L'avant-dernière des stations danoises du côté du nord
VOYAGE DE LA JEANNETTE, Steamer des États-Unis Juniate, Upernavik, Groenland, 31 juillet 1473,
AU LIEUTENANT GEORGE W, De Loc,
Commandant la chaloupe à vapeur Petite Juniata,
La Petite Juniata, la plus grande embarcation à vapeur de ce navire, a été soigneusement renforcée à l'extérieur par un doublage de planches, son étrave recouverte d’une plaque de fer, son hélice garantie par une armature, Équipée et préparée à fond, elle est approvisionnée pour soixante jours, en vue de procéder, sous vos ordres, à la recherche du navire des États-Unis le Polaris, le long de la glace « de rivage!» à partir des parages nord de cette régit a, en se dirigeant vers la baie de Melville,
Vous en prendrez le commandement pour appareiller au premier moment opportun, et commencer lesdites recherches, que vous aurez à continuer tant qu'il sera visiblement prudent d'avancer vers le nord.
Pour la navigation de cesmers presque inconnues, je dois laisser toute latitude à votre jugement; vous aurez seulement à régler votre absence sur le temps de séjour du steamer Juniata à Upernavik, c'est-à-dire jusqu'au 25 août prochain. Je vous recommande de vous concerter avec le pilote glacier qui vous accompagne et qui, par deux fois, a traversé ces mers et hiverné dans les régions polaires.
La Petite Juniata ne doit pas ètre témérairement aventurée dans la banquise *, si vous la rencontrez : ni la chaloupe, ni la vie de ceux qui la montent ne doivent être mises en péril d'aucune façon possible à éviter, Vous save, que le vapeur des États-Unis la T'igresse, navire équipé et réparé pour une croisière dans les glaces, se rendra bientôt par la mer de Baffin dans le détroit de Smith, à la recherche du Polaris. Elle poussera jusqu'aux parages où, en octobre 1872, on l’a vu la dernière fois (île Northumberland). Vous n'avez donc qu'à tenter une reconnaissance préalable à l'hivernage qu'elle fera peut-être vers le 77° parallèle,
Si vous trouvez le Polaris ou ses officiers et son équipage, vous retournerez incontinent à Upernavik, où la Juniata restera jusqu’à la date précitée : à moins d’y être absolument contraint par quelque événement audessus de votre contrôle, votre absence ne doit pas s'étendre au delà d'une quinzaine, période pour laquelle vous êtes muni de charbon, à la ration journalière de 500 livres (230 kilogr.).
Si vous n'avez pas découvert le Polaris à l'époque où la moitié du combustible sera consommée, vous reviendrez à Upernavik; plus tôt encore
1. Land ice : glace de rivage, glace de battures ; ce dernier terme nous revient du Canada. (Trad.)
2. Pack. Bien que les Canadiens, auxquels nous reprenons plusieurs termes glaciaires, appliquent le mot banquise seulement à la glace d’eau douce formée sur les rives des fleuves et entrainée ensuite à la mer, nous nous en tenons à l’acception qui depuis longtemps à droit de cité en France. Notre « banquise » est une immense agglomération de champs où hanrs (Moes, ice-fields) plus où moins pressés les uns contre les autres par les vents et les courants, plus où moins soudés par le gel d’un ou de plusieurs hivers. (Frad.)
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LE CHEF LE L'EXPÉDETION., 13 si quelque formidable obstruction de glaces vous barre la route üu nord,
Si le navire des États-Unis la T'igresse doit quitter Upernavik avant votre retour, il recevra la mission de surveiller attentivement la mer pour vous découvrir; si, lorsque vous la rencontrerez, vous vous trouvez dans quelque situation qui justifie celte mesure et que le commandant soit du mème avis, vous resterez avec la T'igresse, mais si la Petile Juniata est enétat de poursuivre son voyage, je compte que vous ferez tous vos efforts pour arriver à Upernavik le ou avant le 25 août . 873.
Si, à cette époque, la Petite Juniala n'avait pas encore paru, je vous laisserais du charbon et des provisions suffisantes; vous me rejoindriez à Godhav'n, île Disco, où je resterai jusqu’au 20 ou 25 septembre, limite extrème de la navigation dans ces mers,
Daus l'espoir que vos recherches seront fructueuses, que vous trouverez le Polaris ou en rapporterez des nouvelles, ou bien que, par le moyen des Esquimaux, vous ferez savoir à nos camarades que l'on vient à leur secours, je désire tout succès à votre entreprise. C’est avec la plus vive sollicitude que j'attendrai votre retour de la mission hasardeuse dont vous et vos compagnons vous êtes volontairement chargés. Vous emmenez le lieutenant Charles W. Chipp, l'enseigne Sidney H. May, le pilote Henry W. Dodge; Richard Street, contremaître; Frank Hamilton, mécanicien; William King, marin breveté; Martin T. Maher, matelot.
A vous, très sincèrement, D.-L. BRAINE,
Commandant du navire des États-Unis La Juniata.
Un Esquimau, Jacob Lynghe, les accompagnait comme interprète et pilote côtier jusqu’au cap Shackelton.
La Petite Juniata était gréée en sloop et portait une hélice à trois ailes. En voici les dimensions :
Longueur totale. . . 9,94 Largeur . . . ... 2,54 Longueur de quille. 8",61 Profondeur . . .. 1",32
M. De Long lui-même, pendant le séjour de la Juniala à Saint-John (Terre-Neuve), avait été chargé de surveiller le ren- : forçage et l'équipement de la chaloupe à vapeur. Il commence son rapport par le compte rendu de cette mission, et passe au récit de son voyage :
Le samedi 2 août, à midi cinquante-cinq minutes, l'embarcation armée, approvisionnée de quatre tonnes d'anthracite (4063 k.) et ayant à la remorque le youyou avec 580 kilogrammes de charbon, je reçois vos derniers ordres; puis, saluës chaleureusement par nos camarades du navire, nous partons sous vapeur et poussés par une belle brise du sud-ouest. J'organise immédiatement l'équipage en deux bordées; l'une, commandée par le
lieutenant Chipp, se compose de MM. Dodge, Hamilton et Street; l'autre, dont je me charge, comprendra les trois restants de la compagnie ; l’'Esquimau, pour le moment, n'est pas embrigadé, — Cet arrangement a été maintenu pendant tout le voyage ; officiers el matelots partageant la même besogne, et se reposant aux mêmes heures.
A trois heures trente de l'après-midi, nous passons devant le petit établissement de Kingitok, à environ douze milles vers le nord, et, louvoyant parmi de nombreux monts de glace !et dans les chenaux étroits qui séparent les ilots, nous arrivons sans encombre à Tessi-Ussak, vers onze heures du soir. En exécution de vos ordres, nous y laissons le youyou, qui sera ramené par un bateau danois, et 275 kilogrammes du charbon qu'il portait, pour notre consommation au retour ; on embarque le reste. À minuit tout est terminé, mais le temps se dérange: il vente frais du sud-est avec brume épaisse: je crois prudent d'attendre au malin, ou à quelque éclaireie du brouillard.
Tessi-Ussak se compose d’une demi-douzaine de hutles esquimaudes, plus la maison de Jensen, le principal trafiquant. Jensen est le Danois qui, en qualité de chasseur et de conducteur de chiens, a accompagné le docteur Hayes dans ses diverses expéditions *?.
Il me semble un excellent homme, s'exprime bien en anglais et ne demande pas mieux que détre slile aux Américains, dont il parle dans les termes les plus enthousiastes. Nous en recevons le plus chaud accueil et toute l'hospitalité qu'un emménagement imparfait, conséquence de son arrivée récente, lui permet de nous offrir,
Tessi-Ussak à un petit havre, mais déjà presque encombré de blocs de glace trop près desquels il nous faut jeter l'ancre pour les contempler l'âme sereine : ces formidables voisins pourraient bien dégringoler sur nous, La nuit étant pluvieuse et relativement tiède (79 C.), plusicurs de ces colosses s'effondrent dans la mer : ils craquent, se brisent et culbutent sens dessus dessous pendant tout notre séjour,
Le dimanche 3 août, à dix heures du matin, le ciel s'étant un peu nettoyé,nous appareillons sous vapeur, et passant entre l'île Brown et le continent, nous marchons vers le nord en nous faufilant parmi les blocs, le plus près possible de terre pour être en eau tranquille et pouvoir jeter l'ancre dès que la brume s’épaissirait, A quatre heures après midi, nous laissons à l'ouest les îles du Cône et du Coin (Wedge Island); on signale le cap Shackelton; la Tête de Cheval, un ilot élevé au large de ce promontoire, fait saillie droit devant nous. — Mettant le cap à l'est, nous sommes, à huit heures du soir, près de la pointe Shackelton ; la détermination ue notre position nous donne pour latitude 739 42° N,, longitude, 57° 0. (méridien de Greenwich),
Avant de quitter le navire, j'avais calculé que 230 kilogrammes de charbon par jour nous donneraient une vitesse moyenne de & nœuds à l'heure
1. Icebergs : blocs de glace flottante, de toutes formes et de toutes dimensions : pour la plupart d’eau douce et détachés des glaciers de la côte, (Trad.) 2, La Mer libre du Pile ct la Terre de Désolation, Hachette et CF,
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sous une pression de 9 kilogrammes : afin de n'employer à la machine que l'eau la plus pure possible, nous avions établi un tuyau qui portait la vapeur du bouilleur à la citerne pour y fondre les débris de glace d’eau douce qu'on recueillait en passant. À l'épreuve, ce système ne vaut pas grand'chose : il diminue à la fois et notre provision de charbon et Ia vitesse de la chaloupe. Désormais on se contentera de puiser de l'eau de mer, La vaporisation de celle-ci exige une énorme dépense de combustible ; à ce taux il ne durerait que huit jours au lieu des quinze sur les-
Le lieutesant Charles W, Chipp.
quels je comptais, mais nous aurons recours aux voiles dès que le vent sera favorable. Aujourd'hui, brises légères du nord ; mer belle; température moyenne de l'air, 7° C.; de l'eau, 5°, ;
Lundi, à quatre heures du matin, passé en dedans des îles Duck (canard); celles de Baffin au nord-est (vrai); brises fraiches soufflant du nord et de l'ouest, ciel nuageux, épais, avec menaces de brouillard, Cet état de choses continuant à trois heures de l'après-midi, je gouverne sous voile vers l'est, me dirigeant vers un promontoire que, d'après sa position et mon estime de notre marche, je crois ètre le cap Wilcox, lat. 7400/4” nord. Sous l'abri de la terre, nous ancrons la chaloupe à un mont de glace pour attendre une éclaircies; à cinq heures le ciel se nettoie et nous contournons le promontoire, en route vers le nord, Malgré les blocs
qui parsèment la voie, nous suivons de près la côte afin de ne pas manquer le Pouce-du-Diable, haute colonne rocheuse au nord du cap Wilcox et que je m'étais fixée comme pointde départ pour la traversée de la baie Melville, Nous avons beau le chercher, il brille par son absence : j: me serai probablement trompé cet après-midi sur notre position. L'espace est si limité à bord, la chaloupe si chargée, la difficulté, pour ne pas dire le danger d'en descendre si visible, que le loch nc saurait être mesuré avec exactitude; notre estime, quelque soin que nous y prenions, ne nous inspire guëre de confiance : les courants, tantôt dirigés vers le nord, tan- Lôt vers le sud, ne contribuant pas peu à l'embrouiller !,
Nous mettons le cap sur un hardi promontoire qui se dessine au nord du cap supposé de Wilcox; les eaux sont comparativement libres ; la mer est calme, le ciel clair ; à huit heures du soir, je remets le quart à Chipp en lui recommandant de me prévenir quand nous approcherions de la côte ou si le temps faisait mine de changer. Il m'appelle à dix heures : la brume cache les terres; la glace nous environne de toutes parts sous forme de banquise, de monts grands et petits et de glace nouvelle, épaisse déjà de près de trois centimètres. Il faut revenir sur nos pas! Je me hâte de virer de bord el de reprendre notre sillage pendant plusieurs milles; mais, la brouée se condensant de plus en plus, nous perdons notre route et sommes bientôt claquemurës dans la banquise. Autant que nous puissions voir, la glace dure nous entoure, haute de près d’un demi-mètre, toute hérissée de blocs et de mornes?. En ouvrant à coups de bélier des flaques d’eau qui permettent quelques mouvements à la chaloupe, nous déterminons de temps à autre des fissures que nous enfilons, débouchant parfois dans des espaces libres ou au milieu de débris épars ; nous faisons ainsi deux ou trois milles, puis la Petite Juniala s'arrète de nouveau, bloquée de tous côtés. J’avais mis le cap sur l'ouest, sachant que chaque mètre conquis dans cette direction nous rapprochait de la merlibre. Le thermomètre oscillait déjà entre 0° et — 00,5; le gréement se recouvrait de verglas; la jeune glace se formait autour de nous, s’épaississant à vue d'œil, Je n'osai attendre que la brume s'élevät, de peur d'être définilivement clavés, et gardai la vapeur sous pression entière, cassant de notre étrave la glace récente, agrandissant à coups d'éperon les fractures qui se déclaraient, et profitant de la moindre trouée vers l’ouest,
Je suivais dans tout ceci les directions de M. Dodge, le pilote glacier
1. Notons ici, pour les marins qui auraient à parcourir la baie d’Allison, que la carte indique à tort ce golfe comme libre et contenant tout au plus des débris de glace, ILest au contraire parsemé d'ilots s'étendant en large sur une ligne d’une trentaine de kilomètres à partir du glacier, et occupant en long à peu près le même espace, du cap Seddon à la pointe Wilcox au sud, — Ge fut leur présence qui nous déroula en celte occasion, (De Long.)
2. Iummocks : débris de glace de toutes dimensions couvrant les abords et parfois la surface entière des champs et provenant des violentes collisions de ceux-ci. Les mornes, buttes el buttons (ces deux derniers termes appartiennent aux Canadiens) sont souvent arrondis par suite de la fonte de leurs arêtes sous le soleil de plusieurs étés, (Trad.)
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sur l'expérience et le jugement duquel j'étais trop heureux de m’appuyer dans ces délicates conjonctures. Le plan de marcher vers l'ouest fut en effet le plus sage, car à huit heures et demie du matin les espaces libres se firent de plus en plus grands ; à neuf, la chaloupe se balançait à une légère houle, messagère de la mer ouverte; à dix, nous quittions la banquisé, après une demi-journée d'inquiétude, et sans autre dommage à notre petite embarcation que quelques éraflures du doublage.
Je gouvernai aussitôt sur le nord-ouest (vrai), nord-est magnétique; la brume disparut àmidi ; à deux heures, nous aperçûmes à tribord les trois iles Sabine, marquées sur la carte latitude 75228’ N., longitude 59055’ O. Au nord-est se montrent des glaciers, des monts de glace en grand nombre, et une singulière éminence à deux pointes, le cap Walker, sans doute, ou quelque terre dans son voisinage immédiat. La carte est inexacte à partir du cap Shackelton et sur une longue étendue vers le nord. La ligne de côtes, telle que nous l’avons vue, est une suite presque continue de glaciers. L’isbrède ! semblait assez compacte depuis les îles Sabine jusqu’à la terre, rontrant ainsi que nous approchions des abords de la banquise de la baie Melville. Tout autour, la mer était semée de groupes de blocs.
Entre quatre et six heures du soir il tombe une neigée légère; le thermomètre est à 50,5 avec faible brise du sud-est et houle modérée. Tout ce que notre chaloupe peut faire, elle ne le peut faire qu'en beau temps ; en outre, l'incertitude de notre position réelle et les erreurs de la carte nous forcent à ranger les côtes le plus près possible : je me décide à marcher vivement, la terre étant peut-être encore à cinquante milles ; cette nuit creuse un fameux trou dans notre provision de charbon.
Le mercredi 6 août, à huit heures du matin, point de côtes devant nous, mais nous sommes à toucher la lisière de la banquise ; le brouillard s’abaisse; aucun chenal ne se montre. Vers onze heures apparaissent au nord-cst vrai deux hautes collines que M. Dodge reconnait pour le Peaked Hill, placé, sur la carte, lat. 76° 18° N. et long. 62° 0. Juste à ce moment, le pilote découvre une allée qui se dirige vers l'ouest; mais le brouillard s'épaissit, je n'ose risquer l’embarcation et me décide à l’ancrer à un mont de glace. L'opération à peine terminée, nous constatons que le bloc, fendu de toutes parts, semble sur le point de s’écrouler; nous nous cramponnons à un autre et je fais recouvrir les feux.
lei je procède au recensement du charbon: il ne nous en reste guère plus de la moitié. Jusqu'à présent nous n'avons eu d'autre fâcheuse aventure que le risque d’être clavés dans la baie d'Allison. Quarante milles seulement nous séparent du cap York. Peut-être les marins du Polaris y sont-ils réfugiés, attendant le secours! Mais ce brouillard ne nous permet pas d'avancer, et brûler du charbon serait le sacrifier
1. Isbrède : mot par lequel l« interprète maritime anglo-français E, Pornain, lieutenant de vaisseau (Toulon, 1877) » traduit l'anglais old ice et que nous appliquerons aux larges élendues de vieille glace offrant moins de cohésion que la grande banquise, (Trad.)
en pure perte; aussi, dans la matinée du 7, je donne l’ordre d'éteindre le fourneau ; nous mettrons à la voile si la brume se dissipe ou si quelque allée s'ouvre vers le nord. Le thermomètre marque 3°,3 seulement, mais nous ne souffrons pas encore du froid.
A plusieurs reprises, le ciel l'ait mine de se nettoyer; le soleil se montre de temps à autre, mais le brouillard s'obstine à ne pas disparaitre. Las de cette inaclion, nous quittons la glace vers dix heures du matin et faisons voile vers le nord-ouest vrai, avec une légère brise du sudest et une faible houle.
A midi, d'après notre estime et un calcui basé sur la dernière observation faile dans le voisinage du Peaked Hill, nous serions lat. 75052'N., long. 64005 O. A quatre heures, nous nous retrouvons en vue de la banquise, et je gouverne immédiatement vers l'ouest-nord-ouest vrai. On enfile un chenal orienté nord-ouest, mais, au bout de cinq milles, M. Dodge déclare que la route est barrée ; les glaces s'amoncellent à l'avant, hautes de plus d’un mètre; les unes de l’année dernière, d'autres plus anciennes. Le vent nous aide à sortir de l'impasse, A huit heures, la brise fraichit du sud-sud-est, et nous mettons le cap sur l'ouest, le plus loin possible de la banquise. A minuit, on s'amarre à un mont afin de remplir la citerne de glace d’eau douce pour les besoins de la cuisine’, Mer modérée,
Le vendredi, 8 août, à une heure et demie du matin, nous distinguons de hautes terres orientées nord-ouest-nord vrai, puis se dirigeant vers le nord, en s'abaissaiit peu à peu. M. Dodge reconnait le tant désiré cap York; à deux heures, après nous être faufilés sans accident au milieu de débris de champs, nous n’en sommes plus qu'à huit milles, mais, à rois heures, la brume survient qui cache tout l'horizon, En même temps le vent fraichit en grains du sud-est; je suis forcé de lofer et de mettre tout à fait au bas-ris. Par une mer ouverte, rien n’eût été plus facile que de gagner le cap York, mais, aussi loin que la vue portàt vers le nord, l’isbrède, épaisse de plus d’un mètre, formait une barrière le long de laquelle nous cherchions en vain quelque passe. Nous gouvernions vers l'ouest, car, du côté nord-est, la banquise était compacte; hérissée de blocs et de buttons, on n'y pouvait espérer le moindre chenal, A midi, je relève notre position : lat. 75°48/N., long. 66°50'0.
La tempête augmentait sans cesse; la mer était démontée; manœuvrant, comme nous le faisions, sur la lisière de l'isbrède, notre situation devinttrès périlleuse, Le vent repoussait la banquise de la baie de Melville de la côte vers le nord-ouest, déterminant ainsi une sorte de cirque au milieu duquel nous étions placés. Pour conserver la moindre maitrise sur notre petite embarcalion, il fallait rester à la voile; impossible de songer à la vapeur : la chaloupe n'eût pas résisté à de semblables rafales;
1. Pendant que les hommes s'occupaient ainsi, M, Dodge, apercevant une fissure dans le bloc, en rendit compte au lieutenant be Long. Ordre est donné de s'éloigner, La Petite Juniata élait à peine décrochée, que, avec un fracas épouvantable, la montagne de glace se brisait en éclats et s'écroulait, soulevant des vagues énormes qui secouèrent et eulbutèrent la chaloupe : mais celle-ci repril son équilibre et échappa sans avarie,
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Près de la banquise du cap York.
impossible de mettre en panne : elle eût été lancée et brisée contre les glaces. Près de nous, l'embrun rejaillissait en fusées jusque sur la tête de blocs hauts de plus de cent pieds. Sur les abords de la banquise la confusion allait croissant : la glace bordière se fendait, éclatait en immenses quartiers, lancés sur les champs solides, pour être déplacés par de nouveaux projectiles et crouler plus loin sur la banquise. Notre perte paraissait certaine: par intervalles, à demi engloutis sous les vagues, nous embarquions d'énormes paquets de mer; à bord, tout était inondé. I] pleuvait à torrents. Si la voile s'était déchirée, si le mât avait cassé, nous restions désarmés ; grâce à la Providence, ils nous permirent delutter avec énergie. Le brouillard était très épais, nous empêchant de distinguer la banquise jusqu'à ce que nous fussions sur elle, presque à la toucher : il fallait au plus tôt virer de bord, à l’aveuglette, au risque de nous lancer au beau milieu de glaces grinçantes et croulantes. La tourmente se prolongea jusqu'au matin du samedi 9 août. Pendant trente heures nous avions été en butte à cette terrible tempète qui nous laissa quasi morts de froid et de fatigue. Hommes et choses, tout était ruisselant d’eau. Si haut montait celle-ci dans la chaloupe que je craignais quelque avarie, Les foyers de la machine sont inondés, les soutes de charbon à moitié pleines d’eau, les caissons flottent autour de nous; on ne s'est certes pas épargné aux écopes, mais comment épuiser cette masse liquide constamment accrue par les lames embarquées à chacun de nos plongeons ou les tourbillons d’écume lancés sur la chaloupel... Mais la Petite Juniala s’est admirablement comportée, bien mieux que nous n’eussions osé l’attendre de cette coquiHe de noix!
Nous saluons avec un bonheur indicible une accalmie qui nous fait espérer la fin de l'ouragan, mais, craignant pour la sûreté de l’embarcation si le vent tombe tout à fait et nous abandonne sur cette mer démontée, nous songeons à rallumer les fourneaux. OEuvre difficile, et qui, au début, semblait impossible, les allumettes étant mouillées, le briquet saturé d’eau, A plusieurs reprises, et toujours en vain, nous renouvelons la tentative ; au bout de quelques heures, l'enseigne May nous présente une allumette qu’il avait introduite sous ses habits, et qui est assez sèche pour qu'on puisse allumer la bougie d’une lanterne — presque aussitôt éteinte par un coup de vent. M. May se remet à la besogne, et, cette fois, nous parvenons à conserver le précieux luminaire. On passe alors au fourneau; bois et charbon sont trempés, mais, avec du coton en rame et de l’amadou, humides aussi et qu’on arrose largement d'huile, nous réussissons enfin à voir brûler le feu.
Mes calculs établissent que, par une latitude moyenne de 75° 48/, nous avons dû faire trois fois la même route, chaque bordée de plus de vingtcinq milles; atteignant, bâbord amures, 68030 long. O., et dans les deux bordées de tribord amures, 67210’; lofant suivant l’occasion ou le besoin.
L'hésitation ne m'est plus permise : il faut regagner le navire, mes ordres prescrivant d'y retourner dès que serait consommée la moitié du charbon et de ne m’aventurer en aucune manière dans la banquise, Or le combustible est descendu à la quantité indiquée, et ce qui en reste est tel.
lement mouillé qu'il sera peut-être difficile de l'utiliser aux fourneaux. Au nord et à l'est, aussi loin que s'étendent nos regards, on ne voit que la glace : nous aurions à la traverser pour toucher au cap York. Je ne sais à quel point la tourmente nous aura rapprochés de celle « du milieu », mais, si le vent saute au nord-ouest, ne pourrions-nous pas, poussés par des champs détachés de cette banquise, être jetés sur l'isbrède de la baie Melville et pris entre les deux? Du reste, quand même une passe conduisant à la côte s'ouvrirait au navire, le charbon manquerait au retour pour franchir les glaces, heureux encore si le vent du nord-ouest ne nous y emprisonnait point pour l'hiver!
Nous n'avons encore rien vu du Polaris el de ses gens. S'ils sont au cap York, notre petite troupe, grossissant la leur, ne ferait qu'augmenter les difficultés dans le cas où la g'ice barrerait la retraite. Tout désireux que je suis de leur annoncer un prochain secours, je ne puis risquer mes propres hommes dans une chaloupe non pontée, quand la saison tire à sa fin (la glace nouvelle se forme déjà), et avec si peu de charbon pour lutter contre le froid. La T'igresse est sans doute à l'arrière-garde, mais à quelle distance” el lui sera-t-il possible de nous délivrer si nous nous laissons geler dans l’isbrède ? Le temps n'est pas sûr; d’autres bourrasques peuvent survenir, et mes instructions m'interdisent d'aventurer mes hommes à la traversée de la banquise.
Donc, et bien à regret, j'avertis mes compagnons que nous n'irons pas plus loin ; à quatre heures après midi, la Petite Juniata tourne sa proue vers le sud-est, Montès par la route qui longe la terre, nous nous décidons à prendre le large dans l'espérance — qui se trouva vaine — de rencontrer le Polaris ou son équipage.
Nous marchons à souhait, le temps se débrouille peu à peu, la banquise disparait à l'arrière ; mais le vent, continuant à souffler de l’ouest, neutralise la houle du sud-est et en crée une en sens contraire.
Le dimanche 10 août est clair el beau jusque dans l'après-midi. Pour la première fois depuis Upernavik, je réussis à prendre des relèvements exacts : nous sommes par latitude N. 74945’, long. 59037/0., ayant fait près de cent cinquante milles dans les dernières vingt-quatre heures,
À une heure, nous voyons au nord-est-nord (vrai) le Pouce-du-Diable, distant d'environ soixante milles et confirmant notre position de midi, Le temps redevient gris; des grains fondent sur nous de l'ouest-sud-ouest ; neige, grêle, pluie. À quatre heures, le vent passe de nouveau au sud-ouest ‘pour se changer, à neuf heures, en brises légères et variables. Mer modérée,
Le lundi 11, ciel pur, température agréable, brises fraichissant du nordest. À quatre heures du malin, aperçu terre à bäâbord et reconnu le cap Shackelton; à cinq heures et demie, relevé les iles Duck. Aujourd'hui et hier, l'entretien des feux nous donne pas mal de tablature. Obligés à la plus stricte économie, nous avons de temps à autre la satisfaction de voir la machine s'arrêter, faute de vapeur.
A midi, pris une altitude méridienne qui étabit notre latitude à 73038’ N. par le travers de la Tète-de-Cheval. Nous gouvernons alors sur l'île Brown, au large de Tessi-Ussak, à l'aide d'une belle brise ouest-
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LE CHEF DE L'EXPÉDITION. 23 nord-ouest. Une longue houle me fail supposer qu'après notre départ le temps a été mauvais dans les parages du cap York. A minuit, entre l'ile Brown et la côte, nous mettons le cap sur Tessi-Ussak,
Une heure après, le mardi 12 août, nous apercevons la maison de Jensen et, dans le port, un steamer. Bientôt, celui-ci marche vers nous à toute vapeur : c'est la T'igresse, commandant James A. Greer, arrivée d'Upernavik la veille. Je monte à bord et communique au capitaine le résultat de notre reconnaissance jusqu'au large du cap York, et des indications sur les vents, le ciel, les glaces, et autres choses relatives à la route qu'il va suivre. Je lui montre sur la carte notre voyage d'aller et de retour, lui signale la présence de l'isbrède et de la glace nouvelle dans la baie d'Allison et lui conseille respectueusement de ne point s'attarder à chercher le Pouce-du-Diable, mais de mettre le cap sur le nord-ouest à partir de la pointe Shackelton.
Je lui offre en outre les services de la chaloupe et de son équipage, lui exprimant notre désir de le seconder dans sa mission : il refuse, à notre grand regret, et me charge de son courrier et de ses dépèches pour vous. Je prends congé à deux heures du matin, et la T'igresse part à toute vapeur, marchant vers l’ouest pour tourner l'ile Brown. La Petite Juniala jette l'ancre devant la maison de Jensen. Les hôtes de la Tigresse sont tous en bonne santé, pleins d’ardeur, assurés d’un succès que nous leur désirons en dépit de notre malencontre.
A huit heures quarante minutes du matin, ayant reçu à bord les 275 kilogrammes de charbon confiés à Jensen le 2, plus un peu d'huile de phoque dans le cas où nous serions à court de combustible, nous appareillons et repassons sous vapeur par les mêmes chenaux et devant les mêmes iles qu'à notre départ pour le nord : le temps est doux, la mer belle, et, aujourd'hui même à huit heures du soir, nous faisons notre rentrée, très cordialement accueillis par vous et par les autres officiers réunis sur le passavant.
Il me reste l'espoir, en vous soumettant ce rapport, que ma conduite obtiendra votre approbation : ni le Polaris ni son équipage n’ont été retrouvés; pourtant nous n'avons rien négligé que la nature des obstacles rencontrés ou les capacités restreintes de la chaloupe nous aient pu permettre de faire. La Petite Juniata me semble avoir dépassé ce qu’on était en droit d’en attendre: elle a atteintle parallèle 75952" N.; elle a soutenu, sans avarie, de longues et violentes bourrasques ; elle a exécuté, loin du navire, un trajet de sept cents milles. Le peu de moyens à ma disposition pour mesurer notre route ; l'atmosphère presque continuellement brumeuse ; le déconfort grave d'avoir nos habits toujours trempés, et n'importe quel objet à bord mouillé par la pluie ou par les vagues qui déferlaient sur nous, rendront ce rapport beaucoup moins satisfaisant que nous ne l'eussions désiré, Je l'ai très détaillé, n’omettant aucune circonstance, si petite füt-elle; il donnera une idée générale et fidèle de ce que peut être, même dans la saison d'été, la navigation de ces mers sur une embarcation non pontée.
Pendant tout le voyage, les officiers et les matelots ont partagé les mêmes travaux et la même nourriture. — En même temps que nous vous exprimons nos regrets unanimes de n'avoir pas réussi à retrouver le Polaris, nous vous présentons de nouveau, et tout d’une voix, l'assurance que nous sommes prûts à repartir comme volontaires, si l'expérience récemment acquise sur la Petite Juniata peut nous être un titre pour prendre part à quelque future expédition de ce navire ou de tout autre des États-Unis.
Je ne saurais terminer sans rendre hommage au grand intérêt que vous avez témoigné à notre mission, à votre soin de notre bien-ûtre, à vos efforts pour que rien ne manquât qui pût assurer le succès de notre entreprise.
J'ai l'honneur d'être, Capitaine, très respectucusement,
Votre obéissant serviteur, GEonGE W. De Loxc,
Lieutenant de vaisseau U,S. N, Commandant, en dernier lieu, la Petite Juniata,
Pendant l'absence de la chaloupe, le capitaine Braine était entré en rapport avec la Tigresse, dont le commandant et le pilote glacier l’effrayèrent fort par leur opinion sur cette reconnaissance. Les Danois et les Esquimaux de l’élablissement ne cachaient pas leurs craintes, et ce fut avec un soulagement indicible qu’il vit revenir la Petite Juniata. Le capitaine Markham, membre de l’expédition anglaise dirigée par sir George Nares!, regarde ce voyage en chaloupe comme une des entreprises les plus hasardées, les plus aventureuses qu’il connaisse. On voit des hommes courir des risques pareils pour sauver leur propre vie, rarement pour sauver celle des autres. Les périls de la baie Melville sont connus de tous : des flottilles entières de baleiniers ont été broyées par les glaces qui l’encombrent. »
La lettre suivante, écrite à sa femme, mettra encore mieux au courant des impressions que cetle tentative laissait à M. De Long :
Navire des États-Unis, La Juniata, Godhav'n, île Disco, 19 août 1873.
Personne, je l'espère, ne nous accusera de ne pas avoir tout fait pour retrouver le Polaris : si nous avons dù reculer, c'est qu'il était matériellement impossible à notre chaloupe de traverser des glaces de quatre pieds d'épaisseur, Mon rapport couvre vingt-trois pages de papier officiel,
1:1875-1876. Voyez Un Voyage aux mers polaires (Sir G. Nares) et la Mer glacée du Pôle (A. H. Markham), Hachette, 1880,
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