui avaient si bien servi. Les épreuves et les privations de la vie d’un prètre, les dangers d'un contact quolidien avec les mourants et les morts, finirent par voiler aux yeux de sa mère la brillante vision d'un cardinal possible... une fois encore, il gagna la partie.
Toutes ces raisons, George les avait mises en avant pour les besoins de la cause, non certes par timidité constitutionnelle. Mais si sa nature brave et résolue le poussait vers une carrière de libre activité, sa loyauté et sa conscience lui interdisaient de se rebeller contre la tendresse de sa mère et de briser rudement les chaines du foyer, Il chercha sa consolation dans les livres, amis de sa vie retirée, passant ses journées à la Bibliothèque Commerciale, toujours prêt à en aider le directeur, qu'il remplaça même pendant quelques mois. Là il dévorait avidement les récits d'aventures et de voyages, — loutes lectures peu faites pour modérer son impatience. Le capitaine Marryat et d'autres charmeurs enflammaient de plus belle son enthousiasme pour la mer.
Pourtant, loujours soumis, lorsque ses parents se refusèrent encore à céder à ses désirs, il essaya de se conformer aux leurs et entra dans l'étude de John Oakey, qui s’affectionna vivement au jeune homme et lui donna toute sa confiance. Mais la guerre de Sécession ne larda pas à éclater. M. Oakey quilla le barreau pour l’armée, son nouveau clere le suppliant d'user de toute son influence auprès de son inflexible famille afin de l'emmener avec lui. Il conseilla, en effet, de laisser parlir l'enfant : « une rude expérience calmerait cette nature remuante ; après un peu de « vache enragée », il retournerait plus volontiers au logis... » raisonnement usé, vieux de plusieurs siècles, mais qui ressemble encore au bon sens d’une facon étonnante.
Les périls de la vie militaire dépassent trop ceux des pro-
k VOYAGE DE LA JEANNETTE,
fessions libérales pour que M. Oakey ct son jeune ami eussent chance de réussir. Toutefois ces frotlements incessants arrivèrent à produire quelque résultat : d'un côlé, l’ardeur de Gcorge De Long s'exallait loujours plus devant les dangers du pays; de l’autre, la résistance des parents s’affaiblissait peu à peu à la contagion du patriotisme. Ils lui refusaient l’armée, il revenait à la marine, son premier amour. — « Je veux, dit-il à son père, entrer à l'École navale. Vous n'avez jamais consenti à m'y aider, mais si, sans votre secours, je puis obtenir une place, me donnerez-vous votre autorisation? » M. De Long se mit à rire : il croyait la réussite impossible. — « Très bien, mon garçon, si tu décroches une nomination, sois sûr que je ne te jetterai pas de bâtor.3 dans les roues! » La mère, à son tour, ne chercha pas à faire relirer une promesse qui lui paraissait dérisoire.
Fort de ce semblant de permission, George ne perdit pas une minute. Il écrivit à Washington pour se renseigner sur les démarches à tenter et demander s’il n’y avait pas quelque vacance sur la liste des présentations à faire par le troisième Gistrict (dont le député était alors M. Benjamin Wood). La place venait d’être donnée. Mais il ne se tint pas pour ballu : il enrôla à son service M. Oakey, qui s’y employa avec ardeur, et le Père (aujourd’hui Vicaire général) Quinn, directeur spirituel de Mme De Long. M. Quinn aimait George et l’appuya de tout son pouvoir; il parla lui-même à M. Wood; mais nulle influence ne fut plus efficace que l’indomplable volonté du jeune candidat. Il apprit tout d’un coup que le « cadel » présenté par M. Wood avait les yeux malades et élait obligé de quitter l'École. George ne laissa de repos à personne qu’il ne fût inscrit à sa place; puis il se rendit à Newport el y passa son examen.
Juste à ce moment, le commandant de l’École recoit une dépèche de M. Welles, le Secrélaire de la marine : « N’admeltez pas le nouveau candidat de M. Wood. » — De Long court à New-York, se précipite chez M. Wood, lui demande ce que cela veut dire; le député montre une lettre du ministre : la nomination n'a pas été signée; le cadet malade est guéri et va réintégrer son cadre. « Toul est fini, mon garçon! » George répond par de violentes invectives contre le ministère : « On trompe M. Wood : c'est parce qu'il appartient au parti dé-
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LE CHEF DE L'EXP ÉDITION. b mocrate qu'on lui fait cette injure, que le ministre républicain prive de ses droits le membre du Congrès! À sa place il ne supporterait pas un sans-façcon pareil! » M. Wood, tout à fail amusé, à moilié convaineu, finit par lui dire:
« Eh bien! monsieur De Long, asseyez-vous, écrivez vousmême au ministre. Je signerai la lettre et vous la lui remettrez en main propre, à Washington. »
La lettre fut écrite et De Long l’emporta. C’élait à la fin de 1861, les trains regorgeaient de soldats : George dut rester debout de Philadelphie à Washington. Il mit pied à terre à six heures du matin; dès qu'il eut mangé un morceau, il se présenta à la porte du ministère et y monta la garde jusqu’au moment de l'audience. Il entre alors et tend la missive au ministre. Plus tard, il aimait à raconter cette entrevue, ct comment il étudiait les impressions diverses qui se lisaient sur la physionomie de M. Gideon Welles, à mesure que celui-ci parcourait la lettre orageuse, œuvre de son jeune visiteur. Quand il eut fini, il releva ses luneltes, et, le regardant à loisir : « Vous êtes M. De Long, n'est-ce pas? Voici une drôle d'affaire! M. Wood a l'air furieux, mais il se trompe du tout au tout. Notre intention n’est nullement de le désobliger. Retournez à l'École : je vais donner l’ordre de vous admettre; veuillez dire à M. Wood qu’on ne le privera d'aucun de ses droits, réels ou imaginaires. »
Donc, le troisième district eut cette fois trois cadets à l'École, et l’un d’entre eux, au moins, celui qui de haute lutte venait d'emporter la place, était entièrement satisfait. Aussi travaillat-il avec vigueur jusqu’en 1866, juste à la fin de la guerre, où il sortit avec un excellent numéro.
En vovembre de cett. même année, il fut envoyé à Boston, te vapeur des États-Unis le Canandaiïgua et sous les ordres de l'amiral Stringham. Dès son arrivée, il se rendit au navire qui devait être son séjour pendant deux ans. Il le visila en détail, puis entra dans le poste des aspirants; là, loutes ses recherches ne lui montrèrent que deux cadres : or, ils étaient quatre snidshipmen et par conséquent deux d’entre eux auraient à se contenter de hamaës : « ça ne lui allait pas du tout! » Et sans plus attendre, il veut parler à l'amiral pour que justice se fasse. En route, il rencontre des officiers qui lui
demandent où il va : il conte son aflaire; ces messieurs l’approuvent avec chaleur : « Vous avez tout à fait raison! Plaignez-vous bravement à l'amiral, »
On fait entrer le jeune aspirant dans le cabinet de l’amiral, un homme à taille élevée, cheveux blancs, yeux noirs et percants ; il écrivait; George s’avance vers lui, bonnet en main :
« Amiral, je suis le midshipman De Long, du sleamer Canandaigua. Monsieur, je viens d’inspecter mes quartiers à bord, et, pour quatre aspirants, je n’y trouve que deux cadres. Je viens, monsieur, vous demander de faire placer les deux autres avant notre embarquement. »
L'officier lève vivement les Yeux :
« Ah! vous êles l’aspirant De Long, du sleamer des États- Unis le Canandaigua?
— Oui, monsieur,
— Eh bien! aspirant De Long, du steamer des États-Unis le Canandaigqua, je vous conseille de retourner à bord du steamer des États-Unis le Canandaiaua et de vous trouver très heureux qu'il y ait même deux cadres dans votre poste! »
Mais l’amiral, encore plus diverti qu'étonné par l’innocente hardicsse du jeune homme, donna l’ordre d'ajouter lesdits cadres. Quelques années après, rencontrant le naïf et brave aspirant d'autrefois, il rit de bon cœur de cette première entrevue.
La croisière du Canandaigua sur les côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique et dans la Méditerranée dura un peu plus de trois ans. M. De Long, successivement enseigne et maître, fut, quelque temps après son retour à New-York, promu au grade de licutenant, Il prit quelques mois de congé, puis reçut l’ordre d'embarquer sur le vapeur des États-Unis Lancaster, alors à Norfolk, et, pendant l'armement du navire, fut envoyé à Washington pour y éludier les signaux. C'est là qu'on lui télégraphia de revenir près de sa mère, qui touchait à ses derniers moments. Son père élail mort pendant la croisière du Canandaigua el Mme De Long reslail seule. La longue absence de ce fils si passionnément aimé, et lié maintenant à une profession qu'elle redoutait entre toutes, lui fut une cruelle épreuve,
1. Officier qui prend rang immédiatement après le lieutenant de vaisseau. (Frad.)
LE CHEF DE L'EXPÉDITION. 7 mais, brave contre elle-même, elle ne voulut point atlrister par ses plaintes la jeune vie du marin. Cette mort raviva en lui le souvenir de ce qu’ils avaient été l’un pour l’autre, et son espri naturellement élastique, était fort abattu lorsqu'il rejoignit le Lancaster, en partance pour l'Atlantique du Sud.
Une circonstance particulière augmentait encore cette dépression morale : il attendait l'expiration d'un délai de trois ans convenu entre lui el le père de sa fiancée, une jeune Américaine qu’il avait rencontrée au Havre, lors de la croisière du Canandaigua dans les eaux françaises. Sa nature impétueuse et ardente était parvenue à « user » deux années; mais, à la troisième, le retard lui devint insupportable, Il obtint un congé et débarqua en France au mois de février 1871; sa persistance el son obstination firent réduire le terme fixé. La guerre franco-prussienne approchait de sa fin ; l’armistice venait d’être proclamé, mais le Havre n’était encore accessible que par mer, l’armée prussienne interceptant toute communication entre celte ville et Paris. Ponts et chemins de fer avaient été détruits. Dans le port mouillaient plusieurs navires de guerre étrangers, envoyés pour la protection des intérêts neutres, el parmi ceux-là le vapeur des États-Unis le Shenandoah.
Sa présence, comme on va le voir, ne fut pas inutile aux « intérêts neutres » de M. De Long : après qu’il eut obtenu du père le consentement désiré, — la réponse lui fut donnée le 1 mars à midi, et le mariage fixé à la soirée du même jour, M. Wotton étant pressé de repartir pour l'Amérique, — de nouvelles difficultés s'élevèrent, En France, le mariage est un contrat civil, et l’on ne pouvait se dispenser des services du général Glasgow, consul des États-Unis. Il se trouvait en ce moment à la, campagne, et, pendant plusieurs heures, le fiancé courut frénétiquement en voiture à sa recherche. Le général Glasgow, une fois découvert, veut expliquer les formalités à remplir, mais le lieutenant est de nouveau en route pour la très importante emplette de la bague de noces. Entre temps, la famille de la jeune fille s’assurait le ministère du Révérend George Washington, pasteur de l'Église anglicane.
À huit heures, les quelques invités se présentent; le ministre et le consul sont à leur poste ; tout est prèt, le général Glasgow se tourne vers le Révérend :
« Vous avez sans doute déjà les actes qui doivent précéder la célébration de la cérémonie religieuse ? En France, le mariage étant un contrat civil...
— Moi? je n'ai rien du tout. Votre présence, à vous consul des États-Unis, ne suffil-elle pas pour légaliser le mariage ?
— Pas le moins du monde. Nous n'avons point qualité pour marier ou pour légaliser les mariages sur le sol français. Notre ministre à Paris a seul ce pouvoir. Ce mariage ne peut se faire ; il ne serait pas légal. »
A cela, que répondre? Impossible d'avertir M. Washburn: impossible à M. Washburn de venir au Havre. Et le vapeur qui devait emmener le capitaine Wollon allait partir dans une couple d'heures : le destin semblait se déclarer contre M. De Long. Il cherchait en vain quelque issue, quand le consul, dont l’érudition légale avait été jusque-là si fâcheuse, rouvrit soudain les trésors de sa science :
« Mais il y a dans le port un navire de la marine des États- Unis, et, sous son pavillon, le Révérend Washington a tout droit de célébrer le mariage de deux sujels américains. »
Cette solution triomphante est accueillie avec enthousiasme. Messagers et domestiques courent dans toutes les directions, Le capitaine Wells, du Shenandoah, un ami, prépare son navire, le décore de pavillons et l’illumine de lanternes chinoises. A neuf heures et demie, ses embarcations vont prendre la s0ciété, qui traverse le port sous un ciel étincelant d’éloiles. Les officiers la reçoivent en grand uniforme ; toute la musique qu'on à pu se procurer exécute son plus brillant répertoire, et voici la copie de quatre lignes du livre de bord : « 1°* mars 1871; quart de huit heures du soir à minuit. A dix heures, mariage du lieutenant George: W. De Long, marine des États-Unis, et de miss Emma J. Wotton, du Havre, célébré par le Révérend docteur Washington, de l'Église épiscopale du Havre. »
A la fin d'avril, le licutenant De Long fut envoyé à l’arsenal de New-York, puis, en janvier 1872, on le nomma commandant en second à bord du Nantaxkel qui croisait alors dans le golfe du Mexique : de là, au mois de juillet de la même année, il passa sur le F'rolie, stalionné dans la baie de New-York, et, en janvier 1873, sur la J'uniata, qui faisait partie de l'escadre du Nord- Atlantique. Au mois de mai, il se trouvait à New-York lors-
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