‹ Voyage de m. le maréchal duc de Raguse, en Hongrie, en Transylvanie, dans la Russie méridionale (volume 2)Chapitre 7 sur 26 · BASSE-ÉGYPTE · texte numérisé non relu

BASSE-ÉGYPTE

Le 25 septembre nous avions mis à la voile de Caïfl^ pour rÉgypte , et nous aurions dû , en deux jours, arriver à Alexandrie; mais mon capitaine s'il avait de grandes prétentions, ne les justifiait guère par son talent : au lieu de se tenir au vent, il se laissa affaler à la c6te , et notre navigation devint alors difficile , et même dangereuse. Lorsqu'il m^annonça que nous étions en vue d'Âboukir, ses calculs étaient si peu exacts, ses estimes si fausses, 5 8

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qu'il s'en trouvait bien loin ainsi que je le lui démontrai , carnous avions atteint à peine la hauteur de Damiette.

Cette côte d'Egypte est tellement basse qu'il faut en être très-près pour la distinguer; elle est en outre si uniforme que les points qui la font reconnaître dans ses détails sont fort rares , et qu'on peut assez facilement se tromper. Ces circonstances sont la cause de fréquents naufrages dont elle est le théâtre. Un signe cependant, à cette époque de Tannée , indique aux navigateurs l'approche de la terre , avant qu'ils puissent l'apercevoir : c'est la couleur de l'eau. Le Nil en roule alors une telle masse que , jusqu'à sept â huit lieues des côtes , il blanchit les eaux de la mer, et les trouble en y mêlant le limon dont il est chargé, et qu'il entraîne avec lui dans un cours de six cents lieues. Ce sont les dépôts de ce limon qui , au bout d'un grand nombre de siècles , ont formé le Delta et créé les ban<^squi obstruent l'entrée du fieuYe; ils diminuent chaque Jour la profondeur de la mer sur la côte, et contribueront, avec l'aide du temps, à Taccroissement de la terre ferme.

Quoique le Nil, par ses alluvions, tende sans cesse â la création de nouvelles terres , on est autorisé à croire qu'à l'époque des basses eaux , Taotion delà mer l'emporte aujourd'hui sur lui. L'em<placement qu'occupaient près de la côte des Tittes

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considérables et des temples célèbres, est à présent envahi par les eaux. Des lacs ont toujours existé; mais ils se sont étendus ; le lac Menzaléh et celui de Bourlos communiquent avec la mer et recou-* Trent les ruines de plusieurs villes qui y forment des lies. On peut donc croire que la balance des eaux de la mer et du Nil n'est plus la même qu'au** trefois , et que l'équilibre en est changé (1).

Arrivés fort près de la côte, nous naviguâmes la sonde à la main ; des vents de terre , qui soufElè* rent pendant la nuit , vinrent à noire secours , et nous donnèrent les moyens de gagner le large; des courants contraires, et qui constamment portent de l'ouest à l'est, nous tirent rétrograder; mais enfin, à force de lutter contre les difficultés , le 4 octobre nous étions devant Alexandrie. En ce moment, tout annonçait une tempête; il eût été fort péril*, ieux de rester près de terre avec un aussi vieux bâtiment et un si mauvais équipage. Malgré le gros temps un pilote vint à notre rencontre et nous fit entrer dans le port. Un bâtiment marchand, qui était sorti la veille , et qui se rendait en Europe , fut jeté à la côte et périt misérablement à peu de distance.

(1) Les villes de Chemints et d'Helbon étaient sUaées clans remplacement actuel du lac Bourlos, au midi; celles de Tanis, de Tourah et de Samnahi dans le lac Menzaléh.

09 ÂLEXAlfDlIlÀ.

La vue d'Alexandrie m'émut profondément. Da large je reconnus cette yilleet les points principaux qui la signaleht. Les deux montagnes factices qui dominent toutes les ruines et tous les édifices modernes, et sur lesquels les fortifications que nous -fimes construire sont assises , charmèrent mes yeux : c'était une sensation de trente-six ans qui se renouvelait. Je me trouvais ainsi ramené au temps de mes plus belles années; à cette époque où, déjà avancé dans ma carrière , Je pouvais jouir du présent et concevoir des espérances immenses pour .l'avenir. Alors j'étais assez jeune pour avoir cette foi aveugle dans la destinée , apanage du premier âge , parce qu'aucun mécompte n'est encore venu éclairer sur l'incertitude des choses humaines. Aujourd'hui Faspect de ces lieux m'apportait une ré- .miniscence de cette exubérance de vie d'où naît l'instinct de pouvoir tout entreprendre et tout surmonter, qui empêche T idée de la mort de se présenter à l'esprit, et fait naître cette illusion que le temps dont on peut disposer n'a pas de limite. En 1799 , j'avais traversé cette mer , mais pour regagner la patrie menacée : nous accourions pour combattre et pour la sauver , et avec deux frégates nous nous étions élancés au milieu des escadres ennemies. Leur échapper , telle était la condition de tout notre avenir. Alors , et à cette même époque de l'aur née, nous ai lions recueillir le fruit de notre hardiesse,

attemtire cette cÀte française que nous étions venus chercher à travers tant de périls. Ce retour inopiné du général Bonaparte, du premier capitaine du siècle devait rendre à nos armées la confiance et le courage , au peuple l'espérance , donner â la nation une grandeur et un éclat inconnus dans les temps modernes; grandeur, hélas ! fugitive et passagère ! Que d'événements s'étaient passés depuis ces trentesix ans écoulés ! entre ce départ de la terre des pharaons pour aller chercher la guerre et la fortune, et ce retour comme un simple voyageur qui, devenu étranger aux événements de ce monde , en étudie la marche et tâche de prévoir leurs résultais. Tous mes souvenirs s'étaient réveillés, tous les événements intermédiaires , qui unissaient ces époques si éloignées, se plaçaient devant mes yeux. Je contemplais le présent , et c'était toujours moi , le même individu dont la vie se compose de tant de phases différentes, dont Texistence longue , laborieuse et agitée , a été remplie alternativement de cet éclat qui éblouit, éveille l'envie , est l'objet de l'ambition des hommes, et de ces infortunes dont l'impression ne s'efface jamais , et qu'on ne supporte qu'avec une grande résignation et beaucoup de philosophie.

Mes récits , quand je parlerai de l'Egypte , recevront, je crois, un nouveau degré il'inlcrét j j'ai de si belles et de si admirnbics choses à raconter ! Mais

touf wè ^ cgmpQs^oDt p^s de Iquapge^^ Va pQ- 0\Wf (<omme p^rrat^ur, est 4î%i|e • eopiblé de spîps et. d'égard» pair Mébéipet-Ali , je pe vowdpjii^ pas mapquer à la i^opoais^apçe qpç je Iqi doU en disant d^ chos^qui peurraieptlpi déplaira; d*^q ^u|re cdté , je ne vepi( en PÎep ip'éccirter dc^ la yérïtii, J'çspère remplir eette dopble tjiohe , f t , ^i pies ëlpgen fiWt vç^èlé^ de quelques critiques', celle critique même li^ra la preuve d^ la ^pc^ril^ de mes f l9ge#.

Quîmd j« me présentai à Alexandrie» on me refusa la pratique; je venais de la Syrie » où la peste arail régné quatre mois auparavant, et, «quoique la s^nté fût devenue parfaite , on crut devoir exiger des formalités qui n'étaient qu'un sacrifice fait à Topinion des ports de r£urope. Je dis sacrifice à Topiaion , car , en ce moment , les précautions étaiept surabondantes , et, lorsqu'elles sont nécessaires et motivées, elles sont incomplètes. Pendant que la peste sévissait, et que l'on tenait à Texécution des mesures maritimes de santé , on laissait les communications libres , par terre , entre la Syrie et rSgypte. Ainsi, les précautions avaient alors été insuffisantes, et maintenant elles étaient superflues. C/est souvent ainsi que se passent les choses en Orient : on imite les usages de l'Occident, sans se

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rendre compte de tout ce qui doit être fait pour atteindre le but que l'on se propose , et l'on a ainsi les inconvénients d'un système sans en recueillir les avantages.

. Pressé de continuer mon voyage , j'éprouvai une . grande contrariété de ce retard. Toutefois le pacha, qui dès avant mon arrivée avait annoncé la manière dont il voulait me recevoir, et les soins dont il voulait m*entourer pendant mon séjour, ne négligea rien pour diminuer les ennuis que cette quarantaine devait me causer. Un de ses palais , bâti sur le bord de la mer, au Port-Vieux, dans la presqu'île des Figuiers, à c6té de celui qu'il habite, fut mis à ma disposition ; des gens de sa maison furent envoyés pour me servir , et rien ne fut négligé pour m'en rendre Thabitation agréable. Ma réclusion fut réduite à sept jours, et , le là octobre , on m'accorda l'entrée.

A mon arrivée à Alexandrie, le pacha était au moment de partir pour le Caire : il avait déjà quitté la ville , et s'était établi dans une maison de campagne du gouverneur d'Alexandrie , située à une demi-lieue, sur le bord du canal; mais il revint exprès, se rendit chez moi, et me dit qu'impatient de me voir il n'avait pas voulu attendre ma sortie de quarantaine. C'est la première fois qu'il lui soit arrivé de rendre visite à un Européen; cet événement fit grande sensation dans le pays, et, dès le lende-

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main, la nouvelle en alla retentir dans. toutes les maisons du Caire«

Ma première conversation avec Héhémet'Ali fut courte, toute remplie de civilités et de lieux communs. Je lui fis des compliments , que les circonstances motivaient naturellement et qu'il reçut avec une grande simplicité. Il me parla de- mon voyage , me fit diverses questions sur les pays que j'avais traversés, et me dit, en se retirant, qu'il désirait vivement me revoir pour causer en toute liberté. Effectivement le temps amena bientôt des conservations longues , suivies, journalières et du plus grand intérêt.

Des hommes qui ont joué un rôle important, et dont nous avons entendu souvent parler , se peignent dans notre esprit suivant sescaprices. Chacun les forme a sa manière. Leurs actions étant la peinture naturelle de leur caractère , on en tire aussi des conséquences sur leur manière d'être, et l'imagination va jusqu'à créer une image physique qui s'y rapporte. Quelquefois on rencontre juste, mais le plus souvent on se trompe : c'est ce qui m*arriva cette fois. Je m'étais figuré Aléhémet-Ali comme un homme d'une taille haute, d'un maintien constamment grave et solennel , d'une conversation toujours sérieuse , et d'une physionomie sévère. Loin de là : il est de petite taille, et , bien qu^* ses traits soient beaux et que leur expression soit relevée

9B AUXAROUS.

par UD6 supeirbe baii>e blanehe, la di^ité n'en eit pas le principal caractère ; c'est la finesse et Vémtgie qoi frappent tout d'abord en lui. Son regard est perçant, spirituel et scrutateur, sa figure trèsmobile. On Yoit qu'une puissance intérieure agit fortement en lui, et qu'il est passionné. Mais, après eea Mîtft prttcipaux , on trouve sur son visage et dans ses manières de la bonhomie. Effectivement il est de mœurs engouées, et, quoique habituellement occupé d'affaires importantes, quoiqu'il se livre de préférence aux conversations qui s'y rapportent, il ne manque ni de bienveillance ni de gaité. Il est né avec un tact tros-délié , avec la connaissance des hommes, et c'est une chose qui tient du prodige que Fhabileté qu'il a déployée pour arriver au pouvoir et pour s'y maintenir. Tous les petits souverains de l'Italie du moyen âge réunis n'ont pas mis eu œuvre plus d'esprit , d'adresse et * de ruse. Il faut en lire les détails dans Thistoire écrite par un Français qui habite le Caire, M. Mangio , histoire bien faite, et dont Fintérèt augmente à mesure que la réputation et la puissance de Méhémet-Ali s'accroissent, et que l'ordre politique de l'Egypte prend plus de stabilité.

Méhémet-Ali a reçu delà nature des qualités qui accompagnent rarement une aussi grande finesse. C'est une force de volonté qui ne connaît aucun obstacle , surmonte tout , ou brise ce qu'elle ne peut

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soumetlre. La puissance d*opinion que son nom a acquise dans un pays immense est plus grande que celle que donne une armée , et de loin comme de près son action se fait également sentir. Elle est telle qu'en peti d'années elle a opéré le prodige , presque incroyable , de rendre parfaitement sûres les routes de ses vastes états, autrefois infestées par le brigandage. Aujourd'hui , dans un espace de sept cents lieues, un Européen, comme tout autre iodividu , peut seul , sans danger , librement et sans escorte, se rendre du Taurus au Sennaar* Ce pouvoir moral , qu'il a créé , est le premier élément du gouvernement, le levier le plus fort pour conduire les hommes.

L'instinct des grandes choses lui a été aussi donué : il est imitateur , il voudrait réunir chez lui tout ce qui existe ailleurs. Mais, èomme aucune éducation n'est venue développer son génie naturel , les connaissances premières lui manquent , et* il est souvent mauvais juge du choix des moyens. Il lui arrive même de ne pas apprécier les conséquen-* ces de ce qu'il veut et de ce qu'il entreprend , et de ne pas reconnaître les conditions du succès qu'il espère : j'en citerai des exemples. D'un autre côté, il recherche les conseils, il va au-devant des avis, il encourage la liberté du langage , et ne néglige rien pour remédier à ce qui lui manque.

Méhémet*Âli est l'homme de la nature et de Tex

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périence; avec les facultés que développe Tétude , il serait devenu un des premiers hommes de son siècle. Quand je le vis, il y a deux ans, il avait soixante-cinq ans. Sa constitution est forte et robuste : son activité ne se ralentit jamais; il est occupé de tout, il ne redoute aucun soin, aucune fatigue. C'est ainsi que l'on obtient de bons résultats. Il a eu le bonheur d'attacher à sa fortune, pour l'aider dans ses créations , quelques hommes d'une haute capacité , dont je parlerai dans l'occasion. Ils ont constamment et pleinement justifié ses espérances , et quelquefois ils ont surpassé celles qu'il pouvait raisonnablement concevoir.

L'homme de la confiance absolue de Méhémet- Âli , le secret dépositaire de ses pensées et de ses projets, est M. Boghos, connu sous le nom et le titre de Boghos-Bey. Né à Smyrne, il est Arménien de naissance et de religion ; sa carrière a été celle nies drogmans. On dit qu'il traduit l'arabe et le turc avec une grande exactitude ; je peux assurer qu'il s'exprime en français avec pureté et élégance. Attaché au pacha, il y a beaucoup d'années, en qualité d'interprète , il encourut momentanément sa disgrâce; mais, après quelques mois, il fut rappelé. La confiance qu'il inspira au pacha, comme Paffection qu'il éprouva lui-même pour son chef, devinrent bientôt sans bornes. Un extrême désintéressement personnel scella cette union , qui ja-

mais n*a é(é troublée depuis, et à présent Boghos- Bey est le bras droit de Méhémet-AIi, Tinstrument principal dont il se sert pour les affaires de Tintérieur, du commerce, de la comptabilité, des relations extérieures : il le consulte sur tout.

Boghos-Bey est un homme d*un esprit fin et délié, de mœurs douces, qui tempèrent quelquefois, au besoin, la fougue de son maître : son caractère conciliant Ta souvent rendu très-utile. En général, il est estimé et considéré, et c'est avec raison que Méhémet-Ali fait reposer sur lui le poids de Tadministration. Boghos-Bey l'avait accompagné dans la visite qu*il me fît, et il est si modeste, se met si peu en évidence quand il n*y est pas forcé, que ce ne fut qu'après son départ que j'appris qu'un homme aussi important était du petit nombre de ceux venus avec le pacha.

Le premier emploi que je devais faire de ma liberté , était d'aller voir Méhémet-Ali et de le remercier de son bon accueil. Il m'envoya deux fort belles voitures à glaces , venues dé Vienne , et je me rendis , avec mes compagnons de voyage , â la maison de campagne où il était établi. Partout les honneurs militaires me furent rendus. J'eus un long entretien avec Méhémet-Ali. Nous n'étions que quatre : le pacha , Boghos-Bey, son neveu , drogman particulier du pacha , et moi. 11 me montra tout d'abord une confiance dont je fus touché,

103 Atfi1l[ik!«i)filÈv

et rnèinè un abandon qifj pent paraître extraordinaire. Il me parla de sa situation , de sa politique, de ses projet» , et me demanda mon avis sur les choses le» plus délicates.

On m'avait préTefni de soti Caractère. Ht. Bog^ hos m'avait fortement engagé â lui parler san^ dé-

. tour , conformément à mes convictions , et dans craindre de lui déplaire. Je suivis ce conseil, et

' je m'en troutai bien. Sans hésiter, je combattisses idées ^uand je les crus susceptibles d'une critique fondée; il ne m'eU sut pas mauvais gré , et cepeiidant nous traitions des sujets dans lesquels ses passion» étaient en jeU. Dès ce moment Méhémet- Ali me déUlanda, pour prix de son bon accueil, d6 lui faire part, au retcfur du yoyage qUe j'allais exécuter dans l'Egypte, dé9 obsertatioUs criti^ue^ qui pourraient l'éclairer et lui être utiles. J'ai tenu religieusement la parole que je lui avais donnée. Dès cet instant aussi une yéritable sympathie s'étatablit cintre nous, et il en est résulté une sorte d'intimité, épisode piquant de ma singulière destinée.

Je ne raconterai pas toiut ce qui fit Follet de no^ entretiens. Beaucoup de choses ne sont pas de Uaturé à être publiées , et une sage réserve mt commande de les taire; mais, quand je le pourrai , je n'omettrai aucun des détails qui pourront intéréuet.

Après ma première entrevue avec le pacha, j'^Vlai prendre possession d'une jo)ie maison, bâti^ hors de la yiUe habitée , mais située dans l'enceinte dite 4es Arabes , au pi^d n^ème du fort principal qui est un ouvrage de m^ jeunesse ; je Tavîtiç fait ponstrpire il y a trente-six ans, Je fne troqyais dans des lieux bien eonnus ; car j*avais commandé p Alexandrie , et dans toute cette partie de la Basse- Egypte, depuis le mois de novembre 1798 jusqu'il mois d'août 1799.

La ville d' Alexandrie a dew( portas, Une pre^ qu'Ile , qui était fiutrefQis unç Up, située parallèlement à U çàie , les f^uvre in cAté de la mer, §t

ils soi)t séparés p9r ristbmfs, formé par des ^ttéris-

semants. Comme il aboutit â peu de distance de la pointe £st dçla prçsqu'Ue,Ieport plficé de ce cOté,

que Ton nomme le Port-Neuf, est très-ouvert, entièrement exposé aux vents d*est et du nord , et présente qu'un abri peu sûr contre les gros temps, il n'est abrité que par un môle, à l'extrémité duquel est le fort , fort .connu sous le nom de fort du Phare. Un fanal qui le surmonte est allumé toutes les nuits. Au même lieu existait au autre phare célèbre dans l'antiquité, Le Port-Vieux au contraire est très-profond , très-sûr et très-vaste. Si son en* trée était plus facile pour les vaisseaux d'un tirant d'eau considérable, et que le canal qu'il faut suivre, et qui est bordé de rochers sousmarins, fût plus large, ce port serait excellent. Il est d'ailleurs le seul sur toute la cûte d'Egypte qui puisse recevoir des vaisseaux de ligne.

Anciennement, la ville, dont la population ne s'élevait pas au-dessus de dix mille âmes , n'occupait qu'une partie de l'isthme; aujourd'hui, il est tout entier couvert de constructions qui s'étendent en outre, à la fois , sur la presqu'île et sur la terre ferme.

Sur la presqu'île sont situés les palais du pacha, Tarsenal de la marine , un bel hôpital , où tous les intérêts de la salubrité sont combinés avec un service facile et économique, et quelques maisons des principaux employés du pacha; ce quartier est celui du gouvernement.

La ville turque occupe l'isthme : elle est beau-

AtEXA!fDRrK. 105-

coup plus belle et plus ouverte qu'autrefois ; mais elle a conservé cependant son ancien caractère. La rue principale, qui la divise, est assez large pour que des voitures puissent circuler avec facilité. Un bazar assez vaste renferme beaucoup de marchan* dises. Le beau quartier vient ensuite : c'est celui des Européens, il a pris un très-grand développement. Ce quartier se compose de rues longues , droites, alignées; de maisons à trois étages; de magasins, de casernes, d*un autre hôpital, et ne cesse de s'étendre; il comprend tout Tintervalle qui séparait les ports d'un ancien mur de fortification intérieure , et suit le bord de la mer , du côté du Port-neuF.

Bes maisons de campagne, avec des jardins, ont été construites dans l'enceinte des Arabes : enfin , dans diverses directions, sur les ruines qui couvrent encore cette immense surface , sont bâtis des villages habités par des fellahs qui ont été attirés par le besoin de bras pour les travaux.

Toutes ces populations réunies s'élèvent à environ quarante mille âmes. Voilà ce qui est résulté en peu d'années d'un grand mouvement imprimé à la culture d'un pays fertile, et de la création de la navigation et de Tindustrie; voilà, en un mot^ un exemple de ce que peut une grande force de vo lonté unie à la puissance.

Toutes les autorités se rendirent chez moi et vin-

fenf meopmplimenter. A la t^^ ^^ corps de la maf iae se troHV^iept 4eux FrijDçais qui sont les créateurs des cboseti prodigieuses que je raconterai |)içnt6t. li'uQ, M, de Cerisi , connu spus |e npm de Çf risi-Bey , lugéi^ieur-conslructeur , et l'autre , ^, BessQi^, anciep o$ç|^r de marine, aujourd'hui Tice-ramiriil , q^e Ton appelle Besf on-Bey.

Ma preipière course eut pour but le fort principal , sitM^ à peu 4e distance du palais où je demeurais ; c*e4t WQÎ Qlli rayais fait construire autrefois, et j'étais impatieiit de le revoir. Je le trouvai tel que jci l'avais la\^ : sa^f lest palissades qui n'e]|i^ taiept plut, x\fn n'^vs^it subi le moindre changement. C'était le même armement, tout était à la m^me plafse et n'avait souffert aucun dégât. Q^oi- Que reypUçatipQ de ce fait se (rouve dans la natMre du climat, je fus^ étonné de voir que des constructions éleyéei^ à la bâte eussent duré aussi longtempf.

Je trouvjp là afi^l d'autres souvenirs qui m'épupept ; c'éti^it le liçu où j'ayais fait déposeï^ autrefois le ç^reif^ll <l'un bçifnpie 4'mk| mérite distingué , le colonel du gépie CreUio. Cet officier,^ que (e gçneral Desaj^ ^vait choisi pour venir en Égyptç, avait été employé sous mes ordres à Alexandrie, et c'était lui que j'avais chargé de la direction des travaux de cette place. Quoique très-âgé, son instinct belliqueux lui faisait supporter les fatigues de la

guerre. Sa figqre vénérable et sa vieillesse contrastaient avec sa grande ardeur et son extrême activité \ il séduisait par son esprit étendu, et inspirait rattachement par les qualités de son cœur comme par la bonté de son caractère. Malgré la grande différence de nos âges , Iç colonel Crettin me témoignait une obéissapce empressée que je reconnaissais par la déférence la plus attentive : je Taimais comme ^^ père. jL>e général Bonaparte Temmena avec l^i lors de la bataille d'Ahoukir, et il y fut tué. ^[pus plaçâmes ses restes milieu de l'ouvrage qu'il venait dç terminer, et qui depuis a conservé son non). Tousçes souvenirs se réveillèrent si fortement dfti^s mon esprit que je ipe rappel^ii même les discours qui furent prononcés ^ur la tombe de ce digne u^ilitai^e.

J'allai ensuite visiter un autre fort rival du premier , f lus rapproché de la ville , mai$ ayant yne grande analogie avec celui-là par sa position élevée sur une montagne f^^ctice^^ con^posée de débris de CQDStriiçtions anciennes réduites en poy&sière. Les deux monticules, dont la formation est la mêra^, présentent des cônes de deux cents pieds de hauteur environ ; on assure que , 9ur remplacement du premier ^ se trouvait i^n vaste théâtre : nous les fimes occuper par des fortifications permanentes, et ils deviurent les principaux points d'appui de la défense de ]a ville. ' •

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Ce second fort , que j*a?ai8 fait également construire, était, comme l'autre , précisément dans l'état où je l'avais laissé; ni plus, ni moins, ni autrement. 11 avait servi aussi à perpétuer le nom d'un homme d'un mérite supérieur , de l'un des officiers les plus distingués de l'armée française, le général Caffarelii-Cufalgua , commandant le génie de l'armée d'Orient , mort devant Saint-Jeand'Acre : ce fort , en prenant son nom , est devenu un monument élevé à sa gloire.

J'examinai aussi l'enceinte dite des Arabes, dont une partie était entrée dans notre système de défense : Méhémet-Ali l'a fait réparer avec soin dans tout son développement » et armer dans quelquesunes de ses tours. Quoique cette enceinte ne soit pas conforme aux principes de la fortification actuelle, elle est utile parce qu'elle offre un très-grand camp retranché qui se défend de lui-même, et qu'on ne peut escalader; il fournirait aussi un très-bon appui aux forts permanents dont il est facile d'envelopper la ville et de couronner les hauteurs principales.

Cette inspection de l'enceinte m'amena â la porte Rosette. £n 1798, j'avais été chargé de l'enlever, et je la fis enfoncer à coups de hache , malgré le feu des Turcs qui garnissaient le haut des murailles , et tirs^ientsur nous, à bout portant, par les créneaux. Le général Bonaparte mentionna ce fait

d'armes dans son buiietia : c'était encore un sou* Tenir précieux.

Je continuai à parcourir jusqu'à la mer cette por« tion de Tenceinte et je revins chez moi , en suivant le rivage du Port-Neuf. Je revis les aiguilles dites de Gléopâtre, dont Tune est encore debout, et l'autre est gisante par terre. Elles ornaient autrefois, à ce que Ton rapporte , le temple élevé à César par Gléopâtre , et dont faisait partie la tour , dite des Romains , qui termine les fortications actuelles : elle est bâtie avec du beau calcaire lenticulaire, d'une grande blancheur, et certainement de construction romaine. De ce côté était le beau quartier d'Alexandrie : le palais du roi, la bibliothèque, le gymnase ; de vastes jardins s'étendaient jusqu'au cap Lokias, aujourd'hui le Pharillon, point opposé au fort du Phare , et qui forme rentrée du port. Au-delà était un temple à Neptune ; plus loin la maison qu'occupa Antoine pendant la dernière année de sa vie, et qu'il nomma le Timonium, du nom de Timon d'Athènes, de qui il avait adopté la philosophie.

Ua 4/9» travaux de Méhémet-Ali , les plii» dignes iVpiçiier ii)on intérêt et ma curiosité, c'était le car nal qui établit la opn)munjca(ion ^ntfe le Nil e% le pprt d'Alexanclnp ; aussi m'enspressai-je d*aUer }*examineF. Yoiei les Faisons qui , avec le mouver ipent decommerc^ et d'exportatiops dont TÉg^pte (est le lliéâtr^, en font un oiivrage de première nécessité.

A tpute^ lesepibouGhuresdes rîTières, leur cours est ralenti par le choc de leurs eaux ayep celles df la mer. Les limons qu'elles entraînent se précipitent et forment des dépôts, qui élèvent sur ce point le fond de leur lit. Ces élévations constituent ce qu'on appelle une barre ^ et elles présentent un grand obstacle à la navigation. Nulle part la barre n'est si forte qu'aux bouches du Nil , parce qu'au-

GikKAt D^AUlAltAAlB. 111

cim fleirren'ades eaux aussi coiistammetit 6ttargé64 de limon, et les dangers de la natigafioii adgmeRtentèt def ienneilt iebminents qiiand la thét est agitéCi Gépendfifnt les t)roduîfs de rÉgy[i(é, destinés à être exportés, sont s! aboirdants, que la nâvigatios ne saurait être intefrompue.

Cette considéfatîod décida le pacha à établir une communication , navigable et directe , entt'C le port d'Alexandrie et le Nil. Dans Tantiqulté, le canal connu sous le nom de Khaljdt remplissait cet objet.

Sans faire un travail entièrement neuf, 6n poityait approfondir et élargir ce canal. Il â toujours été entretenu , car on n'a jamais pu se passer des eëùx douces qu'il anfensllt à Alexandrie, lors deë crues du fieuve ; maisSon usage était btfrué à aUmerlt«fr les vastes citernfes qttl se trouvent dans la villes Le gouvernement devant nécessafîremeftt prendre des soins tout particuliers poor l'arrivée des eaux, parce que l'élévation du fond dh catial , au-des^uS de la campagne, en rendait facile là perte, nnr bey, ou un kiachef , était chargé de leu* ctfnser- ▼ation.

Pendant la première année de la possession dé l'Egypte pai* les Frariçars, cette fonction me fui dé-» ▼olùe : polir la remplir avefc succès, il fallait une iwrvfeîllance aetive et incessante. Les paysan* rîve^ raiûs étaient intéressés à fafl^e defs ouVertnr.es auea-^

IIS CA^Al B'ALBlUk3IBll£,

Dai pour arroser leurs terres; il étail donc iodiapensable de les empêcher de disposer de ses eaux, a vaut que le but principal fût atteint. Les citernes une fois remplies, l'approvisionnement d'eau assuré, celles que renfermait ou qu'amenait encore le canal étaient réparties d'une manière proportionnelle aux besoins des villages, et à l'étendue des terres destinées à la culture.

M. Le Père, ingénieur en chef des ponts et chaussées, avait rédigé un projet pour rétablir cette navigation intérieure, entre le Nil et le port d'Alexandrie : il est compris dans les publications de la commission d'Egypte. Mais , soit que le pacha Tait ignoré, soit qu'il n'eût pas alors , près de lui , des hommes capables de le comprendre, on n'y recourut pas; et, sans disposition préalable, sans nivellement, sans avoir arrêté un tracé précis, le canal f i{t ordonné et entrepris . Les points de départ et d'arrivée furent fixés au Port-Vieux d'Alexandrie , et^à et l'atféhsurle Nil. Une grande masse d'ouvriers fut prise dans la population des diverses provinces et répartie dans cet intervalle. Chacun campa sur l'emplacement où il devait travailler; au bout d'un petit nombre de mois, le canal fut ouvert et navigable, et Ton s'en sert depuis plus de douze ans.

Il est regrettable que des travaux préliminaires n'aient pas précédé son exécution : on aurait évité beaucoup d'inconvénients, qui chaque jour se font

CANAL b'alexaujhiie. 113

sentir davantage. La prise des eaux aurait été faite plus haut et le canal serait navigable toute Tannée, tandis qu'il ne Test pas constamment dans son entière étendue. Il serait en ligne droite et aurait une moindre longueur; des écluses auraient donné des moyens de communication entre le Mil et le canal, et entre le canal et le port , de manière que les mêmes bateaux auraient porté les marchandises depuis la Haute-Egypte jusqu'à bord des bâtiments destinés à les recevoir, pour les transporter en Europe ; tandis qu*à présent il faut les charger et les décharger trois fois. Aussi est-ce un travail à refeire: mais son exécution sera un jeu quand on réunira les moyens convenables, et qu'on la confiera à quelqu'un de capable de la diriger.

Ce qu'il y a de certain c'est que, malgré tous ses défauts, le canal actuel satisfait en grande partie aux besoins du moment ; et qu'en outre, en amenant constamment les eaux douces autour d'Alexandrie, il est le principe d'une végétation active, qui a i*emplacé la stérilité : un désert s'est transti)rfflé en un jardin où une belle culture se déploie. Sous un climat tel que celui de l'Egypte, là où l'eau arrive, la nature retrouve sa vie , sa jeunesse , et son énergie. De nombreuses maisons de campagne, environnées de jardins, bordent le canal , et leur nombre s'accroîtra chaque jour. Je parcourus avec un grand plaisir ces Imux autrefois si différents.

Je suivis le canal jusqu'au point où il se termine,, c'est-à-dire à quelques toises du Port-Vieux : je le dépassai et j'allai voir le plus grand des jardins decette contrée. Il appartient à Ibrahim-Pacha; son étendue est de deux cent cinquante feddams (1). Des grandes plantations de vigne et d'arbres fruitiers y ont été faîtes avec un succès complet , et Ton est autorisé à en espérer les plus grands produits. Un joli kiosque est placé au milieu , sur une élévation; tout y est riant et fertile. A la limite du jardin , il n'y a plus d'eau, et l'on trouve le désert. Dans le voisinage , au midi , et parallèlement à lamer, le spectacle change. On voit une immense

(1) Un feddani équivaut à quatorze cent quatre-vingt-^eux Untm carrées.

UG maUotis. 115

lorfece brillante : ce sont des salines naturelles, qui se sont formées dans remplacement de FancicB iacMaréoftis.

Le bassin du lac Haréotis est d'une grande éten* due. Un léger exhaussement de terrain Tentoure et forme ses bords. Très-anciennement il recevait le trop-plein des eaux du Nil ; mais les canaux qui les y conduisaient s*étant comblés depuis long«> temps, il était complètement desséché lorsque nous débarquâmes en Egypte, en 17d8. On y voyait alors seulement , çà et là, quelques cristallisations salines. Une partie des troupes , particulièrement celles que je commandais, qui étaient â la droite, en marchant sur Alexandrie , la traversa sans ren* contrer aucun obstacle, ni aucun point marécageux. Après la perte de la bataille, dite du 50 ventdse, que le général Menou livra aux Anglais , en avant d'Alexandrie, ceux-ci, voulant isoler complètement la ville et sa garnison de l'intérieur de TÉ* gypte , et ayant remarqué que le sol du lac était plos bas que le niveau de la mer, coupèrent la digue qui contenait les eaux du lac Madiéh, communiquant avec la mer , et préservait , de Taction des eaux salées, le canal qui amenait celles dti NI! à Alexandrie. Aussitôt que cette coupure eut été faite, les eaux de la mer se répandirent avec abondance dans le lacMaréotis, qui devînt aussi une mer intérieure. Les Anglais y envoyèrent des bâti-

115 LAC MAiions.

jnenta armés; ils y régnèrent sans contettaUon , .et la garnison d'Alexandrie ne put correspondre ayecje Caire, qu'au moyen d'Arabes envoyés par le désert.

Lorsque l'armée française eut évacué l'Egypte, les Turcs réparèrent la digue , et le lac Maréotis se dessécha de nouveau en partie. Quand les Anglais revinrent en Egypte, et eurent éprouvé un échee près de Rosette, ils se concentrèrent dans Alexandrie, et, pour en faciliter la défense, ils conduisirent de nouveau, et par le même moyen, les eaux de la mer dans le lac Maréotis. Mais enfin , après leur départ, on remit tout dans le premier état. Méhémet-Ali fit réparer avec le plus grand soin , non-seulement la digue qui avait été rompue , mais encore, afin d'éloigner davantage les eaux de la mer , il fit boucher , par une digue , l'entrée du lac Madiéh, et l'isola ainsi de la mer : en même temps il ordonna , pour le dessèchement de ce lac , des travaux qui furent exécutés avec succès.

Aujourd'hui que le lac Maréotis reçoit seulement des eaux d'infiltration, celles provenant des pluies, et le trop-plein du Nil, amené par le canal, au moment de la crue , l'évaporation en enlève une grande partie, et il reste au fmad une couche de sel de plusieurs pouces d'épaisseur , résultant des dépôts salins qlie la présence des eaux de la mer y a formés, ou bien de la nature même du sol.

ALBXANnil. If 7

Une gramle partie de remplacement du lac Haréotis est devenue ainsi une saline naturelle. £n hiver tout cet espace est impraticable ; mais en été , avec des précautions, des hommes à pied peuvent traverser ces terrains marécageux.

11 résulte de l'état actuel des choses que la place d'Alexandrie est devenue d'une défense beaucoup plus facile, parce que Tespace praticable autour do cette ville est fort resserré , et qu'elle n'est vulné* rable que par deux points seulement.

EneiFet, la défense d'Alexandrie doit être calculée pour résister à une armée de débarquement : or il n'y a, sur cette côte, que deux points de débarquement qui soient à proximité : 1« l'anse du Marabout , où l'armée française descendit en 1708; S* la rade d'Aboukir , qui fût choisie par les Anglais. .On ne peut pas raisonnablement supposer que jamais on ose tenter directement, de la mer, UQ coup de main sur Alexandrie ; ni que l'on essaie de prendre terre entre Alexandrie et Âboukir^ sur une côte droite , d'un accès difficile , et qui n'offre auenn mouillage.

Il n'est guère possible de faire stationner des troupes sur la côte aride et désecte du Marabout, parce qu'elle est dépourvue d'eau. Le débarquement ne pourrait pas être empêché sur ce point, et l'ennemi y descendra quand il le voudra. Mai» ti l'espace assez étroit, qui existe entre la mer et

ttd ÀUXANORIK.

le lac Maréotis, par lequel il faut aécesSiaireaieot qu'il passe en marchant sur Alexanërte , est défeodue d'une manière suffisante par des fortilicalîaoft permanentes , il sera arrêté dans son mouvemeaC , obligé d'ouvrir la tranchée et d'entreprendre un siège ; et Ton ne comprend pas comment il oserait et pourrait l'exécuter dans un désert brûlant , dé« pourvu de tout, sans eau douce, et sans rade où ses vaisseaux pussent rester à portée.

Cet espace, d'une fort grande étendue, était occupé autrefois par un quartier considérable, celui de Nécropolis. Une ligne dejochers le couvre dans toute sa longueur : des habitations nombreu* sfi^ étaii^at accumulées à sa surface , et des voûtes sépulcrales , des excavations , qui sans dojite furent d'abord d'anciennes carrières , sont au-dessoos,

' Elles étaient remplies de tombeaux et d'ornemeata funèbres. Ces lieux sont connus sous le nom de Catacombes.

• Il y a aussi un espace envahi par les eaux de la mer, qu'on appelle le bain de Cléopâtre. On sup*. pose que ce bassin servit aux inhumations , et que c'était là que les corps étaient déposés et lavés avant d'être embaumés et placés dans leurs tombeaux» Le nom qu'il porte vient sans doute de ce que Géopâtre y reçut les derniers soins après sa. mort. \

Les ouvrages qui couvrent aujourd'hui cet em-:

piacement ne suffisent pas : ils sont trop peu considérables, et n*ont pour objet qu'une défense maritime. Il serait facile d'y créer une double àé* fense i contre la mer et contre la terre. Il faut que celle-ci soit telle qu'une attaque de vire force ne puisse réussir , et Ton atteindrait ce but, en ajoutant, à ce qui existe , un bon fort et deux moindres, dans une position intermédiaire que j'ai reconnue. Cet ensemble exigerait , de la part de l'ennemi , un nége régulier , d'autant plus difficile à conduire , que ks deux points d'appui- de droite et de gauche , k mer et le lac, étant immédiats, et les ouyrages étant placés, sur deux lignes en échiquier, les aCaqnes ne pourraient pas envelopper les défenses. Il y aurait un moyen d*ajouter beaucoup à la Corée d'Alexandrie : ce serait d'ouvrir un' canal qui , partant du Nil , aussi haut que possible, amè- Berait les eaux du fleuve au lac Maréotis , à l'époque des crues. Comme il est probable que le Nil roule aujourd'hui moins d'eau qu'autrefois , il serait prudent de faire une écluse à son commencement: elle ne serait ouverte qu'autant que le fleitye dér passerait la hauteur nécessaire à l'inondation. Une seule forte crue, comme il en vient quelquefois , remplirait probablement tout ce vaste bassin , et les anaéea les.plus ordinaires fourniraient à la eon« sommalîon causée par Tévaporation. Si le barrage^ entrepris à la tête.du Delta réussit , si cet ouvrage

prodigieux est mené à bien , il y aurait pendant sept ou huit mois de Tannée une surat>ondaDoe d'eau â verser dans le lac , qui serait ainsi presque constamment à plein bord , etses rivages pourraient être cultivés et habités.

Un large et profond canal, existant autrefois entre le lac et la rade d'Alexandrie, dont on retrouve les vestiges à trois mille toises de la colonne dite de Pompée, serait rétabli, donnerait passage aux bâtiments , et lierait la navigation de la mer avec celle du lac et du canal supérieur ; des éduses y seraient faites , conserveraient les eaux, et empêcheraient Tintroduction de celles de la mer. Peux bons forts, élevés sur les rives du canal, en rendraient maître , couvriraient les écluses , et empêcheraient les bâtiments ennemis d'y pénétrer.

£n cas de siège , cette navigation intérietire se* rait d'une importance capitale : elle donnerait une communication facile avec Tintérieur de TÉgypte , et assurerait l'arrivée des secours de toute nature , qui pourraient être envoyés. Mais si , ce qui n'est pas sqpposable, l'insuffisance des eaux du Nil rendait nécessaire de faire arriver les eaux de la mer pour remplir le lac Maréolis, il serait encore utile de rétablir le lac : car une masse d'eau semblable dans les circonstances où elle se trouve , ùSre toujours desavantagesqui doivent la faire préférer an désert dont elfe a pris la place.

AUXAIIIIUB. 121

J*avais continué de marcher à l'ouest d'Alexandrie, visité les défenses maritimes du port, et parcouru tout Fintervalle entre la mer et le lac. Je fus frappé de la facilité arec laquelle on pourrait tirer parti du terrain , et des avantages immenses qui en résulteraient pour la défense. J'en parlai à Méhémet-Âli , qui me demanda d'expliquer mes idées à son ingénieur. Je le conduisis sur les lieux, il comprit ma pensée et rédigea un projet. SI ce. projet est exécuté, Alexandrie ne sera plus attaqua* ble que par une armée qui aurait débarqué à Abottkir , et nous verrons plus tard , en parlant de ce dernier point, ce qui a été fait , et ce qu'il con* viendrait de faire pour empêcher qu'un débarquement puisse y être tenté avec succès.

. £a yisitant les bords du canal , je passai près de la colonne dite de Pompée. C'est le plus grand monolilhe que Tantiquité nous ait laissé, Tun des ouvrages les plus majestueux elles plus parfaits qui soient sortis de la main des hommes. Une colonne pareille, d'une dimension encore un peu plus grande , a été élevée il y a peu d'années à Saint-Pétersbourg: avant elle, les modernes ne pouvaient rien comparer à la colonne de Pompée. £lle est de Tordre corinthien , mais très-élancée. Son fût est de quatre-vingt-cinq pieds , sur neuf de module.

On a beaucoup discuté pour savoir à quelle époque cette colonne a été élevée , et à qui elle a été consacrée. Cette controverse devrait, il me semble, être terminée depuis longtemps. Si César pleura la mort de Pompée, de cet illustre Romain qui

coLonurB bs »oxfA£. 13S^

triompha faot de fois, et rit aa milieu des derniers hasards de son existence sa fortune suiyie encore par les consuls et par tout ce que Rome renfermait de grand ; les larmes de César furent le seul hommage qu'il rendit aux Tertus et aux malheurs de son rival, et il n'éleva pas de monument à sa mémoire. C'est à mon avis à Âlexandre-le-Grand que la colonne a été dédiée*.

Nous savons par Yilruve , qui vivait sous Auguste' (préface du second livre d'architecture) , et par Pline le naturaliste , qui naquit sous Tibère (livre Tni) , que l'architecte Dinocrate fut chargé par Alexandre de bâtir la ville d'Alexandrie d'Egypte. D'un autre côté un antiquaire du quinzième siècle, nommé Ciriaque (1) , qui avait voyagé en Orient par les ordres dû pape Nicolas Y^ étant de retour à Rome , adressa au pape Eugène lY , successeur deNicolas, la relation de son yoyagei Itinerarmm). Bile fut imprimée â Florence, en 1742, par Laurent Méhus , académicien de Cortone , avec une préface , dans laquelle l'éditeur fait les plus grands' éloges du savoir de Ciriaque. Celui-ci dit, pages 49 et SO de son Itinéraire : « Hors des murs de la

(t) Je dois à M. le chevalier Yisconti, antiquaire à Rome, et commissaire de la chambre apostolique pour les antiquités , Tindication du Voyage de Ciriaque d'Ancône^ que je ne connaissais pas. Il a éveillé ma curiosité , et m'a fait faire des recherches dont je consii^ie ici le résultat.

134 GOIONNI »l FOMftE.

n Tille ( Alexandrie ) et près de la porte du Poifre, » nous aperçûmes la colonne gigantesque, qu'on » appelle rulgairement la colonne de Pompée , et » que nous tenons avec plus de Yérité pour la royale » Alexandrine, érigée par Tillustre architecte Di- » nocrate , d*après une ancienne inscription gravée » sur le superbe socle de ce monument.» — Ensuite, dans un recueil d'inscriptions anciennes , qui a été publié par Pierre Âpian , mathématicien d'Ingol- *stadt, et fiartolomeo Amantius,^poete, et dédié «au magnifique seigneur sire Raymon Fagger, » conseiller de l'empereur Charles Y, et de Ferdî- » nand roi des Romains ,» on trouve ce qui suit ; « On dit qu'il existe à Alexandrie d'Egypte, sur » une colonne d'une grandeur merveilleuse , une » inscription en grec, dont la traduction est, » Démocrate (ou Dinocrate), célèbre architecte, » m'érigea par l'ordre d'Alexandre, roi Macédonien.» La même inscription est rapportée par M uratori (p. 949) , comme existant à la base de la colonne d'Alexandrie. 11 dit tenir ce document de Gori, célèbre antiquaire de Toscane, qui l'avait trouvé dans des notes laissées par Fra-Giocondo, l'un des architectes les plus distingués des quinzième et seizième siècles , et collaborateur de Michel-Ange et de Bramante.

Cet ensemble de preuves me parait résoudre la questioa d^une manière incontestable.

GOtOmiX M POMPÉE. 195

Maintenant il reste à expliquer pourquoi la colonne porte le nom de Pompée. M. le colonel Leake, de la Société royale de Londres et de la Société africaine, ira nous l'apprendre. 11 fit faire un échafaud pour arriver jusqu'à l'inscription que Pockocke avait indiquée comme étant gravée sur la partie occidentale. Il est parvenu à l'épeler, et le sens, traduit en français , est « Po...us (Posthu- )• mus ou Pompeius), préfet de TÉgypte, et la ville, >» ont érigé le très-saint empereur, le (dieu) tutélaire » d'Alexandrie , Dioctétien , l'invincible. » L'inscription ne dit pas « la colonne, n mais veut parler sans doute d'une statue de Dioclétien , placée snr la colonne. Des personnes qui ont monté jusqu'à son sommet ont constaté que le chapiteau avait effectivement été creusé pour recevoir et porter une statue. Mais si même on avait consacré cette colonne, d^à debout, à Dioclétien, on aurait fait ce qui a été exécuté souvent à Rome pour divers monuments, notamment pour l'arc de triomphe situé près du Golysée , et qui , élevé à Trajan , fut depuis consacré à Constantin dont on lui donne le nom aujourd'hui : la colonne aurait porté le nom de « Colonne de Dioclétien , » tandis qu'elle prit , pour le vulgaire , le nom du magistrat qui l'avait consacrée de nouveau , et qui est écrit le premier dans l'inscription.

Le massif construit de débris antiques , sur le-

130 COLOUIfS BB MHFiE.

quel elle repose, a offert à M. Ghampollion le cartouche de Psammétique H. C'est que les matériaux proTÎennent des ruines de Sais, ville peu éloignée d'Alexandrie, où résida la dynastie appelée les rois Saldes à laquelle Psammétique appartenait, et qui était détruite lors de la conquête d'Alexandrie. Mais, quant à la colonne, son style corinthien démontre qu'elle ne peut être antérieure à l'arrirée des Macédoniens dans ce pays*

Le soir du jour où je fis la longue promenade que je YÎens de raconter, j'entretins le pacha sur la situation de la Syrie. Je cherchai a lui faire comprendre toute rimportance qu'il y avait pour lui i conduire cette province avec douceur, à n'exiger d'elle que des sacrifices proportionnés à ses facultéi» et ne dépassant pas de beaucoup la somme des impôts qui pesaient sur elle autrefois. Je lui fis remarquer l'immense différence qu'il y a entre ce pays et l'Egypte.

Dans le premier, la population est mutine, ac* coutumée à la résistance. Retranchée , pour ainsi dire , dans des montagnes d'un difficile accès , où chaque village peut se défendre, la population ha-> bite en général hors des communications pratica-» blés pour les voitures, et l'on ne peut pas employer

198 siTVAnoii n la snn.

partout de Tartillerie contre elle. Elle occupe en outre un vaste territoire , et se trouve a portée de recevoir des secours extérieurs.

L*Égypte, au contraire, est un pays petit, isolé de toute part , qu'on parcourt dans tous les sens avec facilité. Une fkittille de quelques bateaux armés » quatre nMlle hommes d'infanterie, deux mille chevaux, et douze pièces de canon doivent le maintenir dans l'obéissance ou l'y faire rentrer s'il se révoltait. Ajoutez à cela que les maisons des villages sont faites de boue, et peuvent être facilement renversées ; que la population d'Egypte, qui a peu de besoins, est accoutumée au travail, à la pauvreté, i ta soumission.

Il y a ensuite une autre observation à foire sur les deux pays. Si l'Égyptë peut sans danger être surchargée d'impôts, il y a en même temps d'Immenses ressources à en tirer. En Syrie toiit est péril, et ses produits, quoique l'on fasse, seront toujours bornés : c'est une dernière raison pour les traiter différemment l'un de l'autre.

Ainsi la Syrie doit être menée par l'opinion, par son intérêt, par le sentiment.de son bien-être. Il faut profiter de ses richesses naturelles, exploiter ses mines et ses forêts; y lever des soldats pour ménager la population égyptienne, mais suWreun mode de recrutement équitable, attendu que c'est la seule manière de le rendre supportable, et lui

SITOATIGll K tA STftll* iSO

dMner d^abord peu d'extension pour y aecotitiimer; enfin, mettre en valeur les immenses plaines iocuiles que le pays renferme, en y plaint quatre ou cinq millions de bêtes à laine, qu'il peut nourrir»

Par ce système, l'Egypte sera couverte par une province étendue, fidèle, qui fournira au pacba les objets que TÉgypte ne possède pas, augmentera la consistance et la force de son armée, et lui donnera action sur Tinlérieur de TÂsie. Mais, si le désir d'augmenter ses revenus en argent lui fait pressurer cette province, et y établir le monopole, elle sera bientôt totalement désaffection née, changera promptement sa soumission en révolte, accueillera les ennemis de Méhémet-Ali, et accroissant de leur secours ses moyens de résistance, elle épuisera en peu de temps une armée qui succombera sous ses efforts impuissants. C'est d'ailleurs le bien-être des peuples, et d'abord leur soumission, qui légitiment les pouvoirs nouveau! et leur attirent l'estime et rassentimeut du monde, tandis qu'une simple contestation suffit pour atténuer leur force morale ; et ils doivent être jaloux de la conserver, car elle est la garantie de leur durée.

Le pacha parut me comprendre, et me dit qu'il était dans ses intentions de suivre ce système, dont les avantages ne pouvaient pas être mis en doute. Je crois qu'il l'exécute à présent, et je désire dans ses intérêts qu'il y persiste.

159 tfniATIOIf M LA 8TRII.

Je coninuDîquai aussi au. pacha les remurfiM que j'avais faites sur ses troupes en Syrie, et il me demanda a?ec instance de ne rien omettre a cet égard. Je lui ai tenu parole ^ et il en est résulté qu'il s'est décidé à leur donner une organisation nouvelle, qui fut arrêtée sous mes yeux, au Caire, avant mon départ pour l'Europe»

Le ISy j'allai visiter Tarseaal et l'escadre. J*étaiSi extrêmement impatient de voir cette création éton* naote, et,. pour ainsi dire, incompréhensible* £n 1828, 11 n'existait sur la presqu'île d'Alexandrie qu'une plage aride et déserte. Je la trouvai,. eu 1834, couverte par un arsenal complet, bâti sur la plus grande échelle ; par des cales de vaisseaux r des ateliers de tous les genres , des magasins pour tous les approvisionnements, une oorderie de mtll#. quarante pieds de longueur (dimension égale à celle de la corderie de Toulon). J'y trouvai rassemblé» des ouvriers nombreux , habiles dans tous les mé-i tiers qui se rattachent au service de la marine , et qui tous étaient Egyptiens : tout cela organisé, en mouvement , en plein service. Et de cet arsenal ,^ dont les fondations datent de six ans, il e^t sorti dix vaisseaux de ligne de cent canons, dont sept étaieo^

armés, aTaienI déjà oaTigné, d trois étaient sar le chantier, prêts à être lancés à l'eau. Je ne parle pas lies frégates de divers rangs , des correttes et des bricks ,.qui portent la flotte à plus de trente bâtiments armés. Ces prodigieux résultais ont été obtenus avec cette promptitude si grande, dans on pays où il n'j a ni bois , ni fer, ni cuiTre , ni ou* Triers, ni matelots, ni officiers de marine; aucun des éléments, enfin, qui peuvent serrir à la création d'une escadre. Je ne crois pas que rhistoire du monde entier ait jamaii^ présenté dans aucun temps rien de pareil. Ce phénomène est dA au talent remarquable, à l'actiTité, à l'esprit d'ordre et de pré- ▼lyyanoe que possède au plus haut degré M. de Cerisi , ingénieur constructeur de la marine; et é cette Tokmté de fer du padia qui subjugue tout et amène tout au résultat qu'il a déterminé. Les tra- Tanx ont été dirigés par l'homme du métier; mais Méhémet-Ali passait ses journées entières an milieu des ouTriers, et par sa présence donnait une impulsion irrésistible , levait les obstades qui pouvaient survenir, et forçait chacun à développer toute l'étendue de ses focultés.

M. de Cerisi forma , au nombre de dix-sept, des compagnies d'ouvriers de cent hommes; il les com* posa des plus intelligents, et les emplois d'officiers forent donnés aux ouvriers qui se montrèrent les plus habiles dans chaque métier.

AMMAt HAimU. 188

rArabe possède â un très-haut degré'le talent d'imitation; il en a le génie, si je puis m'exprimer ainsi. Adroit, vif, ardent, souple, doeile, on en fait tout ceque Ton vent. En peu de temps ces hommes, recrutés dans la population parmi les cultivateurs, devinrent chacun, dans le métier qui lui avait été dé|iarti, de très-bons ouvriers. On ne sa borna pas à les fliçonner aux métiers de charpentier, de menuisier, de serrurier, de tourneur, etc., etc., mais on en fSorma pour les ouvrages qui exigent le plus de précision. On est parvenu à fabriquer des ioslruments pour la navigation , des boussoles , quarts de cercles, octans , lunettes , etc. J*ai vu les atdiérs d'où ils sortent et les ouvriers qui les font. Ces ouvrages sont admirablement bien exécutés, et ees artistes, qui me furent présentés, n'avaient pas deux ans d'étude et de pratique. On n'atteindrait certainement pas un résultat si prompt avec des Ëaropéens, pris au hasard parmi les cultivateurs , de quelque nation qu'ils fussent tirés.

M. de Cerisi me donna des détails curieux sur le caractère des Arabes. Sobres , aimant le repos , et même paresseux par nature , ils sont cependant susceptibles de la plus grande activité. La cupidité et l'argent ne sont pas des mobiles capables de les stimuler fortement : l'autorité et l'émulation, employées avec discernement, voilà les plus puissants véhicules auprès d'eux . Quand le chef ordonne, tout

184 âftlBRAI. lUimiU'

le monde obiit; lorsqu'une rîTalité s'^UbUl, rien ne peut être comparé au zèle qui se déploie ; ainsi le talent, de ceux qui commandent est de trouver les moyens de la faire naître. Un ateUer traTaiiie avec mollesse, on place un autre atelier près de lui; chacun appartient à un yalsseau différent; dès ce moment une extrême activité succède à la paresse, les effèrts vont jusqu'aux limites du possible, et ils semblent les dépasser quelquefois. Plus le travail est pénible , plus l'obstacle à vaincre est grand, et plus ces hommes se roidiasent contre la difficulté.

L'Arabe est ^ d'une complexion nerveuse qui s'exalte facilement. Quelquefois, une espèce de découragement survient tout à coup : des ouvriers habituellement adroits, ne réussissent plus dans leurs travaux , ils semblent avoir perdu leur talent et refusent le travail. Il ne fout pas alors les maltraiter et les punir , mais patienter, les. laisser pendant quelques moments â euxmêmes; bientôt ces facultés, qui semblaient per-^ dues, renaissent, et l'habile ouvrier se retrouve. Si l'on agissait autrement, on accroîtrait le mal, et cet état, d'atonie morale se prolongerait» C'est le résultat d'une organisation particulière, qui a quelque rapport avec la nôtre. Lorsque, au milieu du combat , des soldats français sont momentanément en désordre, ce n'est point par les réprimandes, les injures, les menaces, que l'on parvient

AB8BIIAI MABrriMI. 185

à les rallier : c'est en se préMntant à eux avec calme, en leur parlant arec fermeté, nais avec dou* ceur; c'est en payant d'exemple, qu'on les arrête, qu'on les décide à faire face à l'ennemi , et qu'on les reconduit au-derant de lui. Plus d'une fois j'en ai fait Texpérience, et j'en ai acquis la preuve. Leur esprit alors se tranquillise, l'imagination se calme, les sentiments du devoir et de l'honneur reprennent leur empire, et le brave soldat reparaît.

Tous les travaux dans le port d'Alexandrie se font à bras. La main d'oeuvre est à si bon marché en Egypte , et les combustibles sont si rares et si chers, qu'au moins jusqu'à présent, il y a dç l'économie à agir ainsi. Cet état de choses changera sans doute quand les mines de charbon fossile de Syrie seront en pleine exploitation. Alors les hommes seront réservés pour les fonctions qui exigent l'emploi de l'intelligence, ils reprendront la place que le Créateur leur a assignée. La matière produira les forces motrices , suppléera à la population , en ce qui représente la force matérielle , et les ressources de l'Egypte seront ainsi décuplées. C'est à mettre ces mines en valeur que le pacha doit consacrer tous ses soins. La population devant faire face aux besoins de l'armée et de la marine, et aux travaux des immenses constructions civiles qui sont commencées, ou qui chaque jour s'entreprennent, elle recevra un grand soulagement lorsque des ma-

1S5 AâéKlIAf. MAtlTIU.

chines a Tapeur la remi^ceront dans un grand nom* bre de fènctions qu'elle remplît am'ourd*bui. Mais, en même temps, il faut former beaucoup d'hommes capables de conduire ces machines, car leur rareté est encore aujourd'hui une raison pour en ajourner remploi.

Apre» avoir ?u dans le plus grand détail, et pen daut trèS'loDgtempa, tout ce que le bel arsenal improviséd*Alexandrie présente de digne de remarque, et exprimé à M. de Cerisi Tadmiration sincère que des choses si étonnantes m'avaient inspirée. Je in*embarquaî pour aller visiter les vaisseaux qui étaient dans le port. Us étaient au nombre de sept, et venaient de rentrer d'une croisière de six mois , qu'ils avaient exécutée sur la côte d'Asie. Chacun d'eux est armé de plus de cent canons , et toute cette artillerie est du même calibre , et emploie des projectiles de même dimension. Le poids des pièces varie : sur les gaillards et les passavants ce sont des caronadesj mais toutes sont du calibre de trente. On conçoit l'utilité d'un pareil arrangement, au milieu du désordre qu'entraîne un oom-

158 MARIKE.

bat naval. Il est extraordinaire que ce système, si simple, n'ait pas d'abord été mis en usage chez les grandes puissances maritimes, et que l'exemple leur^en sort donné par une marine nouvelle , créée dans un pays qui commence seulement à sortir de la barbarie.

Les proportions des vaisseaux sont différentes aussi de ce qui existe ailleurs. Partout les bâtiments diminuent de largeur dans leur partie supérieure : on a eu en vue en cela de créer un moyen de défense , en cas d'abordage , en laissant un intervalle vide entre les deux vaisseaux , dans les parties qui correspondent aux ponts. ITais indépendamment de ce que ce n'est pas ordinairement bord à bord, mais par l'arrière ou par l'avant que cette entreprise est tentée, on sacrifie, pour un cas particulier et d'exception , un avantage de tous les jours, qui consiste à donner une plus grande capacité aux vaisseaux , plus d'espace et plus de facilité pour la manœuvre du canon. Les vaisseaux égyptiens, dont la largeur est égale paHout , ont peut-être moins d'élégance â la vue, mais c'est une beauté de convention : l'œil est habitué aujourd'hui â ce rétrécissement de la partie supérieure, il s'habituera de même â une autre construction quand l'usage l*aura consacrée et que sa supériorité aura été généralement reconnue.

L'amiral de cette escadre, Moutouche-Pacha,

lAftllIft, \

e^e de colosse , que Ton dit tort bi "^

mande que de nom. C'est pour méa que Méhémet-Ali a donné ce titre è L*âme de cette escadre, celui qui ^a «nii^. ^

l*a mise sur le pied où elle est, est un FranÇ'ars'^ .. M. Besson (Besson-Bey ) , qui est vice-amiral et le *" BUijor-ffénéral du pacha. Voici quelle est son histoire :

Cet officier servait dans la marine française, en qualité de lieutenant de vaisseau, et était, en 181 5j employé au port de Rochefort. 11 avait épousé unç demoiselle danoise , assez riche , qui possédait un bâtiment de commerce, et ce navire, nommé La MadeknneyHt trouvait précisément à Rochefort m moment où Napoléon y arriva et se disposait à quitter la France, M. Besson proposa à Tempereur de le conduire sur son vaisseau aux États-Unis d'Amérique. Napoléon accepta : tout fut en conséquence disposé à bord. On fit préparer un endroit pour le cacher, au moyen de tonneaux défoucés communiquant entre eux et matelassés intérieure* ment. Les effets les plus précieux de l'empereur fu<* rent embarqués mystérieusement en plusieurs fois. 11 avait donné Tordre à M. Besson de se trouvèrent ti'e nie d'Aix et le rocher d'Éneste , et de venir ensuite le prendre. Mais , quand M. Besson arriva auprès de Napoléon , celui-ci avait changé d'avis \ il lui annonça qu'il renonçait à ce parti, que trop

140 MAinw.

de chances contraires accompagnaient, et qitHt avait envoyé M. de Las-Cases auprès de Tamirat anglais, pour lui demander de le recevoir. La Madelaine mit à la voile et arriva en Amérique, très-promptement et très-heureusement, sans même avoir été visitée. Si Napoléon avait persisté dans son premier projet, sa destinée prenait un tout autre cours.

Cet acte de dévouement de M. Besson, envers l'empereur, ayant été connu du gouvernement français , le compromit. Son nom fut rayé des contrôles de la marine , et il se vit obligé, afin d*assurer son existence et celle de sa famille , de naviguer pour le commerce. Ses premières opérations ayant mal réussi, et se trouvant à Alexandrie en 18S0, il proposa au vice-roi d*Égypte , qui s'ocenpait de la création d*une marine militaire , d*entrer à son service. Son offre fiit acceptée. D*abord, il fût chargé de surveiller la construction des bâtiments que le pacha faisait faire en France ; puis il eut le commandement de la belle frégate de sofxante-qnatre canons, Za Bahiréà, qui sortait des chantiers de Marseille. Bientôt après, le pacha, appréciant sa capacité, et convaincu qu'il pouvait lui être beaucoup plus utile dans un grade plus élevé, l'avança : il est devenu en peu d*années vice-amiral et major-général , c'est-à-dire le véritable ministre de ce département.

MAIIITB. 141

La promplitude avec laquelle M. Bessoo a fermé et dressé les équipages est une espèce de prodige. Les matelots sont tous égyptiens et recrutés pour la plus grande partie parmi les mariniers du Nil. Les officiers sont presque tous également égyptiens, ou tares, ou mameloucks achetés par le pacha, élevés dans sa maison , et primitivement destinés au ser-* Ticedeterre.Un très-petit nombre d'officiers français et italiens se trouvent mêlés parmi eux. Aujourd'hui, ces vaisseaux naviguent et manœuvrent arec régularité , et tiennent des croisières , quelqaisfoîs dans une saison avancée, dans les mei*» étroites et dangereuses qui baignent les côtes de TAsie-Mineure, de la Syrie et de l'Egypte. C'est un véritable phénomène, qui honore tout à la fois le pacha et l'amiral Besson, et qui prouve tout ce que Ton peut foire, tout le parti que l'on peut tirer de la race arabe.

Une discipline très-sévère , nécessaire partout dans les armées de terre et de mer, mais plus indispensable encore dans ces dernières et avec les Orientaux , est maintenue dans tous les grades. Quelques actes d'une grande rigueur, mais d'une rigueur légitime et d'une justice incontestable, ont dobnéune puissante action au pouvoir. Il y a quelques années qu'un capitaine de frégate, se confiant dans son intelligence et la connaissance qu'il croyait avoir des lieux, essaya d'enirer sans pilote dans le

143 MAiini.

port d'Alexandrie. La passe est étroite et dîffieiie , son bâtiment toucha et se perdit. Ce capitaine fiU mis à un conseil de guerre, condamné à mort, et fusillé malgré les demandes en grâce qui furent de toutes parts adressées au pacha. Depuis cette époque, les entrées et les sorties du port«e font régit* lièrement et aucun bâtiment ne périt plus.

La crainte que le pacha inspire à ceux qui com*mettent quelques délits est telle, qu'il y a peu d'années, le commandant d'une frégate , qui serTait d'école de marine, ayant appris que Méhémet-Ali , informé des désordres de mœurs dont il était coupable, lui avait retiré ses bonnes grâces, se fit justice lui-même d'une manière terrible* U attendit un jour de congé, fit descendre toute l'école à terre selon la coutume , resta seul à bord sous un prétexte qu'il imagina, et mit le feu aux poudres de la frégate, qui sauta avec lui au milieu du port d'A-* lexandrie.

Moutouche-Pacha me reçut avec les honneurs d'usage, à bord du Saint-Jean^' Jcre qu'il moulait, et au bruit d'une nombreuse artillerie. L'a* mirai Besson m'accompagnait. Je visitai ce vaisseau avec un soin particulier , et il me sembla qu'il n'y avait que des éloges à donner à la manière dont il était tenu et dont tout y était aménagé. Ce bâtiment, comme tous les autres vaisseaux de ligne, était une de ces créations merveilleuses d'Alexan-

K4&tin. f49

(irje, et 8?ail déjà tait deux campagnes de mer. L'eseadre se composait des bâtiments ci^ après :

TAISSEAUX Dï LIGNE.

Acre (Am.) de • • . • 110 canons.

Moussir (Tice-am.)« • « 110

Maakren (contre-am.). • 104

Hahlakebir. • .... 104

Iskuedo. ...'..• 104 .

Homs 104

Aboukir 84

F&]Ê6ATES.

Bachirde 64

Bécbir 64

Mustachi-Giad • • • • 64 •

Syri-Giad 60

Rafra-el-Secb 86

Tamiad ...... 56 -

et en outre de plusieurs bâtiments d'un rang inférieur.

Aujourd'hui, elle a de plus trois vaisseaux de même force et une frégate de soixante-dix canons, qui alors étaient sur le chantier. Cette marine a , et avec raison , le sentiment de sa supériorité sur celle des Turcs.

144 aAtixB.

Afin de régulariser les affisiires de la marine , el de les conduire d'une manière méthodique, le pai» cha a établi un conseil où les affaires sont rapportées et décidées. Ce conseil se compose : de Famiral Moutouche-Pacha; de Besson-Bey , vice-amiral; de Cerisi-Bey, et d*an contre*amiral. Chaque jour le pacha reçoit un rapport sur ses traraux.

Le 19 octobre, j*allai reYoir Aboukir. C'est un liea d'une grande importance militaire pour l'É*

gypte.

Le mouillage d' Aboukir est le seul , sur cette côte, qu'une escadre puisse prendre avec facilité, et il est. en même temps le point le plus favorable pour un débarquement. La plage est d'un accès aisé attendu que la mer ne batjamais avec violence: elle est garantie de son action par les bancs et les rescift, et l'anse ouverte au nord*est de celle des vents du nord , du sud et de l'ouest, par la pointe et la terre. Le fort, placé â l'extrémité du cap, est armé d'une nombreuse et formidable artillerie; mais son. canon n'atteint point le mouillage, et ne saurait empêcher de s'y établir, ni en chasser ceux qui l'occupent : les vaisseaux de ligne et même.les

146 ABOVKIB.

grandes frégates ne pouyant venir assez près de la terre , pour se trouver sous sa portée , â cause du peu de profondeur de l'eau. Ce fort n'est réellement utile que pour protéger le cabotage et défendre la côte eontre des bâtiments légers. Il est donc d'une sage prévoyance de la part du maître * de régypte de préparer des moyens de résistance contre les troupes ennemies au moment où , embarquées sur les chaloupes , elles veulent mettre pied à terre.

Les localités se prêtent beaucoup à ce que Ton puisse les combattre avec avantage. Le cap, à la pointe duquel est construit le fort, et qui s^avattce de plusieurs centaines de toises dans la mer, est fort élevé. Cette élévation reste la même, et se trouTe encore plus grande pendant une partie du développement de la rade; elle diminue ensuite et finit par disparaître tout à fiiit, jusqu'à ce que la éùit soit au niveau de la campagne, et très-peu mi^-éeê* sus de la mer.

Cette ceinture élevée se compose de dunes d*aa sable mouvant. En l'occupant par de fortes batte* ries, placées à une hauteur convenable, le commandement qu*elles exercent leur donnerait un gi'and avantage pour détruire les bâtiments légers qui seuls peuvent s'approcher; et en élevant .un fort, sur la sommité , afin de protéger les batteries , du côté de la,terre, contre ceux qui, ayant débarqué

AMDKII. 147

malgré leur feu, tenteraient de les enlever, on an-* rait beaucoup de chances pour leur résister. Et si des troupes disponibles, masquées derrière ces monticules, appuient ces dispositions, et sont en mesure de tomber sur Tennemi, en même temps qu'il est soumis au feu des batteries, il est à peu près certain que le succès d'un débarquement tie-. * Tiendra impossible. Les arrangements défensiPs ont été faits dans cet esprit.

Autrefois f avais fait faire un ouvrage de campagne ^nr la dune la plus élevée ; mais le mouvement des sables l'eut bientôt eifecé. On construit, par l'ordre du pacha , un ouvrage revêtu, permanent, qui est en état de résister à un coup de main; et un nombre d'hommes suffisant est constamment employé à le débarrasser des sables qui s'y amoncellent* Une partie de son armement bat la plage, mais il est trop faible. On devrait , dans le même objet, placer encore sous le fort, et sous sa protection , deux nouvelles batteries de vingt ou vingtcinq pièces de canon chacune, dans Tunique but de foudroyer la plage ; alors la défense de ce point serait parfaitement établie.

Le fort , qui est au bout de la presqu'île , est dominé par un monticule situé à l'isthme. Il était , en 1799, occupé par une redoute; mais elle n'acoomplit pas sa destination , et ne fit aucune résistance. Un chef de bataillon , nommé Godart, qui

148 ABOVK»,

commandait dana. tonte cette partie de la eMe, s'y était placé lorsque lea Turcs l'attaquèrent, après leur débarquement : il fut tué, en s'exposant trop pour animer. ses soldats à se bien défendre; le découragement se mit dans la troupe, et les Turcs enlevèrent ce poste. Le fort se rendit immédiatement après, et la redoute devint le centre de la position que prit Tarmée turque, en attendant qu'elle fût en état de marcher en avant. Une tranchée faite de chaque côté delà redoute, et aboutissant, d'une part , i la grande mer , et de l'autre à la rade , compléta leur position.

Les T4ircs l'occupaient, lorsque le général Bonaparte arriva du Caire avec l'armée. Ils résistèrent d'abord à une première attaque; mais, étant sortis de leurs retranchements, ils furent repoussés, poursuivis, et la redoute enlevée. Le fort fut ensuite assiégé et bientôt pris, avec les malheureux qui s'y étaient entassés , et qui y mouraient de soif et de faim.

On voit quelle est l'importance de ce point dominant de l'entrée de la presqu'île, et le rôle qu'il est appelé à jouer. Occupé convenablement, il complète la défense , crée de nouveaux obstacles pour le cas où un débarquement aurait réussi, et devient un excellent appui pour les troupes qui se réuniraient pour combattre l'armée qui aurait pris terre. l\ est donc du plus grand intérêt d'y avoir un ou*

ABOVKIR. 149

Trage de fortification permanente. C'est ce que le pacha a senti et ce qu'il a fait : on y construisait , lors de mon voyage , une grande lunette avec ré* doit, et casemates à feu de revers. C'est un ouvrage qui exi^e un siège régulier , et le meilleur de tous ceux qbi ont été faits en Egypte. 11 était aux trois quarts terminé, et doit être fini en ce moment, et renfermer des établissements complets.

Une armée qui parviendrait à opérer son débar* quement se trouverait donc maintenant dans une position difficile. Placée sur une plage d-où l'eau douce la plus voisine est assez éloignée pour qu'il ne lui fût guère possible d'y recourir; iota de ses vaisseaux qui ne pourraient approcher de la côte , gèbéesur son flanc droit par l'ouvrage dont je viens de parler, et par le feu du fort qui éloignerait toutes les embarcations qui pourraient essayer d'aborder , elle serait dans une situation détestable soit pour combattre sur ce terrain , soit pour se rembarquer dans le cas où, ayant marché en ayant, elle aurait éprouvé un échec. Ainsi l'ensemble de ce système donnerait de grandes chances pour empêcher qu'un débarquement fût tenté , et du moins qu'effectué il réussit. Dans tous les cas , il obligerait l'ennemi à agir avec circonspection , ce qui donnerait le temps de rassembler des forces , d'abord pour lui résister , et ensuite pour le détruire en cas de succès.

1150 AMVUB.

Les trafaux acbeyés ou entreprise Âboukirsont donc tels qu'on peut les souhaiter , et il est eertatn que si en 1800 ils eussent existé, rarmée anglaise n'aurait pas fait quitter l'Egypte à l'année française, quelque tùi le degré presque incroyable dincapacité de celui à qui le commandement de celle bra? e et malheureuse armée était alors confié.

Une fois la côte d*Âboukir mise en état de défense parfait, et les ouvrages que je regarde comme nécessaire d'établir dans l'espace qui existe entre la mer et le lac Maréotis étant exécutés, on comprend que la place d'Alexandrie n'est plus attaquable d'aucun côté par une armée de débarquement. Mm ai, en raison de la grande importance de cette ville, du riche matériel qu'elle renferme, on Toiiiait ajouter â ses moyens de sûreté, et la f(H*tifier indé> pendamment d'Aboukir , afin de la mettre en état de résister, soit après la perte complète de ce point, soit contre une armée qui viendrait de l'iiktérifur, on remplirait ce but aisément , ainsi qu'on va pouvoir en juger.

Une chaîne de hauteurs, extérieure à Fenceinte actuelle, couvre la ville du côté de la porte de Ro* sette ; elles sont composées des débris d'un des plus beaux quartiers d'Alexandrie, du faubourg de Nicopolis , réunion de vastes palais ou d'établissements publics. La rue Royale le traversait, et son tracé est le même que celui de la route qui conduit

à Abiukir. Cet bauteors ont une large baae , ellea forment de férîtables collines , capables de sery&r d'assiette â d'assez grands ouvrages de fortification «. Ges relief continuent en tournant ?ers le sud » et siiifent le bord du canal qui passe à leur pied. C'était le ftiubourg d'Éieusine. Sur les premières de cet hauteurs il faudrait construire un ouvrage à couronne » fermé à la gorge ; un autre moins grand , mais encore considérable , sur la hauteur près du eanal, et deux ou trois autres, plus petits, en interanédlaires , jusqu'à la colonne d'Alexandre.. Lea eaux du canal pourraient être disposées pour for* merdes inondations;^ on reconstruirait les forts actuels de l'intérieur ( Grettin et Caffarelli ); les revè« tements de leur escarpe seraient couverts : les tours de l'enceinte des Arabes , que le pacha a fait réparer, armées avec soin , lieraient tout cet ensemble^ L'espace occupé serait, comme on le voit, trèsvaste ; il embrasserait presque la totalité de l'emplacement de l'ancienne ville d'Alexandrie, qui était si prodigieusement étendue, et dont la surface Immense est couverte aujourd'hui d'un amas de débris plus considérable que ne le sont toutes les ruines des villes anciennes que j'ai visitées.

Il en résulterait que les défenses seraient portées très au loin, et que tous les établissements d'AIexan* drie seraient en sûreté. £t cependant ce système de fortification , malgré la grande étendue de la

153 ABOIIUB.

place , n'exigerait pas une forte garnison. Deux régiments d'infanterie de trois mille hommes chacun, et quelques compagnies d'artillerie, qui en feraient le fond , soutenus par les moyens de la marine, suffiraient pour assurer une bonne et longue défense, et pour donner tout le temps nécessaire à la réunion des moyens que TÉgypte et la Syrie renferment , et pour Tenir à son secours. Les travaux en Egypte s'exécutent à si bas prix , et le résultat est si avantageux , que , dans l'intérêt de l'avenir , le pacha ne devrait pas hésiter à faire ce grand ouvrage.

La rade d'Aboukir me rappela le combat naval qui eut une influence si grande sur le sort de l'armée d'Orient et sur celui de l'Egypte. Peu après cet événement j'avais été envoyé du Caire , avec ma brigade , pour protéger les côtes contre les entreprises des Anglais. Quand j'arrivai, les débris de nos vaisseaux étaient encore fumants , et les cadavres de leurs défenseurs gisaient sur le rivage.

C'est dans ma tente , au camp de Kauka , entre Belbeys et le Caire , que le général Bonaparte , revenant de poursuivre Ibrahim-Bey , avait appris cette funeste nouvelle et reçu les dépèches parlésquelles le général Kléber , commandant alors à Alexandrie, lui en rendait compte. Le général Bonaparte resta calme et ferme à la lecture de ces lettres : il montra beaucoup de force d'âme , et , sans

ABOVKn» 155

déguiser Thninensité de nos pertes et leurs grave» conséquences , il s'occupa seulement â diminuer l'impression qu'elles devaient produire , en faisant un appel aux sentiments nobles et généreux. » Nous » Toilà séparés de la mère patrie, nous dit-il, sans » communication assurée avec elle; il faudra savoir » nous suffire à nous-mêmes. L'£gypte offre d'im- « menses ressources , nous les développerons* > Autrefois elle formait à elle seule un puissant » royaume ; pourquoi ne le ferions-^nous pas re- » naître de ses cendres , enrichi par les arts , par » les sciences et l'industrie? Avec du courage et » de la volonté il n'y a pas de limites que Ton ne » puisse atteindre , point de résultat qu'on ne doive » espérer. Quel appui pour la république que cette » position offensive contre les Anglais ! quel point » de départ pour les conquêtes que l'écroulement » possible de l'empire ottoman peut mettre à notre » convenance et à notre portée ! Des secours par- » tiels pourront toujours arriver de France : les » débris de l'escadre fourniront des ressources im- » portantes à l'artillerie ; nous deviendrons facile- » ment inexpugnables , dans un pays qui n'a d'aun très frontières que des déserts et une c6te sans » abris. La grande affaire pour nous , la chose im- » portante, c'est de préserver l'armée d'un décou- » ragement qui serait le gei me de sa destruction* » Sachons-nous élever au-dessus de la tempête et

» let flotf seront doHiptét. Nous wmmm peut-être

n destinés â renouveler la face de TOrient, à placer n nos noms à côté de ceux les plus illustres de » rhistoire ancienne et du moyen âge ! »

Après ce mouvement oratoire 5 Bonaparte s*em* pressa de prévenir les reproches qu'on pouvait lui adresser , en rejetant tout le blâme encouru sur !• pauvre amiral, qui n'existait plus, mais sans convaincre personne. Il est indubitable que Brueys n'a Jamais eu Tordre d'aller àCorfou , ni celui de eroi« ser. Peut-être il aurait pu faire plus d'efforts pour placer son escadre dans le port vieux d*Alexan« drie; la chose était rigoureusement possible. Mais jamais le général en chef n'a manifesté l'intention de se séparer de ses vaisseaux 3 la manière oiême dont il accusait l'amiral Bmejs prouvait qu'il n*a« vait pas foi dans ses paroles.

La cète, couverte alors de cadavres, montra combien les circonstances naturelles sont, en ^ffyp^c 9 d'accord avec l'ancien usage de ce pays de conserver les morts. 11 semble que l'atmosphère y suffit : les cadavres, jetés sur la plage, s'étaient desséchés en un instant, tant la chaleur est forte , et sans qu'aucun d'eux entrât en putréfaction , tel* lement l'air est sec. Nulle partie de la peau n'avait été détruite ou altérée , tandis qu'en Europe la cor* ruplion suit de près la mort et décompose le corps.

Ma course à Abouktr me donna l'ocoasion de re*

AJOfS». 1&5

connaître lt$ grands changements suryenus dans eet localités. Le lac Bfadiéh était une invasion de U mer dans rintérieur des terres; ses limites étaient voisines du canal , qui amenait les eaux douces à Alexandrie , lors de la crue du Nil : ce lac n'existe plus. Le pacha a fait faire une digue , haute et épaisse, pour fermer son entrée. L'aclionde la cba**) leurafaitévaporerleseaux, et son bassin esta secj quelques concrétions salines se montrent seule*, ment â la surface.

Cette opération était indispensable du moment que l'on destinait le canal â être tout à la fioispro* pre é la navigation et à approvisionner Alexandrie d*eatt potable , afin d'empêcher les infiltrations qui l'auraient gâtée. Il n'en était pas ainsi lorsque le canal n'avait d'autre but que d'amener des eaux douces pour les besoins de la ville , et d'ar-* roser la campagne. Alors il ne recevait de l'eau qu'au moment des plus fortes crues du Nil, et le fond du canal étant presque partout au-dessus du niveau de celles du lac , leur influence fâcheuse ne pouvait pas se faire sentir. Mais aujourd'hui il n'y a aucune sorte de précaution que l'on ne doive prendre pour s'en préserver » et une autre digue faite en arrière serait utile. Peut-être aussi serait-^ il bon de protéger la première par un ouvrage défensif qui la mettrait à l'abri d'un coup de main; îif en liant son feu avec celui des ouvrages

156 ABOVKIB. ..

d'Àboukir , ajouterait encore de nouvelles difficultés au débarquement qu'entreprendrait Tennemî.

J'examinai, en allant et en revenant, le terrain où se iivra la bataille qui décida , en 1800 , du sort de rÉgypte. La connaissance que j^avais des lieux me fit bien comprendre, lors de ^événement, les fautes capitales que le général Menou avait commises; mais, en vérité elles furent telles que Ton peut assurer que jamais général ne se conduisit avec autant d'ineptie et ne montra moins de connaissance des premiers principes du métier.

L'armée anglaise s'était avancée péniblement depuis Aboukir jusqu'à deux lieues d'Alexandrie; elle manquait de moyens de transport , d'attelages, de cavalerie; jamais armée ne fut plus mal pourvue, et l'on sait que , si l'armée anglaise est une des plus braves et des meilleures de l'Europe, elle est , sans aucune comparaison , celle qui exige le plus de matériel , et à laquelle il faut le plus de facilité de toute espèce pour la vie. Quand elle en est privée , elle perd une grande partie de sa valeur ; dans cette circonstance , sa pénurie de chevaux était telle qu'il fallut faire traîner les pièces de campagne par des matelots. Une armée réduite à ces extrémités doit être facilement battue , si celle qui lui est opposée , et qui est forte en cavalerie, qui a une artillerie nombreuse et bien attelée, est

ABOOKIft. 157

conduite avec uflTpeu d*habileté, si elle maUceuvre et opère de manière à menacer Fennemi sur divers points et agit en masse sur celui qu*elle a choisi* Or, voici comment les choses se passèrent à la ba« taille d'Alexandrie.

Les Anglais avaient appuyé leur droite à la côte, et leur gauche au lac Madiéh. Une vieille ruine romaine, située sur la hauteur, et que Ton appelle le camp de César, forme, à droite un bon point d'appui ; il devient une véritable forteresse dans on jour de combat , quand de braves gens le défendent. Les Anglais l'occupèrent. De ce point, si Too tire une ligne droite à la pointe du lac Madiéh, celte ligne fait un angle aigu avec la côte. Ainsi, les Anglais , qui avaient placé leur ligne de bataille dans cette direction, refusaient leur gauche. Ils fortifièrent leur centre par des ouvrages exécutés à la hâte , et dans cette position , ils attendirent Pal'taque de Tarmée française, leur droite soutenue par le feu des chaloupes canonnières, et leur gauche par des canots armés. Que devait faire le général français dans une occasion semblable? Former son armée en avant d'Alexandrie , se présenter en force devant la droite de l'ennemi et le menacer sur ce point pour attirer son attention, et porter rapidement ensuite ses troupes sur sa droite, en masquant leur mouvement, et agir avec tous ses moyens réunis sur la gauche de l'eunemi. Une batterie de

six pièces de douze et quelques obttsiers soMsaiettt pour éloigner ou pour couler les canots armés qui étaient sur le lac : une fols retirés , Tarmée ennemie n'avait plus d*appui > et le terrain bas et uni qu'elle occupait était trè8-fii?orable ait mou* Veinent de notre artillerie et de notre cavalerie. La g^auche enlbutée., le centre et la droite des Anglais étaient tournés , et ils ne pouvaient se préserver d'être coupés de leur point de retraite qu'en se retirant en toute hâte : Tarmée anglaise, pressée dans sa marche , abandonnait son artillerie et se trouvait harcelée , poursuivie pendant une retraite de trois lieues, et ^ probablement, laissait en morts , blessés ou prisonniers, la moitié de ses soldats ; le reste se rembarquait en toute bâte , et rÉgjrpte était délivrée de tout péril.

Dans le cas où un succès décisif n'aurait |Ma été obtenu, l'armée française, après ta bataille, se concentrait sur le point où elle avait combattu* Les Anglais ne pouvaient rien entreprendre sur Alexandrie , l'armée française étant placée sur son flanc et ses derrières. En mettant tout an pis, Vêr* mée française se retirait sur le Nil ; elle appelait à elle les forces considérables qui étaient au Caire, et elle pouvait tenter de nouveau la fortune. Enfin , si on devait être réduit à évacuer l'Egypte , peu importait que la capitulation fût signée au Caire ou â Alexandrie.

ÈM lieu de ee plan si simple, dont les aranlages lont si foeilenent appréciables , que fit le général Menou ? Il attaqua la droite des Anglais retranchés dans le camp de César, et soutenue par le feu des Taisseaux. Cette attaque fut reponssée avec perte, et le brare général Lanusse, officier de courage et de résolution, blessé mortellement : Menou précipita ensuite sa cavalerie sur le centre de l'armée anglaise , qu'elle traversa ; elle entra dans les oufrages qui n'étaient qu'ébauchés; mais, n'étant pas appuyée dans son mouvement par l'infanterie, sUe fut obligée de revenir, après avoir laissé sur le champ de bataille le général Roize qui la eom* mandait. Après ces deux attaques si décousues et si mal conçues, une canonnade s'entama sur toute la ligne : elle dura jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de mnnîlione, et la bataille fût perdue , car une bataille défensive est gagnée par l'armée qui est attaquée dans sa position , lorsqu'elle la conserve malgré les e£Forts de l'ennemi.

La combinaison faite par le général Menou était d'autant plus absurde que, si l'armée anglaise avait été battue à sa droite, elle n'aurait point été pour cela compromise , ni en danger dans sa retraite. 8a gauche et son centre, étant plus près d'Âboukir que sa droite, elle aurait eu moins de chemin â i^ire pour y arriver que les Français , et elle se trouvait tout natureUemeat éobekNinée pour se re*

160 ABODKll.

tirer; et de tout cela il résuite qu*il y avait moins d'avantages à espérer daos le succès, et plus d'obstacles à surmonter pour Tobtenir, puisqu'il fallait agir sous le feu des vaisseaux ennemis.

Les troupes françaises se retirèrent sous Alexandrie , les Anglais s'emparèrent de la communication de cette ville avec le Nil et le Caire, coupèrent la ligne qui bordait le lac Madiéh et sur laquelle passait le canal; répandirent l'eau salée dans le lac Maréotis, et isolèrent du reste de l'Egypte la masse des troupes françaises , qui était à Alexandrie. Dès ce moment l'Egypte fut perdue pour nous.

Ainsi une armée de vétérans , une des plus braves qu'ait eues la France , a vu tous ses efforts inutiles , parce que celui qui était chargé de la diriger était sans capacité et sans aucun talent militaire.

Voilà le sort des meilleures troupes , quand la fatalité veut qu'elles soient confiées à des mains inhabiles. Chez nous, le choix d'un mauvais général a des conséquences encore plus graves qu^ailleurs, parce que nos soldats , spirituels et intelligents , jugent bientôt leur chef, et savent d'avance si sa capacité leur promet des succès. Quand leur instinct est pour la négative, alors ils épargnent une viedontle sacrifice serait sans utilité : l'homme

ABOtIKIR. jOJ

qui aurait été heureux de la donner, avec Tespérance de la victoire, en devient avare, et on ne peut le blâmer. On ne va pas è l'armée pour se faire tuer, mais pour combattre l'ennemi et le vaincre en acceptant la chance de mourir soi-même. Quand on est convaincu que le succès est impossible, on se réserve pour une autre occasion. Auprès des soldats français, inspirer la confiance, c est la première condition qu'un général doive remplir, le talent ne vient qu'ensuite. Il est vrai qu'à la longue les succès sont les résultats de la capacité , et que la confiance qui en résultes ainsi le talent pour base.

G*e3t à Alexandrie que le pacha a fixé sa ré«<dence d*été. Il j passe au moins six mois chaque année. L'importance de cette place , ses relations multipliées avec les côtes de la Méditerranée et toutes les villes àiaritimes de TEurope, les soins qu'exige la marine , dont Méhémet-Ali ne cesse de s*occuper , et Tinfluence salutaire qu'exerce sa présence sur tout ce qui y est relatif , Font décidé à choisir ce séjour. Les brises de la mer le rendent d'ailleurs fort agréable pendant les chaleurs , et préférable à celui du Caire , où elles se font moins sentir. La ville du Caire offre d'autres avantages en hiver, parce que les pluies y sont moins fréquentes qu'à Alexandrie. En se rendant de Tune de ces villes à l'autre , le pacha fait ordinairement des excursions dans diverses provinces du Delta , et se livre à l'examen de la culture et de l'administration : ces

iBipeetioDé , ou peu de choses écliappeat à son regard investig^ateur, sont trè^^redoutées , etsertent puissamment ses intérêts.

Les deux résidences du pacha ont reçu des éta* blissements complets , et renferment tout ce qui est nécessaire à l'agrément de la vie. A Alexandrie il a plusieurs palais. Celui qu'il habite se compose de deux maisons distinctes et séparées. Le harem est dans l'intérieur de la presqu'île : c'est un grand bâtiment) entourés de murs élevés, et qu^on prendrait pour un couvent. Nul homme n'est admis à y pénétrer. Le divan , ou palais de réception, dans le(]uel Méhémet-Ali se tient pendant la journée, reçoit, et s'occupe de ses affaires avec ses agents, est placé sur le bord de la mer, du cdlé du port» Il est distant du harem de plusieurs centaines de pas , et le pacha monte à cheval pour se rendre de l'un à l'autre.

Un second palais , voisin du divan , également sur le bord de la mer , est destiné aux étrangers de distinction : c'est celui que j'occupai. Il n'a qu'un rez-de-chaussée, formant un grand carré long; deux immenses corridors en croix le divisent en quatre parties. Les deux donnant sur le port contiennent chacune une salle et plusieurs cham^ bres, qui servent d'appartements; une autre renferme un bain complet^ et la quatrième est occupée par la domesticité.

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Un troisième- bâtiment est consacré à prendre des bains de mer. Un des fils du pacba y fit quarantaine au moment où Fescadre sur laquelle il était embarqué, rerenant de croisière, rentra dans le port.

Le harem du pacha , à Alexandrie , est presque aussi nombreux que celui du Caire. Il emmène sans doute avec lui les femmes qui sont l'objet de ses préférences ; mais une maison complète reste toujours dans chacune de ces villes , qu'il soit absent ou présent.

Dès le matin , le pacha sort de son harem , et s'établit dans son divan : là il est accessible à tout le monde. A l'extérieur est un poste de ses troupes. L'appartement se compose d'un petit nombre de très-grandes pièces. Dans la première, la plus vaste , se trouvent pèle-mèle ses officiers , ses employés , les gens qui attendent pour lui parler , les curieux qui veulent savoir les nouvelles. La pièce suivante , fort grande aussi , est celle où se tient Méhémet-Ali : il est ordinairement assis à l'angle droit d'un large canapé qui fait le tour de la chambre , ayant vue sur le port. C'est la place d'honneur. Lorsque j'allai chez lui, l'étiquette était changée : il se levait au moment où je paraissais et venait à ma rencontre jusqu'à moitié de la pièce. Nous nous asseyions au milieu du canapé , du côté donnant sur la mer. Des pipes pareilles, ornées

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de diamants d'une grande valeur , nous étaient offertes, et ensuite le café, dans des tasses également riches. Il a constamment établi entre nous des rapports qui supposaient une parfaite égalité. C'est le soir que je me rendais chez le pacha. Je le trouvais presque toujours environné d'une foule de courtisans. Une fois établis sur le divan , tout le monde se retirait; nous restions avec Boghos-Bey et son neveu, interprète en titre, tous les deux debout devant nous ; et alors commençaient nos intéressantes conversations.

Les consuls généraux, entretenus en Egypte par les diverses puissances de l'Europe, forment le corps diplomatique du pacha, et habitent toujours la même ville que lui. Ils résident alternativement au Caire et à Alexandrie , tandis que d'autres consuls, sous leur ordres, les remplacent dans la ville qu'ils ont quittée. Ceux-si s'occupent spécialement et uniquement d'affaire» commerciales.

La position des consuls généraux n'est pas sans éclat : traités avec la plus grande considération par le gouvernement , ils occupent la sommité sociale. £n général les consuls en Orient jouissent de plus d'importance qu'ailleurs : les habitants leur montrent beaucoup de déférence ; mais , ici , leur existence est encore plus relevée, parce que la puissance à peu près indépendante de Méhémet-Âli leur donne nécessairement accès dans la politique.

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Ces places sont au surplus remplies adjourirhui par des hommes fort distingués , et je ne saurais trop faire Téioge du colonel Campbell , consul générai d'Angleterre ; du colonel Duhamel , consul général de Russie, et de H. Lorentz, consul gêné rai d'Autriche : tous m'ont paru à la hauteur des fonctions importantes qu'ils remplissent.

Alexandrie est sans doute la yille d'Orient où l'on retrouve le plus les mœurs de l'Europe et le plus grand nombre d'Européens. Des négociants du premier rang s'y sont établis, et vivifient la place par leur crédit* Beaucoup d'autres Européens sont venus sans capitaux y chercher fortune. Cette masse d'individus, conduite à Alexandrie par mille circonstances diverses, y ont apporté leurs passions politiques, qui se sont compliquées de préjugés nationaux , et d'intérêts de différente nature. La nationalité de l'Egypte ne les a pas encore confèn* dus de manière à servir à la création d'un crédit local étendu , comme il est arrivé dans d'autres places de commerce nouvelles de l'Europe, et particulièrement à Trieste, où des individus de tous les pays se réunirent autrefois et s'occupèrent immédiatement avec ardeur des intérêts communs, éléments de la fortune de chacun. Mais, s'il y a souvent division à Alexandrie entre les gens du même pays ; il y a cependant aussi des rapprochements dans rintérêt du plaisir. On assure que les

fêtes y sont oombreuses pendant Iiii?6r; les bsl»

fréquents , une comédie de société très-bonne, des repas fastueux , dans des maisons décorées arec luxe et magnificence y satisfont les goûts de la population européenne (1). La chronique scandaleuse trouve aussi les occasions de s'exercer, et Ton pré^ tend qu'elles ne sont pas rares. Mais aussi, comme . partout, on cite des femmes jeunes, dont la sagesse égale la beauté. A mon arrivée je pus entrevoir la société d'Alexandrie. On devait à IQOQ départ me la montrer dans tout son éclat; mais l'invasion de la peste empêcha l'exécution de ces projets, et isola chacun dans sa mai-* ion.

lia ville musulmane n'a rien qui lui soit particulier : on n'y rencontre point d'aimées, rien ne l'égaie ; elle ne renferme aucun bain considérable, et Ton sait que ce sont les lieux de plaisirs dans TOrient. Les hommes s'occupent de leurs affaires, et les femmes restent habitueilement * dans leurs maisons. Elles voient rarement des femmes européennes ; quoique l'entrée des harems ne soit pas

(1) M. Anastasio , coqsuI de Suède , négociant grec élabli depuis longtemps à Alexandrie , ami du pacha avant sa grandeur, a fait une très-grande fortune. Sa maison est magnifique, décorée avec le meilleur goût; elle rappelle uqe belle habitation d'Italie, il y donne des fêles charmantes, qu'il répète souvent.

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défendue à celks-ci, on né les y reçoit qu*aTec difficulté.

On rencontre dans cette Tille un grand nombre de filles publiques. Ce n'est pas une particularité propre seulement à Alexandrie et aux grandes villes de régypte; il y en a partout, dans les yillages comme dans les villes ; et dans telle partie du Deltà et de la Haute-Egypte la moitié des femmes appartient à cette classe. On ne comprend pas comment elles se livrent à ce métier; car elles sont forcées de se contenter du plus mince salaire. Il est vrai que Famour des femmes est la première, et , pour ainsi dire, Tunique passion des Arabes, et leurs facultés passent pour prodigieuses, malgré leur extrême misère et leur étonnante sobriété.

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