‹ Voyage de la Jeannette [microforme]Chapitre 97 sur 148 · EXPÉDITION POLAIRE AMÉRICAINE · texte numérisé non relu

EXPÉDITION POLAIRE AMÉRICAINE

Cap Emma, île Bennett.

Latitude 76233" N., longitude 148° 20! E.

5 août 1881.

Au mécanicien George W. Melville, marine des États-Unis. 9 ;

Monsieur,

Nous quitterons celte île demain, nous dirigeant (sur la glace ou dans les embarcations) vers le sud magnétique, Dans le cas où nous pourrions

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DANS LES EMBARCATIONS. 515 prendre la mer, vous êtes, par ces présentes, investi du commandement de la baleinière jusqu'au moment où je vous relèverai de ces fonctions, où vous en assignerai d'autres,

Chacun des hommes qui sera embarqué dans ledit bateau, maintenant ou à quelque période future de l'expédition que ce soil, est sous votre responsabilité et obéira à vos ordres : vous aurez à prendre tous soins et diligences pour leur conservation et celle de la baleinière. En toutes circonstances vous resterez le plus près possible de l'embarcation dont je varde le commandement; mais si, par malheur, vous n’y pouvez réussir, vous aurez à faire tous vos efforts pour atteindre les côtes de Sibérie, que vous suivrez vers l'ouest jusqu'aux bouches de la Léna. C'est vers ce fleuve que nous nous dirigerons tous, En cas de Séparation, vous aurez à le remonter sans délai et à gagner quelque élablissement russe d'où vous puissiez communiquer avec d'autres où être lransportés vous et vos hommes dans un lieu sûr et d'accès facile, Si le cotre où je m'embarque est séparé des deux bateaux, vous aurez à vous placer sous les ordres du lieutenant Chipp, et, aussi longtemps que vous voyagerez de conserve, à exécuter les mesures qu'il aura à vous prescrire,

Respoctueusement, GEonGe DE Lonc,

Commandant l'expédition polaire américaine.

À huit heures et demie, appel général. Lecture des articles de guerre et du service divin. Coucher à neuf heures. Sondages sur 20 brasses.

8. — Lever à six heures. Déjeuner à sept. Vent sud-sud-ouest. Thermomètre, —92°,2. À huit heures, on commence à tirer traineaux et embarcations sur la glace dure: dans une ou deux crevasses, on met les bateaux à la mer.

A onze heures cinquante, arrêt pour diner (1 kilomètre seulement). ;

sépart à une heure dix: le cap Emma est au nord-nordouest. Distance, dix milles, Une clairière d’un mille: puis des glaces infranchissables, Il faut encore tout décharger sur un vieux champ et trainer jusqu’à cinq heures. M. Collins tue un phoque, Dunbar trois pingouins. Le youyou Mac Clintock servira de combustible. Le soir, je cherche sans succès quelque moyen d'évasion. Nous nous coucherons de bonne heure; peutêlre sera-t-on plus heureux demain ! En attendant, nous réduisons les bagages à leur plus simple expression : les havresacs sont abandonnés, loutes nos nippes mises en grands paquets. Le nombre des colis en est notablement diminué et l'arrimage

du cotre plus facile. Souper à six heures : du phoque grillé, un soupcon de murre chacun, De sept heures trente à neuf heures trente, nous faisons encore deux milles, On dresse les tentes. Le café s'en va; à diner, on l’a remplacé par du thé. 9, — Lever à cinq heures du matin. Déjeuner à six heures; départ à sept. Thermomètre, — 3°. On charge les traineaux et les embarcations; on les remorque sur plus de 400 mètres, puis nous prenons la mer. Le premier cotre a failli. se laisser pincer entre deux tables de glace dérivant l’une sur l'autre; il faut revenir à la banquise. Halte à onze heures trente (deux milles). Diner: sondages, 20 brasses. On s’embarque: par une chance vraiment miraculeuse, nous faisons cinq milles tout d'une traite; mais l'entrée d’un étroit chenal où j'espérais pousser la floitille, se referme cinq minutes avant que nous puissions l’enfiler : la glace s’amasse vivement à notre urrière, on jelte à grand’hâte vivres et provisions sur un vasle débris labulaire. Chaque détachement pousse son emburcalion sur le plan in:liné qui en forme les abords; très rudi besogne pour les gens du premier cotre: ceux de la baleinicre nous prêtent une fraternelle assistance. Ce soir, à l'heure du souper, nous avons gagné, en somme, sepl milles vers le sud: résullat merveilleux, car je n'oublie pas les journées où les plus éreintants trainages ne nous en donnaient qu'un et demi. Le souper est préparé sur un champ vieux et solide; les embarca!ions sont près de nous. Je désirais fort conserver mes douze derniers chiens ct, si possible, les garder jusqu’au bout. Mais dimanche, au départ de l'ile Bennelt, quatre ont saulé du youyou sur la glace ; le temps était trop précieux pour courir à leurs trousses; aujourd’hui, quatre autres, Sinike, J. Armstrong, Loup et Dick, sont allés vag u loin, ct, quoique leurs hurlements plain fs snssent assiéger nos oreilles longtemps après la ha ner, je n'ai pas osé Îles envoyer querir; les bateaux so Jà déplorablen, nt encombrés, cl si chargés que le moindre mouvement fait entrer l'eau par les toletières ; il eût mieux valu en linir:avec tous, mais je n’ai pu m'y résoudre, espérant ane, si près encore de l'ile Bennett, ils réussiraient à gagner la terre et auraient quelque chance d'y subsister : ce soir, après expérience de ce que sont quatre chiens dans une embarcation pleine présque à couler,

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DANS LES EMBARCATIONS. 517 je donne l'ordre d'en exécuter deux, et, à mon grand regret, et à l'extrême douleur d'Éricksen, Prince a été l’une des victimes, De nos quarante tireurs, il n’en reste que deux, Souffleur et Kasmatka; nous ne sacrifierons ceux-là que contraints el forcés.

Départ à sept heures trente du soir; deux heures plus tard deux milles de navigation), nous arrivons à un autre champ: on décharge les bateaux, nous campons. Presque plus de café; dès demain nous aurons du thé à deux des trois repas. Étape du jour, neuf milles.

10, —- ever à six, déjeuner à sept. Calme. A huit heures, on charge les bateaux; à huit heures trente, apparcillage. Nous marchons à la rame jusqu'à ce qu'une légère brise nord-est permette d'employer la voile. A dix heures, une large barrière vient bloquer notre passe: il faut décharger les bateaux, pour les recharger ensuite après un portage de 900 mètres. A onze heures trente on descend dîner sur la glace, puis on perd une demi-heure à entrer dans une passe borgne et à en ressortir au plus tôt. Le vent fraichit du nord-est. Il neige incessamment; et à trois heures trente, arrivés au bout de notre ruban d'eau, je laisse mes hommes battre la semelle sur le « lerrain », landis que de mon côlé je cherche une roule et finis par la trouver un peu au nord-ouest du lieu de halle. Course merveilleuse jusqu'à cinq heures quarante, où nous nous arrêlons pour souper. Neuf milles depuis midi; douze milles depuis le matin. Le temps est brumeux; la neige tombe sans se lasser. L'ile Bennett n’a point paru. Beaucoup d’eau. Partout des passes; la banquise n’est plus qu’un vaste archipel.

On se rembarque à sept heures, et, grâce à une bonne brise du nord-est, nous faisons encore cinq milles. Dix-sept en un

jour! c’est assez pour notre ambition. Du reste, un chenal très J

encombré nous sépare maintenant d’un vaste espace d'eau. On décharge la flottille, on dresse les tentes.

11. — Lever à six; déjeuner à sept. Vent est-nord-est. Baromètre 764 millimètres (Lemp., 0°}. Thermomètre, — 3°. La passe reste fermée; il faut porter tout le bagage sur la glace pendant plus de 300 mètres, puis pousser les canots à la mer, et les recharger ensuite. A onze heures quarante-cinq, nous avons gagné sept milles à la rame ou à la voile. On dine sur

un vieux champ entouré de glace formée de la nuit. Dunbar à manqué un ogauk.

Départ à une heure; le soleil perce de temps à autre les nuages et le brouillard. Généralement, on gouvernait sur la brise, de façon que le vent vint du travers ou un peu de l’arrière; par conséquent, nous avions presque toujours le cap entre le sud-sud-est et le sud-sud-ouest,.

Pour économiser le temps et gagner sur la distance, je profite des moindres raccourcis: nous nous trouvons quelquefois dans des passes fort étroites où il faut user du pic et de la hache, sauter sur la glace pour alléger le bateau, quand il laboure quelque éperon du champ. Cet après-midi j'ai dû virer de bord et prendre la direction de l’ouest; aussi, ce soir à cinq heures quarante-cinq, nous n'avons à nolre actif que neuf milles; j’amarre ma floltille à un radeau en marche, M. Collins y tue un phoque, notre déjeuner de demain. A sept heures on repart, et, après une heure et demie de navigation splendide dans la direction requise, il faut rétrograder vers le nord-ouest. La neige tombe; à neuf heures trente, on s'arrêle près d’un champ sur lequel nous campons.

Du déjeuner au diner. . . , . ., 7 milles.

Du diner au souper . . . . , , . . 9 —

Du souper à l'heure du campement, & — Etape du jour . . . . . 20 milles.

Vent est. Thermomètre, — 3°,

12. — Lever à six: à sept, un déjeuner dont le veau marin fail les frais, À huit heures vingt, on lance et l’on charge les canols; nous sommes obligés de mettre le cap à l'ouest-sud-ouest pendant deux heures et demie; puis nous reprenons la route du sud-ouest jusqu'à midi, où l’on s'arrête près d'un vieux banc. Nous n'avons pas quatre milles en ligne droite, et semblons être dans une impasse. L'ile Bennett, avec sa cime en forme de dôme et couronnée de neige, paraît distinctement dans le nord-nord-ouest, à 40 milles (75 kilomètres) peut-être. Lorsque nous en approchions, on était porté à en estimer la dislance bien au-dessous de la réalité; maintenant, sans doule, nous l’exagérons en sens contraire, Repertant à une heure, nous lraversons une sorte de canal de Suez pour nous trouver

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ensuite dans une large ouverture, malheureusement beaucoup trop courte: un vaste champ vient barrer la route. J'y descends pour l’examiner pendant que nos hommes déchargent les traineaux, montent les embarcations; je prolonge la halle dans l'espoir que les glaces vont se détendre, mais il faut se résoudre à trainer tout notre altirail pendant un demi-mille, au bout duquel l’eau reparait. Deux milles à la voile; puis un fouillis de débris qui nous forcent à décharger les canots et à les tirer derrière nous. On campe à sept heures et demie.

13, — Lever à cinq heures: déjeuner à six. Temps calme. Une passe sinueuse s’est ouverte pendant la nuit, Le cap Emma se montre au N.12E. magnétique. Départ à sept heures quinze, et, à la gaffe ou au halage, nous avons, à onze heures viigtl, fait environ cinq milles. Le calme continue; il empèche tous les mouvements de la glace; autour de nous elle s'empile en amoncellements épais sur lesquels il serait impossible de trainer nos embarcations, entre lesquels il serait impossible de les mettre à l’eau. Pas un chenal, pas un vieux champ: il faut attendre que la brise s'élève et débande toule celte blocaille. Diner à midi. Il nous semble voir la terre au sud et au sud-ouest; des cumulus indiquent la présence de l'eau.

Le soleil reparait enfin et nous pouvons sécher habits et sacs de nuit. Brise du sud, faible et intermittente; la glace ne fait pas mine de s'ouvrir. Vers cinq heures, il me semble pourtant la voir se détendre; on soupe. Tempéralure, —4°,5, quoique, à trois heures, au soleil, elle eût monté à 0°. A sept heures, on repart, pour s'arrêter un mille plus loin; on décharge les embarcations, on les ire sur la vieille glace; la brume nous enveloppe; une légère brise souffle du sud.

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