DU PONT-EUXIN. 20I
en(îa m'anéantir. Ce sont de bien douloureuses réflexions , mon ami ; mais pui&-je éviter d'en être obsédé quand chaque objet qui m'entoure y ramène sans cesse ma pensée I
Mille ^olte cosi moro Pria di giungere a mûrir,
La moitié de notre maison est partie ce matin pour Constantinople ^ le courrier anglais M. Lévi , le comte Dunin , et un Arménien , drogman de Gordon. Nous ne sommes restés que trois ici , et nous les suivrons demain ^ je l'espère ; ainsi je t'écrirai à l'avenir de la capitale de l'empire d'Orient , où je vais braver la peste à sa source ; mais si nos jours sont comptés , quel est le moyen d'en prolonger la durée ? Souverain maître du monde ^ en quelque lieu que ta volonté me conduise y j'y marcherai sans crainte et sans délai ! A quoi me servirait là résistance? Si j'obéissais k regret^ je n'en.serais pas moins fori'é d'obéir !
Poar qai connut les misères humaines , Mourir n'est pas le plus grand des malheurs.
Madame de lÀtgarrle DeshtmUères, Du PoiTT-Eukiir I Octobre.
Sous les auspices de la Providence y voguant vers Istambol (la ville pleine de foi), à bord d'un ûavire anglais , capitaine Moss, je t'écris
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de la mer Noire, qu'on a bien raison d'appeler inhospitalière , surtout dans cette saison : les vagues sont très courtes, et tourmentent prodigieusement le bâtiment ; tous nos domestiques sont malades.
Nous venons de passer Kyl-Bournou, ou cap d'Achille , appelé par les Grecs et les Turcs l'Ile des Serpens. Son ancien nom était Dromos^ Achilleos y ou tombeau d'Achille : elle est située à cinq cents stades de l'embouchure du Thyras, et à sept cents de celle du Bbrysthènes. Solitude affreuse ! jadis destinée aux exercices d'un héros , et maintenant abandonnée aux oiseaux de mer et aux vipères , qui y prennent un accroissement monstrueux ! Je craindrais d'avoir par trop l'air voyageur , si je disais la grosseur à laquelle ces reptiles parviennent; ainsi,, là comme ailleurs, tout ce qui ranape s'agrandit, et peut librement distiller son venin , sans redouter l'être courageux qui en ferait justice.
C'est de cette île que l'on prend la direction
de l'entrée du Bosphore de ïhrace, qui n'a de
ce côté qu'un mille anglais de largeur, et ne
laisse , si on le manque , que le choix du con-*
, binent sur lequel on préfère se briser.
J'eusse bien voulu te détailler le voyage de Néoptolème, fils d'Achille, ces colonies fou-
DU PONT-lilÙXIN. 2o3
dées sut les bords de l'Euxin par les républiques grecques, l'obscurité de cet océan inaccessible, QÙ les anciens plaçaient leur sombre Elysée; Olbia fondée par Mîthridate , puis alternativement la Tauride et la Thrace; mais comme j'aurais honte de faire le savant avec toi, j'aime mieux te renvoyer aux ouvrages de Pallas et de Chevalier ; je ne pourrais que les mal imiter , et sans doute tu les a lus.
Du PoKT-Eux«r, Octobre.
Le ciel ne veut pas que nous soyons séparés , ^ »
puisque hier il m'a conservé la vie. Nous étions à la hauteur de Varna , filant huit nœuds à l'heure , quand un vent d'est nous a forcés de changer de direction , malgré le travail opiniâtre de l'équipage, l'expérience de notre pilote grec, et le talent du capitaine. Après sept heures d'une tourmente horrible, la brume a cessé. au moment où nous allions nous briser sur la côte : j'ai essuyé quelques tempêtes, aucune ne m'avait paru si terrible, pas même celle qrf, il y a cinq ans , jeta notre navire sans agrès et sans gouvernail dans Ancône. La mort était sous nos pieds, sur nos têtes, à nos côtés; partout on apercevait ses traits hideux ; tantôt perchée sur une menaçante montagne dWu, PU tapie au fond d'un abîme liquide j siw ces
li04 VOYAGE DE MOSCOU A TIENWE.
nuages^ qui passaient avec la rapidité de l'éclair, ou sur chacune de ces vagues ^ roulant en tous sens sur elles-mêmes , et se brisant avec un bruit épouvantable sur la proue du vaisseau.
Trois fois dans cet intervalle le capitaine Moss est venu nous faire ses adieux^ ainsi qu'à une énorme bouteille de rhum^ dont il paraissait se séparer avec autant de regret que de son navire. Gordon et moi , après avoir placé en , ceinture autour de nous l'or que nous nous étions partagé^ nous nous tînmes embrassés^ pour opposer plus de résistance au roulis ^ et dans l'espoir de nous sauver ensemble. Cette espèce d'agotiie dura plus de cinq heures. Enfin nous avons pu gagner la haute mer^ et maintenant nous filons , vent en poupe , vers le Bosphore. Le ciel veuille que nous puissions l'at^ teindre avant la nuit ! car^ par le temps qu'il fait^ nous irions immanquablement nous briser isur les écueils qui en masquent l'entrée. ^
Personne , me dira-t-on , ne navigue en octobre dans la mer Noire, excepté ceux que l'intérêt aveugle : il est vrai; mais j'ajouterai ceux aussi que l'amitié attend. Madame de Sévigné écrivait à sa fille : « Puisque je regrette ce que u je passe de ma vie sans toi , j'en précipite (c les restes pour te retrouver ; » c'est encore comme elle, qu'il m'est doux de te répéter
THERAPIA DU BOSPHORE* 2o5
cette expression bien sentie d'un attachement sincère.
Six heures du soir.
Le vent est contraire, nous jetons l'ancre près des rochers cyanéens. L'un d'eux est surmonté d'une colonne érigée en honneur d'Auguste : mon impatience s'accroit à proportion des difficultés que le sort m'oppose ; encore une heure de vent et de jour, j'eusse contemplé la reine des cités , et je n'aperçois que le fanal , immense foyer de lumière placé sur la côte d'Europe , pour indiquer l'entrée du Bosphore aux batimens venant des ports de l'Euxin.
Notre pilote nous contait à l'instant que, dans les nuits orageuses, les bergers commis à la garde des troupeaux du grand - seigneur allumaient des feux sur la côte d'Asie , afin que , trompés par ces Êiusses lumières, les navires vinssent échouer sur les écueils, et livrer à la rapacité de ces brigands les richesses de leurs cargaisons. De pareils crimes suffiraient pour .faire maudire le gouvernement qui les tolère.
TuéRAPiA DU Bospuojifl, Octobre.
Est-ce une illusion? Quel tableau à la fois enchanteur et majestueux ! Je doute si je veille ; rien n'approche de la beauté de ces rivages ; les scènes se varient avec la rapidité du vent, qui
ao6 VOYJLGE DE MOSCOU A VIENNE.
fait voler notre vaisseau. Là est l'Europe ; ce sont les côtes de la Thrace : voici l'Asie, la crête de ces montagnes , colorée par le transparent de l'air, est couverte de ruines pittoresques : mes regards voyagent plus vite que la pensée* Quelle, nature! quelle fraîcheur* dans tous ces paysages ! et nous sommes aux derniers jours d'octobre. Quelle énergie de végétation dans ces arbres majestueux ! Quel mélange de nuances dans ces plantes de toute espèce ! Voilà des groupes d'enfans qui nous regardent voguer par les fentes de ces créneaux; dans la prairie, des Turcs exercent leurs chevaux ; en voici d'autres qui se promènent sous ces platanes. J'ai presque honte de l'excès de mon admiration ; mais aussi je vois le plus beau lieu de la terre. Ah ! Mahomet n'avait pas besoin de prédire un paradis à ses sectateurs; il fallait qu'il leur promît lé Bosphore et l'immortalité. Cette belle mer qui vient se briser doucement sur des gazons fleuris, cette nature dans toute sa magnificence, faisant à elle seule les frais d'une
fête qui n'offenserait pas l'infortune Voilà
l'Éden ! J'étais prévenu de l'impression que cette vue produirait sur moi ; et cependant j'ose affirmer qu'en cherchant à la décrire, comme à la peindre, on sera toujours au-dessous de la vérité.
BOYOUKDÉRÉ. 207
Notre bâtiment ne descend pas jusqu'à Constantinople; nous mouillons à Thérapia, village charmant à deux lîeues de la capitale. Ici on craint moins la peste, m'a dit le capitaine.... Ce vilain mot atempéré mon extase.
Nous n'avions pas encore jeté l'ancre, qu'une foule de calques élégans entouraient notre bâ-*? timent. M. Gordon , par suite de son long séjour à Constantinople , y retrouve beaucoup d'amis. Nous sommes accueillis , fêtés, invités; l'arrivée est toujours, partout, la plus belle partie des voyages.
Je me rappelle ce que , dans ^es Lettres sur l'Italie, Iç président Dupaty écrivait de sa première nuit à Rome : si j'avais son génie, que t'écriraîs-je d'ici ? A coup sûr ce ne sont pas les émotions ni l'enthousiasme qui me manquent.
BoYouKDERÉy Octobre.
Boyoukdéré est un village peu distant de Thérapia; j y suis à l'hôtel de l'Europe, où j'ai rejoint le comte Dunin, enchanté comme moi de tout ce qu'il a, vu, et qui fait bien sa partie , dans le duo d'admiration que nous répétons sans cesse. En me promenant sur ce quai bordé de maisons de plaisance , habitées par les ministres étrangers, j'y ai rencontré M. Balk, chambellan de l'empereur de Russie, que j'avais
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coimu ^ il y a quelques années y à Rome ^ et qui arrive depuis peu de Paris. Il vient de quitter beaucoup de personnes qui m'intéressent ^ et j'aurais voulu lui faire vingt demandes par minute; mais attendu chez son ambassadeur^ il eut à peine le temps de me répondre; nous déjeunerons demain ensemble y et il m'a bien promis de satisfaire amplement ma curiosité.
Invité à passer la soirée à Thérapia^ chez M. Zorab, négociant arménien^ j'ai commandé à six heures un bateau à trois paires de rames .pour xny rendre. Ces barques sont si Incrément construites, les Turcs qui les conduisent si forts et si habiles ^ qu'elles marchent encore plus vite qu*à Venise. Les caïques l'emportent certainement de vélocité sur les gondoles.
BoYouKDéRiy Octobre.
Je sors de chez M. Balk, et j'ai reconquis sur Paris mes sept années d'absence. Je ne lui ai pas fait grâce du moindre détail : mais tu jugeras, par notre conversation, que ses nouvelles ne m'ont pas fort réjoui. Ceux-ci morts ; la guerre en a tant moissonnés! D'autres ont disparu de la scène; c'est encore une mort anticipée ! Peu d'heureux , et beaucoup de naufragés : les orages politiques sont donc plus à craindre que les tempêtes sur l'Euxin ? « Mon-
feOÏOtJKDÉRÉ. -209
sîeur, je n'interroge plus : vos détails sont trop décourageans. — Cependant ils sont vrais. — Mais pourquoi tant d'exils , de bouleversemens dé fortune, de sévérité sans indulgence? — C'est la marche des événemens actuels qui l'exige. — Si je juge par le nombre des personnes <que vous me dites mortes ou persécutées , il faut que le total en soit prodigieux. — Il est en proportion de la population ; dans cent ans ce sera le même tbéâti^e, les mêmes décorations > mais ce ne seront plus les mêmes acteurs. — Paris est donc en detiil? — Qn voit bien que vous en êtes absent depuis ]un siècle : les Français sont-ils jamais tristes? — Peut-être : mais enfin, quelle est la gaité qu'un long malheur n'émousse pas ? — Celle de vos compatriotes , monsieur. J'ai été à diverses époques en France ; vous savez s'il y en eut de déplorables; aucune n'a pu tempérer cette légèreté naturelle à la nation qui demeure toujours indépendante des événemens politiques. — H y a tant d'exceptions ! — Excusez-moi, monsieur; je généralise : n'ai-je pas vu vos émigrés, hors d'état de soutenir la plus noble et la plus juste cause, n'avoir en perspective qu*e la misère et un exil éternel? Eh bien ! dans nos climats glacés, comme sous le ciel serein de Naples,n ont-ils pas ri de tout, et oublié , en applaudissant à quelques mots heu-
reux, combien leur sort était digne de compassion? — Ah! permettez -moi d'en douter.
— D'en douter, mansieur!... J'irai même plus loin : mon gouverneur, qui était un abbé français j me traçait ainsi le tableau de ses compatriotes : « Singulière nation que la nôtre , disait- Ki il : aussi voisine de tous les genres d'héroïsme M que d'extravagance y elle joint à l'audace de w l'athlète la timidité de l'esclave ; un revers la (c consterne y une fête la rassure , une chanson a la console. Si elle s'agite, la terre tremble, « et c'est en riant qu'elle s'agite; peuple volup- (c tueux, qu'aucune privation n'étonne; colosse a terrible, et aimable enfant, assez instruit pour (c tracer des plans, et trop étourdi pour les « suivre; ayant besoin, en même temps, de « gloire, de fers et de plaisirs; il peut tout a faire, hors son bonheur, et tout acquérir^ « hors la raison. « — Votre critique est amère , monsieur. — Monsieur, c'est l'abbé qui a parlé. - — Mais les embellissemens de Paris , ces monumens somptueux cpii le décorent , doivent enthousiasmer ses habitans , en l'es ramenant sans cesse sur l'idée de leurs triomphes. — Moins de gloire et plus de bonheur , voilà ce qu'il faudrait souhaiter au peuple que l'on affectionne; chaque laurier coûte une génération au pays qui s'en décore , Tanimadversion de TEurope , et sa féli-
BOYOUKDËRÉ. 211
cité réelle qu'il échange contre un peu de fumée. Lapostérité admirera ces colonnes orgueilleuses, ces arcs de triomphe; la génération actuelle gémît sur ce qu'ils coûtent. — Mais c'est l'histoire de toute la terre et de tous les âges. — Eh bien , quoique ifotre Montesquieu ait dit : « Heureux « le peuple dont l'histoire est ennuyeuse ! » console^-TQus des maux que l'on accumule sur vos têtes, et dont un vain prestige vous dérobe momentanément l'horreur. — 11 me semble que vous déviez de vos premières assertions : s'il n'y a que de la gaité en France, comment avez-vçus fait pour y saisir d'aussi tristes tableaux ? — Je ne vous ai parlé que de Paris ; partout ailleurs k douleur se cache; il n'y a d'apparent que quelques heureux ; mais si on soulève le voile.... —- Eh bien? — On voit un homme auquel on peut rapporter ce mot de Salluste sur Catilina : « Son esprit vaste aspire sans cesse à (c des choses immodérées , trop élevées , impos- « sibles; il perdra beaucoup sans se sauver. » — • Ah! monsieur, traitons un autre sujet : si la position de la France est telle que vous la dépeignez ; si sa gloire même est une preuve de son asservissement, n'achevez pas de détruire l'illusion que je nourrissais du contraire , et qui me consolait parfois de ce despotisme qui ex-
puise de son beau sol tout ce qui fut fidèle ou dévoué. >}
Tu vois que le déjeuner de M. lé chambellan Balk n'a pas été fort récréatif : la soirée de M. Zorab a été beaucoup moins sérieuse. Réunis autour d'une table , qu'on appelle tendour^ recouverte d'un beau tapis , sous lequel est placée utie mangale (i)^ qui répand une douce chaleur^ nous avons joué à des petits jeux turcs , qui certainement étaient pour moi fort innocens , car je n'en comprenais ni l'çsprit ni le sens. Vinrent ensuite des rafralchissemens de toute espèce: sorbets 9 café ^ confitures, q^c> selon l'usage, de belles suivantes grecques nous présentèrent dans des vases de vermeil. Au souper, on servit arvec profusion les productions des deux continens, les vins les plus recherchés de T Archipel et de la France; puis on apporta des arguillés (2) de cristal , du plus beau travail , et nous en aspi-
(1) Une mangale est un vase de terre cuite ,' ou de cuivre, dans lequel on* entretient un feu modéré , et qui remplace les cheminées , dont on ne fait point usage en Turquie dans les appartemens. Cette coutume est la source funeste de la plupart des incendies à Constantin ople.
(2) C'est une espèce de'pîpe dont les personnes riches se servent en Orient.
BOTOUKDÉRÉ. 2l3
rames la fumée du tabac de Scutari^ rafraîchie et épurée par Feau de rose ; enfin ^ à minuit on se sépara^ et je retournai par mer à Boyoukdéré. Ce silence de la nuit, qu'interrompait le bruit cadencé de nos rames ; ces onde$ tranquilles du Bosphore^ sur lesquelles se réfléchissaient des milliers de lumières^ suspendues à la proue des bateaux pêcheurs; l'air calme et embaumé ^ l'ensemble majestueux de ces belles niasses qui bordent Thori^on ^ plongeaient mon âme dans une douce rêverie : combien d'aimables souvenirs y de flatteuses espérances , voguaient avec moi sur ces vagues caressantes, que j'avais vues si terribles et si menaçantes dans la mer Noire ! Le temps calme donc les orageis^ il calme aussi les passions ; il n'y a que l'amitié dont il consolide la durée dans sa course.
BoTouKDBRSi Octobre^
Je n'ai point encore vu Constantînoplej c'est une entreprise hasardeuse que d'aller parcourir des rues étroites y où la mort se promène revêtue des tissus de l'Inde et de Cachemire^ ou convexe des haillons de chanvre et de bure ; où l'on peut 9 sans s'en douter^ recevoir et donner la peste vingt fois dans un quart d'heure ; aussi n'y voit-on aucun Franc maintenant ^ excepté les drogmans des ministres étrangers^ que leurs
ZlA VOYAGE DE MOSCOU A. VIENNE.
charges appellent à la Porte. Néanmoins^ dans deux jours, M. Balk et moi, accompagnés des janissaires de nos ministres, nous tenterons l'aventure, bien que menacés de n'être plus reçus chez nos connaissances dès que nous aurons commencé nos excursions stamboliques.
Ce sera donc une de ces initiations où l'on . abandonne les néophytes à eux-mêmes. Je m'en console , mon ami , en songeant qu'il me sera plus loisible de te détailler ce qui m'aura intéressé , et de prolonger ainsi mes sensations en te les communiquant.
Qne d'espérances déçues, d'intrigues bien ou mal combinées ! La Porte ottomane vient enfin de nommer un prince de Valachie : c'est Constantin Karazdja. Cette investiture se fait avec les mêmes cérémonies que poUr la création d'un vizir. Le kukka (i) lui est placé sur la tête par un officier des janissaires , le cafetan d'honneur lui est attaché par le grand-vizir, qui l'admet ensuite à prêter le serment de fidélité ; du sérail il se rend à l'église, où il reçoit du patriarche le titre de oint du Seigneur, ainsi qu'il était d'usage autrefois à l'inauguration des empereurs gi^cs.
(i) Espèce de casque , surmonté de plumes d'autruche.
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Cette promotion occupe et bouleverse toutes les têtes du Fannare (i). Tu sais que Coustaatin Mauro Cordato fut , en 1 7 3o , le dernier prince élu par les boy ards valaques , et que depuis cette époqlae la Porte ottomane nomme à cette principauté sans leur participation , ce qui a fait dire à M. Tbornton, que l'intrigue a été transférée de Bucharest au Fannare.» On court, on s'in- |;erroge, on s'agite; c'est une véritable démence. Eh ! comment cela ne serait-il pas? Une famille, passant de l'état abject des rayahs à celui des rois , doit trouver le songe bien ravissant , n'eûtil que la durée d'un songe. Esclave, tremblant la veille à la moindre apparence du pouvoir musulman, Karazdja voit flotter trois queues de cheval à sa porte , ce qui l'égale aux plus grands seigneurs de l'empire. Ces adulations de tous genres , dont on l'enivre , et auxquelles il attache d'autant {dus de prix qu'il a usé sa vie aies prodiguer, ne devraient pas lui faire oublier cependant, qu'amovible au caprice d'un despote , il doit sans cesse redouter les mêmes artifices dont il s'est servi pour renverser son prédécesseur, ou écraser ses concurrens, et que la calomnie, dont il connaît si bien l'efficacité.
(1) Nom de la partie de Constantînople oii résident les Grecs.
2l6 TOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
peut lui enlever d'un mot le sceptre avec la vie. ^ . .
J'ai suivi ce matin cette famille partant de Thérapia, pour se rendre dans un vallon qui donne son nom au village de Boyoukdéré , où . leurs tentes sont plantées. Son but était d'y inspecter la suite nombreuse qui doit l'accompagner en Valachie. Le prince, ses fils et ses gendres montaient de beaux chevaux, richement • caparaçonnés ; leurs gardes étaient couverts d'or et de précieuses fourrures; mais comme je suis dans le pays des contrastes , la voiture des dames n'eût pas même servi de fiacre dans une ville de France ou d'Angleten^e.
Les princesses, dont quelques unes sont fort belles, descendirent dans le vallon et s'y promenèrent un moment; des pages portaient la queue de leurs robes ; des esclaves des deux sexes les précédaient : vanitas vamtàtum!
Après que la sérénissime compagnie se fiit rafraîchie d'un peu d'eau, dans une grande coupe^d'or, l'arraba (i) à six chevaux se remit en marche, les princes se replacèrent sur leurs montures, pour y branler la tète comme nos magots chinois, et tout ce cortège pompeux,
(i) Espèce de cage portée sur c^uatre roues , voiture à l'usage des dames turques.
BOYOUKDÉnÉ. 21^
mi-oriental, mi-bouflfon, retourna à Thérapia par un chemin dont les inégalités , raboteuses devaient faire réfléchir ces altesses nouvelles sur
les vicissitudes du sort.
Novembre.
Nous avons un temps d'ét^, qui , malheureusement ^ propage la maladie. Les personnes âgées dd Thérapia prétendent que si elle ne cesse pas a la Saint-Démitri , elle durera tout l'hiver. Les anciens nommaient la peste la maladie sacrée ; les Grecs l'appelaient tanatiko , ce qui veut dire mortelle; mais les Turcs Tappellent murabek, ce qui signifie favorable^ sans doute par le même motif qui faisait nommer à Rome clémentes les Furies. En Egypte, on croit la peste une émanation morbifîque d'un vent du désert nommé sanum.
Deux négocians anglais y dont l'un est M. Car- . teret, ont été atteints de la peste, mais on espère les sauver. C'est déjà le vingtième jour, et leur médecin les croit hors de danger. Ils sont soignés par des pestiférés que la mort a épargnés. Un fait bien extraordinaire, et difficile, je trouve, à expliquer, est que ceux qui les pansent ressentent, en les approchant, des douleurs aiguës , dans leurs plaies encore ouvertes , dou^ leurs qui se calment dès qu'ils s'en éloignent.
iï8 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
Voilà une combinaison sympatique sur laquelle les enthousiastes du magnétisme pourront prendre de belles conclusions.
Je ne sais pas si^ administrativement parlant^ il est utile de permettre qu'une nation soit toujours armée de pied en cap, pour entretenir son humeur belliqueuse ; mais je pense qu'en* bonne police c'est extrêmement dangereux. Un Turc et un Grec ( Galtondjys ), soldats de marine, se sont pris hier de querelle sous mes fenêtres ; à la quatrième parole , ils tirèrent leurs pistolets , se manquèrent, et sont ensuite tombés l'un sur l'autre à coups de sabre. Le Turc, plus adroit, a fendu la tête à son adversaire, et après ce bel exploit, s'est retiré gravement, sans que personne se soit mis en devoir de l'arrêter.
Novembre.
Désirez-vous, monsieur, parler au ministre du roi de Saxe? — Non, monsieur. — Peut-être vous êtes sujet danois? — Pas du tout? — Que désirez- vous donc, monsieur? — Faire accepter ces traites. — Ah! je vous entends : permettez qu'on vous fumigue et vous parfume , puis vous monterez au second étage , vous entrerez dans un grand salon, orné de vues à la gouache, peintes par mesdemoiselles les baronnes , et là on vous indiquera a qui vous devrez vous adresser.
BOYOUKDÉRÉ. 21^
Ce coUpque interrogatif se passait à la septième heure turque , sous le péristyle d'un palais de Boyoukdéré^ appartenant au baron de Hupsch , ministre du roi de Saxe , chargé d'affaires de sa majesté danoise y et de plus^ banquier très renommé, pour lequel j'avais des lettres de recommandation et de crédit. Je fis exactement ce qu'on m*avait prescrit, et au deuxième étage, un domestique m'introduisit dans*un salon immense , où je trouvai ce triple personnage au milieu de sa famille. J'exposai y en peu de mots y le sujet de ma visite , dont le résultat fut une invitation de me mettre à table ; car précisément on venait de servir. On est peu cérémonieux à Constantinople , et j'acceptai sans beaucoup d'instances : à une si grande distance de son pays, les connaissances sont bientôt faites. A table on parla de la peste ; j'en écoutai toutes les histoires courantes , et je connus à fond les formes que cecruel fléau revêt tour à tour. Mon hôte a sur ce sujet une expérience de cinquante ans de séjour; mais il avoue' qu'on n'a jamais rien vu de si terrible que la maladie de cette année. C'est vraiment m' accueillir avec honneur.
-Le baron a beaucoup d'enfans et de petitseiifans : ses filles sont très intéressantes , et possèdent plusieurs talens ; une d'entr'elles joua du
à20 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
piano ^ et chanta à ravir. M. Hupsch me fit voir son jardin^ tendre objet de sa sollicitude : il est fort beau; les arbres y sont encore chargés de fleurs et de fruits; car il semble que dans ce délicieux climat l'année entière ne suffise pas pour les richesses de la nature.
Novembre.
J'ai été déçu dans mes espérances sociales :
je comptais trouver encore ici , comme ambassadeur d'Angleterre, M. Robert Adair, que j'avais connu à Paris, lorsqu'à l'époque de la paix lyôZ d'Amiens, il y vint avec son ami le célèbre Fox. On les avait présentés, ainsi que M. Erskine, à la belle madame Récamier, chez laquelle se réunissait, à Clîchy, tout ce que Paris attirait alors d'étrangers de distinction. C'était dans le château de cette dame intéressante , que le général Moreau , Eugène Beauharnais , le comte Markoflf, les deux Cobentzel, Laharpe, Lamoignon, les deux Montmorency, madame de Staël , et toute la meilleure compagnie de ce temps , venaient goûter ces courts instans de paix générale, auxquels ont succédé tant de longues et sanglantes guerres. A un déjeuner où se trouvaient réunies les personnes que je viens de citer, le hasard m'avait placé près de M. Adair : il fît en si peu de mots un tableau