‹ Voyage de m. le maréchal duc de Raguse, en Hongrie, en Transylvanie, dans la Russie méridionale (volume 2)Chapitre 18 sur 26 · CHOQUA · texte numérisé non relu

CHOQUA

rappellent point les nôtres: de nombreux berceaux de jasmin, des fleurs en abondance, de belles tréfiles, des bassins, des jets d'eau, des kiosques de toutes les dimensions , Toilà ce qui les remplit.

Je remarquai un arbuste (Hibiscus mutabilis) qui produit une très-belle fleur , dont la couleur Tarie pendant son existence d'un jour : le matin , elle est d'un blanc éclatant; à midi d'un rouge vif, et le soir d'un rouge foncé; le lendemain, elle a vécu. Si cette fleur n'est pas Timage de la. vie , elle l'est au moins de la jeunesse.

Le grand kiosque mérite une description parti« culière : il est bâti à l'extrémité du jardin , du côté opposé au palais, et se compose d'un vaste bâtiment carré , ouvert à l'intérieur et soutenu par des colonnes de marbre blanc, ou d'albâtre oriental; des divans et des meubles de toute espèce sont placés dans celte galerie ouverte. Au milieu de l'espace qu'elle entoure est ^n grand bassin, séparé du bâtiment par un quai en marbre blanc , de trente pieds de largeur ; un groupe de crocodiles jette constamment de Teau qui, ainsi, se renouvelle toujours. Un appareil au gaz éclaire tout ce bel ensemble.

C'est là que le pacba vient quelquefois, au milieu

de son harem, se délasser des fatigues des affaires,

et respirer pendant de belles soirées. Il a beaucoup

de femmes, et sa compagnie est nombreuse : on dit

940 CHOUBMA.

que plusieurs d^entre elles sont instruites à manier les rames, et qu'elles promènent sur le bassin leur maître, mollement étendu dans un bateau élégamment orné, tandis que d*autres font retentir Pair de musique et de chants. Ne croit-on pas entendre un récit des Mille et une Nuits!

Le grand barem du pacha est au Caire ; on assure qu'il renferme trois cents femmes , et que jamais pareil établissement ne fut mieux réglé. Tout y est maintenu dans Tordre le plus partit, et Jamais aucun événement extraordinaire. Jamais aucun scandale ne soQt venus alimenter la malignité publique. Le premier talent de Méhémet-Ali est celui d'organiser, et de se fôire obéir , et là aussi il Ta développé.

Il a établi, dans son harem, divtrses charges qui sont remplies par des femmes, et analogues à celles que les hommes exercent à l'extérieur et dans son divan : il a sa trésorière , ses secrétaires et des femmes appelées à un service de surveillance près de sa personne ; eûfin , son harem présente , à ce que Ton rapporte, un ensemble qui n'a jamais existé dans adcun autre.

Héhémet-^AH, occupé de choses importantes 9 el conduisant tout par lui-même, mène la vie la plus actire et la plus laborieuse. Il est matinal, travaille beaucoup, est toujours au courant des pîu^ petites choses qui concernent ses intérêts. Cette vie n'est guère d'accord a?ec celle que. supposent les établi»* sements dont je viens déparier; mais il a sacrifiée rusage,et aux mœurs turques qui se trouvent quel* quefois en lui , et présentenf^in contraste remarquable; car, pour la presqu*universalité des Turcs, les actions qui remplissent la vie se réduisent à des jouissances matérielles et aux prières ; mais ceux-là n'ont presque aucune affaire à régler, ou bien ils les négligent, tandis que Méhémet-Ali en est surchargé et ne cesse pas un moment de s'en occuper.

348 fiOUVBKNSmiT.

Je placerai Ici iin résumé sur son gouvernement et sur les principaux agents qu*il emploie.

On devine facilement que dans la personne du pacha se trouvent réunis tous les pouvoirs : rien ne s'exécute que sur ses décisions , il entre dans la connaissance de chaque chose et ordonne ce qui doit être fait. On ne peut assez s*étonner qu*il suffise â tout; il est certain cependant que non-seulement il donne l'impulsion, mais qu'encore il entre souvent dans les plus minutieux détails pour assurer l'exécution de ses ordres, parce que, jusqu'à présent , à l'exception des Européens et d'un petit nombre de nationaux, il a de faibles collaborateurs et des agents peu capables.

Pour être instruit sans retard de ce qui arrive loin de lui, Mébémet-Ali a établi des moyens de correspondance rapides avec la Basse -Egypte où sont ses plus grands, intérêts. Une ligne télégraphique lui fait connaître en peu de moments ce qui se passe à Alexandrie et sur d'autres points de la côte. Une correspondance journalière lui apporte en vingt heures ses dépêches d'Alexandrie; elles sont confiées à des piétons.

Les postes, qui se correspondent , sont multipliés, et jks hommes chargés du transport des lettres doivent toujours courir; une petite sonnette, attachée à leur jambe , annonce l'arrivée du portefeuille , et celui qui doit le recevoir est tout prêt

ADMIlflSTRATIOIf. 249

â le prendre, et part aussitôt qu'il tui est remis. Le meilleur aide du pacha dans les affaires générales est, sans contredit, Boghos-Bey. Je suis déjà entré dans le détail de ce qui concerne cet homme recommandable. Au conseil d*état, que Mébémet-Ali a créé , se traitent toutes les grandes affaires d'administration; on y prépare les mesures d'ordre et de législation qui sont jugées nécessaires. Ce serait une excellente institution si elle était composée d'hommes instruits; mais ce ne sont, â ce que l'on assure, ni l'esprit ni les lumières qui distinguent ses membres ; et , si ce corps a l'utilité de réunir tous les documents de l'administration , et de mettre de l'uniformité dans les décisions, il présente souvent l'inconvénient de ralentir la marche des affaires. Le jeune Turc Mouktar-Bey , qui le préside, et que Méhémet-Ali a fait élever à Paris, a dçs formes de civilisation. — Habil-£ffendi , ministre de l'intérieur, compatriote du pacha, a du zèle pour le service de son maître, qu'il a servi utilement dans des négociations avec la Porte; mais on révoque en doute sa capacité. —Koutchiou-Bey, faisant fonctions de ministre de la guerre, sorti du bataillon des mamelouks qui a servi de noyau à l'armée égyptienne , sans avoir des facultés d'un ordre supérieur, conduit assez bien la besogne dont il est chargé ^ et , à défaut des connaissances qui lui manquent, il a au moins le mérite de

!(50 SOVTBRNBmlVT.

s*entendre â merveille avec Soliman-Pacha son gé-^ nérah

Tels sont les principaux agents de Fautorité dit pacha dans Tordre chi! et politique.

Quant à ce qui concerne l'armée, je me suis déjà expliqué. Solimau-Pacba est un homme d*une haute capacité, qui convient de toutes les manières, et è tous les titres, aux fonctions qu*il remplit. — Le général £teim-Bey est sans prix pour le pacha. -« Les fonctions de ministre de la marine sont nominalement remplies par Moutouche- Pacha, qu*as^ siste un conseil. Mais ce conseil est uniquement pour la forme; le pouvoir réel est entre les mains ' de Tamiral Besson-Bey, qui, comme major* général, correspond directement avec Méhémet^Alî , et donne des ordres en son nom.

Le m£)tériel de la marine parle suffisamment pour M. de Cerisi, et je ne répéterai pas ce qne j'ai dit à son égard; mais il a dû quitter Tfigypte : une di#^ cussion vive, qui eut lieu entre lui et Besson-Bey, au moment où la peste se déclarait â Alexandrie, lui a fait former le projet de retourner en France; son départ sera un véritable malheur pour le pacha, . Cependant, aujourd'hui qu'Alexandrie renferme un bel arsenal, et que de nombreux ouvriers

instruits lui donnent le mouvement et la vie, un

h4)mme d*un génie supérieur est beaucoup moins nécéssàfre.

AiMimmATioii. m

Les fobriquèft de Méhëmet-Ali se sont étaUiek successiTement : celle qui est la fabrique modèle , et qui a forme les chefs-ouvriers, est Touvrage d'un Français, M. Joumel. Les l)eUes fabriques montées à TaDglaise sont la création d*un Anglais, M. Gallofai, mécanicien distingué et habile.

Je suis entré dans de grands détails sur rétablis^ sèment d*Abou-Zal>el, qui doit devenir Tuniversité de rÉgypte, et sur le docteur Clôt, qui dirige; et ce que j*ai dit suffit pour faire apprécier à la fois et rétablissement et son chef.

Voilà quelle est la division des pouvoirs supé» rieurs administratif^ en Egypte, et les hommes entre les mains de qui ils sont déposés, sous Tac* tive surveillance du pacha, avec son concours habituel et sa puissante volonté , complément indis* pensable du système.

Méhémet-Alia divisé l'Egypte en cinq grands gouvernements, dont les chefs ont le titre de Mou* dirs. Les grands gouvernements sont subdivisés eti provinces, commandées par des Mamours; cellesnci en arrondissements, dirigés par des Nazers, subordonnés aux mamours; et, sous les nazers, dans les cantons, sont des Kyachefs; enfin, chaque village est sous Tautorité d*un chef qui porte \ê nom de Cheyk-el-beied. .

Chacune de ces autorités exerce, dans la hiérarchie établie , un pouvoir qui embrasse la p6liee et

j r.- OdVTBBIIKVBlfT.

le maintien de Tordre public, la surreillance des travaux ordonnés et celle de la culture, enfin la levée des impôts de toute nature et des recrues pour Tarmée.

Indépendamment du cheyk-el-beled, il y a dans chaque yiHage un chef de culture qui est arpenteur, et un agent d'administration qui lève l'impôt, re-

^"-^v^ çoit les denrées et tient les écritures; c'est ordinairement un cophte. Le cbeyV-d-beled rend la justice . dans 1^ affaires de peu dimportance ; les autres ^ont jugées par le cadi, qui est un homipe de loi : celui-ci a des subdélégué%qui remplissent les mêmes fonctions et interviennent aussi dans la rédaction des actes.

: Après avoir donné cette idée de la charpente ;idministrative et judiciaire de l'Egypte, j'expliquerai les rapports établis entre le pacha et les habitants.

Un fait incontestable , c'est que la propriété a

, toujours été incertaine en Egypte^ jamais elle n'a eu de bases fixes comme dans l'Occident. Sous les Pharaons , il en était de même , et le titre de possession a souvent varié. On pourrait dire, au surplus , que les éléments de la propriété ne sont pas les mêmes en Egypte que partout ailleurs. Ce n'est pas la terre qui constitue la valeur d'un domaine, ce n'est pas le travail.de celui qui la cultive qui en assure le produit; c'est l'eau qui en fait toiitela

AraiifiST&AtioN. ^ 155* \

valeur, parce qu'elle apporte les éléments de. la végétation (1). Le propriétaire de l'eau du Nil est donc le véritable propriétaire des terres, puisque c'est par lui seul qu'elles peuvent être fécondées.

Dans notre Europe, un homme qui a un champ en retire plus pu moins , suivant qu'il le cultive bien ou mal. L'état de l'atmosphère influe sur les *'^* résultats de ses travaux f mais c'est la Providence qui lui donne, ou lui refuse, la pluie dbMpn » besoin : les hommes n'y peuvent rien. If en est aii-' trement ici : le gouvernettent peut modifier la marche des eaux ; augmenter, par les travaux qu*il exécute , la surface qu'elles couvrent , ou la diminuer en négligeant les soins de^ l'administration. • Il peut ainsi transformer le sable du désert en terre fertile ; ou changer les terres en plaines semblables au désert. C'est donc lui qui est le premier agent de la Providence , qui est son ministre immédiat et direct ; et Ton comprend que la force des choses , et le rôle important qu'il joue ainsi dans la culture, ait accoutumé les habitants à l'idée de l'associer à la propriété. Mais que la chose soit naturelle , juste ou non, on doit reconnaître, comme incontestable,

(1) J*ai trouvé, depuiit mon retour eu Europe, cette idée reproduite dans le livre de M. Michaud ; mais ellemWait frappé en parcourant TËgypte. . " '

%|i ' COUTKRlIEmiT.

que jamais le cultivateur n'a été propriétaire en Egypte.

Dans les derniers temps, la propriété pouTait se diviser ainsi qu*il suit :

Les propriétés , appartenant aux familles de temps immémorial;

Celles des mosquées ;

Les terres des multezimes;

Les maisons et les jardins dans les villes ;

Les'fortunes mobilières.

Les biens de la première catégorie paraissent tirer leur origine d'apanages accordés sous le règne des sultans circassiens.

Lés terres des multefimes avaient été données i ferme à des particuliers qui les faisaient euttiver pour leur compte, et en payaient le miry au gou* vernement. D'une possession momentanée » ils ar*^ rivèrent à une possession héréditaire^

Cette manière de transmettre les droits du soo* verain, au moyen d'un abonnement représentant Timpdt, s'était conservée chez les mameloucks, et mAme pendant Toccupation française; car divers généraux de l'armée reçurent ainsi des villages, avec l'obligation de verser au trésor la somme re« présentant le miry.

Les propriétés des mosquées avaient pour origine des donations faites par des multezimes, qui rendaient les mosqu<|s héritières à l'extinction de

ÀBMlNmAATlOIl, .« ,^

leurs famillet, et leur donoaient ainsi immédiate* ment la nue-propriété. C'était une manière de rendre plus certaine la conservation de la jouissance. Ces propriétés étaient appelées Wakoufs.

lie pacha n*a prétendu aucun droit sur les propriétés de la première catégorie, ni sur les maisons et jardins dans les TÎUes; mais il s'est emparé des autres, en assurant aun multezimes une rente Yia<gère, équifalente à la valeur primitive de leur re« Tenu, et en accordant aux mosquées, sur le trésor, les sommes nécessaires à leur entretien.

Il 9 respecté les fortunes mobilières proprement dites ; mais, en établissant le monopole sur les pro< duits , il 7 a porté une cruelle atteinte , parce que les revenus appartiennent à cette nature de propriété.

Une fois le pacha mis ainsi en contact immédiat avec les fellahs, Toicî le système qu*il a établi et qui est suivi.

Le chef de culture, assisté par le cheyk-el-beled de chaque Yillage, fait tous les ans la répartition^ des terres à cultiver par les habitants : cette répartition exécutée , on détermine la culture qui leur sera appliquée. Tant en doura ; tant en blé , or^e , l^umes, graines de trèfle ; telle quantité en sucre, riz, coton, indigo, etc.

La quantité de doura à cultiver est déterminée d'après les besoins présumé^e la famille ^.les pro-

256 fiocvuMBMiirr.

diiiU lui sont abandonnés pour sa nomritnre.

j Quant aux autres, ils sont divisés en deux classes :

les blés, orge, légumes, graines de trèfle, appar-

1 tiennent au eultivateur, sauf la quantité qu'en de-

mande le pacha , et qui change chaque année; le plus habituellement elle est de la moitié ou des deux tiers de la récolte. Le reste, c'est-à-dire le riz, le coton, le sucre, Tindigo, Topiom, la garance, est exclusivement résenré pour le pacha : il n'est pas ^rmis au cultivateur, sous les peines les plus graves, d'en retenir la plus petite quantité. Tontes ces denrées sont conduites dans les magasins publics répartis dans le pays , et reçues au compte des fellahs au faux qui est réglé par le pacha, et ne dépasse jamais les deux tiers du prix marchand.

Le fellah doit au pacha le miry , que Ton peut considérer , indifféremment comme l'impôt ou comme le prix de location des ferres. Cette somme est fixée d'après la classe de la terre; le maximum «st de vingt-huit pataks (seize francs), son minimum de dix-sept (neuf francs soixante-dix centimes) par chaque feddam.

Le fellah paie encore un impôt personnel , qui , suivant la fortune présumée de l'individu, varie de quinze piastres à cinq cents. Son bétail est aussi inposé : les bœufs et les vaches à vingt piastres, et à soixante-dix quand ils sont vendus au boucfaeri et

4DMI1II8TAA.TI0R. 357

la p6j|U appartient au gouvernemeDt ; les chameaux et les brebis quatre piastres ; les barques du Nil paient deux cents piastres, etc., etc.

Les enfants mâles de Tàge de douze ans sont seul assujettis à Fimpôt personnel ; mais comme on n'a aucun moyen régulier, faute de registre do rétat civil , de constater Tàge précis de personne , on le détermine par Tapparence, et Ton conçoit qu'elle est toujours interprétée eu faveur du gouvernement.

Le fellah est obligé, en outre, à prendre dans les magasins publics tout ce qui lui est nécessaire, même son habillement, comme chemises de toile bleue, manteaux d'hiver, etc. Il doit acheter au pacha les semences pour sa culture, et il les paie â . un prix supérieur à celui auquel il a livré son grain. A-t-il besoin de bœufs pour transporter l'eau destinée aux arrosements, c'est le pacha qui les lui fournit. Lui faut-il, pour son bateau, une voilé et des agrès, c'est le pacha qui y pourvoit. La natte, sur laquelle il couche, c'est des magasins du gojivernement qu'elle sort.

Un compte est ouvert par les percepteurs des villages à chaque habitant : â l'avoir du fellah on porte les sommes provenant des récoltes qu'il a livrées, à son débet celles représentant le miry, le montant de tous les autres impôts, aiosi que le prix des choses qui lui ont été fournies, et qui dépasse 3 22

158 GOOVKRHtltSRT.

toujours leur valeur. Tous les quatres ans on arrêté les comptes et on fait la balance.

Si le fellah est constitué débiteur, on le poursuit; s'il est créancier on conserve la somme qui lui revient pour être la garantie du paiement des fellahs de son village qui se trouvent dans la position contraire, ou bien on la passe au compte de tout autre fellah qui doit au gouvernement. Cette solidarité existe non-seulement entre tous les individus du même village, mais elle s'étend d'un village au village le plus voisin, de celui-ci à un autre, et enfin^IIe pèse sur les provinces : de manière qu'un canton , riche et bien cultivé, pourrait être chargé du paiement des impôts d'une province entière, dont les habitants seraient restés dans le repos et la paresse, et qu'en résultat les créances des fellahs, n'étant jamais exigibles , sont en réalité fictives et imaginaires.

Mais là ne se bornent pas encore tous les impôts et toutes les mesures fiscales qui les accompagnent. H existe plusieurs lieux de grande consommation, tel que le Caire, Alexandrie, Damiette, Ro-> sette, Sieneh dans la Haute-Egypte, qui fait par Cosseïr des expéditions en Arabie. Ces villes sont soumises à des impôts de consommation qui portent à peu près sur tout. Le blé est taxé à dix-huit piastres par ardep : cette taxe augmente beaucoup son prix; de plus le cultivateur^ qui a du bléi

ADVIIftSTRATIOff. t59

Tendre, nepeut l'apporter aux marchés que lorsque celui du gouTcrnemeat est vendu et que ses magasins sont vides.

Quand un particulier , compris dans la répartition du blé. que le pacha demande au pays, veut se dispenser de le fournir , il donne en remplacement trente-six piastres par ardep , et aime mieux faire ainsi un pur don de cette somme au gouvernement que de voir augmenté du double son crédit, parce qu*un actif considérable ne lui sert à rien , puisqu'il n'est jamais soldé, et qu'en vendant ses blés, malgré les droits et les trente-six piastresqu'il paie, il en tire au moins, en espèces, le quart ou la cinquième partie de sa valeur.

Méhémet-Ali n'a pas non plus oublié d'imposer l'industrie ; il a trouvé le moyen de l'atteindre , quelle qu'elle soit. Les fabriques anciennement établies ne peuvent vendre leurs produits qu*au pacha , et aux prix qu'il fixe lui-même. Les plus misérables objets sont frappés par des droits. Ainsi , l'Egypte manque de combustible et on en compose artificiellement, par un mélange de paille et de fiente de vache : pour TintroduirCdans les lieux de consommation, il faut acquitter une taxe entre les mains d'un fermier , auquel on en a abandonné la perception ; c'est ce qu'on appelle un apalte. On ne peut pécher dans le Nil, vendre des œufs et des poulets à la ville , sans payer un apalte. Ua

Ivllafa |iaie pour les palmiers qo^l possède, malgré que déjà il ait a acquitter le miry de la terre sur laquelle ils croissent : les braoches de palmier et l'eDTeloppe dievelae qui sert à faire des cordes, sont frappées d*UD droit particulier à la Tente ; c'est encore un apalie. Enfin , il n'y a rien , absolument rien , qui ne soit imposé.

Une différence de mesurage, consacrée par Tusage, produit des bénéfices si considérables que le transport des grains ne coûte rien au gouvernement. En livrant le blé aux reis des bateaux , on se sert d'une mesure plus petite que celle qu*on emploie dans les magasins de l'état, lorsqu'il y est reçu ; la différence équivaut à peu près aux frais de nolis.

Je pourrais ajouter beaucoup d'autres détails; mais ce que j'ai dit suffit sans doute pour faire connaître l'esprit de l'administration et les principes qui la dirigent.

Après cet exposé on n'imaginera pas que je puisse avoir la pensée de justifier le système suivi ; cependant , en supprimant plusieurs parties, et en exécutant avec bl^nne foi les autres, c'est à-dire ce qui concerne le monopole , on arriverait à concilier tous les intérêts.

Quoique la population de l'Egypte soit plus pauvre qu'autrefois, les produils du pays sont , en général , devenus infiniment supérieurs, parce qu'au

ABMINISTRilTIOlf. SOI

lieu des anciennes moissons ynl^aires, et d'un rapport peu éievé, on obtient aiijourd4iui des récoltes d'une grande valeur. Tout est complètement changé à cet égard. D*où cela YÎent-il ? de la direction que le pacha a donnée à l'agriculture , et de l'autorité qu'il exerce sur elle. Jamais les fellahs n'auraient rien imaginé de semblable : non-seulement ils n'en auraient pas eu l'idée, mais encore, leur fût-elle venue , les soins particuliers et l'augmentation des travaux qui en résultaient les au* raient empêchés de l'exécuter. D'ailleurs les Arabes, quoiqu'ils aiment l'argent et qu'ils thésaurisent volointiers , ont si peu de besoins , et le pays qu'ils habitent fournit les choses indispensables à la vie à si bas prix , qu'ils souffrent moins que d'autres de la pauvreté. Une personne qui connaît parfaitement leurs mœurs, m'a dit et démonlré qu'une famille , composée de cinq ou six personnes , qui a douze ou quinze paras à dépenser par jour, peut suffire à son entretien, et une piastre, qui est composée de quarante paras, vaut cinq sous de France. L'autorité du pacha était donc nécessaire pour introduire et faire prospérer la nouvelle culture.

On doit regretter que Méhémet-Ali , en changeant la face du pays , n'ait pas admis les cultivateurs au partage d'une portion des avantages qu'il en retire, en leur payant à un prix plus élevé les

909 SOCTIIJIBBnT.

denrées qa*il reçoit. Obligé à d'énormes dépenses , et forcé de réunir de grandes sommes pour y sub- Tenir , on comprend qu*il emploie des moyens ei« traordinaires pour se les procurer, et le monopole les lui fournit; mais il y a une limite qu'il ne devrait pas dépasser.

Si au moins les contrats, tels qu'il les fait, étaient exécutés de bonne foi ; que , d'un côté , les prix fixés par le gouvernement fussent payés exactement et en réalité , et non par des comptes fictifs; que, de l'autre , les fellabs pussent se procurer les objets dont ils ont besoin à leur juste râleur, et que la solidarité monstrueuse qui existe entre les indi* Tidus, les TÎllages et les provinces, fût abolie, leur sort serait très-supportable. Mais cette solidarité tue tout sans enrichir le gonrernement, car elle détruit tout motif de chercher à augmenter les produits de la terre, puisque le cultivateur laborieux et Intelligent a le seftitiment qu'il ne travaille point pour lui, mais et toujours et uniquement pour les autres. Ce système a permis au gouvernement, la première année où il fut établi, de garder dans ses coffres quelques sommes qui auraient dû en sortir; mais il a arrêté l'accroissement de la production et tari ainsi les sources de la richesse et de la prospérité.

Les impôts vexatoires et minutieux, dont j'ai fait rénumération , et les actes évidemment Injus-

ADHINISTRATIOIf. 265

tes du gouTernement , tourmentent la population sans apporter de grands bénéfices â Tétat. Leur suppression lui donnerait, en force morale, une puissance qui rindemniserait largement du sacrifice qu'il aurait fait.

Je me résume : le paysan arabe est obéissant , soumis, laborieux, quand Tautorité parle; la culture portant sur des objets de grande valeur, et le pays étant fertile , c*est à augmenter cette culture et ces produits que tous les efforts du pacha doivent aboutir. Mais il est un autre intérêt qui doit aussi être constamment présent à son esprit : c'est celui de l'avenir. Pour l'assurer, il doit s'occuper de la conservation de la population en lui procurant ua bien-être convenable et des avantages personnels. Tout le monde y trouvera son compte, le pacha le premier; mais souvent la passion empêche de reconnaître où sont placés nos véritables intérêts, et les hommes à volonté forte y sont plus sujets que d'autres.

Après avoir exposé le système deradministration de rÉgypte, c'est le lieu de parler de Tétat de la culture dans ce pays et des travaux qu'elle exige.

J*ai indiqué déjà la distinction qu'il y a è faire entre les terres arrosées et celles qui ne sont qu'inondées; les premières seules donnent de grands produits , par une succession non interrompue de récoltes , ou par l'ensemencement de plantes d'une grande râleur.

C'est dans les terres inondées que l'on cultive les céréales et les trèfles ; ordinairement on ne fait qu'une récolte : cependant, il arrive que les champs qui ont donné du trèfle sont , après trois coupes, semés en blé du printemps et en orge , et qu'ainsi ils fournissent deux moissons.

Au moment où Teau du Nil se retire (à la fin

AaRIGIJLTVRE. 265

d*octobre ou en novembre), quand les champs n'offrent à la Tue qu'une plaine de boue , si ce sont des trèfles que l'on sème, on se contente» de jeter la graine dans la terre, sans autre préparation. Le trèfle de la première coupe est toujours mangé en Tert , parce que les feuilles trop tendres , se mettant en poussière , il ne peut pas se conserver sec. Lesaulres coupes sont, ou consommées en vert, ou fanées pour être mises en approvisionnement , selon la convenance du cultivateur.

La récolte des trèfles opérée , le cbamp peut être cultivé ; souvent on l'abandonne jusqu'à l'inondation suivante. Dans le premier cas , on retourne la terre par un labour , et on l'ensemence d*orge ou de blé de printemps , que l'on récolte avant l'inondation.

Lorsqu'on ne sème pas de trèfle, ce sont des blés d*automne : à cet efl^et , lorsque le Nil s'est retiré , et que les terres sont encore humides , on sème du blé , des fèves et des lentilles , etc. On passe par-dessus les semences une pièce de bois de dattier, traînée par deux bœufs, afin de les couvrir; cet instrument s'appelle loch : on donne aussi quelquefois une légère façon a la main , avec une pelle en bois nommée maaraka.

Dans la Basse-Egypte , et dans les terrains susceptibles d'un arrosement constant, aujnoyen des saquis , on commence, dès les mois de juin et juiN

let , i seflier le Buffs et le nillet* Celle colliire , que 1*00 pcol considérer comme feisani un quart de cdle de tout le pay** donne deux récoltes, attendu qu'arant d'enlerer le mais on sème la graine de trèfle ; on bien , après la récolte du mais , on donne un labour â la terre, et on sème de Torge ou du Mé, et ensuite des melons et des pastèques , ce qui fait trois récoltes dans une année.

Les produits des céréales Yarient, suîTant les soins de culture , de six jusqu'à quinze pour un de la semence. 11 y a eu des exemples rares de récoltes qui se sont élerées jusqu'à Tîngt-cinq pour un.

Le trèfle est un des plus grands produits économiques de régypte, à cause du nombreux bétail qui existe dans le pays. On calcule qu'il faut deux tiers de feddam par bœuf, buffle et chameau , et un demi-feddam par cheraU Les bestiaux restent au ▼ert pendant quatre mois : la première coupe les purge, la seconde les engraisse.

C'est , quand il est en fleur , que Ton feît sécher ^le trèfle, il se consomme alors à la fin du printemps . en été et au commencement de l'automne.

Voici comment se conduit la culture du riz : rers le mois d'avril , on met les grains dans des couffes; on les place dans l'eau, et, suivant la température, on les y laisse dix à quinze Jours. Ensuite on ride les couffies sur la terre et l'on amoncelle les graines de riz en tas de trente pieds de long, de quatre de

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large et d'an d^épaissfur; on les couvre de trèfles Terts, et elles germent en deux ou trois Jours. Les earrés de terre destinés à être cnltiTés sont couverts d'eau ; on jette sur l'eau même la graine en abondance , et l'on conserve un tiers de l'espace vide pour y placer les tiges qui poussent trop serrées. Quand elles ont un pied de hauteur , on les transporte dans d*autres carrés , également remplis d'eau ; on les place à la surface , et, d'elles-mêmes, elles prennent racine dans la terre. Il faut que l'eau recouvre constamment les rizières ; si elles sont un moment à sec , cet instant suffit pour tout faire périr. On doit changer l'eau tous les trois Jours , et, au moment même où elle s'écoule d'un côté , la nouvelle, qui la remplace, arrive de l'autre.

Le riz rend Jusqu'à quatre-vingts pour un de la semence ; la récolte se fait à la fin d'octobre. La terre ayant conservé beaucoup d'humidité, on sème des trèfles , que l'on coupe une seule fois ; puis on laboure la terre , on y fait arriver l'eau, et l'on y sème de nouveau du riz.

Les cotons sont semés au printemps et se récoltent à la fin de Tannée ; la même plante peut durer sept ans. On la conserve ordinairement deux à trois ans; mais il y a des cultivateurs qui la retirent de terre chaque année pour l'y placer de nouveau.

C'est après Tinondalion que l'on sème les indigos»

SOS AGK16IJLT1IBB.

On récolte deux fois les feuilles ; la seconde fois on ajoute à cette^récolte celle de la semence. L'Egypte produit aujourd'hui près de trois mille quintaux d'indigo.

D'immenses plantations ont été exécutées par les ordres du pacha , et l'on éyalue à Tingt millions de pieds d'arbres celles qui ont eu lieu dans la Basse- Egypte. Celles faites par les agents d'Ibrahim-Pacha, et pour son compte , s'élèvent â cinq millions mille cinq cent trente-quatre arbres forrestiers, de vingtcinq essences différentes; cinq cent quatre-vingtsix mille deux cent quatorze arbres fruitiers de quarante-une espèces , et de sept cent trente-quatre variétés. Il faut ajouter que, dans les plantations , il y a plus de deux cent mille mûriers , et que la récolte des soies s'élève déjà â plus de cent mille kilogrammes, qu'une fabrique établie au Caire emploie avec succès. Ces immenses plantations sont sans doute la cause des changements survenus dans l'état météorologique de l'Egypte.

On vient de Toir quelle est la situation de Tagriculture en Egypte, et le rôle important que joue le Nil dans le résultat de ses travaux. Tai dit la vaste entreprise que le pacha avait conçue pour augmenter la masse des eaux que ce fleuve fournit à la culture , et, par là, accroître la fertilité et la richesse du pays. Je dirai maintenant quel est Fétat actuel du Nil.

Lorsque j*allai visiter , dans File de Rondah , la fîihrique de poudre qui y est établie , je profitai de cette occasion pour revoir le mékias placé à la tète de nie; il sert à déterminer le moment où Ton doit couper la digue, dont la rupture amène les eaux dans le Caire et sur les places de cette ville, et indique si Tinondatron répond aux besoins de l'agriculture dans la Bassc-Égypte. Ce nilomètre , 3 25

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