‹ Voyage de la Jeannette [microforme]Chapitre 6 sur 148 · HA · texte numérisé non relu

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LE CHEF DE L'EXPÉDITION, 21 et vous n'en attendez certainement pas une seconde édition dans cetto lettre, Mais là j'ai passé sous silence certaines choses que je vous écris, parce que c'est à vous de les lire la première.

Et d'abord, je rends grâces à Dieu qui m'a permis de vous revenir! Une ou deux fois, je vous assure, j'ai bien cru que nous laisserions nos os dans les glaces! Le moins que je puisse dire de ce voyage, c'est qu'il a été fort périlleux; ces dix jours ne seront pas oubliés de sitôt! Je senlais peser sur mes épaules la terrible responsabilité de décider jusqu'où nous pouvions aller, et où il fallait m'arrêter pour ne pas risquer la vie de mes compagnons. Au milieu de ces dangers, lant de soucis m'oppressaient, que je désire ne jamais traverser une période semblable: en premier lieu, notre très petite embarcation était toute bondée de charbon et des provisions nécessaires : il nous fallait emporter le plus de combustible possible, afin de marcher sous vapeur ; pas un coin qui ne fût envahi par ce très précieux et très encombrant article. Nous couchions sur le charbon, lit assez dur, croyez-moi; presque dès le départ trempés jusqu'à la peau, nos couvertures mouillées à les tordre, vous comprenez de reste que nous ayons eu peu de confort, encore moins de sommeil. Nous étions huit en tout, et les quarts revenaient souvent, sans compter qu'en mauvais temps chacun avait à prendre sa part de la besogne. Entassés dans un si petit espace, plus de distinction possible entre les officiers et les hommes : nous n'étions plus que deux bordées.

Ma lettre serait terriblement longue si je voulais vous faire l'historique complet de notre excursion ; contentons-nous des principaux incidents : A cent vingt milles au nord d'Upernavik, nous sommes pris dans les glaces, Or, « pris dans les glaces », cela veut dire, — si l'on n'en peut sortir, — mourir de faim ou mourir de froid, ou mourir de tous deux. Nous suivions une passe ouverte dans l'isbrède lorsque le brouillard devint très épais et que la jeune glace commença à se former autour de nous. Je m'efforce de revenir sur nos pas, impossible de retrouver notre route. Quelle nuit d'anxiétés! J'espère n'en revoir de pareille! Nous restions engagés dans les champs qui s'amassaient et s'épaississaient à vue d'œil. Rien que des glaces à plusieurs milles à la ronde. M. Dodge, notre pilote polaire, un homme qui a longtemps parcouru cette région, branlait la tête en les regardant. Mais je ne voulais pas périr sans combat, et dès notre première heure de prison nous frappons à coups de bélier, cassant la glace, essayant d'élargir chaque fissure produite, coupant et raslant, travaillant à faire une trouée à l'avant du bateau. Quelquefois nous avions la chance de trouver une étroite allée où nous marchions à souhait l’espace de 30 ou 40 mètres, puis, crac! encore en cage ! douze heures de ce labeur avant d'arriver en eau libre !

Deuxième aventure : une tempête au large du cap York. Nous furetions le long de la banquise en quête d'un chenal et sous une brume épaisse, lorsque débuta la tourmente qui, trente heures durant, nous a suspendus sur le bord de l'éternité. Et presque tout le temps, la chaloupe était ensevelie sous d'énormes paquets de mer, se relevant à moitié pleine d’eau; de tous côtés se dressaient des blocs hauts de plus de trente mètres. Les

débris des glaces, lancés sur la surface de la banquise, y étaient réduits en poudre ou vomis et revomis comme par une éruption de volcan. Si par malheur l'embarcation avait frappé l'ishrède, notre compte était bon; de fait, j'aimerais mieux me trouver au milieu du plus affreux ressac qui soit au monde que d'être drossé contre celte terrible muraille; le souvenir seul m'en fait frissonner : nous avons été sauvès par un miracle de la Providence! Enfin, la tempête s'apaise, nous laissant affamés, gelés, trempés ; pas un fil de sec à bord. Impossible d'atteindre le cap York: la barrière de glaces est infranchissable ; le charbon très bas. Je me résous à regagner le navire, Si la brise ne nous eût favorisès, nous serions encore en route; à telles enseignes que quand la T'igresse vint à notre rencontre, nous brülions du lard au fourneau pour arriver à Tessi-Ussak.

Le capitaine Braine et tous nos camarades ont été transportés de joie en nous revoyant. Lors du passage de la Tigresse à Upernavik, le capitaine Tyson, du Polaris, un des hôtes du fameux glacon, leur avait dit que si le mauvais temps nous prenait là-bas, autant valait nous regarder comme perdus, et tous et chacun de comprendre alors combien ce voyage était périlleux! Nos amis de la Tigresse ne voulaient pas croire que je me fusse volontairement proposé pour celle « équipée ». « Pauvre De Long!» et ils hochaient tristement la tète, Quand, de la Juniala, on aperçut la chaloupe, tous furent comme affolés; le gréement se couvrit de matelots poussant des hourras à tue-tôte. Je sautai sur le pont, presque invisible sous mes fourrures; on fit autant d'embarras de mon retour que si j'étais ressuscité des morts; le capitaine, en me serrant la main, tremblait de la tête aux piede

La Juniata revint à Saint-Jean (Terre-Neuve) sans avoir rien appris sur le Polaris; mais, quoiqu'on fût déjà en septembre, le capitaine reçut l’ordre de retourner au Groenland avec 1 même mission. À peine était-il en route qu’un télégramme arrivait au consul des États-Unis, contremandant le départ, le reste de l'équipage du malheureux navire ayant été recueilli par le baleinier Arctie, capitaine Adams, 6t emmené en Écosse. Le consul loua un remorqueur, courut après M. Braine, l’attcignit et lui communiqua son message. La Juniata regagna New-York, ct le lieutenant De Long écrivit au ministère pour offrir ses services dans l’éventualilé de quelque autre expédilion. Son énergie indomptable, se ferme volonté, la passion qu’il mettait à triompher des obstacles, tout tendait à exciter en lui celle « fièvre polaire » qui gagne si souvent ceux qui ont connu les difficultés, les périls, mais aussi les enivrements de la lutte avec les glaces.

Le courage et la persévérance dont il fit preuve dans ce

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LE CHEF DE L'EXPÉDITION. 2y voyage, non moins que son charme personnel, lui furent dans sa carrière de chaudes recommandalions; ces qualités devaient se montrer plus hautes encore dans sa dernière et longue entreprise; et pourtant ce récit, tracé de sa propre main, rejetlera souvent son héroïsme dans l'ombre. Au sujet du peu de compte qu’il faisait de la douleur physique, qu'on nous permette de raconter un petit incident survenu quelques années après le voyage à la mer de Baffin.

Il était alors second du navire-école Sainte-Marie, en tournée dans l'Atlantique et, pour le moment, en route sur le Tage. M. De Long manœuvrait. Il se tenait debout sur l’un des monloirs, quand un cordage lomba de la mâture. Craignant que sa chute n’endommagsät une boussole placée juste au-dessous, il s'élança en avant pour le recevoir, mais, au lieu de sauter sur le pont, ce fut sur un rouleau de cordes et la cheville droite retournée sous lui. La douleur fut intense, il faillit s’'évanouir; il descendit demander quelque cordial au docteur, puis remonta sur le pont, où il resta debout, commandant la manœuvre du navire, de dix heures au matin à quatre heures du soir; la souffrance devint alors si intolérable qu'il ne put plus y tenir; mais son quart était terminé.

En bas, le chirurgien examina le pied et le trouva dans un élat affreux : un des os de la cheville était cassé, les fragments avaient chevauché ou s'étaient brisés à nouveau pendant les six heures qu’il avait continué de marcher. Le climat de Lisbonne cet le voyage de relour ne pouvaient guère être favorables à une promptle guérison, mais, sa santé parluite et sa constitution vigoureuse aidant, le jeune homme reprit le harnais au bout de quinze jours. Nindemann, le charpentier, lui confectionna des béquilles, sur lesquelles il clopinait du matin au soir, faisant son service comme si de rien n'était, La fracture, du reste, se consolida à merveille, et sans laisser le moindre reliquat fâcheux.

L'énergie et l’endurance qu’il montra toujours dans les circonstances difficiles provenaient d’un fonds inépuisable de :.veuse activité, Ses aventures par mer et par terre abondaient en incidents et en situations amusantes. En 1867, il se trouvait à Lisbonne, lorsqu'une grande représentation fut donnée à l'Opéra. Le roi, la reine, lous les officiers en permission des

navires de nationalités diverses mouillés dans le port, étaient de la fête. Pendant un entr’acte, M. De Long et plusieurs de ses camarades furent introduits dans les coulisses. Apercevant la prima donna qui rentrait sur la scène du côté opposé, M. De Long ramasse un bouquet de carton, un des accessoires du théâtre, et, rangeant ses amis en ligne derrière lui, s’avance vers la diva. Celle-ci s'évertue à faire des signes auxquels il ne comprend rien; la main sur le cœur, et en tirant ses meilleures révérences, il lui tend le gigantesque bouquet. De tous côtés s'élèvent des acclamations au milieu desquelles se distinguent des cris désespérés de « De Long!! De Long!!! » Étonné, il regarde autour de lui; ses camarades ont disparu; le rideau est levé, ct il joue sa petite pièce devant le public. Inutile de dire qu'il s’éclipsa sans cérémonie.

Une autre fois, à Lisbonne encore, il paria avec un de ses amis à qui ferait meilleure figure sur le dos d’un cheval de cirque. Ni l’un ni l’autre — des marins, c'est lout dire! — ne brillaient par leurs lalents d’écuyer; mais l’un et l’autre étaient également audacieux. Ils propostrent d’abord de galoper debout sur un coussinet. Le directeur ne voulut pas y consentir : dans une précédente occasion il avait eu l’imprudence de le permettre, etun jeune noble allemand s’y était dangereusement blessé, Mais il leur livra deux chevaux sellés. Ils débutent par divers exercices , Xéculés à souhait, franchissent des barrières, suffisamment basses, du resle, sans que l’on puisse dire qui des deux a le mieux réussi: « Voici, dit le directeur, ce qui pourra décider entre vous : chacun à son tour rentrera dans l’écurie, puis, lançant son cheval sur le plan incliné, sautera dans le cirque par-dessus la clôture » — clôture à cinq barreaux cl par conséquent assez haule.

Accepté : l’adversaire de M. De Long, plus avancé en grade, passe le premier; il fait son tour d’écuric, rend la main à son cheval, franchit la barrière et... roule gracieusement dans la sciure de bois, à quelques pas en avant de son coursier. M. De Long, lui, veut vaincre ou mourir. Il galope autour de l'écurie, descend vivement le plan incliné, -erre ses genoux contre les flancs de sa bête : « Quand le cheval s’enleva, je crus être lancé vers le firmament; je fermai les yeux... puis une sensation comme un tremblement de terre, Quand il

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LE CHEF DE L'EXPÉDITION. 31 relomba sur l'arène, je me cramponnai frénétiquement à sa crinière; j'ouvris les yeux, j'étais sur son cou, presque sur ses oreilles, mais encore à cheval : j'avais gagné! »

Dans ses rapports avec ses camarades et surtout avec les jeunes officiers et les matelots placés sous ses ordres, il montrait une courtoisie et une bonté inépuisables, tout en ne transigeant jamais sur le maintien de la discipline. — Par une nuit rude, froide et venteuse d'octobre, il traversait en canot le détroit de Long Island, avec un équipage d’élèves de la Sainte- Marie, S'apercevant que l’un d’entre eux venait d’être mouillé par une lame, il ôla prestement son caban : « Prenez vite », dit-il, en le tendant au jeune homme. Celui-ci hésitait, n’osant accepler de son officier, mais un bref : « Faites ce qu’on vous commande », le décida à obéir.

« Mon système, écrivait M. De Long, est de ne jamais permellre qu’on me réponde, Si les officiers ou les hommes devaient discuter les ordres avant de les exécuter, que deviendrait la discipline? Je ne leur demande jamais de faire ce que je ne ferais point moi-même. Une fois, je les ai précédés dans la mälure, les voyant indécis, pour cause de danger. Mais la fermeté n'exclut pas la bienveillance; mes hommes sont toujours heureux et bien soignés. De tous ceux que j'ai commandés, pas un qui ne voulût de nouveau naviguer avec moi. »

Guciques jours après que le nom de De Long eut paru dans les jourvaux comme second du navire-école, raconte un de ses camarades de la Sairte-Marie, un des élèves disait à son copain : « De Long! qui diable veut être cet individu? »

{trouva bientôt dans « cel individu » un maitre de la situation, tou- Jours à la hauteur des circonstances variées et parfois périlleuses de la mer 4 des ports, Sa politesse envers lous et son intérèt pour les élèves foistieci oublier la rigueur de la discipline qu'il maintenait à bord,

« Comment vos officiers vous Lraitent-ils? » demandait un reporter à un marin de quinze ans. — « Mais, tout à fait bien. Au large ils sont encore muilleurs qu'ici. Tous ne font pas comme ça! Mais le capilaine Phythian, el Wadieigh, et De Long! ils sont bons comme le bon pain! »

EL c'est avec justice que dans le témoignage de regrets donnés à sa mémoire par tous les officiers et les élèves de l'École navale, on le loue, ur l'honore, non seulement pour son héroïsme rare, mais aussi parce que toujours il s'est trouvé à la auteur de toutes les missions qui lui ont été confiées,

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