‹ Voyage de m. le maréchal duc de Raguse, en Hongrie, en Transylvanie, dans la Russie méridionale (volume 2)Chapitre 21 sur 26 · AI1IT-S1H0II1SIIS · texte numérisé non relu

AI1IT-S1H0II1SIIS

recevoir que des applications individuelles. Vu d'une manière absolue, et comme point de départ du gouvernement lui-même , c'est une pure abstraclion. D'abord , par qui et comment seront déterminées les capacités des plus capables chargés de juger et de conduire les autres? probablement par ceux qui prétendent à cette supériorité ; alors qui prononcera tout â la fois entre eux et les autres hommes? les voilà tous en présence de leurs intérêts 9 de leurs passions , en un mot , dans l'anarchie. Supposons franchie cette difficulté insurmontable , et la puissance suprême déférée aux plus méritants. Gela est bien pour la première fois; mais pour conserver le principe , et à moins que d'en sortir et de renoncer à son application, il faut qu'il agisse constamment. Or, comme chaque jour le rapport des capacités change , la position de chacun doit changer aussi, un déclassement universel s'opérer à chaque moment, et l'autorité passer de main en main , selon que telle capacité vient à se placer au-dessus de telle autre. Où sont alors les garanties de la société à qui il faut, pour régulateur 9 un pouvoir stable et non pas éphémère.

Si du gouvernement on arrive à l'administration et à l'industrie, la confusion est encore plus, grande, car, d'après les Saint-Simoniens, tous les travaux doient être ordonnés , le partage des produits faits par une impulsion venant d'en haut,, et , s ai

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fixant le sort de chacun dans ses droits ; et cela aurait lieu par Texerctce d'une autorité mobile , sans cesse renouvelée. Applique^ ce système à l'ar* mée, ce sera bien pire.

Enfin , le lien moral des croyances religieuses est reconnu indispensable dans toutes les sociétés, les Saint-Simoniens en conviennent eux-mêmes; mais a-t-on jamais vu une religion sans dogme et sans culte ? Une religion ne se fait pas arec des principes d'économie politique; surtout elle ne s*établit pas à priori; elle se produit au grand jour , d'elle-même, par des voies providentielles , mystérieuses et cachées. Le Saint-Simonisme ne porte aucun de ces caractères, et sa marche serait de détruire toutes les croyances plutôt que d'en fonder une nouvelle.

Le pacha a pris à son service ceux des Saint- Simoniens qui peuvent lui être utiles. Ils dirigent des travaux, et il y en a plusieurs qui, sous M. Linan, sont employés è ceux du barrage du Nih M. Lambert a dû être mis à la tête d'une école de mines et chargé de l'exploitation de celle de charbon de terre qui est au pied du Liban* Personne n'est plus capable que lui de servir les intérêts du pacha dans cette branche importante.

D'autres Saint-Simoniens, de diverses professions, habitent le Caire et vivent de différentes industries. Us se réunirent un soir chez Soliman-

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Pacha et donnèrent un concert et un petit spectacle qui nous firent beaucoup de plaisir.

.Ils n'ont plus aucune assemblée, et ne se livrent à aucunes prédications ; elles seraient sans objet , faute d^auditeurs pour les comprendre, et s'il en était autrement je ne pense pas que le pacha leur laissât le libre usage de la parole. Rien ne les distingue aujourd'hui que le costume qu'ils portent et la résignation qu'ils montrent à leur sort. Ils ont agi sagement en adoptant l'Egypte pour séjour ; c'est un pays où ils peuvent être utiles et où ils vivent en repos.

A?ant de partir pour la Haute-Egypte, je fis, dans les environs du Caire , quelques excursions qui avaient le double intérêt des souvenirs et de la curiosité. J*allai voir la plaine de la Qoubbèfa, en avant de la porte dite de Victoire ; c'est le lieu où se rassemble la caravane qui du Caire se rend à la Mecque. Des voitures du pacha m'y attendaient, et bientôt j'arrivai à Matariéh, Tancienne Héliopolis.

Cet endroit me rappela encore un épisode de ma jeunesse J'avais campé au milieu de ses ruines lorsque, après la prise du Caire, une partie de l'armée française marcha sur Salabyéh à la poursuite d'ibrahim,lesecond des beysd*alors par l'influence, et le rival de Mourad.

Héltopolis était une des cités les plus illustres de rÉgypte. Là était le dépôt des connaissances et se

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trouvait placée Técale des prêtres. Platon y demeura longtemps, et divers sages de la Grèce vinrent y chercher des leçons. A présent, le village de Matariéh n*est plus célèbre que par le grand nombre de filles publiques qui s'y réunissent et y demeurent habituellement. Un seul obélisque s'élève encore , et les ruines qui environnent la plaine au milieu de laquelle il est dressé, présentent Taspect d*ttne chaîne de collines r^ullères , entièrement composées de décombres réduits en poussière, comme à Sais et comme à l'hippodrome de Thèbes. C'est de cet endroit qu'ont été tirées les deux aiguilles connues à Alexandrie sous le nom d'aiguilles de Cléopâtre. C'est égalememt de là qu'est venue celle qui est à Constantinople, sur la place de l'Atméidan.C*étaitdonc une ville superbe qu'Héliopolis, mais dont le caractère religieux et savant rehausisait la splendeur. Il est remarquable qu'aujourd'hui Abou-Zabel , qui semble destiné à la remplacer comme centre des études scientifiques, soit précisément situé dans son voisinage.

Des souvenirs consacrés par nos livres saints , ou par les traditions , se retrouvent aussi dans ce Heu. C'est là que demeurait le grand-prêtre du Soleil , Putiphar , de qui Joseph fut l'intendant. C'est aussi là que Marie s'arrêta lorsqu'elle se réfugia en Egypte, accompagnée de l'enfant divin. Une fontaine où la Vierge lava , dit-on les lange»

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de Jésus , a disparu. Un êycomem d'ode dimmsion extraordinaire, qui lui servit d'abri, el que les anciens pèlerins ont pu voir, est mort de vieillesses on en montre un autre auquel on donne également le liom d'arbre de Jésus et de Marie ; peot-Mre il est sorti des mêmes rscines.

Le dernier souvenir que Matariéh rappelle est celui de la bataille que l'arméf française , commnndée par le général Kléber, gagna sur Isa Turcs, commandés par le grand«^visir , la SO mars 1900. Elle sauva Tarmée, lui donna une seconde fois la possession de l'Egypte, et précéda d'une année nne autre bataille, dont la gain eût été certain si le général Kléber avait vécu, et dout la perte enlraliia celle de la colonie.

Des écrivains, mal informés sans doute, ont voulu rabaisser la gloire que Kléber aoqiiil è Hé*. liopolis; elle fiit digne de lui et de ses troupes, L*armée française comptait à peiqe dix mille eom* battants; le grand^visir avait une armée de soixante mille hommes, et se croyait s4r du sueoèSt Uoe marche décidée en avant, après avoir repoussé son choc , donna la victoire aux FrançalSt Le combat ne fut ni long ni très-sanglant; mais, quand on bat les Turcs, il n'en est jamais autrement i tout dépend du premier moment, et voilé pourquoi, pour les cambattre , quelque grand que soit leur nom^ bre, il ne faut pas beaucoup de troupes, mais qu'el-

les soient de bonne qualité. Les Turcs battus se retirèrent d'abord jusqu'à Kauka , où la cavalerie française les poursuivit, et bientôt après ils repas* sèrent le désert.

J'allai aussi revoir un des plus célèbres cbamps de bataille de l'armée d'Orient, où j'avais figuré , celui des Pyramides, qui nous donna la possession du Caire.

C'est au village d'Embabéb, situé en face de Boulaq, sur la rive gauche du Nil, que l'action sç passa. Ce village était entouré par des retranche-» ments vastes et informes, armés d'une quarantaine de mauvaises pièces de canon lourdes et difficiles à manier, et presque toutes en fer. Un ramassis de misérables fantassins était chargé de les défendre et de servir cette mauvaise artillerie, lia nombreuse fiottille des mamelouks , mouillée un peu 9U«*dessoua, prenait de revers ces retranchements et les protégeait.

. Toute la maison de Mourad-Bey tenait la campagne sur cette rive du fleuve. L'armée française avait quitté Alexandrie depuis seize jours; elle avait d^jà eu deux rencontres avec les mamelouks. Un séjour à Vardan l'avait reposée et mise en état de combattre. £lle était formée en cinq divisions ; chaque division composait un seul carré sur six hommes de hauteur; les carrés, à distance d'une demi* portée de can^n, se soutenaient entre eux. La plus

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Qf^nAe prudence et la plus grande circonspection avaient présidé à nos dispositions. Notre ligne était oblique , et le général Desaix , qui formait notre avant-garde, était à droite et en avants ' Une halte avait été ordonnée, et les soldats cherchaient à étancher leur soif avec une immense quantité de pastèques qui couvraient la terre, quand, tou( â coup , Tennemi parut et chargea à Timproviste la division Desaix , qui , saisissant ses armes immédiatement, le reçut sans s'étonner , et le repoussa en partie dans les retranchements qu'il avait en arrière.

Nous nous ébranlâmes tous pour les enlever , et comme c'était la division Bon, dans laquelle je servais comme générai de brigade, qui se trouvait précisément en face et le plus à leur portée , elle fut chargée spécialement de cette attaque.

Le général de brigade Rampon, appartenant aussi à la même division , marcha avec des compagnies d'élite, détachées en avant du carré. Attaquées par un détachement de mamelouks , qu'elles repoussèrent , elles eurent bientôt gravi le sommet des retranchements, et à leur suite la division tout entière.

Les mamelouks, serrés de près, roulurent s'éloigner; mais ils ne pouvaient sortir que par un défilé entre le fleuve et la partie en amont du retranchement. M'étant aperçu de leur situation embarras-

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sée, je partis â la eourse arec un bataillon et demi de la quatrième demi-brigade d'infanterie légère , et je vins occaper le haut du retranchement qui commandait le défilé. Trente ou quarante mamelouks et leurs chevaux , qui tombèrent sous nos coups, eurent bientôt obstrué et rendu impraticable le passage : il n'y eut plus de retraite possible pour ceux qui se trouvaient encore dans le retranchement. Ils essayèrent de traverser le Mil à la nage; environ quinze cents prirent ce parti désespéré, et presque tous se noyèrent.

Alors les restes de la maison de Mourad-Bey remontèrent le Nil et s'éloignèrent, et Ibrahim-Bey, qui de la rive droite vit le désastre de la rive gauche, se disposa â évacuer le Caire et à se retirer en Syrie. Deux jours après nous entrâmes par capitulation au Caire, dont le général en chef prit possession.

Pendant les préparatifs du passage et les négociations qui précédèrent, il se passa une chose plaisante qui mérite d'être racontée. JiCS mamelouks étaient couverts d'or , de riches habits et d'armes magnifiques ; il n*y en avait pas un seul qui n'eût une bourse garnie de six mille francs au moins. Nos soldats , qu'alléchait cette opulente dépouille ^ se désolaient de la manière dont avaient péri là plup2à*t de leurs ennemis, et voyaient avec regret leur butin enseveli sous les eaux. Un soldat

de la trente-deuxième , e*él«U un Gascon , conçue l'idée de réparer le tort que la fwtuoe voulait lui faire. 11 essaya d'uu procédé qui lui réussit : coor** bant sa baïonnette, il l'attacha à une longue corde, et la traîna au fend du Seuve où elle s'accrocba aux Yètements d'uo mamelouk noyé , qui fut ainsi tiré de Teau. Cet exemple fui bientôt suivi par tous les soldats du même corps; les baïonnettes furent transformées en hameçons , et la pèche fut aussi riche qu'abondante. Beaucoup de soldats déposé* rent dans la caisse de leurs régiments des sommes considérables, qui s'élevèrent, pour plusieurs, jusqu'à trente mille francs. .

De retour au Caire , Je 6s mes dispositions pour continuer mon voyage. Mon intention était de visiter la Haute-égypte et une partie de la Nubie, si j'étais favorisé par le temps et que ma marche fût rapide. Je comptais parcourir le désert de la chaîne arabique, qni sépare la tallée du Nil du bord occidental de la mer Rpuge , traverser cette mer pour visiter le mont Sinal et revenir au Caire par l'Arabie Pétrée , en suivant le bord oriental de la mer Rouge.

Deux barques commodes et bien disposées furent préparées sur le Nil; une caravane de quarante» cinq dromadaires ou chameaux fut ordonnée et dut se rassembler au village de Gbeik-Abbàdéh , sttr tes mines d'Antinoë , où je devais la prendre à

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mon retour , et un bâtiment ponté exprès, et convenablement aménagé, reçut Tordre de m'attendre dans un bon mouillage de la c6te du désert, près de la montagne de Gebel-Ezet.

Tels furent les soins bienveillants que prit le gouvernement égyptien pour faciliter mon voyage.

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