‹ Voyage de m. le maréchal duc de Raguse, en Hongrie, en Transylvanie, dans la Russie méridionaleChapitre 5 sur 42 · MESSINE · texte numérisé non relu

MESSINE

Le 28 yen midi, après une navigatioii de moins de yingt-quatre heures, nous arrivâmes li Messine.

L'approche de Messine est imposante , et son magnifique canal s'emt>elltt encore des fictions de la poésie : à gaudie est Scilla, à droite Charybde, ces deux nymphes ennemies des voyageurs. Le son de leur voix ne se fit sans doute jamais entendre , mais les courants entraînaient les bâtiments sur les écueils de ces côtes, et dans Penfonce des sociétés , ces constants naufrages furent attribués à des causes surnaturelles; les poètes s'empare-' relit de cette superstition et les écueils furent personnifiés.

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l»a moindre largeur du canal est Yis-à-vîs du phare. La eàie de Calabre, la plus habitée, est aussi celle où se déroule la végétation la plus riche. Cette entrée rassemble assez à celle des Dardanelles à Koukalé; mais il y a cette diUFérence qu'aux Dardanelles le canal va toujours en se rétrécissant jus'^ qu^an village de ce nom, où sa largeur est réduite de moitié. Ici des courants rapides causés par la marée se font sentir et se portent alternativement dans des directions opposées.

Messine esl située en amphithéâtre au pied du mont Etna. Quoique fort beUe , cette ville est cependant encore hiachevée : cinquante-quatre an^ écoulés depuis qu'elle fdt détruite, en 1785 , par un horrible tremblement de terre , n'ont pas suffi pour la réédifier complètement. Les campagnes qui Fentourent sont fertiles et bien cultivées , et le pays offre une feule de points de vue variés aux regards qui embrassent successivement les environs de la ville, les deux mers et la côte de la Calabre.

Un bon accueil nous attendait à Messipe : le roi avait eu la bonté de nous le préparer par ses ordres, et l'intendant, marquis de Squilacé, s'empressa ainsi que le général Caraffa de remplir les intentions du souverain.

Nous allâmes visiter la citadelle, vieil ouvrage dont la destination principale, qu'il remplit assez

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bien, est d'dS8urer la défense maritime» Cette fertereâse devrait ce()endant pouvoir soutenir un siège; maïs entièrement construite en maçonnene, elle n'opposerait pas une longue résistance. Le port est très-vaste, sûr et défendu coptre les atta* ques de Tennemi; il permet rentrée et la sortie avec une égale facilité, et sa position dans le détroit lui donne un prix inestimable.

La vue de ce canal rappela naturellement â mon esprit une expédition tentée par Murât et dont les circonstances fiirent tellement bizarres que je n'en avais jamais pu trouver l'explication. Après avoir fait de grands préparatifs pour une expédition en Sicile, armé les côtes , créé une fiotille, réuni une armée, il jeta une brigade en Sicile, et cette brigade avait été prise après un combat de quelques heures. Le général GarafPa servait alors dans Tarmée napolitaine , et voici les renseignements quMl me donna sur cet étrange événement.

Moral désirait beaucoup conquérir la Sicile. Son armée, nombreuse et bien organisée , avait été accrue d'un corps français aux ordres du général Grenier; sa flottille, aguerrie par beaucoup de combats livrés sous la protection des batteries de terre comme ceux plus anciens de la flottille de Boulogne, était prête. Ces préparatifs avaient reçu l'approbation de Tempereur : ces mouvements et ces menaces entraient dans ses calculs comme une diversion utile. Murât se berçait de l'espérance de joindre la couronne de Sicile à celle qu'il portait déjà ; mais telle h'était pas l'intention de l'empereur : il ne voulait ni courir des risques inutiles ni augmenter ses affaires, déjà trop multipliées, etsurtout ajouter aux pays occupés par ses armées d'autres

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pays où la force seule assurerait robéissance. Murat , qui l'ignorait, hâtait par tous les moyens l'exécutionde son projet. Le moment arrivé , à rentrée de la nuit il donna Tordre d'embarquement. Alors le général Grenier lui apporta un ordre secret de Napoléon, qui lui défendait' de concourir à cette expédition. Murât furieux, supposant que les dangers du passage avaient seuls arrêté Napoléon, voulut lui prouver la facilité de Texécutron : i^ donna Tordre i une brigade de franchir le détroit. Elle passa heureusement et débarqua. L'ordre de retour lui fut envoyé; mais les bateaux n'ayant pas voulu rester sans protection sur la plage s'étaient éloignés, et après un léger combat, la^ brigade, abandonnée à elle-même et cernée» fut obligée de mettre bas les armes et de se rendre prisonnière.

Messioe (autrefois Za&de) fut d'abord habitétiMir dés pirates Tenus de Cyme, ville de la Clialéîde. Une colonie de Hèdes obassée par les Hilésiens s'eik empara sur lès conseil d'Anassilus , tyran de Blie^ ges (Reggio). Bientôt après, celuj-ei, Messéniéil d*of igine, assisté d^une troupe de ses eompatriotea, s*en reMit matire; de noureaux habitants y furent établis, et Zancle échangea son ancien nom contre celui de Messani.

Tour à tour alliée el ennemie de Byracnse , sous Denis et Agathoeles, elle fut aussi alternatlTeinent ennemi et alliée des Carthaginois. Préservée de rittvaaion des Syracusains par les secours de ceuxci, elle se délivra de ses libérateurs avec l'aide des Mâmerlins, Plus tard , ayant réclamé l'appui des

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llomains, ceux-ci lui envoyèrent le consul Âppius Claudius avec une armée. C'était la première fois que les Romains mettaient le pied en Sicile, et ce fut le commencement de cette lutte opiniâtre où rinterrention de Carthage dans les affinires des Grecs de Sicile , après avoir amené celle des Romains, devint la cause de sa ruine et de sa destruction.

Atgourd'hui Messine renferme peu de choses intéressantes. La calfaédrale seule mérite quelque attention : bâtiedansledouzième siècle par leroiRoger dé Sicile , elle est du style bysantin ; les colonnes qui la décorent sont de divers ordres et proviennent de monuments plus anciens. La porte et la voûte ont été renversées par le tremblemeqt de terre de 1785. A présent elle est couverte en bois, à la manière de presque toutes les églises de Rome. L'autel a échappé aux effets de la catastrophe : revêtu en marbres incrustés de pierres dures , il est d'une ridiesse extrême et d'une valeur de plusieurs roulions.

Nous partîmes de Messine le 29 à midi pour Taormina. Une superbe route, bien entretenue, constamment en vue de la mer , conduit à Catania en suivant le pied de l'Etna. Le pays est fertile et bien cilUivé. On traverse un grand nombre de vallées à leur extrémité près de la mer; elles donnent toules passage à des torrents dans les temps de

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pluies; mais ^ cette époque leurs lits étaient à sec; la seule Savoca avait un petit courant d'eau : son Ut très-large et rempli de cailloux roulés fait juger de la quantité d*eau qu'il rassemble dans la mauTaise saison et qui doit lui donner alors l'apparence d'un grand fleuve.

Les montagnes, peu boisées, sont cependant très-vertes; la quantité d'arbres jarie ainsi que leur espèce : le plus grand nombre, d'un riche produit, se compose d'eliviers, d'orangers et de citronniers. Presque partout on voit de la terre, rarement des rochers, qui tous sont calcaires, de marbres blancs, gris ou rouges. La culture pourrait être générale, mais elle est partielle, faute de bras pour mettre les champs en valeur, et cependant le bord de la mer est couvert d'habitations. Ces nombreuses vallées, ornées de bosquets de lauriers-roses , offrent â la vue des paysages charmants qui se renouvellent sans cesse.

Avant d'arriver à Jardino, où nous devions coucher, joli village situé sur le bord de la mer, à trente aiilies de Messine, au-dessous de Taormina, nous montâmes â cheval pour aller dans cette dernière Tille et visiter ses antiquités.

Taormioa, ville grecqae des plus ancienne»

(Tauromenium), placée sur le promontoire de Taurus, est située à cent trente toises environ audessus de la mer et adossée ^ un pic assez élevé dont la sonunité est couronnée par des fortifications qui datent du mofen âge. Lors de la conquête de la Sicile par les Sarrasins, cette Tille et çell# de Syracuse résistèrent seules pendant longtemps à leurs efforts.

La ville grecque oocupail remplacement de )a yille actuelle et toute la pente jusqu'à la mer; il y existait un théâtre très-beau dont les ruines sont encore debout : enclavé dans un fond, on a pour le construire creusé circulairement les rochers de la partie supérieure compris entre deux parties

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Millantêft à droite et à gauche. Ce point « été choisi ëfidemment par économie et pour diminuer lo mâMe des tra? aux fl fSiirei Ce rocher « â*une pente régulière, seryait de base-anx gradins, et la partie supérieure était couronnée par des murs parallè" les, ea ares de èerele, d*une même courbure que reicaration, et joints par une yoûte} ces murs, ayant peu de hauteur et ne su|^N>Hant aucun e^ fort, n'étaient besoin ni d'une grande épaisseur, ni de eontre-forts. La partie inférieure seule rap* pelait par sa disposition les autres théâtres de l'an* tiquité. Celtti*ei pouvait contenir de quinze i vingt mille spectateurs.

L*église principale de Taormipa renferme des eolonnee enlerées au théâtre et de beaui sièges en marbre, couverts de bas-relief, autrefois des« tinés aux principaux magistrats de la yiUe et qui aujourd'hui serrent aux dignitaires de }*église.

Taormîna fut bâtie par les Sicules i habitiiellement alliée de Syracuse, deux fois elle influa musamment sur les destinées de cette Tille. Colonie de Corinthe, Syracuse était soumise à la tyrannie d*Hicétas; les Corinthiens envoient une armée commandée par Timoléon pour Ten déiiyrer.

Hicétas, campé près d^Adranum, dont les habitants lui étaient hostiles , est attaqué à Fimproviste par Timoléon 9 qui lui tue trois cents hommes et lui

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fiût six cents prisonnier^, s^en^are dn canp, et par nne marche forcée se rend â Syracuse, où il rétablit la liberté et reo? erse les statues de tous les tyrans qui Tafaient gonrernée, excepté celle de GéloD.

Plus tard , les Syracusains, dirisés par fies fiac* lions, assiégés par les Carthaginois invoquent le seconrs de Pyrrhus roi d*Épire, gendre d'Agathodes, alors en Italie occupé à foire la guerre aux R<miains. Il part de Tarente arec son armée , débarque à 'Hiùromeqjum , mardie li Syracuse, qu'il défirre , chasse les Carthaginois de tous les postes qu'ils occupent dans File , excepté Liliboé (ITarsalla ) , et se fait reconnaître roi de la Sicile, dignité qui ne fut quMphémère et que ses cruautés lui enleyèrent bientôt.

La Sicile était depuis pins de cinquante ans conquise par les Sarrasins, que Taormina consenrait encore sa liberté. Surprise en 909, elle subit enfin la loi commune, et ses habitants périrent fictimes des plus atroces cruautés.

Nous partimes le lendemain de grand malin pour continuer notre voyage. Voulant Tabréger, nous résolûmes de gravir le mont Etna avant d'aller à Gatania, et en conséquence nous nous dirigeâmes sur Nicolosi. Au village de Giarre, nous quittâmes nos voitures pour prendre des chevaux. Après un repos de quelques moments à Nicolosi et nous être munis de guides, nous commençâmes notre marche directe sur le sommet de TElna.

Nous avions décrit un arc de cent degrés environ , et constamment la montagne nous avait présenté le spectacle le plus imposant : composée de laves et dé cendrés vomies par le volcan , elle s*étend par sa base à une distance de sept à huit lieues , et Ton peut juger par là de la masse des matières sorties

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de la terre, et de la grandeur de Texcayation par laquelle elles se sont fait jour.

Un phénomène fréquemment répété ^ servi à augmenter singulièrement le domaine du yolcan : depuis longtemps les éruptions ne se font plus par sa bouche supérieure; elles ont lieu par les flancs de la montagne et même par sa base : un effort souterrain déchire la terre, une montagne s'élèye, un cratère est formée. Du côté de Nicolosi , j*en comptai yingt-cinq ; le nombre total de ceux qui entourent la montagne est de quatre-yingt-quinze.

A peu de distance de Nicolosi et. près de notre route , nous yimes le Monterosso, par lequel sortit l'éruption remarquable de 1669; la laye arriya jusqu'aux murs de Catane , menaçant de destruo tlon cette belle ville, si souvent victime de oie voî«^ «inage et to^jours rebâtie : c'était cent ans juste ayant la paissance de Napoléon, cet autre volcan qui devait s'étendre sur toute la terre. Un Aiibla obstacle sur la route de la lave modifia sa marohe^ changea sa direction ; elle tourna la viUe et se ren* dit â la mer. La dernière éruption de 185i s'ouvrit un passage sur le flanc de la montagne, du côté opposé à Catane, et menaça Bronto du plus grand péril*

Les dernières pentes de la montagne sont oe<cupées par des villages et une multitude de mai* sons de campagne bâties au milieu de nombreuses vignes et de beaux oliviers cultivés avec soin. Au

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lieu de terrasses, comme dans le royaume de Naples, les maisons ont des toits en tuile, d'une faible inclinaison.

Une heure après avoir quitté Nicolosi et marché constamment sur des cendres, nous entrâmes dans une forêt de chênes séculaires d'une largeur de deux lieues environ : elle fait partie du duché deBronto, donné à Nelson en récompense de sa victoire d'Aboukir, qui nous fut si fatale. Le sol de cette forêt est le résultat de la décomposition des détritus de végétaux amoncelés par la succession des siècles : ils ont produit à la surface une couche épaisse de terre à qui la lave sert partout d» base, ainsi que les ravios fonnës par les eaux fe lont reconnaître.

Nous bivouaquâmes é la Itinlte supérieure du iMiis. A minuit et demi , nous nous mimes en route pour le amimef de la montagne , désirant j voir Iç lever du soleil) à «joatre heures et dénis, nous l'avieiM atteial, ayant eu à traverser ubc iieue et demie de aeige« Ia maison dite des Anglais, bâtie aa-dessms du frie si^rieur, en était encore cou- TOfte. Ordinairement , à cette époque de ranaée, les neiges sont londaes; mais les ehalears ayant éÊé jnsqa'alors peu considérables, il en existait en.esfftt une afscsE grasde quaotité. La température de folmosplière an soleil leraot était h l'ombre de àemx àtfgté$ dnq dkièflies eentignules.

Le cratère de TEtna est trèd-large; il ne laisse plus échapper de . fumée , au moins il n'en vient pas du fond du goufre directement, mais seolement des parois supérieures , par des ouvertures presque imperceptibles. A la partie inférieure du pic, à un tiers de la distance de la maison dite des Anglais , au somment existe un second cratère; sa dimension est à peu près de la moKié de celui du Vésuve : il ne sort non plus de fumée que de ses parois; mais à quelque distance au-dessus, une autre ouverture de trente ou quarante pieds de diamètre donne passage h une colonne de fumée épaisse et continuelle; en même temps un bruit souterrain très-fort, qui prend naissance à une grande profondeur, ne cesse de se faire entendre.

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