AU CAIRE
Tout étant enfin prêt pour mon départ, je me mis en route le 21 octobre au soir. Tayais à ma disposition une cange et une dahabié. La première est UD bâtiment fort léger, aménagé d'une manière commode, et ayant une chambre ; la deuxième un bateau de charge : celui-ci était destiné â recevoir mes équipages H mes gens. Nous passâmes toute la nuit sur le canal. Il donne la vie à Alexandrie. Nécessité première pour son commerce et ses rela-
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lions d'affaires , il sert encore beaucoup , malgré Fétat défectueux où il se trouve aujourd'hui. Je pus juger, dans ce trajet d* Alexandrie au Nil, de Tinfluence que ce canal exerce sur Tagriculture. Autrefois peu de champs, dans ces localités, étaient ipis en valeur , faute d'eau , et les arrossements étaient chétifs et momentanés; à présent qu'ils peuvent avoir lieu constamment , toute la plaine que le canal traverse est cultivée , ensemencée, et donne des produits.
Nous arrlvâines â l*Atféh fers midi : c'est un village de nouvelle création, et qui doit sa naissance à l'entrepôt des marchandises qui j arrivent chaque jour et qui doivent y séjourner, parce que la navigation est interrompue par un barrage. Comme les bateaux du canal ne peuvent pas , faute d'écluse , passer dans le Nil , de même que ceux du Nil ne peuvent pas entrer dans le canal , il y a nécessité de transborder les chargementsdes bâtiments dans d'autres, soit que l'on descende ou que Ton remonte ; et comme mille circonstances empMient la concordance nécessaire, il faut déposer les marchandises, dans des magasins, en attendant qtiedes moyens d'expédition se présentent.
Les autorités avaient été prévenues de mon arrivée relies vinrent medemander mes ordres et m'o^ frir leur concours , et en peu de moments j'eus à ma disposition une belle cange et une dababîé
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du port de plus de cent cinquante tonneaux*
Je m'embarquai sans retard, et je me rendis le mèine jour à Fouéh, TiUe du Delta, située à peu de distance, en remontant le fieuTc. Elle est entourée d'une immense quantité de palmiers et de syco* mores , et présente de loin un paysage enchan*^ leur.
J'ayais ?u le Nil et J'en avais gardé le souvenir ; mais sans doute le temps avait effacé en partie do ma mémoire la majesté de son aspect, car je fut frappé d*admiration en contemplant ce fleuve magnifique. Nous étions, il est vrai , au moment de sa plus grande crue, et les eaux élevées â la hauteur de ses bords et se confondant souvent à rœil avec les inondations , d*où sortaient les villages bâtis sur des tertres, et avec les chemins nécessaires à leurs communications , donnaient à cette immense nappe d'eau rapparenee d'une mer couverte d'Iles.
J'employai les heures de la soirée à parcourir Fouéh. Il y avait autrefois dans cette petite ville une opulence qui a disparu. Plusieurs maisons construites en briques sont abandonnées par leurs propriétaires, et tombent en ruines ; mais d'autres ont été élevées par le pacha pour recevoir diverses fabriques qui sont belles et grandes, et établies sur un fort bon pied.
La première est destinée à la confection des tar-
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bouches, bonnets de laine rouge dont les Orientaux se coiffent maintenant. Autrefois leur coiffure consistait en une calotte de laine , également rouge , mais peu profonde, et cette calotte mise sur la tête était entourée d'un turban. Depuis la révolatioa que le sultan Mahmoud a opérée dans la coiffure, le turban a disparu, ou du moins il est devenu rare, et aujourd'hui le tarbouche Ta remplacé, ainsi que la calotte. Ces calottes rouges étaient un objet de commerce important pour nos manufactures de drap du midi ; elles eu fournissaient à tout rOrient.
A présent Fouéh pourvoit à une partie de la consommation de rÉgypte. Gomme cet établissement donne jusqu'à cinquante pour cent de bénéfices, il est probable que ie pacha en établira d'autres. La fabrication est de vingt-quatre mille tarbouches par mois. On tire d'Europe la laine , qui est de deuxième qualité : c'est une matière que le pacha possédera en immense quantité , et de toutes les qualités, quand il le voudra, en couvrant de troupeaux les vastes plaines incultes, mais fertiles, de la Syrie.
La laine est cardée et filée au moyen de machines, et distribuée aux femmes de la campagne, qui font ces bonnets à l'aiguiUe. Apportés à la manufacture, ils sont foulés pendant quatre jours par des marteaux pesant quatre cents livres. Chaque marteau
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en foule six cents à la fois. On les dégraissç ensuite, dans une eau de savon élevée à une très-haute température. Lorsqu'ils sont dans un état convenable, peignés et parés à la main , ils sont mis pendant deux heures dans une solution alcaline , qui fait office de mojdant, puis pendant deux autres heures dans la teinture , séchés ensuite, et^nfin emballés et expédiés. Ils se vendent de vingt-cinq à trente piastres, c'est-à-dire six à sept francs. Cette fabrique , qui n'a pas exigé un grand capital pour son établissement , donne annuellement un bénéfice net qui n'est pas beaucoup inférieur à un million de francs.
La seconde fabrique est une filature de coton , tout nouvellement créée , et dont la prospérité ne peut être douteuse. Déjà beaucoup d'autres semblables sont en activité dans difiFérentes provinces. Tout leur est favorable : le pays produit abondamment la matière première , la main d'œuvre est à bas prix, et des enfants y sont presque exclusivement employés. Gomme toutes celles qui l'ont précédée, cette filature a de très-belles machines, venues d'Europe. On n'y file que vingt numéros, parce qu'ils suffisent à la confection dfs objets fabriqués dans le pays et nécessaires à ses besoins.
Tout est fait à l'entreprise et payé à un prix suffisant. Cent cinquante quintaux de coton sont filés par mois; une partie est employée à faire des
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toiles à TOI le pour Tescadre. Le chef qui dirigo l'élablisseDient est un petit Arabe ti'ès^nteiiiçmit, qui sort d'une fabrique de même espèce, établie à Boulaq par un français^ M. Joumel, et qui a été comme la mère de toutes celles qui ont été formées depuis.
Enfin dans la troisième fabrique on dépouille le riz de son enveloppe, au moyen de pilons armés de quatre grosses pointes de fer, sans aspérité, aumilieu desquels est une cinquième pointe pins grosse, dont la partie inférieure a la forme d'une dent mâehelière. Après que le riz a passé quatre fois sous Taction de cette machine et qu'il a été Tanné autant de fois, il est mis dans le commerce. Cette febrique est fort médiocre; les machines sont mises en mouvement par un manège , que font tourner des bœufs. A Rosette il y en a une autre pour le même travail qui , à ce que Ton m'a dit, est très-belle , et marche au moyen d'une machine à vapeur.
Le â5 , nous partîmes de très-grand matin des envirpns de Fouéh , et nous continuâmes notre navigation sur le Nil. Le vent de sud, et le courant contraire, rendaient notre marche lente et difficile. Nous ne pouvions avancer qu'au moyen des efforts continuels de nos matelots qui attelés à une corde, liraient constamment nos barques, en marchant sur le rivage. Nous arrivâmes en face de Bach-
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maniéh, oA l'ancien canal, destiné à fournir i'èau à Alexandrie , prenait naissance. J'y avais ftiit faire jadis un ouvragée de fortification , et Je ma demandai, sans pouvoir en deviner le motif, pour^ quoi le nouveau canal n'y avait pas été conduit, puisqu'il aurait eu sa prise d'eau à un point plus élevé.
Cette journée , extrêmement pénible pour noa matelots, me donna l'occasion de remaniuer ta force physique dont la race arabe a été pourvue par la nature. Â peine nos barques étaient-elles amarrées sur le bord du fleuve pour notre station de la nuit , à peine un repas frug^al et peu substantiel avait été pris par nos marins, qu'ils se mirent è danser pendant une heure , au son de la musique la plus misérable et la plus monoftone.
Il est incroyable à quel point les Arabes sontsen^ sibles à la musique ; elle exerce sur eux une action extraordinaire; elle les éleclrise et double leur» forces. C'est à ce point que les travaux qui exigent une grande énergie ne peuvent être exécutés qu*en chantant. Leurs danses habituelles* sont accom-' pagnées de gestes obscènes, d'images grossières , que les anciens contemplaient souvent, et révéraient beaucoup, mais que nos mœurs actuelles et la bienséance m'empêchent de décrire et de nommer.
En naviguant sur le Nil, jV me rappelais les im-^ pressions de ma jeunesse, et j'étais étonné de l'i
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pect différent ftous lequel le pays s'offrait à mes yeux. Les palmiers qui décorent tous les villages étaient plus nombreux jadis. Beaucoup ont été détruits à cause des droits dont ils sont frappés; tous auraient disparu sans doute, si le pacba n*eât décidé, que chaque commune serait passible de rimpùt déjà établi, quelque fût le nombre des arbres: cette disposition a sauvé ceux qui restent, et en fera replanter d'autres. C'est une véritable richesse pour TËgypte que le palmier; car ses fruits sont une nourriture recherchée, et Tarbre lui-mêjne est employé à divers usages. Presque toi^s les cordages dont on se sert viennent de sa partie chevelue, qui remplace le chanvre.
Je fus également frappé du grand nombre de villages en ruine, résultat de la misère actuelle des paysans , et d'une diminution sensible dans la population. Autrefois, comme aujourd'hui , les habitations des fellahs se composaient de misérables cabanes , construites a?ec des briques séchées au soleil. Souvent l'élévation des maisons n'excède pas quatre pieds et demi ou cinq pi^eds. Mais anciennement, toutes ces cabanes, qui ne semblent propres qu'à loger les animaux lés plus vils, étaient surmontées de colombiers, construits en forme de tours rondes ou carrées, hauts de douze ou quinze pieds, ornées de crénaux, et d'une architecture tout à la fois bizarre et jolie: maintenant, à peu
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d'exceptioDS près, ces tours n'existent plus. On doit convenir au surplus que, si le coup d*œil que présente le pays perd à cette suppression, la population y a gagné beaucoup; quelle que fût la richesse des moissons, les myriades de pigeons qui venaient s'en nourrir devaient certainement les diminuer beaucoup.
De grands changements se sont aussi opérés dans la culture ; une quantité prodigieuse de coton a remplacé les céréales. Enfin un dernier changement, celui qui m'a le plus surpris, c'est que le ciel m'a paru moins pur , et que les pluies , qui autrefois étaient une espèce de phénomène , sont si fréquentes à présent que Ton compte dans la partie inférieure de la fiasse-Egypte, assez communément, trente à quarante jours de pluie par an. Dès le mois d'octobre , j'en éprouvai plusieurs fois les effets, et ils sont si marqués que le pacha a fait construire d'immenses magasins pour recevoir les produits de la terre , tandis qu'anciennement toutes les récoltes restaient exposées à l'air , sans inconvénient. Plus tard , je traiterai la question météorologique , et je donnerai aussi des détails circonstanciés sur la culture actuellement en usage.
Le 24, les vents du nord-ouest revinrent : j*en profitai pour continuer mon voyage. Nous arrivâ- Dies devant Chebrèrys. C'est un très-beau et très-
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magnifique village, où je retrouvai quelquesHUns de ces colombiers élëgauis dont Taspect avait attiré mon attention autrefois. Je descendis à teiTe pour le revoir de plus près.
C*est à Chebrèrys que l'armée d'Egypte , après son débarquement, s'était trouvée la première fois en présence des mamelouks. Le général Bonaparte donna à cette rencoutre le nom de bataille : c'était assez gratuitement, car il n'y eut aucun engagement sérieux. Quelques mamelouks vinrent se faire tuer en rodant autour de nos carre«, et les richesses qu'on trouva sur eux apprirent à nos soldats le profit qu'il y avait à combattre de pareils ennemis. Â la nouvelle de notre arrivée, Mourad-fiey s'était porté au devant de nous, et, ayant su que l'armée se composait presque uniquement d'infanterie, il avait dit en partant du Caire : » Je vais tailler leurs » têtes, comme on coupe des pastèques au milieu » d'un champ. » Mais , à la vue des masses compactes que formaient nos divisions , il n osa rien (enter , rebroussa chemin , et dit à son retour que <c tous les Français étant liés ensemble avec des }> cordes il n'avait pu les entamer. »
Un seul engagement eut lieu ce jour-là, ce fut celui de notre flottille ; elle se composait d'une douzaine de bâtiments, dont faisait partie une demî-galère, amenée de Malte. Le Kil étant alors t^ès-bas, les bords du fleuve la dominaient. Elle
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8*était aTancée avec trop de confiance , et se trouyait à une lieue environ en avant* Elle fut attaquée par la flottille des mamelouks, fort belle et trèsbien commandée. Un combat opiniâtre s'engagea : la demi-galère fut prise par les âiamelouks et re-< prise par nous. De petits canons et des bommes armés de fusils , placés sur la rive , tiraient ayee avantage sur nos bateaux , et nous tuaient beaucoup de monde : il est probable que notre flottille aurait été détruite sans l'arrivée de Tarmée , qui la dégagea.
Elle avait à son bord une partie des membres de rinstitut, et, entre autres, deux savants célèbres qui ont été les flambeaux de leur époque , et , en même temps, des hommes qui savaient inspirer rattachement par leur simplicité et leur. bonté, Monge et BerthoUet. Le premier a été le créateur de la géométrie descriptive, science d'une application journalière ; et TaUtre , Tun des fondateurs de la nouvelle chimie , dont il a développé les principes et hâté puissamment les progrès. S'ils eussent péri dans cette échauffourée , c'eût été un grand malheur, non-seulement pourTarmée, mais encore pour la France.
Après avoir donné cette journée à mes souvenirs militaires , je me rembarquai et je continuai mon voyage. Le 2iS, contrariés par le veut, nous dojîcendimes à terre pour aller visiter les ruines de