‹ Voyage de Moscou à VienneChapitre 9 sur 24 · I III ■! ■ I II I ■ I I 11 II ■ I · texte numérisé non relu

I III ■! ■ I II I ■ I I 11 II ■ I

bam , à l'âge de quatre-vingts ans. Sans doute, son étoge , comme homme public et comme littérateur, sera fait par plusieurs de ses compatriotes. Moi, comme étranger, je me borne à gémir de la perle de cet homme estimable , dont la noble politesse et les prévenances délicates donnaient un nouveau lustre à l'hospitalité anglaise.

quî^ par la seule puissance de Fenthousiasme ^ ont pu supporter cette vie souterraine, et se sont ainsi sépares entièrement du soleil et de la nature ; mais 1 ame est mal à l'aise dans un lieu où elle n'éprouve plus cette mélancolie touchante que l'on respire dans les lieux ouverts ; c'est le cachot près du sépulcre ; c'est le supplice de la vie à côté des horreurs de la mort. Nestor , l'historien le plus estimé de la Russie , et jusqu'ici le seul qui ait dégagé les vérités historiques des superstitions grossières de son temps, était aussi un moine de ce couvent :

ses cendres reposent dans un caveau séparé, comme si l'on eût voulu distinguer l'hommage au génie productif de celui rendu à la piété oi« sive. (i)

Je quitterai demain la ville sainte ^ que l'on nomme aussi Klow-la-Grande ^ avec tout le regret de me séparer d'un homme d'une aussi continuelle bienveillance que le général Miloradowitch. Voici une anecdote qui, parmi plusieurs de ce genre , te peindra le bonheur et le chevaleresque de sa vie. Pendant qu'il comman-

(l) La Russie possède enfin une histoire gënérale de ses obscures annales ; elle doit ce bienfait rée) à la persëvérance et au talent de M. Karanizin , dont la vie laborieuse a complété cet ouvrage important.

GRIBOUSKY. 5j

dait en chef l'armée de Moldavie, une redoute élevée par les Turcs suspendait les progrès du siège de Rùtshuk , qui ne se poussait que faiblement; le général avait quitté Bucharest et se trouvait depuis plusieurs jours au camp; le 9 mai^ anniversaire de sa naissance , les grenadiers vinrent lui souhaiter sa fête, ainsi qu'il est d'usage en Russie : « Mes camarades, je suis « bien sensible à votre souvenir, leur dit le « général, et je vais vous le témoigner d'une « façon digne de vou$ : vous voyez cette batterie w en face de nous et la tente dorée du pacha qui cf la commande ; eh bien , je vous la donne , al- « lez la prendre, elle est à vous ! » Le bonheur suit la témérité; les grenadiers marchent vers la batterie, l'enlèvent à la baïonnette, font le pacha prisonnier, et ce fait positif, digne du plus aventureux roman de chevalerie, prouve que Miloradowitch (i) savait bien que le talent de réussir n'est souvent que le talent de profiter des circonstances ,

Gribousky, Juin.

A ce premier relais après Riow , il y a une foire assez considérable ; elle se tient dans une

(i) Il est maintenant général de toute )a garde impériale , et gouverneur de Saint-Pétersbourg.

vaste plaine^ où Ton se rend de tous les envî-^ rons. A peu de distance de la maison de poste, les Bohémiens ont rangé leurs tentes en demir cercle. Celle de leur chef est au centre. Ils trar ' fiquent avec les paysans , vendent et achètent des bestiaux , et échangent les productions du pays contre toutes sortes d'ouvrages en fer qu'ils fabriquent eux-mêmes. Cette espèce de ville , que leurs tentes figurent au milieu de cette plaine immense , rappelle assez un campement des Tarr tares nomades , avec la différence que ces derniers ont encore dans leurs mœurs la simplicité du premier âge y et que ces Bohémiens ont toute l'astuce et les vices des peuples les plus cor^ rompus.

On trouve en Russie un grand nombre de ces Bol^émiens auxquels les nations où ils sont reçus donnent dés noms particuliers ; on les appelle Cj gémis en Hongrie et en Moldavie , Tschengènes en Turquie, Zigeuner en Allemagne, Gjpsies en Angleterre, Egyptiens en Italie, Bohémiens en France , et les historiens du moyen âge les ont désignés sous le nom à'^zinghans. Restes immenses d'une race errante dont on ignore l'origine, ils conservent sur les divers points du globe où ils sont répandus, des mœurs, des usages et un culte qui remontent à la plus haute antiquité. Depuis environ quatre c^nts ans

GRIBOUSKY. 59

qu'ils parcourent comme étrangers et vagabond^ les contrées orientales et occidentales du monde , tant parmi les nations civilisées et industrieuses que parmi les hordes sauvages et grossière^, ils demeurent toujours et en tous lieux ce qu'étaient leurs pères. Le climat brûlant de l'Afrique ne les rend pas plus noirs, ^t la douce température de l'Europe ne sert point à éclaircir leur teint; ils ne deviennent pas plus paresseux en vivant au milieu des indolens Espagnols, ni plus laborieux par l'exemple de la productive activité des Allemands. Parmi les Turcs , Mahomet, et Jésus-Christ parmi les chrétiens , ne reçoivent également aucune adoration de leur part ; il est peut-être réservé à notre siècle, où l'on parait vouloir tant s'occuper du perfectionnement des lumières, de rendre sociable ce peuple qui, depuis si long-temps, erre dans les différens états de l'Europe, livré à l'ignorance et aux préjugés. Quelle différence pour tous les pays qu'ils habitent si l'on rendait utiles et laborieux ces hommes qui, pour la plupart paresr seux , mendians ou voleurs , récoltent sans avoir semé, et consument impunément le fruit du travail des autres !

Je t'ai parlé , dans mes lettres de Moscou , 4es concerts qu'ils donnent chez les grands; j'en ai entendu dont les talens sur divers instrument

6o VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

étaient fort remarquables ; ils excellent surtout dans le chant. Leurs jeunes filles dansent avec beaucoup de légèreté et de grâce, mais plus souvent d'une façon trop libre et qui révolte la pudeur.

Nous avons augmenté à Kiow notre train de -maison d'un nouveau sujet , qui mérite bien une mention particulière. Pour un voyage aussi long que celui que nous entreprenons, et considérant le pays qu'il nous faudra parcourir , il nous parut indispensable d'avoir un cuisinier; nous javons donc chargé notre courtier juif, qu'ici l'on nomme facteur y^ de nous en procurer un à sa guise ; il nous présenta le lendemain un petit homme de quatre pieds et demi de haut, dont la figure ronde et riante prévenait assez en sa^ faveur. D'après les papiers qu'il nous produisit , il parait avoir été directeur d'un théâtre en Prusse , et selon ses certificats maître de géographie et d'histoire naturelle en Lithuanie. Jusque-là , rien ne ressemblait exactement au cuisinier qu'il nous fallait ; mais celui-ci parla si éloquemment de son talent gastronomique, que nous ne balançâmes plus à prendre ce Gil- Blas prussien , qui , grâce à tant de ressources , doit fort peu craindre le présent, et marcher encore plus galment vers l'avenir. Il fallait im mathématicien pour un emploi; ce fut un

GRIBOUSKy. 6l

danseur qui Tohiinty a dît Beaumarchais dans son trop célèbre Figaro; ainsi tout va souvent à rebours dans ce monde ; mais la grande machine n'en roule pas moins dans l'espace y sans se soucier beaucoup de ces petits écarts de circonstances.

Nous venons de rencontrer à mi-poste le jeune comte de Witt (i), qui se rend pour quelques jours de Tulczin à Pélersbourg : nous fîmes arrêter sa voiture pour renouer connaissance^ et après les premières civilités, nous l'engageâmes à déjeuner dans un petit bois qui borde la route j le lieu , Iç temps et son caractère excluaient les façons. Il accepta, et tout

aussitôt Charles, notre nouveau maître-d'hôtel, fit déballer toutes nos provisions, rafraîchir

(i) Ce jeune homme (seul fils du premier iharia'ge de madame la comtesse Potocka avec le général comte de Witt, descendant du grand-pensionnaire de ce nom) a fait une carrière militaire aussi brillante que rapide : colonel à seize ans , et colonel-commandant k dix-huit , d'un des plus beaux régimens de l'Empire (les cuirassiers de l'impératrice ) , il a servi dans les dernières campagnes avec la plus grande distinction. Lieutenantgénéral maintenant , \1 commande une des colonies militaires des provinces du sud de l'Empire , et civilise , en les soumettait à la tactique européenne , les peuplades barbares du Caucase.

fia VO\AGE DE MOSCOU A VIENNE.

dans un ruisseau voisin le vin qu'il tira des caves de nos voitures, et dès que. l'on eut dressé le couvert sur l'herbe, il nous servit des tranches de jambon et de saucisson , des sardines et quelques fruits secs , sur un grand plateau qu'il fit avec des joncs tressés; des lilancs de volailles mêlés à du thon mariné , du laviar frais sur des feuilles d'arbres dont il fit des plais; et brochant sur le tout ^ du café à la crème y comme on n'en prej;id pas , dit-il , dans tout le Brandebourg, et qu'il nous servit dans des coupes faites à l'instant avec la seconde écorce des jeunes bouleaux : c'était bien débuter ! Nous crûmes devoir récompenser son zèle en le présentant à notre aimable convive , qui lui fit déclamer quelques

scènes de Schiller, et lui laissa en partant des preuves de sa satisfaction^

Wasilkow, Juin.

Il y aurait ici une belle homélie à faire sur les mœurs. Ces jeunes garçons et les jeunes filles se baignent ensemble dans un grand lac aux portes de cette ville. Simples comme la nature, ils se défient à la nage , plongent pour s'éviter ou se rejoindre, et se jouent dans l'eau sans autres voiles que des vagues à peine senties. Il doit bien en résulter parfois certains accidens qui priveraient la jeune fille d'être Rosière à Sa-

squiebA- f>5

lency, ou l'empêcheraient de conserver ici la bandelette de laine rouge que les jeunes vierges d'Ukraine portent dans leurs cheveux, et ne quittent qu'en se mariant; mais l'usage prévaut, et sans doute les abus sont rares.

Ce tableau me rappelait celui que lady Montagne fait des bains des femmes à Constanti-* nople. Les filles polonaises sont généralement si belles , que le pinceau d'un artiste trouverait autant de formes élégantes à retracer ici que dans les bains du sérail de sa Hautesse; à la vérité, il n'y aurait pas le piquant du danger, point de muets aux sabres étincelans, point d'empalemens à craindrie ; mais \e$ yeux n'en auraient pas été moins charmés en voyant ces jeunes beautés, fîères de leurs grâces naturelles ^ laisser poindre pour les voiler aussitôt, des formes qu'eussent pu envier la Circassienne à la taille jongée, l'Anglaise au teint éblouissant, ou la Française aux contours suaves et gracieux.

Squibra, Jaîn.

Nous nous sommes arrêtés hier dans une maison de campagne peu distante de Bielasercow. On la nomme Alexandrie ; j'avais beaucoup ouï parler de ses jardins, et nous avons fait demander au comte Branicki , à qui elle appartient, la permission de les voir. Il nous envoya

64 voyagî: de MOSCOU a vienne.

aussitôt fort obligeamment un de ses gens pour nous conduire partout. La nature a peu fait pouf cet endroit; ce n'est qu'à forée d'art qu'on est parvenu à le rendre agréable ; mais tant de soins n'ont pas été perdus. En suivant les détours d'un bosquet de lilas , on arrive près d'une enceinte que deux vers de Virgile consacrent à l'amitié. Plus loin , entouré de roses , de myrtes et de plantes exotiques, s'élève un temple de marbre blanc y orné d^un piédestal de bronze , qui supporte le buste du célèbre prince Potemlin , celui de tous les favoris de Catherine qui sut la captiver le plus long-temps. Sa figure, à en juger par son buste , était noble et belle ; et par les vers gravés sous son image , il était digne de la faveur où la fortune , la gloire et l'amour l'avaient élevé. Notre conducteur nous apprit que la comtesse Branicka était la nièce du favori ; devraiton pour cela se défier de l'éloge? Dans une solitude, au bas d'une cascade dont les eaux se brisent à la porte d'un temple égyptien, j'ai trouvé avec plaisir des tableaux retraçant U fête tant décrite, que Potemkîh, au retour de la prise d'OczalofT, donna à l'impératrice , au palais de la Tôuride. Une polonaise , composée pour cette occasion sur des paroles ii'usses, dont le sens était : « Gloire à toi, ô Catherine ! gloire w à toi, ô notre mère ! etc. » fut exécutée par

SQUIERA. 65

Cinq cents musiciens, et toutes les reprises se marquaient par une détonnation des quarante bouches à feu d'une frégate mouillée sous les fenêtres du palais, dont la Neva baigne les murs. Tu sais que la polonaise est une danse appropriée aiix bals des cours du Nord, où toutes les per^nnes invitées marchent deux à deux en se tenant par la main et cadençant leurs pas. Dans la vaste salle de bal du palais , décorée des trophées pris sur les Turcs , une longue suite de colonnes de marbre était ornée de guirlandes de bijoux. Dès que l'impératrice parut, le prince mit un genou en terre pour lui offrir la fête ; puis ouvrant la polonaise avec elle , il conduisit la danse de façon que chaque cavalier passant près des colonnes en détachait quelque ornement précieux qu'il oifralt à sa danseuse. Cette galan-* terie nouvelle plut beaucoup aux dames qui en devenaient l'objet; elles trouvèrent la fête ravissante 5, et l'impératrice se chargea d'acquitter leur reconnaissance en comblant son favori dé nouvelles faveurs.

Une orangerie immense , t>ù mûrissent des fruits de tous les pays, semble former ici un climat factice , et parmi les raretés qu'elle ren-^ ferme nous y vîmes un aloës en fleur. Gomme dans tous les voyages depuis celui autour de sa chambre, jusqu'à celui un peu trop court

de la vie, le temps nous avertit que l'heure comptée est perdue , et qu'il nous restait encore trente-huit werstes pour arrivei^ à Squiera , nous avons avec regret quitté ce charmant séjour-

Les tableaux sont piquans par les contrastes. Une transition nous attendait à dix werstes du palais. Nous nous arrêtâmes, mourans de faim , dans une chaumière, où nous n avons trouvé pour toute nourriture qu'un morceau de pain bis , que le paysan ne voulait npus céder pour aucun prix ; en augmentant toujours nos offres , il a cependant fini par se rendre ; et, sans em^ ployer le talent transcendant de Charles , nous avons dévoré ce bien frugal repas. On nous avait laissé partir du château sans nous y rien offrir ; on nous vendait de bien mauvaise grâce quelques onces de pain dans la chaumière ; j'ai donc remis à une autre lettrele postscriptum sur l'hospitalité polonaise. Je pense que les plus grandes Ibrtujoes particulières sont en Pologne ; celle du comte Branicti , que l'on ne cite pas encore comme immense, est de quatre-vingt mille paysans ; chaque mille paysans en Pologne s'évalue à un million de florins ; mais les grandes richesses sont comme les parfums , ceux qui les p^teiAt ne les sentent presque pas.

ROUGin. 67

R0UGIN9 Juin.

Me voici parmi cette population des juifs polonais^ dont ces provinces sont inondées ^ et qui ne se ressentent que trop de Thospitalité qu'elles leur donnent/ Les enfans des juifs lisent la Bible à neuf ans y à dix la loi de bouche ^ à treize les commanden^ens^ à quinze le Talmuldy à dixhuit ils se marient ^ et à vingt ils s'appliquent au commerce et à tout ce qui peut les enrichir. Les juifs ne s'habillent pas d'étoffes tissues de deux manières différentes y tel que fil et laine; ils font des ablutions tous les matins. Ils ne mangent d'aucune bête qui rumine. Leur loi leur défend , le jour du sabbat y d'allumer du feu ou de l'éteindre y de parler d'affaires y de manier de l'or et même de se baigner : préceptes tout-à-fait commodes pour les voyageurs qui y ne trouvant à loger que chez eux y sup-* portent tout l'incoilvénient de cette loi. Je suis loin cependant d'approuver les vexations de tcKit .genre qu'on leur fait endurer dans ce pays j je voudrais y au contraire y qu'en cessant de les avilir on dirigeât leurs facultés vers un but d'utilité publique. 11 en résulterait sans doute un grand bien : d'abord les talens qu'ils pourraient acquérir deviendraient profitables à la société ; les pauvres seraient cultivateurs^ et payant j^

comme les autres habitans , leurs contingent d'hommes à l'état (i) , ne seraient plus les sangsues des nations qui leur donnent asile : par des moyens simples , on ramènerait cette grande masse dégénérée à un état plus noble pour elle , et moins à chargé aux autres. Iti , où la plupart des villes sont habitées par des juifs , pourquoi le gouvernement ne les obliget-il pas à établir des manufactures y dont le pro-^ duit substanterait les indigens^ occuperait les enfans^ et ferait cesser cette oisiveté si peu juste dans la balance sociale ? Pourquoi y par une né* gligence blâmable , leur laisse-t-on faire tout le commerce intérieur, et passer la majeure par* tie de l'argent des provinces dans des mains qui en calculent si minutieusement la valeur ? Dans chaque village il y a un ^u plusieurs cabarets ; ce sont les juifs qui les afferment du seigneur y et achètent ainsi le moyen de tromper de mille manières les paysans qui les entourent y et aux-^ quels ils enlèvent sans peine le fruit de leur travail.

(i) Pendant la diète de Varsovie , en 1816 , on avait proposé de les soumettre au système uniforme de re-* crutement adopte pour tout le pays ; ils s'en sont exemptés avec de l'argent. Les peuples se lasseront de leur lâche inutilité, et l'argent sera impuissant alors ^ contre une opinion appuyée ^ur tant d'évidence. .

KOUGIN. 69

On est frappé de cette haine et de ce mépris que toutes les nations ont toujours eu contre les juifs ; c'est la suite inévitable de leur législation; il Êdlait^ ou qu'ils subjuguassent tout^ ou qu'ils fussent écrasés; leur politique subsista quand elle devait changer; leurs superstitions augmentèrent avec leurs malheurs; ils gardèrent tous les usages qui sont précisément le contraire des usages sociables^ ils furent donc avec raison traités comme un peuple opposé en tout aux autres nations ; les servant par avarice , les détestant par fanatisme^ se faisant de l'usure un devoir sacré j système absurde qui les conduira immanquablement^ en Pologne, aux mêmes persécutions qui les firent , en divers temps , chasser de presque tous les états et de toutes les villes de l'Europe chrétienne. Quel noniidonner à cet excès de superstition , qui fait qu'un Cabaretier juif croit pécher contre son devoir et sa conscience en mangeant dans un vase, ou se servant d'un verre ou de tel autre ustensile employé à notre usage ! Ils parlent en Pologne un allemand corrompu , qui est d'une extrême difficulté a comprendre : presque tous savent l'hébreu , mais ils ne le parlent que rarement : leur costume, qui est assez riche, et même pittoresque , est à peu près celui des Persans ; il serait possible qu'ils l'aient * conservé tel encore depuis leur captivité en Perse.

Makjtouwka , Juin.

Cette ville appartient au comte Prote Potocly, qui y avait fait venir trois cents familles allemandes pour y vivifier des manufactures de toute espèce ; mais le de'rangement de ses affaires l'ayant forcé de vendre ses biens, elle a été partagée entre plusieurs créanciers , dont la négligence a dispersé les ouvriers; l'on n'y trouve plus que de grandes fabriques tombant en ruines et demandant pour prospérer les êtres qui les animaient il y a vingt ans.

Les terres de ces provinces sont parfaitement cultivées ; les villes, placées d'une façon très pittoresque , sont presque toutes bâties sur le penchant d'une montagne, qu'un grand lac baigne et vivifie ; il est vrai que leurs eaux n'offrent pas toujours le tableau dont j'ai joui en le blâmant à Wasilkow ; mais l'œil y suit avec plaisir le mouvement rapide de ces canots légers, qui, creusés dans un tronc d'arbre, et dirigés avec une seule rame , pourraient lutter, pour la vélocité , contre les gondqles vénitiennes ou les caïques turques. Les paysans ramassent au fond de ces lacs des coquillages de l'espèce des moules, d'une grosseur considérable, dont le goût est très bon, et qui, parfois, renferment des perles d'une aussi belle eau que celles de l'Orient.

MÀKNOUWKA. 71

Nous rencontrons souvent des colons allemands qui semblent fort contens de leur sort actuel ; ils ont apporté dans ce pays l'industrie, et avec elle l'abondance. J'en ai interrogé plusieurs sur la cause de leur émigration ; ils m'ont répondu : « Nous n'avions pas chez nous de champs a cultiver ; le prix accordé à des travaux consacrés aux autres pouvait à peine suffire à nos besoins ; ici nous jouissons des bienfaits d'un gouvernement hospitalier, notre industrie est délivrée des entraves qui ailleurs la paralysaient, et ces propriétés , acquises par nos travaux , fructifiées par nos soins , assureront pour l'avenir un bien-être à nos familles. » Ainsi, Jules, quand ces grands chocs politiques auront cessé d'embraser le globe , nous irons comme eux chercher ensemble le repos et le bonheur sous un beau cîel , parmi ces hommes des champs dont nous partagerons les plaisirs, sous l'égide d'un code de lois conservateur. Des songes , toujours des songes ! nous ne vivons que de cela ; mais ne mettons que peu d'importance aux événemens de la vie; l'expérience nous dit : Effleure et ne médite pas ; tu es créé pour jouir , et non pour comprendre,

ToRMTz, Juin.

J'ai- été visiter hier un vaste monastère de capucins, situé près de cette ville de Tornitz;

il est placé sur une haute montagne , et semble y pour les pèlerins de la vie qui s'y reposent , uii intermédiaire entre les peines de ce monde et les espérances d'un meilleur avenir. Le supérieur du couvent a pris fort obligeamment la peine de nous en faire voir les moindres dé-» tails* L'histoire du fondateur de cette commu-» uauté ressemble plutôt à l'épisode d'un roman de Lewis qu'à une vocation religieuse. Voici ce qu'il m'a conté :

Il existait ici , en 1 680 , sous le règne de Jean Sobiesky, un riche palatin qui, ayant suivi son roi à Chozim , au siège de Kaminiek , et coopéré à la délivrance de Vienne assiégée par le vizir Kara Mustapha , rassasié de gloire et fatî-^ gué de la vie des camps , se retira dans son palatinat, où il se résolut d'épouser une de ses vassales. Il fit donc assembler toutes les filles de ses terres, et eu choisit une aussi sage que belle* Cependant Vanda (c'est ainsi quelle se nommait) n'était plus libre; son cœur était engagé à un jeune jardinier du château ; mais n'osant résister a son maître , ou soit que la vanité l'em* portât sur l'amour, elle suivit le palatin à l'autel, Séverin, son jeune amant, venait quelquefois offrir des fleurs nouvelles à celle qu'il regrettait encore, sans oser, par ses regards, trabir les maux qu'il ressentait. Vanda plaignait son tour-

TORNITZ. 75

ment ; mais se reprochant sans cesse un malheur que rien ne pouvait adoucir , elle se décida donc à l'éloigner^ et obtint pour lui de son époux Fintendance d'une terre en Ukraine,

Tant de bontés pour un simple jardinier donnèrent des soupçons au palatin y et le soir même où cette infortunée voyait Séverin pour la-dernière fois^ il entra chez elle le sabre à la main y surprit ce malheureux baigné de pleurs aux pieds de son amante ^ dont il recevait l'ordre de s'éloigner pour toujours. N'écoutant que sa jalouse rage^ le palatin se précipite sur sa femme^ l'étend sans vie à ses pieds ^ et plonge son sabre sanglant dans le sein de Séverin . a Frappe y H lui dit ce dernier, frappe , assassin de la plus w vertueuse des femmes ; ta vengeance n'égalera ((jamais tes remords. « Le palatin n'écoute rien ; il redouble ses coups , et outrage encore les restes inanimés de son épouse. On accotu*t enfin, il sort de cette chambre d'horreur^ et par les soins que l'on prodigue au jeune Séverin, on le rappelle pour quelques instans a. la vie. Il en profite pour faire en présence du ministre de la religion une profession de foi authentique de son innocence, comme de celle de sa maîtresse. Tourmenté par sa conscience , le palatin quitte ses terres (1), et va en pèlerinage à

^— i^^»^^^»^— ^^ Mil I I ■ I I I ■ ■ ■ ■ I I I ■■ m wii^^i— — — I n ^w— ■»

(1) Les palatins avaient le droit de n'être arrêter

74 VOYAGE DE MOSCOU k VIENNE.

Rome, pour y solliciter l'absolution de son crime , qu'on lui accorda après une longue pénitence , en lui enjoignant de venir fonder un monastère dans le lieu même ténioin de son foi^fait, et de prendre en expiation l'habit de l'ordre. Il y destina son château, toutes ses dépendances, y annexa d'autres terres, et en fit un des plus riches couvens de la Pologne.

On me fit voir dans une galerie les tableaux qui représentent cette tragique histoire ; dans le premier, le palatin est peint avec les habits de sa dignité, présentant devant Vienne la tente du vizir à Sobiesky, et dans le dernier on le voit sur un lit de cendre, couvert d'un cilîce, montrant d'une main le ciel, et de l'autre le sabre dont il a tué Vanda et Séverin. U y a au bas

pour aucun crime avant d'avoir été convaincus juridiquement. Ce pouvoir était celui de l'impunité ; ils avaient encore droit dévie et de mort sur leurs paysans^ ils pouvaient tuer impunément un de leurs serfs y pourvu Qu'ils miissent environ dix écus sur sa fosse ^ et quand un noble polonais avait tué un paysan apparte* nanl à un autre noble, la loi d'honneur l'obligeait d'en rendre un autre. Ce qu'il y a d'humiliant pour la nature humaine et pour ce siècle , c'est qu'un aussi horrible abus n'est pas entièrement détruit dans les provinces polonaises et russes , oii l'on ne peut pas priver immédiatement un esclave de la vie , mais oii son maître peut le faire battre si cruellement qu'il en expire!

TOULCHIN. ^5

des inscriptions polonaises que je n'ai pu lire , car le temps les avait eh partie effacées. Je n'ai pu en déchiffrer qu'une date; celle du premier est du 12 septembre i683.

T0UI.CHIN , JuÎD.

Comment tracer le tableau déchirant que j'ai devant les yeux? La ville de Toulchin a été la proie d'un incendie ; plus de six cents maisons ont été réduites eiV cendre ; à peine quelques gémissemens interrompent ce silence lugubre , et des habitans pâles et effrayés rôdent sur des monceaux de débris. La ville de Némirow, appartenant aussi à la comtesse Potocka, a été, il y a moins d'un mois , entièrement consumée : quand tout le monde perd ici la tête , elle seule , supérieure à cet événement , se montre partout où sa présence est nécessaire , ordonne de nouvelles constructions , fait distribuer du pain aux pauvres, et console les malheureux que ce désastre prive de leur fortune : bientôt , m'assuret-on , on n'apercevra plus les traces de cet incendie ; mais ces juifs infortunés qui, vivant au jour la journée , n'avaient que leur petit trafic pour ressource du lendemain, semblent aussi éplorés que leurs ancêtres à la destruction de Jérusalem. Je ne conçois pas pourquoi, malgré les fréquens désastres de ce genre , on continue

Dnieper , depuis Kiow jusqu'aux cataractes , on a a sa droite l'Ukraine polonaise ^ et à sa gauche rUkraine russe. Les paysans de ces contrées sont plus riches et plus heureux que ceux de la Petite- Russie : cela tient sans doute à l'extrême fertilité du sol et à leur industrie. Leurs habitations, en général élégantes et bien bâties, sont entourées de vergers, dont les arbres produisent des fruits excellens : leurs bestiaux sont d'une rare beauté , et dans les troncs creux des tilleuls y ils élèvent des essaims de mouches à miel; chaque ruche leur rapporte près d'un ducat d'or par année. J'ai vu quelques paysans en avoir jusqu'à cent-

Des sauterelles, fléau très commun dans ce pays , y désolent parfois les campagnes : semblables à celles d'Egypte , elles arrivent comme un nuage , s'abattent dans les champs , et dans l'espace de quelques heures dévorent l'espérance des villages entiers.

11 y a dans ce palais un homme célèbre que je n'ai pu voir , car il se meurt. Son nom est Trembecky ; il est regardé comme l'Homère polonais. Entre autres ouvrages d'un mérite distingué, on. ci te de lui un poëme sur Sophîowka, qu'il a composé à l'âge de soixante-dix ans ; il en a maintenant quatre-vingt-quatre. Puisque les hommes de génie ne sont pas immortel^.^ il

TOULCHIN. 79

serait à désirer , pour la gloire et le bonheur de leur siècle , qu'ils fournissent toujours une aussi longue carrière. Sa mort fera long-temps gémir les muses polonaises; et sous une multitude des rapports , la perte d'un pareil homme est d'autant plus à déplorer , que la beauté de son talent eût rendu plus célèbre une littérature ni assez connue^ ni assez cultivée, (i)

TouLCUiK, Juin.

Tout ce qui vient du cœur n'est pas de la flatterie; les flatteurs n*en ont pas.

Toulchin est véritablement l'El-Dorado de la Pologne. On y coule délicieusement la vie ; et , pour que tu puisses t'en former une idée, j'esquisserai dans cette lettre quelques portrait^ de ses habitans. Je commence par la comtesse Sophie Potocka.

Il serait inutile de te parler de sa beauté ; tu sais ce que l'Europe en a dit comme comtesse de Witt. Il dépendait d'elle de savoir tout ce qu'il lui a plu d'apprendre. La beauté est un don

(i) On peut consulter , sur la littérature polonaise, un ouvrage qui vient de paraître à Edimbourg^ son titre est Lettres sur la Pologne, Il est écrit en anglais , avec autant d'érudition que d'élégance ^ par M. Lach Ssyrma , jeune littérateur polonais.

8o VOYAGE DE. MOSCOU A VIENNE.

de la nature , et la nature le lui a prodigué avec profusion. L'existence entière de cette femme l'a rendue célèbre sous tant de rapports , qu'à elle seule appartiendrait d'en développer les nuances. Ses charmes lui ont donné des admirateurs; on l'a recherchée pour son esprit , et les nobles qualités de son cœur lui ont procuré de véritables amis. Née à Constantinople ^ elle a conservé cette grâce orientale qui donne tant de volupté aux moindres habitudes du corps ; tu te souviens avec quel enthousiasme en parlait le prince de Ligne. Les rois, les hommes d'état; les sages , les grands capitaines , aux pieds de cette femme charmante, donnaiei\t, disait-il^ l'idée de Socrate, d'Alcibiade et de Périclès, venant aux pieds d' Aspasie épurer leur goût et la finesse de leurs discours. Ce culte habituel dont on l'entoure, répand comme un air de fête sur tous les jours de. sa vie. Je t'en parlais dans mes lettres de Pétersbourg : là , déployant le prestige de la parure et de tout le luxe de son immense fortune, je ne la jugeais qu'à travers ce prisme d'encens qui nuit par sa magie aux véritables attraits. Mais ici , dan& l'abandon de la vie privée, toute à ses amis, elle se montre sous le jour^quilui convient, et c'est celui de la bonté unie aux grâces naturelles : ensemble charmant dont les modèles sont si rares I J'ai

TOULCHIN. 8l

tracé la comtesse comme femme da monde y la voici maintenant comme mère.

Madame Potocka a plusieurs enfans^ dont l'éducation répondra sans doute aux soins que Ton apporte à les rendre dignes de leur naissance. Rien n'est si gracieux que les groupes qu'ils forment lorsque ses caresses les récompensent de leurs études du matin. Alexandre, l'air noble et martial, reçoit le baiser d'une mère qu'il adore avec la conviction d'en être toujours digne. Miecislas est fait pour réussir à la cour ; il sera courtisan ou diplomate : il possède tout ce qu'il faut pour captiver et parvenir, Boleslas, enfant comme l'amour et séduisant comme lui , semble savoir reçu l'être que pour aimer, et il y accoutume son âme en prenant sa mère pour l'objet de son culte. Sophie ressemble beaucoup à la comtesse. «Vis, et tu « seras Sophie , )) pourrait-on dire en la voyant ; tu auras cette âme aimante , cette sensibilité douce qui semble faire abnégation de soi-même pour ne s'occuper que des autres. Sa sœur Olga, très belle aussi , a une expression de physionomie différente ; mais la beauté se diversifie de tant de façons chez les femmes, qu'en la voyant on reconnaîtrait encore une sœur, ou une fille* de Sophie.

La comtesse est entourée de plusieurs jolies

personnes ; c'est Cal jpso au milieu de ses nympbes : une d'elles a été élevée en Angleterre , et elle a pris des femmes de ton pays cette solidité de caractère qui , jointe à la grâce polonaise^ forme un ensemble accompli. Elle se nomme Kolinowla.

Ce que les grâces ont d'agrément , ce que les anges ont de douceur, ce caractère qui peut intéresser le cœur de l'homme dans tous les âges, cet abandon qu'il est plus aisé d'admirer que de peindre, voilà ce que l'on éprouve en voyant la comtesse de Witt, belle-fille de madame Potocka ; c'est une autre elle-même pour la beauté, et c'est encore elle pour le caractère.

Elle joint à des études suivies tout lé fruit que l'on peut tirer de longs voyages. Accoutumée à vivre dans le grand monde, elle y a puisé cette facilité d'expressions et de manières qui forment le véritable bon ton; enfin , la tête d'un homme , le corps d'une femme , et le cœur d'un ange , ce serait peindre , sans la flatter , la comtesse Joséphine de Witt.

Les gouverneurs des jeunes comtes sont des hommes d'un savoir profond et d'un méritqréel. La conversation de l'abbé Chalenton est instructive et variée : s'il parvient a donner ses principes et ses connaissances à ses élèves, il en fera a coup sûr des seigneurs accomplis.

TOULCHIN* 85

D^àprès ces faibles esquisses , juge du charme d'une pareille réunion ; ajoute à cela le tableau mouvant que présente Toulcfain*^ où il tie s^ passe pas de jour que quelques personnages nou* veaux et presque toujours intéressans ne vien» nent se montrer et disparaître; et ces marion* nettes du moment^ dont on se hâte de tirer tous les fils y ajoutent de la variété à cette délicieuse vie de chliteau.

« David , David , disait Je docteur Johnson u à Garnck, après avoir parcouru Içs jardins «c de sa délicieuse maison de Hampton-Court , « voilà ce qui rend le lit de mort terrible* » Ce grand penseur avait tort : je dirais à la comtesse Sophie : « Vous ave^ composé le charme de toute « votre existence des heureux que vous avea « faits : Jouir ^ voilà la sagesse ; faire jouir ^ « voilà la vertu! >»

ToULCBiK, Juin.

Les paysans ukrainiens sont d'une habileté remarquable à se servir de la hache; non seulement ils l'emploient à construire leurs maisons, leurs bateaux, leurs voitures, leurs meubles , mais encore les objets les pli:is délicats ; ils façonnent de petits coflres , des cuillers ^ mille autres ustensiles de mén9ge; et j'ai acheté ici d'un juif une tabatière de bois, travaillée avec

une hache à fendre les sapins. On m'a conté qu'en Masovie les habitans y sont d'une adresse singulière à la lancer. Dans cette province où les paysans portent les cheveux très longs , un d'eux s'adosse à un arbre, tient sa chevelure élevée au-dessus de sa tête, tandis qu'un autre, à une distance de trente pas , lance sa hache de façon qu'elle aille en tournant couper les cheveux de celui qui veut bien se prêter à une semblable épreuve , pour gagner quelques florins. Divers Polonais m'ont assuré l'avoir vu répéter plusieurs fois avec le même succès : ceci vaut mieux que le fait de Guillaume Tell , et peut-être jamais ni l'un ni l'autre n'ont eu lieu. Une nation peut se montrer jalouse de rapporter l'époque de sa liberté à une action héroïque, mais je douterai toujours que la main du meilleur archer ne tremble pas quand le but où il vise est la tête de son fils , ou qu'un homme , tel adroit qu'il puisse être à lancer une hache, ait osé tenter le premier de couper, par ce moyen , une tresse de cheveux entre la tête et la main de son camarade.

Ce conte peut figurer à côté de celui-ci , que l'on lii'a également certifié. Il était d'usage en Pologne , après les grands repas , que le châtelain enlevât d'un coup de pistolet le talon du soulier de jsa femme, sans que l'infortunée ne

TOtJLCHIN. 85

^ mourut pas d'épouvante en voyant son mari ivre prendre son pied pour but de son adresse. Comment X supposer que des Polonais , qui se sont fait gloire en tous temps de servir et de respecter les darnes^ aient pu se résoudre à tolérer un tel acte de démence ; eux que j'ai vus à la fin des banquets boire à la ronde dans le soulier de la maltresse du logis ; ce qui est y sinon une marque d'un goût bien délicat^ au moins une preuve d'enthousiasme.

Le costume polonais a beaucoup d'analogie avec celui de l'Orient. Les nobles portent toujours des robes de couleurs vives, et rattachées avec une ceinture très riche. Leurs bottes sont de maroquin rouge ou jaune; ils laissent croître leurs moustaches y et se rasent la tête de manière qu'il ne reste qu'une touffe de cheveux au sommet. Cet habillement va bien à leurs belles figures, et j'ai vu avec peine qu'on le porte maintenant beaucoup moins.

Touj.GHifl'y Juin.

On a préparé ce soir le thé dans un berceau au bout du jardin. La musique était masquée par des bosquets , et produisait un effet enchanteur. L'on y servit des fruits, du laitage et des pâtisseries. Les lumières scintillaient parmi G feuillage } ces jolies personnes placées autour

d'une table rustique , le calme d'une belle nuit, la fraîcheur d'un air embaume^ réalisaient le |â]ylin d'Armide.

On y est resté jusqu'à l'heure du souper; puis on a repris lentement le chemin du château. Je me rappelai y en y retournant y les descriptions que madame de Genlis donne du palais de Chan* tîHy, dans sa charmante nouvelle intitulée Mademoiselle de Clermont. J'aimais à me retracer les scènes sensibles et déchirantes qu'elle y décrit. Je songeais à ce sentiment qui donne la vie à tout, dont le charme se répand sur ce qui réprouve; et si je n'ai pas dit avec Rousseau : «< Fuyons ces lieux ; on y respire un air conta- É( gieux , » je me suis répété : « Mettons sans cesse notre âme en garde contre une passion qui fait éprouver tant de sentimens opposés y dont si peu sont le bonheur. Dans la jeunesse, l'amour est le premier besoin d'une existence active; mais vers le déclin de la vie, désabusés des chimères, c'est l'amitié qui nous tient lieu de tout; qu'avec raison on la nomme la volupté de lage mùr! un sentiment partagé rassure tant sur le présent et l'avenir ; .on craint peu alors le jugement des hommes, et cette opinion, reine du monde , si facile à braver tant que l'on est aimé. »

Une femme de beaucoup d'esprit liabite de-

TOULCHïN. 87

puis quelque temps ce château : c'est la palatine Grocholska. Elle a près de cinquante ans y et Ton , pourrait dire qu'elle a toute la coquetterie de la vieillesse. Dans un âge avancé^ les femmes mettent dans le'commerce de la vie une délicatesse inconnue aux hommes : faut-il s'en étonner?

C'est un reste d'amour.

TouLCUiKy Juin.

Corps sans douleur^ âme sans trouble; voilà ^ selon Epicure, ce qui constitue le bonheur; et voilà précisément ce que j'éprouve ici . J'y serais donc parfaitement heureux si tu t'y trouvais ; mais les hommes deviendraient trop vains s'ils avaient dans la vie un seul jour exempt de nuages. Cependant^ je passe des momens délicieux entre l'abbé Chalenton et la comtesse Sophie; tous mes jours sont pleins^ mes heures sont vivantes. L'un augmente mes connaissances ; l'autre épure mon goût : combien l'on doit gagner dans un entretien qui unit le solide à la grâce ! Que ne peut-on dans un tel séjour arrêter la marche du temps ! Voici une journée (le Toulchin : on se lève de bonne heure ; on peut à ^on réveil choisir pour se baigner une jolie rivière qui coule au travers du jardin , ou un bain à la manière des Turcs ; à dix heures on rentre chez soi, on y déjeune , on s'y occupe.

et l'on arrive ainsi à trois heures , qui est l'instant où l'on se réunit pour diner. Une table de cinquante couverts est mise dans une orangerie, pavée en marbre, au milieu de laquelle un jet d'eau à plusieurs branches rafraîchit l'air et égaie la vue; autour de la salle, des statues d'un fini précieux se mêlent avec les arbres de tous les pays, qui, soignés à grands frais, rappellent, au nord de FEurope , les jardins embaumés de la Provence et de l'Italie, On se promené dans une belle galerie en attendant que l'on serve. La comtesse Sophie s'avance, entourée de 3es jolis enfans : on se met à table. Si j'avais le talent de Grimaud de la Reinière , je te décrirais minutieusement ces somptueux repas, qui ne prouvent que le talent du cuisinier et l'opulence du maître ; mais je te fais grâce du menu, et te conduis sur-le-champ dans un parterre, près de l'orangerie, où l'on prend le café et les glaces; puis la conversation devient générale, on se mêle, on se recherche, on arrange des projets de promenade pour le soir, et l'on va s^y préparer par quelques instans de repos. Six heures sonnent , on se rend au salon. Les dames ont un costume simjJe qui leur sied toujours si bien. Les voitures arrivent , la comtesse monte à cheval, suivie de ses fils. Madame de Witt fait les honneurs de la ligne, voiture dans laquelle

TOULCHIN, ' 89

douze personnes se placent commodément ; l'abbé, dans un carricle, avec Boleslas ; les filles de la comtesse, avec leurs gouvernantes, dans une grande berline anglaise , et l'on va prendre le thé dans quelques jardins des environs, tandis qu'une musique charmante^ placée au loin dans le bois, joint son charme à celui d'une belle soirée. On se promène , on gravit les montagnes, on herborise; et le temps, qui va toujours trop vite pour les êtres heureux, amène la nuit, qui donne le signal du départ. On rentre au château pour achever de passer la soirée ensemble. Réunis dans le salon , les groupes se forment et sont disposés ainsi : La comtesse est sur un divan, entourée des étrangers et des dames.

L'abbé fait une partie d'échecs dans un coin du salon; les enfans font une lecture dans l'autre, ou s'amusent à des jeux de leur âge. Quelques personnes jouent au billard. M. AUan, notre Raphaël écossais, fait de très belles esquisses, dont il enrichit les album de ces dames (i).

■< ■ Il ■ I II» ■ I ■ n

(1) La mode des album s'est répandue de l'Allemagne dans le Nord ; on ne saurait en avoir moins de trois : un pour les vers et la prose , un second pour les dessins , et un dernier pour la musique. Voici ce qu'eu disait M. de Jouy : « Ce livre , sorti tout blanc des mains du « relieur , ressemble aux enfans des hommes, qui pera dent leur candeur à mesure que Fesprit leur vient. »

Cependant on sert le souper : c'est, à la ville comme à la campagne, l'instant le plus intëres-^ sant de la journée. On récapitule ce qu'on a' fait ^ on projette pour le lendemain : c'est à la fois le souvenir et l'espérance; aussi met-on plus d'abandon dans la conversation. Il semble^qu'à l'instant d'une séparation de douze heures, on doive avoir mille choses à se dire : les propos sont plus gais , l'esprit plus vif, et minuit arrive lorsqu'on voudrait qu'il ne fût que huit heures. lEnfîn , on se retire chez soi , et c'est ce moment que je choisis pour t'écrire. Il en est de la vie comme de l'or, mon ami ; on le prodigue quand on en possède beaucoup, et l'on ne s'attache au monceau qu'à mesure qu'il diminue (i).

TouLCHiiTy Juîn^

Un seal printemps suffit à la nature Pour réparer l'émail de la verdure ; y La vie entière à peine reproduit

La paix du cœur qu'un seul instant détruit.

Je veux t'écrire encore un mot de Toulchîif avant de le quitter; son souvenir me sera long-

(i) Pouvant établir le parallèle entre le genre de vie des châteaux en Angleterre , et celui des grands éta* Llissemens de la Pologne -et de la Russie , j'aimerai à-, former des points de comparaison entre des contrées si •éloignées, mais dont les nuances diffèrent, et offrent? également un champ précieux à robseryation.

TOULCHIN. gi

temps cher; et quoiqu'il soit des lieux que l'on ne puisse bien décrire qu'avec son cœur , je voudrais que tu ne fusses étranger à rien de ce que j'y éprouve. Il est des situations indéfinissables dans la peine comme dans le plaisir : si elles s'accroissent en bien ou en mal y elles deviennent insupportables. Je crois être maintenant dans un juste équilibre, car ce que je ressens ne m'afflîge pas; ce n'est pas non plus de la joie; c'est le songe d'un homme éveillé ; enfin donne un nom au sentiment qui m'agite^ puisque , ne l'ayant jamais éprouvé^ je pourrais aussi peu le nommer que le définir. As-tu vu à vingt ans une matinée dil printemps^ quand le zépfair retient son haleine , quand la rosée se distille lentement sur le feuillage renaissant? c'est ce ravissement qui élève l'âme vers l'Etre suprême. As-tu ressenti cette mélancolie douce ^ ce recueillement relîgipux, lorsque , par une soirée d'automne^ la nature effeuille lentement sa jaunissante parare , et que le rossignol seul salue de son ramage l'azur étoile du firmament? c'est encore l'impression de ce tableau : on n'est bien nulle part , et Ton se plaît partout ; c'est un perpétuel contraste de sentimens et d'idées. Alors, on désire un ami, on l'appelle, on voudrait épancher dans son sein les sensations dont le cœur abonde ; mais seul , on écrit des phrases sans suite qui

peignent Tagîtation de Vâme. On cherche le repos , et le corps est mobile comme la pensée ; rimagination offre et détruit une image chérie. Ah! je m'arrête, ma tête s' exhalte, mes yeux se remplissent de larmes, et mon secret m'é-' chapperait. Bramo assai^ poco sperOj e nutta chiedoL... Dans trois jours nous partons, et je crains ce départ autant que je le désirais ; il me semble qu'un changement, tel qu'il soit, est un avis au destin de mettre un terme à la félicité. C'est comme un homme en extase, dont le moindre mouvement fait évanouir l'illusion.

Contraste éternel des choses d'ici-bas ! rien n'est d'accord quand il s'agit du bonheur, et tout semble concpurir à faire naître la peine. Je vais à Sophiowka, de là à Odessa , et ensuite en Crimée; pourquoi pas au bout du monde ? Serai-je plus heureux la qu'ici ? Oh ! non , nonsans doute ; et cependant je pars , comme si une puissance invincible me poussait hors du cercle que le bonheur me trace. Ah, je te regretterai long-temps, palais que j'ai tant désiré de connaître ! Souvent ma pensée s'arrêtera sous les berceaux de tes jardins embaumés , près des bords fleuris de la Silaîtza, sur ces îles de ce beau lac , où l'on se croit seul au monde, et dans ces salons somptueux, où le bonheur ne semblait pas étranger.

Deux liqueurs sont mêlées dans la coupe de la

BERDITCHEFP. qJ

vîe , l'une douce et l'autre amère ; maïs outre l'amertume de la seconde , il y a encore la lie que toutes deux déposent également au fond du vase.

TouLCHiv , Juillet.

Toujours du retard dans notre voyage; dois-je m'en féliciter, ou m'en plaindre? Je ne sais réelleYnent ce que je veux. M. Ouvarof, adjudantgénéral de l'empereur, vient d'arriver à Toulchin. Sa visite fera différer encore de quelques jours notre départ pour la Crimée. Eh pourquoi m' éloigner? On est si bien ici.... Resterai-je pour n'en pouvoir plus partir jamais. Ah! j'irai loin de ce dangereux séjour, donner à mon âme un peu de calme dont elle a tant besoin. Pèlerins d'un moment sur cette terre d'exil , notre route est le temps , et la patrie l'éternité !

BBBniTCHSFF, Juillet.

Je t'écris de la foire de Berditcheff, que j'ai trouvée , ainsi que tant de choses célèbres , fort au-dessous de sa réputation.

Cette ville appartient au prince Radzîwil, qui n'apporte nul soin à son embellissement, .ce qui l'assimile plutôt à un bourg mal bâti qu'à l'une des plus commerçantes villes de la Volhinie. Ses rues ne sont point pavées ; l'on y est dans la boue jusqu'à mi-jambe, ou aveuglé par

94 VOYAGE DE MOSCOU k VIENNE.

une poussière brûlante. Joins à cela le spectacle dégoûtant du quart des israélites de la Po^ logne , qui se rendent ici pour trafiquer à leur manière, et rappellent l'iniportunité des mendians d'Italie; tu te feras alors une idée assez juste d'une foire que l'on compare ht celles de Beaucaire et de Leipsick. A la vérité , on y voit un nombre prodigieux de chevaux, de marchandises de tous pays y d'équipages superbes qui contrastent risiblement avec les rues qu'ils parcourent; un luxe de parure, surtout pour les femmes , qui enrichit en peu de temps les marchands assez adroits pour profiter de leur prodigalité (r) ; enfin contraste en tout. Pour auberges, quelques centaines de maisons de juifs, où l'on paye au poids de l'or un sale taudis. Là, de jolies princesses viennent reposer leurs appas charmans sur un lit de paille , conjointement avec les animaux commensaux du ménage, qui ne renoncent pas sans peine à cette chambre qu'ils habitent toute l'année.

Il y a un théâtre polonais au-dessous du médiocre ; une redoute peu suivie ; quelques concerts passables ; . mais point de divertissemens

(i) On évalue déjà à plus de 8 millions de francs la fortune de MM. Ghaudoaart frères , qui , originaires de Lyon , se sont établis dans cette ville depuis quinze ans*-

BÏRDITCHEFF. qS

pour le peuple y point de ces bateleurs qui ariimeut les foires des autres pays , et procurent du plaisir à ceux qui n'ont point d'afiaires.

Un spectacle assez intéressant est celui des Tartares dressant les chevaux sauvages; ils jettent avec beaucoup de dextérité un nœud coulant au cou du cheval qu'ils veulent prendre, et qui s'étranglerait en fuyant. LeTartare le monte, et au travers d'une plaine immense , il le fait courir jusqu'au moment où le coursier tombe de fatigue; il le bat alors , et l'oblige encore à galopper ; au bout de deux ou trois expériences semblables, le cheval est dressé.

Berditghbff, Juillet.

11 vient de se commettre à vingt werstes d'ici , dans un village nommé Iwankof , un crime horrible, qui doit inspirer de profondes méditations sur l'état actuel de la servitude en Russie. Le comte Kaminsky, père du général en chef de ce nom , qui commande en Valachie , avait envoyé à Leipsick deux de ses sujets , pour leur y faire apprendre la musique ; ces jeunes gens y acquirent, outre des talens supérieurs dans leur art , des idées de liberté et d'indépendance bien contraires à l'existence que le sort leur réservait'en naissant. De retour chez leur maître, ' ils y furent djabord traités avec quelques égards.

que semblaient commander leurs talens ; maïs il y a peu de jours que , pour une simple faute y le comte leur fît donner les hagottes , châtiment qu'on leur infligea en présence de tous leurs camarades. Ces malheureux, n'écoutant plus que leur désir de vengeance , attendirent que la nuit pût favoriser leurs desseins ; munis de hachée , ils pénétrèrent dans la chambre à coucher du comte, lui reprochèrent de les avoir sortis de la sphère où la nature injuste les avait fait naître, de leur avoir fait apprécier, par des lumières funestes, la véritable dignité de l'homme, pour les soumettt'e à jamais à l'esclavage le plus humiliant. Après ce discours, ils assassinèrent la-cliement un vieillard désarmé, et se rendirent aussitôt à Zitomierz , ville du gouvernement de la Volhinie, pour y confesser leur crime aux magistrats, et y attendre le châtiment qu'ils méritent. Ils seront knoutés de trois cents coups, et s'ils en réchappent, envoyés aux mines de Sibérie ; la peine de mort étant abolie dans l'empire depuis le règne de l'impératrice Elisabeth. Cet événement produit ici une vive et douloureuse sensation , car le comte Kaminsky y était généralement estimé, et les seigneurs jugent de quel danger il serait, ou d'éclairer leurs esclaves sans les rendre libres , ou de les rendre libres sans les éclairer. L'esclavage est

lifÂkuouskÂ; g^

Sârts doute un monstrueux abus ^ dont le philo^ sophe gémît ^ mais dont le temps seid et un législateur philanthrope pourront opérer la ré-»^ forme dans. ces contrées^

. En guerre ^ en atnour et en vpyâge ^ il y st des instans de bonne fortune; c!est une petite compensation que le ciel accorde aux amans ^ aux guerriers et aux voyageurs^ pour toutes les tribulations dont il parsème leur vie . Au-* jourd'hui a été pour moi un jour de conquête; car je puis appeler conquérir^ la multitude de choses nouvelles que j'ai vues ou apprises; et les deux mille lieues que j'ai parcourues près-que aussi rapidement que Mahomet^ quand ^ enlevé par Tange Ituriel, il eut le. temps de visiter les sept cieux et de revenir assez à pro-^ pos dans sa chambre , pour y prévenir la chute d'un vase que l'ange avait renversé de son aile. J'ai été spontanément transporté d'un sale cabaret juif de la Petite-Russie , parmi les hordes des Tartares Nogais , dans les riants vallons de la Grimée ^ sous les tentes en feutre des Lapons; des villages de la Finlande aux peuplades du Caucase^ et des quais de la Néva^ dans lesriches campagnes de Casan; le tout avec une bonne explication scientifique et raîsonnée, que

ne me donnait pas l'ange Ituriel , ni le guide de Tobie , mais un chambellan érudit et aimable, qui a entrepris et presque achevé , non seulement l'éthologîe des peuples de la Russie , depuis la grande muraille jusqu'à la Baltique, et de la Crimée au pôle, mais encore la description exacte des cinquante-deux gouvernemens de 'cet immense empire, considérés sous leurs rapports politiques et commerciaux^ ^ ainsi que sur les antiquités qu'ils possèdent encore, ce qui jettera un grand jour sur quelques migrations des peuples primitif.

Cet intéressant voyageur, avec lequel j*ai déjeuné ce matin, tient à une des premières familles de la Bavière, et s'appelle \ le comte Charles de Rechberg. Après m'avoir fait parcourir toutes les richesses de ses porte-feuilles; après avoir rectifié les idées fausses ou inexactes que m'avaient données de la Russie les voyageurs modernes, il a ajouté, avec une simplicité digne de toi : w La Russie, monsieur, est le seul « pays maintenant qui n'ait point de voyage pit- « toresque : Laborde nous a donné celui d'Es- « pagne; Choîseul-Goufïîer celui de la Grèce et « de la Turquie d'Europe ; Lavallée celui de la « Dalmatie; Denon, de l'Egypte, etc. , etc. J'ai «pensé qu^ celui-ci serait d'un grand intérêt (c pour les sciences; et, encouragé par la mu-

MAlCUOUSlCA. 99

M riificence de mon souverain, j'ai entrepris de « réunir tous les matériaux de l'ouvrage cornu plet , statistique , historique et pittoresque ; u et, assez heureux pour les avoir rassemblés par « un travail de plusieurs années , je vais main- (f tenant les publier a Munich. Déjà la partie rc éthographique est commencée; déjà des arec tistes distingués , dont plusieurs sont de notre rc académie , s'occrupent de concourir au bien <c que je me suis proposé : les dessins , tous « d'après nature , sont gravés dans de grandes «c proportions : le texte est rédigé en français , (c et j'ai employé à Paris les plus belles presses (c de vos imprimeries , pour cjue tout soit digne ce du but que je désire atteindre.

« Et vous prouverez, ajoutai-je, monsieur, et que , dans un siècle si peu propice aux let- « très, il se trouve encore des êtres qui dévouent w leur temps et leur fortune à lutter contre les « efforts renaissans de l'envie qui stérilise tout. i> Je ne te répéterai pas ce qui ajouta au charme de sa Conversation; mais ce que je puis assurer, c'est de n'avoir jamais entendu de courtisan parler loin de la cour avec autant d'enthousiasme de son maître , que le comte Charles le fit de son roi. Il mit dans le portrait qu'il m'en traça un abandon de dévouement et de

reconnaissance , dont les expressions me pa-

rurent si vraies y que je ferais volontiers c6nt lieues de plus pour admirer à Munich un souverain dont les vertus se sont fait un tel ami»

MouB4iT4y Juillet.

Je reste quelques heures à Mouraffa , car je n'ai pu résister à l'offre obligeante que m'en a ^ faite là comtesse Dziekonska, dont j'accepte l'hospitalité pour cette nuit. Les enfans de cette dame sont élevés avec un soin extrême : l'une des filles a une gouvernante française ; celle de la plus jeune est anglaise. On s'aperçoit déjà des nuances prononcées de ces éducations diverses ; son seul fils sera militaire : c'est ce que tout Polonais est au berceau ; on dirait qu'ils naissent à cheval.

Il y a dan^ ce château y ainsi que dans plu^ sieurs autres familles de distinction y des nains dont on s'amuse^ comme jadis dans les cours.

Les deux qui se trouvent ici sont les plus petits que j'aie jamais vus. Madame Zélie eut pu rivaliser avec le célèbre Bébé , ce nain du roi de Pologne que l'on cachait dans un^pàté. Elle n'a que deux pieds et demi de haut, mais est proportionnée comme un modèle» On a cultivé son éducation y et elle parle plusieurs langues , joue de divers instrumens , et danse à ravir. £lle a vingt-trois ans et n'en parait pas six^ ce

TOULCHIN. lOI

qui rend toutes ses perfections fort extraordi*naires. Le nain est fort laid^ avec une tête énorme y gourmand et sale , mais assez .spirituel. Quand on dit à la jolie Zelie que ce petit monstre sera son mari ^ elle commence à pleurer y et finit par s'évanouir : c'est une antipathie bien prononcée.

• La comtesse s'est efforcée de rendre cette soirée charmante; elle y a bien réussi. Les Polonaises^ dans leurs manières séduisantes^ semblent mêler l'imagination orientale à la souplesse et à la vivacité de l'esprit français. Sans le but où je cours ^ je quitterais Mouraffa avec trop de peine.

Dans la jeunesse nous regrettons peu nos premiers ans y mais plus nous nous enfonçons dans la vie, plus leur souvenir a de charmes pour nous. Il est six heures du matin, je pars : que ne donnerais-je pas pour retrancher quelques heures de ma vie I Mon cœur compte les minutes, les secondes : qu'elles sont longues quand on vole au bonheur ! Elles sont étemelles quand on l'a perdu.

TouLCHiv, Juillet.

Gomme je rentrais hier soir à Toulchin, après quelques jours d'absence , l'horloge du château sonnait onze heures : le son de cette cloche parut k mon oreiUe la voix d'une ancienne connais-

lOa VOYAGE DE MOSGOl] A VIENNE.

sance« J'ai été assez surpris de voir le château illuminé : il y avait bal pour la fête d'un des enfans de la comtesse ; et je me suis empressé de venir présenter mes hommages à la belle châ* telaine.

Je ne me doutais pas y en m'éloignant de Toulchin^ que je pusse y regretter autre chose que les personnes charmantes que j'y avais laissées ;• mais on ne parle ici que de la belle madame Narischkin^ qui s'y est arrêtée quelques jours, d'où elle a continué son voyage pour la Crimée. Ses qualités aimables, sa bienveillance, sont tellement passées en proverbe à Petersbourg, que je t'avoue qu'il m'est pénible de n'avoir pu saisir cette occasion de lui être présenté. Les femmes lui pardonnent de si bonne foi la supériorité de ses charmes, qu'il faut croire que la beauté de son âme commande cette indulgence . Tu sais qu'aimée tendrement depuis plusieurs années par le bel autocrate , ainsi que nptre intéressante La Vallière, elle a conservé dans cette liaison cette délicatesse exquise qui suffit pour légitimer ce qu'un lien pareil peut avoir de blâmable. Bonne, aimante, sensible, comme l'amante de Louis-le-Grand, elle a tout ce qui fait pardonner le rôle brillant de favorite , et rend vraisemblable la constance d'un souverain que tant de genres de séductions assiègent.

TOULCHIIf. I05

La comtesse s'est surpassée dans la manière de faire les honneurs de Toulchin; et ce palais d' Armide , que deux enchanteresses se disputaient la gloire d embellir , a vu ajouter tout le prestige des fêtes à celui dont la nature l'a doué.

Trop habile pour ne pas discerner le mérite ^ sous quelque aspect qu'il se présente^ madamte de Witt a été distinguée par la grande dame ; et pendant ces trois jours elles ne se sont pas quittées. Diderot a dit : a Pourquoi l'amitié est-elle « si rarement obtenue? » C'est que tout le monde veut avoir des amis ^ et que personne ne sait l'être; mais quand ^ dans un rang élevé ^ on tâche de rapprocher les distances^ il est bien facile de produire cet enthousiasme du cœur sur lequel se base la sincère affection. Je suis loin de dire^ avec Caton ^ qu'il faut tant de choses pour faire un ami , que cette rencontre ne se trouve pas dans trois siècles : les exemples que j'ai vus du contraire 9 me font considérer ce mot comme un paradoxe que l'expérience réfute victorieusement, (i)

■ — — m I I I .1 ■ I < I l 1 I II nn —^p.— . I I I ■ .II! I II

(i) J'ai d'autant plus regrette mon absence, que madame Narischkin était accompagnée de son jeune neveu, Léon Narûchkin , fils du grand-chambellan, dont l'hospitalité est devenue proverbiale en Europe. €e jeune homme est un des pliis rares modèles d'amour, de constance et d'enthousiasme , qi|e ce siècle puisse

to4 VOYAGE DE MOSCOtJ A VIENNE.

Il a étë beaucoup question pendant ces troi^ jours du plan de la SophichPolis future , et Von m'assure que madame de Narischkin a paru y prendre le plus vif intérêt. Je croîs t' avoir déjà parlé de cette ville que madame Patocla veut fonder sur la côte méridionale de la Crimée. Ce projet, aussi noble que vaste, demande des développemens : j'en ferai le sujet de ma première lettre,

TouLCHiK , Juillet..

Si l'esprit pouvait toujours penser, le cœur désirer , l'âme s'agiter et vouloir , les saisons ne feraient sur nous que des impressions à peine senties; les passions nous déroberaient à l'in-r fluence dçs climats ; xnais l'esprit s'épuise de pensées , le cœur de désirs , et notre âme fati-r guée nous invite au calme qu'elle tVQublait par ses. agitations.

offrir ; il inspire tout Tîntérét que commande une passion malheureuse ; si sa brillante carrière militaire , et les justes récompenses qui en ont été la suite , n'ont pu le dédommager de ses longues peines du cœur, du moins ont-elles prouvé qu'un sentiment profond est la .source des pVus nobles actions comme des plus douces vertus. Dans ces' sortes d'illusions qu'inspire un senti* ment exclusif, il y a toujours un motif généreux , quelques erreurs qui puissent eu résulter.

TOtJLCHlN. lo5

Alors nous demandons aux objets extérieurs cette chaleur et cette richesse qui ne sont plus dans nos sentimens et dans nos idées ; alors nous tournons nos regards vers un ciel plus pur , vers des sites plus rians ; nous voulons respirer les douces haleines du midi.

Souvent notre propre conservation nous en fait une loi : quelquefois nous avons trop hâté la vie ; nos esprits sont affaissés par les peines morales y ou les organes de la respiration ont reçu quelque atteinte. Dans tous ces cas^ la médecine ordonne le yoyage de l'Italie ou de la Provence j mais Tempire russe possède une Provence,

A quarante-quatre degrés moins trente minutes ^ à la pointe méridionale de la Crimée y s'élève le double promontoire que les Grecs ont appelé Kriori'-Métopon ou le Front du Bélier; nom pittoresque ; car , en effet , Simos et Laspi présentent comme les deux proéminences d« crâne de cet animal.

Entre ces deux promontoires est la plage que les Grecs ^ à cause de sa beauté 'y ont appelée Ko' los'Limen. Le promontoire au-dessus de Laspi était appelé Parthénion. C'est là qu'était le temple qui fut desservi par Iphigénie , et qu'il ne faut pas confondre avec les chapelles où on }ui rendait un culte à elle-même. Ces honneurs

divins étaient analogues à ceux que les Grecs d'Olbia rendaient à Achille^ leur héros protecteur.

Lorsque Catherine yînt reconnaître les nouveaux rivages qu'elle avait donnés à son empire, on pratiqua un chemin pour les voit utes de Ba-ljk-Lava]xiS€^\k9M haut tfe Laspi. On raconte dans le pays que cette grande princesse y fut frappée d'admiratîoa. L'Euxin, qui s'élevait jusqu'à son horizon, comme pour lui cacher Constantinople , attacha long- temps se^ regards. Elle donna des louanges à Ja beauté du site.

Laspi n'est plus aujourd'hui un lieu habité ; mais il le fut autrefois. La preuve en est dans les arbres fruitiers qui couvrent les gradins de ce vaste amphithéâtre. Il s'appelle ainsi, parce qu'il en a la forme, et serait, sans doute, le plus beau lieu de la Crimée, si Alupka n'existait pas.

On ne peut se rendre directement de Laspi à Alupka ; il faut entrer dans la vallée de Baydar , aussi délicieuse par sa fraîcheur que la côte méridionale peut l'être dans la saison avancée. On peut dire , sans exagération , qu'un printemps éternel règne au pied des monts Jella : il ne faut, pour en jouir, que passer d'un côté à l'autre.

On trouve dan3 la vallée de Baydar des sources

TOULCHIN. TO7

si froides qu'on ne peut y tenir le bras une mi* riute. Près de là 3e pèchent des truites renommées par leur goût exquis.

Le chemin de Baydar à Alupka , bien que rapide en quelques endroits , est facile avec les chevaux du pays : on le fait en moins de deux heures.

Les noyers et les châtaigniers y donnent unô ombre délicieuse; mais ce lieu doit ses plus grands charmes à des arbres d'une moindre hauteur. L'olivier, le grenadier , le figuier y sont abondans ; des orangers y ont passé l'hiver dans des maisons sans fenêtres. Si toutes ces produc* tions n'attestaient pas assez la beauté du climat , on en trouverait la preuve dans la bâtisse des maisons : e]les ont des terrasses au lieu de toits y et c'est dire assez que la neige n'y tient pas.

Cinq gros ruisseaux serpentent au milieu des ' jardins et des maisons , et vont se perdre dans la mer , près du môle naturel formé par un ror cher : non loin de là sont d'autres rochers où se fait la pèche des huitreis.

D'Alu{^a à Simos s'étend une grève spacieuse entre les montagnes et la mer. C'est là que y sm* la côte méridionale de la Crimée , doit s'élever Sophio - Polis y établissement que Ton peut regarder comme avantageux à l'état, à

rhumanité et aux sciences : en effet ^ sous le rapport des sciences ^ la Crimée, plus qu'une autre contrée de l'Europe , est faite pour attirer un grand concours de voyageurs. Placée aux frontières de l'Asie , elle participe aux produits de cette partie du monde. Sa flore est à peu près celle du Phase et de l'Araxe. La faune taurique ne mérite pas moins d'attention ; elle offre la gerboise , le lézard bipède y et d'autres animaux encore peu connus.

Veut-on se rapprocher des Méotis? On y trouve en activité un phénomène qui intéresse la géologie ; ce sont des volcans de vase qui ont bouleversé y pendant ces dernières années y le fond et les rivages du Palus.

Si l'on s'enfonce dans certaines vallées , on y peut suivre l'ancien séjour des eaux, dans le temps où la Grande-Tauride était une ile, ainsi que Pline l'atteste.

Dans d'autres vallons y les escarpemens du ro-^ cher ont été creusés par les torrens, et l'on pénètre dans les demeures de ces anciens Troglodytes. Les dy nastes du moyen âge les ont imités. Leurs manoirs sont en partie composés de tours, en partie de chambres souterraines. On y voit aussi des cellules creusées dans les rochers, et qui servent encore aujourd'hui de retraite à des religieux : enfin , les habitans de ces montagnes

TOÛLCfilKtf 109

sont eux-mêmes des monumeus v^vans difBciles à déchiffrer.

On y trouve des villages chrétiens où l'on ne parle que le turc ; des villages musulmans où l'on parle un dialecte grec^ qui n'est point le grec vulgaire.

Dans trois villages voisins d' Alupla , les habitans ont la même physionomie^ monstrueuxsèment étroite et longue j type inconnu d'une nation perdue.

' Tu vois donc ^ sous tous les rapports y de quel intérêt cette ville projetée peut être pour la Russie y et combien les amis de madame Poto-« cka doivent encourager un projet qui attache son nom à une aussi noble entreprise. J'ai pensé que ces détails t'intéresseraient, d'autant plus qu'une concession de la comtesse m'y rend propriétaire de deux mille arpens ; et si nous effectuons enfin nos projets de retraité et de bonheur^ pourquoi ne choisirions-nous pas , pour les réaliser, une terre classique , un climat superbe, un pays libre , où nous n'aurions pour voisins que de bons Tar^ tares , qui , au défaut du brillant papillotage du monde y nous offriraient le tableau si rare de la candeur des premiers âges?

Touijghik, Juillet.

J'ai rencontré ce matin , dans la cour du château , un fermier de la comtesse qui se plaignait:

d'y être depuis trois jours , sans savoir à qui remettre un gros sac de ducats dont personne, disait-il , ne voulait se charger. La singularité de sa plainte m'a fait sur-le-champ user de mon crédit poig: prier madame Potocka de vouloir bien enfin recevoir les i,5oo ducats dont cet honnête homme tremblait de ne jamais être débarrassé. Tu vas prendre cela pour une plaisanterie ; que diras-tu de celle-ci ? D y a quelques jours qu'à l'extrémité de la table j'aperçus un jeune étranger auquel personne ne paraissait faire attention. Je demandai à madame Potocka pourquoi il n'était pas placé près d'elle. « Il faut <c bien , me répondit-eUe , pour ne pas être taxée u de fierté , admettre de pareilles^ gens dans sa « société. Celui-ci est le fils d'un homme qui a « géré les biens de mon mari. » Je n'insistai pas davantage. Un moment après, M. Winitzki, me le faisant remarquer, me dit : Ce jeune

^ homme va commencer ses voyages , et son père lui donne i5o,ooo florins par an pour achever son éducation. En ce cas, dis-je à la comtesse,

^ si c'est par esprit d'humilité que vous recevez à votre table des pauvres de cette espèce, je vous conseille d'y faire servir de l'or potable aux gens que vous croirez de mise. Voilà la Pologne : les extrêmes s'y touchent ; un brillant fastueux , une politesse afïable , un ton parfait , de l'exal-

TOutcHiN. m

tatîon, du vagué dans les idées; maïs enfin un charme qui attache ^ entraine et subjugue, sans qu'on puisse s'en défendre.

Nous avons été ce soir k la noce d'un des fils <îu rabbin Ëlkana ; l'on s'y est beaucoup diverti. Les scènes bizarres qui s'y sont passées perdraient à être décrites; mais elles ont inspiré l'imagination de notre jeune peintre écossais , qui veut en former deux tableaux qui seront d'un grand intérêt de localité. Je ne te parlerai ni des cérémonies religieuses qui , pour les juifs, sont les mêmes partout, ni d'un souper où tous les rabbins , rangés autour d'une immense table , dans leur costume, également imposant et pittoresque , ramenaient les idées sur les patriarches des premiers âges du monde. Je ne te parlerai pas non plus de leur bal ^ où la danse monotone , bien que nationale , offrait à peine le piquant de la nouveauté; mais ce que lu n'as pas vu, c'est le bouftbti israélite, espèce de jongleur, dont une noce juive, en Pologne , ne saurait Se passer; les contorsions dégoûtantes et ridicules de ce saltimbanque, regardé cependant comme le phénix de sa profession , firent fuir les dames effrayées de ce genre d'imitation. Si la danse nuptiale à Rome ressemblait à celle-là, je ne m'étonne plusquele sénat, Tayant trouvée dangereuse à la pudeur, n'ait coupé le mal dans

lia YOTACÏE BE MOSCOU A: VIENNE.

sa racine j par un arrêt qui exilait de Rome totup les maîtres de danse*

TouLGUiH, Juillet.

Je t'ai dit un mot , dans une lettre de Squiér^ y des fortunes de quelques particuliers de Po-^ logne (i); je me suis en outre procuré ici des détails sur la fortune du comte Potocki i elle est de 165^000 sujets mâles; en y joignant les femmes , les nobles y les juifs et les marchands ^ cela forme une masse triple de la première : il est aisé de jouer le souverain, quand on appuie ses prétentions à la puissance sur de telles bases (a).

Nous avons eu hier comédie et ballet. Les en-'

(i) J'eusse pu y ajouter , comme preuve d'un faste peu commun , que ïe comte Ilînsky, dans son château y à Iwanow, en Vdlhynie , parmi tous les genres de plaisirs qu'il y rassemble , entretient , pour son propre amusement et celui de ceux qui le visitent , trois- troupes d'acteurs , qui jouent en italien , en français et en* po^ louais; que le spectacle est toujours terminé par un ballet^ et que la dépense de cette modeste récréation ne lui coûte pas moins de 3 00,000 francs par an.

(2) Aussi l'administration de ses terres ressemble-t-elle à celle d'un petit royaume y et les commissaires de ses cercles ont sans doute plus de luxe que la plupart des ministres responsables : son revenu passe 8 millions de florins»

TOtILCHIN. Il5

fans- ont représenté de petites pièces agréablement versifiées par l'abbé Chalenton ; les filles , -çurtout, ont mis dans leur jeu beaucoup de finesse^ comme dans leur danse beaucoup de grâce. La salle est construite dans une des ailes du château , sur le même plan que celle de l'ermitage à Pétersbourg.

C'est a quatre lieues et demie d'ici , dans une terre de la comtesse, nommée Kovalowka, qu'est le tombeau de Ho ward , ce philanthrope célèbre , qui parcourut l'Europe dans la bienfaisante intention d'améliorer le régime des prisons i Son mausolée, placé dans une île, a la même forme que celui de J. J, Rousseau à Ermenonville, Une différence réelle entre ces deuji grands hommes , c'est que l'un a beaucoup écrit pour le bonheur de l'humanité, et que l'autre a beaucoup fait pour elle. C'est la théorie et la pratique; mais qu'elle est sublime cette pratique d^un art que les hommes affectent de si peu connaître !

Je t'ai mandé que ilous avions souvent ici des tableaux mouvans : trois nouveaux acteurs viennent de se présenter sur la scène ; le comte Markoff, et les généraux Toutchlow et Moschensky . Le premier était ambassadeur en France , et se fait gloire d'avoir bravé la puissance de Bonaparte, devant qui tout alors se prosternait. Le

Ïl6 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

vait depuis deux jours à Venise, lorsqu'à son retour de Rome , cette famille y arriva. Les sénateurs s'empressèrent d'aller au-devant d'elle pour lui offrir à l'envi leur palpais; mais, préférant un peu moins d'aisance à l'embarras du choix, elle se fit conduire à l'auberge de l'Écu de France , sur lès bords du grand canal , près du Rialto, où le comte Félix était aussi des-

* cendu. Quel fut l'étonnement du palatin de voir entrer M. l'hôte , son bonnet à la main , pour le prier poliment de déloger , attendu qu'une famille distinguée désirait ses plus belles chambres ! «Mais, objecta le comte, il me semble u que je ne dois me déranger pour personne. — (c Et que voulez- vous que j'y fasse , monsieur ? w c'est le doge lui-même qui m'en donne l'ordre, v( et me les amène : vite , vite , empaquetez : « M« le duc de Polîgnac attend en bas , en man- « géant pour déjeuner le dîné que j'avais préw paré pour vous , mais que je remplacerai à «temps; soyez sans inquiétude.» Cependant le comte n'avait aviec lui qu'un seul valet de chambre ; et comme on était loin de soupçonner son rang et son immense fortune, l'hôte insistant avec opiniâtreté , le comtfe dut se rendre , et , cédant ^appartement qu'il occupait, se contenter de deux petites chambres dans l'étage

. supérieur. Lorsque, quelques années après , une

TOULCHIN^ 117

combinaison de circonstances funestes contraignit cette famille illustre à venir reclamer en Uki;*aine l'hospitalité du même comte Potoçki qu'elle avait délogé en Italie y il eut la délicatesse de ne pas parler de cç fait y qui les aurait peut-être humiliés , et ce ne fut qu'après la mort du comte y que l'abbé Chalenton , auquel il l'a* yait cpniîé , se permit de raconter ce îçu bizarre de la fortune et des révolutions. ,

Le salon de ce petit château est orné avec beaucoup de goût ; tous les meubles , brodés en point de trapisserie^ sont dus anx loisirs de Vexîl des jeunes comtesses, De jolies esquissies, des extraits d'histoires, quçlques ariettes françaises, prouvent que l'on y combattait le souvenir par les arts , et que si l'amélioration du prenaîer âge tient au travail, le perfectionnement du second est souvent dû à la douleur. Nous laissâmes la maison pour parcourir les jardins; l'abbé nous montra celui que chacun des enf;|ns cultivait ; puis, sous un joli berceau de tilleuls, on servit des frtiîts , de la crème et du thé ; enfin , nous quittâmes fort tard cet asile intéressant à tant de titres , pour retourner au temple de la forîxme si enviable , quand , ainsi quq le comte Félix Potocki , on est riche pour, les malheu" feux.

Ïl8 VOYAGE DE MOSCOU A' VIENNE. -

KoTAtowKA, Juillet.

Je suis venu à Kovalowka vîsiter les haras de la comtesse , qui sont sous la direction du colonel de Griinstein , écnyer de notre infortuné duc d'Enghlen , et qui , n'ayant pu prévoir ni empêcher le crime atroce qui l'en sépara à Ettenheim , est aceouru , comme tant d'autres naufragés , chercher un port en Ukraine, qu'il a trouvé dans cette famille hospitalière.

Comme les chevaux y et les bestiaux de toute espèce, forment la majeure partie du revenu des terres , on ne s'étonne pas du nombre prodigieux qu op en élève, ni du soin apporté à se procurer les individus des plus belles races. J'ai vu là des étalons de tous les pays : il y en a de turcs, d'arabes, de français, de russes et d'anglais ; un , entre autres , que lord Douglas a donné à la comtesse , et qui m'a semblé plus beau . qu'aucun de ceux des écuries impériales. Mais tu n'es ni fermier ni maquignon , je t'épargnerai donc les détails sur la conservation des races pures, ainsi que sur leur produit annuel. C'est un chapitre d'économie rurale que j'étudierai, si je prolonge mon séjour en Ukraine.

Notre société à Kovalowka n'est composée que de six personnes ; la comtesse , et Sophie sa fille aînée, le comte de Witt son fils, le comte Moschensky , Serge et moi. Le vieux maréchal

TOULCHIN. 119

nous à raconté toutes les vicissitudes de sa vie, qui feraient un épilogue très beau dans l'histoire d'un politique ; parvenu au faîte des grandeurs et de la fortune , pendant les révolutions de Varsovie , il eut deux fois la corde au cou pour être pendu ; son éloquence le sauva.

he jeune comte de Witt nous parlait batailles^ car depuis Tàge de neuf ans il est militaire. La comtesse nous a promenés dans toutes les cours qu'elle a parcourues, en nous peignant les caractères et les talens divers des gens célèbres qu'elle a connus; et la jolie petite Sophie, mime charmant, a contrefait à ravir tous les habitans du palais de Toulchin, sans même nous en excepter. Quant à Serge et à moi, qui ne nous donnions d'autre peine que celle d'écouter et de jouir, ces trois jours nous ont paru un songe.

En rentrant à Toulchin, je me suis approprié les vers que Linant fit à Cirey pour l'illustre marquise du Châtelet; et, les adaptant à notre charmante hôtesse , je lui dis :

Un voyageur qui ne mentit jamais Passe à Toulchin , Tadmire, le contemple; Il crut d'abord que c'était un palais; Mais en voyant Sophie » il dit : Ah ! c'est un temple.

TouLCHiF, Juillet.

Le ciel se joue-t-il assez des projets que je forme! Je ne ferai pas le voyage de la Crimée

avec madame Potocka. Un courîer, que son fils lui a expédié de Pétersbourg, J'engage à s'y rendre incessamment; et nous partons demain pour Sophiowla, d'où elle continuera son voyage j)Our la capitale. Pouir moi, où irai-je? Depuis plusieurs jours je suis si accablé, que toute cette ^mertume remplit mon Cfùeur , s'y fixe , et s'y glace : tristes semblans de joie et de vie que ce conflit intérieur des passions. Mais « celui qui « n'a pas souffert , dit le prophète , que sait- il ? çc Auxjleurs les zéphirs; auxhis>ers les tempêtes jf i{ au cçeur de F homme la douleur! »

SoPHiowKA, Juillet.

Ah ! de tels souvenirs , que toujours se compose Le temps qui me ravit à des êtres chéris ; On brise le cristal qui renfermait la rose , -^ Mais son parfum encor s'attache à ses débris.

Si quelque objet pouvait charmer ma douleur, la vue de Sophiowla aurait dû y réussir : c'est Touvrage de l'amour ; et chaque détail de . ce beau lieu trahit son auteur. Quel mélange de fleurs, de gazons! Quelle abondance d'eaux jaillissantes ou fugitives ! L'air y est embaumé de mille parfums divers; le chant des oiseaux, le bruit des cascades, livrent à des douces rêveries; des fruits de tous pays semblent, au mijieu des bois^ ne devoir qu'à la nature leur éclat et

SOPHIOWKA. 121

leur saveur. Tous les sens jouissent à la fois j i'âme y est enivrée par les plus ravissantes sen-r fiations. Ahî que n ai-je la plume de Trem^r becly ou de Delille, pour te décrire ce beau séjour ! ou plutôt, pourquoi n'y es-tu pas comme moi 9 guidé par celle qui lui prête encore de nouveaux charmes!

Le comte Félix Potocki, désirant immorta-^ liser la femme qu'il a tant aimée , voulut qu'un jardin portât le nom de Sophie, et surpassât en magnificence comme en goût, ce que l'antiquité et les temps modernes offrent de plus remar-r quable. A cet effet il choisit un vaste espace, près de sa ville d'Human , où la nature n'était que sauvage , mais susceptible d'être embellie par l'art. Les dépenses qu'il y fit pendant dix ;ans furent énormes , et le nombre des paysans qui y travaillèrent prodigieux. Les plans furent tracés et exécutés sous les yeux d'un homme habile (i); les machines que ce rival de Le

(i) M. Metzel , ancien capitaine de Tartillerie polonaise, resta 9ttachjé h son ancien chef, le comte Potocki, et se plut à conduire les travaux de Sophiowka ; il n'avait pour ouvriers que des paysans très grossiers, et dut , par conséquent , posséder ou acquérir tous les art6 nécessaires à cette création : il voyagea en Saxe et en Silésie , pour voir agir les machines dont il avait lu 1^ description et calculé les «ffets , et parvint , à force de

Nôtre fit construire pour transporter des quartiers de rocher, ainsi que tout ce qui a rapport à l'hydraulique, décèlent un génie que ne découragent pas lès difficultés. Le coi;nte avait mis des sommes immenses à sa disposition; des milliers de bras étaient sans cesse prêts à servir sa pensée. Avec de tels moyens, on peut exécuter un œuvre magique , et c'est en un mot peindre Sophiowla.

Ce qui ajoute à l'étonnement, c'est qu'on franchit un désert aride , avant que la fraîcheur de Teau, et l'air parfumé qu'on respire, n annoncent ce séjour. Un obélisque d'un seul bloc de granit, de soixante pieds de hauteur, sur lequel est gravé Eros to Zophia ( l'amour à Sophie) , indique par qui et pour qui ce lieu fut créé. D'un vaste bassin s'élance un jet d'eau, le plus élevé de l'Europe ; en suivant une allée couverte , formée par un berceau de saules pleureurs, on arrive à l'autre extrémité de cette pièce d'eau. La rivière de Kamionka se précipite d'une élévation prodigieuse sur des rochers, s'y brise, et sa chute violente la fait remonter en

persévérance , à créer parmi les steps du Yédissan , ce jardin de Sophiowka, une des merveilles de l'Europe. M. Metzel est maintenant directeur des ponts et chaussées du royaume de Pologne.

fumëe épaisse { c'est un torrent qui tombe , un . torrent qui s'élève, opposition admirable des plus beaux mouvemens. On traverse le fleuve sur un pont de fer, dont la légèreté égale le travail; un vase de granit oriental, orné des fleurs les plus rares, surmonte dans la presqu'île un bassin peuplé de poissons dorés; plu- ' sieurs grottes formées par des rochers immenses qui semblent supportés par l'air, laissent apercevoir par intervalles la cascade sous mille points de vue différens. De la grotte principale, tapissée de lierre et de chèvrefeuille, l'eau se divise eu deux parties, et forme une île suspendue sur l'abîme où ce torrent va se précipiter. En gravissant un chemin taillé dans le roc, on se trouve sur une élévation qui domine la pièce d'eau, et rappelle le saut de Leucade qu'immortalisèrent tant de victimes de l'amour. Un temple de troncs d'arbres , non dépouillés de leur écorce, y retrace les premiers monumens que la piété des hommes élevait à la Divinité; une pente douce conduit à l'entrée d'une caverne profonde , appuyée sur un seul bloc de granit, d'où s'échappe en bouillonnant une source abondante. Cette grotte est consacrée au bonheur, ainsi que l'annoncent deux vers polonais , dont voici le sens : Qu'ici V infortune s'oii-bUe^ et la félicité s'augmente. On se dirige vers

la/f VOYAGE DE. MOSCO'to k VIENNE.

un amphithéâtre écarté , qu'entoure un double rideau de peupliers d'Italie; plusieurs gradins en pierre y sont circulairement placés , comme l'étaient jadis en Grèce les lieux consacrés aux entretiens des sages. On nomme celui-ci l'école d'Athènes. Une allée d'acacias conduit près d'une colonne tronquée, baignée par un ruis-^ seau qui se sépare en trois cascades., Cette soh«tude , consacrée à la douleur, renferme la tombe de trois enfans de madame Potocka , ravis à sa tendresse au matin de leur vie : quelques touffes de roses-des-saules s'élèvent sur leurs cendres. Si l'on suit ce ruisseau qui serpente vers le champ de la mort, on s^perçoit un temple égyptien qu'enveloppe, en tous sens, une nappe d'eau; un passage souterrain y laisse pénétrer, et sous cette construction de marbre et de granit, on vient aux jours de l'été fuir les rayons du soleil. Près de là est une volière, où mille oiseaux confondent leur ramage avec le bruit de Ja cas^ cade. En remontant une colline ombragée d'ar»bres, que depuis plusieurs siècles la coîgnée et Je temps ont respectés, une allée sinueuse mène au bord d'un lac sur lequel se balance un bateau couvert à la manière des gondoles génoises.

Quatre rameurs font voler l'esquif vers un antre souterrain, où, pendant vln*gt minutes, on narvlgue sous des masses de rochers suspeudues

SOPllIOWKA. l'iS

sur ce frêle bâtiment : parvenu à Fëcluse , dans peu d'instans il s'élève à la hauteur d'un lac , dont à peine on aperçoit les limites. Un navire, dont les agrès dorés rappellent le vaisseau que montait la reine d'Egypte dans son voyage à Tarse, fait voguer en tous sens sur ce beau lac, puis conduit vers une île où , parmi des fleurs et des massifs d'arbres consacrés au deuil , doivent un jour reposer les cendres du chantre de Sophiowka (i). C'est de son dernier asile, que planant encore sur cet Eden , il recevra les tributs d'hommages que ses compatriotes viendront rendre à ses mânes. Contînue-t-on d'errer au sein de cette nature ravissante ? sur le penchant d'une montagne , on trouve la source de la fontaine de Sophiowka, sur laquelle on a placé pyramidalement sept blocs de granit, qui se soutiennent par leur propre poids ; ouvrage digne des beaux temps de Rome, et dont on ne peut assez admirer la hardiesse, l/eau, eh s' échappant de cette grotte merveilleuse, va par un canal souterrain jaillir à quelques pas dans un bassin de granit. Au sommet de la montagne d'où l'on découvre en entier Sophiowka,

(i) Les vœux du Barde célëbce ont été exaucés. Trembecky repose maintenant dans ces mêmes lieux immortahsés par son génie.

on s'arrête un moment dans une orangerie qui ne le cède en rien aux plus riches de l'Europe^ Si l'on considère quels soins exige, dans ce climat, la conservation des plantes exotiques, on sera surpris du nombre et de la beauté de celles que cette serre renferme. On y recueille jusqu'à trois mille ananas tous les ans, ainsi que les fruits les plus rares des autres continens. A cette esquisse imparfaite, joins encore tout ce que l'art prête de charmes à ce beau jardin , cette profusion de vases , de statues en marbre et en bronze , mille points de vue diflerens, qui sont tous des tableaux exquis, l'eau s'y reproduisant à chaque pas sous une forme nouvelle ; et dis-moi s'il est possible de rien admirer en-^ suite , sinon cielle pour qui on créa tant de merveilles.

Que de fois ne suis-je pas venu, toujours avec un ravissement nouveau , parcourir ce séjour qui prouve , au milieu des déserts de l'Ukraine , la force du sentiment qui lui a donné naissance! Plein d'une image chérie, comme je me plaisais à me placer ici dans toutes les situations délicieuses que ma mémoire me rappelait ! Sur ce rocher sourcilleux , j'eusse répété avec l'amant de Julie : ^me de ma vie ! ces lieux ne disentils rien à ton cœur? et, comme Saint-Preux, j'eusse gravé sur la pierre antique le serment

POPHIOWKA- 127

d'un amour éternel. J'animais cette nal4ire agreste, par la touchante image de ces deux enfans du désert , dont le chantre $Atala nous a retracé les vertus sublimes. Près de ce torrent impétueux, j'eusse soupiré des vers comme ïîbuUe à Tivoli ; ces prés émaillés de fleurs , ces grottes si fraîches , vous rappelaient à ma mémoire , sensibles auteurs de Télémaque et à! Estelle; simple berger, j'eusse voulu pour elle vivre et mourir dans cette nouvelle Arcadîe; ou , préférant l'amour à la grandeur, près d'une autre Calypso , n'avoir tin cœur que pour Eucharis. Chaque objet, chaque pas s'animait par le souvenir ; mais tempérant mon ravissement par le calme de la réflexion dans ces lieux enchantés, je traçais encore ces pensées de la mélancolie : w Aiiné à Faurore de la vie, le « brillant rêve de l'amour balance ses illusions t< magiques sur notre doux et joyeux printemps; n la coupe du plaisir est portée. à nos lèvres, ce on croit aux délices de la terre, et l'on se w confie à son sort ; mais ftit-il même prospère , <r l'âge désenchante la carrière , dès lors tout se « fiétril! Mortels, nous voilà tous j mêmes erff reurs, même réveil, égal voyage , égale fin ! yy

HuMAH, Juillet.

Le présent est pour ceux qui jouissent, Tavenir pour ceux qui souffrent.

Madame Potocka et toute sa famille m'ont quitté. Serge, renonçant à son voyage en Crimée, l'accompagne à Pétersbourg (i). Je suis resté seul à Sophiowka , que ce départ a bien désenchanté. La comtesse m'a promis de n'être que six semaines absente, et m'a fait consentir à l'attendre à Toulchin , en mettant en vers français le poëme de M. Trembecky. Je connais la difficulté des traductions; je sais ce qu'en ont dit Pope et l'abbé Delille ; mais que peut-on refuser à la comtesse Sophie ? Je resterai donc encore quelques jours ici pour m'identîfîer avec

(i) A quoi tiennent les carrières dans la vie? Au hasard que l'on invoque, ou au chemin que l'on choisit. Serge de Zibin était parti presque malgré moi , de Moscou , pour me suivre en Crimée , et me quittait quand je connaissais tout le pri:i de son amitié. Il arrive avec la comtesse Potocla à Pétersbourg , y prend du service comme bas officier, aiusi que tous les jeunes seigneurs russes , £aiit avec distinction la campagne de 1812 et les suivantes. Je l'ai retrouve enûn en i8i5, au congres de Vienne, lieutenant-colonel , aide-de-camp du général Ozarowsky, et décoré de huit ordres , parmi lesquels celui de Saint- George, qu'il avait reçu des mains de l'empereur. A coup sûr, il n'eut pas trouvé tant de gloire en Tauride.

nuMAN. , I2ig

ce lieu que je vais chanter, et je retournerai demander aux berceaux de Toulchin d'au^i beaux vers que ceux qu'ils inspirèrent jadis à Treiïibecky.

J'ai oublié de te dire que Charles , reprenant toute la dignité de son ancienne profession , nous a quitté pour ouvrir une école à Némirow. Il suit bien le précepte de Boileaù en passant du plaisant au sévère. Nous l'avons mis à même, je l'espère, de ne plus retourner à ses fourneaux.

Pline l'ancien disait fort judicieusement, qu'il n est pas un livre médiocre dont on ne puisse extraire quelque chose d'utile; j'en dirai de même des voyages : il n'est pas un endroit , si ingrat qu'il paraisse, où l'on ne puisse découvrir quelques faits intéressans de son histoire présente ou passée. Par. exemple : Human, d'où je t'écris , fut au temps des cosaques zaporoges , le théâtre de leurs cruautés : cette ville soutint plusieurs s^îmaines un siège long et meurtrier contre plus de dix mille de ces brigands , qui la prirent par trahison, et la livrèrent au pil-^ lage ainsi qu'à tous les excès dont ils se rendaient coupables. Huit mille personnes de tout âge et de tout sexe y furent massacrées. Je fais des recherches sur ces zaporoges , dont l'existence a été si funeste à ces contrées. Si je re*^

iSo VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

cueîUe quelques vérités dignes de ton attention^ j'en ferai le sujet de ma première lettre.

Humait, Juillet.

Armati terram exercent, semperque récentes Convectare juvat prœdas et vivere rapto.

Avant de te donner des détails sur les cosaques (i) zaporoges, que l'on peut regarder comme les flibustiers de l'Ukraine, je commencerai par l'étymologie de leur nom. Le pays qu'ils habitaient était situé sur les rives du Dnieper ( Bory sthènes ) , là où le fleuve est obstrué dans presque toute sa largeur par des rochers que l'on nomme en russe ^P^rog (cataractes), et ZUy voulant dire au-delà; ces deux mots réunis signifient au-delà des cataractes. C'est de cette dénomination que l'on appela par la suite les peuples au. sud des cataractes du Dnieper. On ne leur connaissait cependant pas de frontières déterminées : leur territoire se prolongeait jusqu'au Bog (Hypanw), de sorte qu'il est assez difficile de déterminer quelle en était la véritable étendue ; mais c'est ainsi qu'à peu près on en fixait les limites : à l'occident , les Tartares d'Oczakow; au nord, la Pologne;

(i) Le mot Cosaque vient du tartare : il signifie homme armé.

HUMAN. l5l

àTorient, la Petite-Russie; et au midi, les Tartares de la Crimée.

Malgré le vice d'une constitution qui excluait a jamais les femmes de leur république , leur population ne décroissait pas. Peu inquiets sur leurs moyens d'existence, n'ayant ni ménage, ni famille, l'Ukraine et les provinces voisines étaient sans cesse en butte à leurs brigandages : ils y étaient connus sous le nom de Haydamaks. Les bestiaux , les grains , et en général toutes les productions du pays devenaient leur proie ; puis, h la lueur des incendies, sur des décombres famans , ils ravissaient l'honneur des femmes et des filles. Tous les enfans maies, au-dessous de douze ans, enlevés par eux, élevés dans leurs mœurs , devenaient par la suite zaporoges ; beaucoup de paysans, qu'attirait le commerce d'é-change , se laissant séduire par cette vie d'indépendance , les servaient comme valets , avec l'espérance, au bout de quelques mois, de faire partie de la république; mais surtout ils devaient leur accroissement et leur férocité à ces fugitifs de tous les pays , qui venaient chercher chez les zaporoges l'impunité de leurs crimes; des aventuriers polonais , russes , hongrois , tartares, grecs, français, anglais et allemands, que l'espoir de s'enrichir promptement enrôlait sous leurs bannières , et que ce genre de vie repous-

l32 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE^

sait à jamais de la société. Dès qu'un de ce^ étrangers se faisait agréer, il s'obligeait à changer de nom, d'usages, de costumes, et souvent même de religion, pour se conformer entièrement à toutes les coutumes des zaporoges. On ne le recevait qu'après un long noviciat , et des épreuves qui attestaient son courage et sa fermeté.

S'occupant peu d'agriculture, ils menaient la vie des peuples nomades , s'abritant sous une espèce de tente , faite de natte de joncs légers , qu'ils transportaient avec eux lorsqu'ils poussaient leur chasse et leur pêche jusqu au Liman du Dnieper, à son embouchure dans la mer Noire. Us attachaient le plus grand prix à l'accroissement des haras. Leurs chevapx de race croisée, turque et polonaise, s'élevaient, san& beaucoup de soins dans des pâturages fertiles, et devenaient toujours par la suite un objet de spéculation aussi considérable qu'avantageux.

Le nombre des zaporoges n'était jamais fixé; trente à quarante mille se livraient exclusivement aux armes, et souvent se mettaient à la isolde de quelque nation étrangère : quelques uns parmi eux , qui , déjà riches , possédaient de beaux haras, des troupeaux nombreux et de vastes terres, n'allaient plus en course, et gardaient à leur service plusieurs paysans ukrai-

HUMAW. . |55

niens , pour cultiver leurs champs , jusqu'à ce qu'ils eussent mérité par leur zèle de devenir eux-mêmes zaporoges.

Outre ces habitations particulières , les zaporoges comptaient quarante bourgades guerrières , composées chacune de mille kurinni , ce qui veut dire demeure souterraine. Là, chaque guerrier , au retour de ses expéditions , habitait \in espace de douze pas de longueur sur huit de large, recouvert de nattes. Cette demeure ne renfermait qu'une peau d'ours , qui leur servait de lit , et quelques ustensiles pour apprêter leurs repas. Au milieu de ces mille tanières , s'en distinguait une un peu plus spacieuse, qui servait au commandant de la bourgade, dépendant entièrement lui-même du chef de la nation , que les zaporoges nommaient hettman. Le premier de ces cosaques qui prit ce titre , fut âevé à cette dignité par Etienne Battori , roi de Pologne*

Ce qui te paraîtra peu vraisemblable, c'est que les membres de cette étrange famille, composée en grande partie d'individus souillés de meurtres , vivaient chez eux en très bonne harmonie. Au moment de leur réception , ils devaient adopter un frère d'armes qu'ils juraient de ne jamais abandonner , et de défendre dans quelque péril qu'il fut ; il n'y avait pas

l34 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

d'excynple qu'aucun d'eux eût jamais manqué à ce serment. Soumis et dévoués au chef qu'ils s'étaient choisi, ils se faisaient gloire dans leur vie privée de se montrer sobres, vigilans, hospitaliers : cette dernière qualité même était pour eux un devoir qu'ils exerçaient scrupuleusement envers tout étranger qui venait se mettre sous leur protection.

Ils n'avaient point de lois écrites; Fusage était leur seul code ; mais celui qui y contrevenait était puni avec une extrême sévérité.

Le zaporoge qui tuait un de ses camarades, était enterré vif à côté de sa victime ; celui qui était convaincu de vol dans la Siihtz , était attaché trois jours de suite à un carcan, auquel on suspendait une bouteille d'eau-de-vie et un knout. Chaque cosaque venait boire avec lui , et le frappait ensuite avec fureur : il était rare qu'un coupable échappât à cette épreuve.

Des quarante bourgades, quatre principalement se livraient aux incursions lointaines ; on les nommait Sithiz : souvent elles portaient la terreur jusqu'aux portes de Kiow, ou dans les faubourgs de Constantinople : c'était toujours parmi l'une d'elles que l'hettman fixait sa résidence.

Ce chef était élu à la pluralité des voix : il était à la fois général,, souverain et législateur : on le nommait aussi Kocheifoi-Attaman, c'est-

HITMAN. l55

â-dire , commandant du camp. Pour parvenir à cette dignité , il fallait que , distingué par une intrépidité féroce, il se fut souillé de tous les crimes pendant ses courses. Il en fut, cependant, qui joignirent à des connaissances utiles une façon de vivre noble et loyale.

L'hettman exerçait une autorité absolue, sans cependant pouvoir déroger en rien aux usages établis. Gouvernant en monarque, il en avait le faste : toutes les hordes sous sa domination lui payaient un tribut , outre la dime jde toutes les prises.

Au retour des expéditions , chaque cihef de-vait lui apporter son butin , pour qu'il fut également partagé, même entre ceux qui n'avaient pas pris part à Faction. Le supplice du carcan, dont je viens de te parler , servait également de punition au cosaque qui , pendant le combat, eut cherché à détourner quelque chose à son avantage.

Us professaient la religion grecque , et avaient parmi eux des ministres du culte , qu'ils nommaient , comme en Russie , Pope.

Leur vie active les faisait exceller dans tous les exercices du corps ; ils dressaient et domptaient les chevaux les plus fougueux. Lorsqu'ils partaient pour de longues expéditions , ils emmenaient toujours deux chevaux , et même

l5G VOYAGE DE MOSCOU A VIEWJïE.

trois, qu'ils montaient alternativement; ce qui rendait leur course tellement rapide, qu'ils der vançaient ainsi la nouvelle de leur approche. Dans le repos de leur vie ordinaire , ils s'exerçaient à la course, à la lutte, à la nage, ainsi qu'à tout ce qui pouvait leur devenir utile à la guerre. Dans leurs fêtes, qui ne se terminaient pas sans quelques excès de vin , les plus agiles exécutaient la danse que l'on appelle cosaque ^ qui demande beaucoup de souplesse et de force. C'est au son d'une longue guitare, nommée terban ^ qu'ils font des tours d'agilité aussi surprenans que ceux des jongleurs indiens.

Ne servant que comme troupes auxiliaires , ils recherchaient l'alliance d'une nation puissante, dont ils se faisaient un appui. Saisissant habilement l'occasion de se joindre au plus fort pour accabler le plus foible , ils voyaient des ennemis partout où il y avait du butin. Alternativement alliés des Polonais , des Russes , des Turcs, et même des Tartares, à la fin de ces guerres, ils rapportaient toujours d'immenses richesses dans leur camp.

Cette république , dont tous les membres étaient égaux, effrayait ses voisins par un courajge farouche; habiles surtout dans les attaques imprévues , ils ne se battaient jamais en ligne, mais jour et nuit harcelaient l'ennemi ; char-

HUMANt 137

géant avec furie , aussitôt rallies que dispersés, ils reparaissaient au combat lorsqu'on les croyait en filite. Experts à manier leurs chevaux et leurs armes , ils excellaient surtout à attaquer les ennemis par leur côté faible , quelquefois même à tirer parti d'une bonne position. Leurs longues piques, dont on connaissait peu l'usage dans les autres armées , les rendaient redouta* bles dans une déroute , où ils blessaient mortellement tous ceux qu'ils touchaient.

Ce tableau , mon cher Jules , est à peu près celui du monde entier ; on voit les faibles opprimés , les grands crimes heureux, et l'Ukraine une vaste scène de brigandage devenant la proie du plus fort.

UuMAH , Juillet.

Cette milice féroce avait autrefois rendu de grands services à la Russie, et formait une utile barrière lorsque les provinces du midi n'étaient que des déserts ; mais on avait le projet de les peupler. Dès lors , les zaporoges ne pouvaient plus exister ; ils furent environnés par une armée bien pourvue d'artillerie ; ils résistèrent longtemps , se battirent en désespérés ; mais enfin ils durent céder au nombre , et furent dispersés en 1 768. La plupart se réfugia vers les bords de fa mer Noire , aux embouchures du Danube ,

l38 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

même dans T Asie-Mineure (i), et dans d'autres contrées où ils se réunirent aux cosaques Nekrasoury , qui s'y étaient retirés au temps de Pierre i^^. Leur ancien pays est aujourd'hui le gouvernement d'Elatarinoslow , qui veut dire en russe , gloire de Catherine; et si la gloire des souverains se compose du bien qu'ils font , l'abolition des zaporoges peut certainement être appelée un événement glorieux.

Le prince Potemkin étant devant Oczakow, on lui dit que Sider Bialy , bettman des zaporoges, habitait les îles du Dnieper, et vivait au milieu des roseaux du produit de sa pêche, sans vouloir quitter les rivages qu'il regardait comme la propriété des zaporoges. Le prince Potemkin envoya dans sa retraite chercher Sider ; il parut devant le prince, presque entièrement couvert de sa barbe blanche , qui Ipi avait valu le surnom de Bialj-.

Le nestor des zaporoges était rusé, comme le sont tous les cosaques. 11 dit au prince Potemkin : i< Que penses-tu de notre sort, toi i< qui es aussi zaporoge? » (en effet, beaucoup

i^— ^— ^-^ III ■ ■ , 11. I II I .HiM

(i) Ils ont récemment reparu sur la scène parmi les troupes à qui la Porte-Ottomane vient de faire occuper les deux principautés de Moldavie et de Yalachie ; leurs cruautés envers les habitans ont prouvé qu'ils ont con« serve toute la férocité de leur première origine.

HUMAN. " iSg^

de seigneurs russes se faisaient inscrire dans cette milice ; et le prince avait suivi cet usage dans sa jeunesse ;) il chauta ensuite les anciennes romances ukrainiennes , en s' accompagnant du théorbe , et par là il intéressa Potemkin , qui avait une extrême passion pour toutes les miusiques nationales.

Avant la fin de la campagne, la milice des zaporoges fut rétablie , et se signala en prenant l'île de Bérézan : elle fut ensuite employée à l'assaut d'Ismaët, mais on changea sa dénomination de cosaque zaporoge , et l'on y substitua celle de cosaque de la Mer-Noire ( Czarno^ Morski.)

On incorpora beaucoup de ces cosaques dans les troupes russes, et l'on en forma plusieurs corps de cavalerie légère. Ces régimens sont armés comme l'étaient les zaporoges , mais mieux disciplinés ; leur uniforme jcst semblable à celui des cosaques du Don. En 1800, ils avaient dix mille hommes sous les armes; on suppose qu'ils en ont maintenant de quinze à vingt mille.

Le reste dès habitans qui ne fut pas enfiployé au service militaire, ou qui n'émigra pas, reçut pour territoire le pays qui s'étend en remontant le Kuban , depuis la presqu'île de Taman , jusqu'à la forteresse d'Urtaba , sur la frontière du Caucase, et jusqu'au fort d'ieysloie, non

l4o VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

loÎQ d'Orow : ils rendent de grands services dans les guerres interminables qu'on est obligé de faire aux habitans d^ Caucase. Ceux qui restèrent encore près des rives du Dnieper, aban-> donnant leur ancienne manière de vivre, se livrèrent au commerce et aux soins de l'agriculture. Bientôt cet esprit violent et guerrier s'amollit par des occupations paisibles; les doux liens qu'ils contractèrent , en leur faisant connaître de nouvelles jouissances et de nouveaux devoirs , hâtèrent leurs progrès vers la civilisation : ainsi , grâce à la sagesse de leur constitution actuelle, ce pays, qui n'offrait jadis que de vastes bruyères et des contrées sauvages, est devenu peuplé et florissant.

Telle fut l'existence et la fin des brigands, trop célèbres dans les annales de l'Ukraine , et qui, par leurs mœurs guerrières et sauvages , peuvent être regardés comme uniques dans leur genre. Les actions des peuples pasteurs et paisibles s'effacent du tableau des âges ; celui des crimes ou des grandes infortunes survit aux temps ; et ces pages sanglantes forment le livre de l'histoire.

TouLGUiir, Juillet.

J'ai parcouru bien tristement les dix milles qui séparent Hùman de Toulchin ; je songeais au morne silence que j'allais trouver dans ce

TOULGHIN. l4l

vaste palais , et j'en e'tais effrayé. Quoique 1^ solitude soit nécessaire pour des études suivies^ il est des positions où Ton doit craindre de se trouver seul, parce que rien n'est plus contraire au génie que le chagrin ou l'ennui. Un auteur célèbre a dit : a La véritable douleur n'a point « de fécondité naturelle ; ce qu'elle produit n'est (c qu'une sombre agitation qui ramène sans cesse « aux mêmes pensées. »

Point de réponse encore de la palatine de ***. Tout me délaisse où m'oublie. Aussi je m'enferme le matin dans la bibliothèque pour y chercher des distractions en me livrant à un travail assidu. Ma traduction avance, ma tête se calme, et mon âme est plus tranquille ; mais si , sortant d'auprès de ces amis silencieux, j'ouvre la porte qui donne sur le jardin, dhaque berceau, chaque place , est une page de mon souvenir , et cette lecture du cœur détruit bientôt l'ouvrage de quelques heures de méditation.

Qui cantb dolcemente, e qui s* assise , Qui si rivolse , e qui rattenne ilpasso :

Qui co* begti occhi mi trafjisse il core :

Qui disse una parola, e qui sorrise!

TotJLCHZN, Août.

G jeunesse, jeunesse! l'homme te prodigue , et te survit pour te regretter !

J'écris à madame Potocka pour m'excuser de

Il^2 voyage de MOSCOU A VIENNE.

ne pas l'attendre ici comme je le lui avais promis . J'achèverai de traduire Sophiowka à Odessa, ou sur les montagnes de la Crimée. Mais quand ma tête sera-t-elle assez calme pour continuer cet ouvrage? Il faut avoir l'esprit si tranquille pour s'occuper avec fruit, et ce bonheur fugitif a détendu les ressorts de mon âme. Je pars, je renonce^pour jamais à voir celle que j'ai tant aimée ! Ce parti violent me semble au-dessus de mes forces. Je voudrais déjà que dix années se fussent écoulées sur ces instans. Ecris-moi , conseille-moi, blâme -moi même; accoutumé à n'entendre la vérité que de toi , ta voix est ma conscience, et jusque dans sa sévérité, je trouverai encore ta vertu consolante.

Me voici dans un cabaret juif, à huit milles de Touchin. Jusqu'id , je ne me suis senti ni esprit ni corps ; ma léthargie a cessé en y entrant, et le souvenir m'est revenu dans un lieu où tout doit me donner des leçons de résignation. Quelle existence que celle des malheureux qui m'entourent ! Dans une chaumière isolée , des enfans presque nus , une jeune femme, dont les traits jolis et réguliers sont flétris par le besoin ; le maître du kartchma ( i ) berçant son en-

(i) On nomme ainsi , en Pologne , les auberges , qui / presque toutes , sont affermées par des juifs.

BALTA. l4^

fant malade ; des animaux domestiques encombrant ce taudis 9 et ajoutant à l'air méphitique qu'on y respire. Eh! voilà donc le sort de ces êtres unis par l'amour ! Je leur ai donne quelques florins^ et j'ai vu la joie animer un moment ces figures décolorées. Ah ! combien il en coûte peu, pour faire luire un rayon de bonheur dans la cabane du pauvre ! En sortant de cette masure, ouverte à tous les genres d'infortune, j'ai été errer dans la belle forêt qui l'entoure. Hélas I disais-je, ni eux, ni moi ne sommes touchés des beautés de la nature; leur misère et mon chagrin détruisent les émotions que ce tableau nous ferait éprouver.

3fa del misero stato , 09e noi semo Condotti dalla vita altra serena, Un sol conforto è délia morte atremo.

Les passions sont à Fbomme ce que le soleil est aux plantes. Un soleil trop ardent dessèche celles que des rayons plus doux eussent vivifiées.

Balta , Août.

De toutes les réunions de cahutes dans là Russie-Rouge, Balta, d'où je t'écris, est sans doute celle qui mérite moins le nom de ville. Les maisons et les gens portent l'empreinte d'une détresse que je n'ai encore rencontrée nulle part. C'est la station frontière des Steps ; et cei

l44 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.'

mourantes traces de civilisation fokit moins redouter les premiers pas que Ton va faire dans le désert. La prison est le seul bâtiment qui ne soit pas en ruines ; une assez grande colonnade la décore, et la construction entière est de pierres. Je m'en suis approché pour la contempler de plus près; un jeune prisonnier était entre les deux guichets, et causait avec une fille de l'Ukraine, qui était venue le voir. La pauvre petite pleurait, et j'ai bien regretté de ne pouvoir lui demander ce qu'avait fait son ami, ou son frère. Près d'eux, un soldat de police fumait en se promenant^ et, familier, sans doute, avec de pareilles scènes, n'en paraissait nullement touché. Il est cependant sorti de soa apathie pour ordonner au prisonnier de rentrer. Les pleurs de la pauvre enfant ont coulé plus abondamment; elle priait pour quelque répit, et j'ai compris que le soldat demandait pour boire, et qu'alors il attendait un peu. Ne pouvant le satisfaire, ils allaient se séparer; j'ai glissé quelque monnaie dans la main du cerbère , et j'ai obtenu qu'ils pussent se parler encore une heure. Des actions pareilles sont bien simples , mais les hommes de tous les pays y semblent si peu habitués , que dans leur étonnement ces trois êtres n'ont par même songé À me remercier. Je me suis éloigné, et j'ai quitté

t)ËS StEPS. l4^

sur-le-champ une ville où je n'ai trouvé que des juifs en guenilles à observer ^ et une scène de prison pour me distraire*

t>Es Stbps, Août.

11 faut que je te donne l'étymologie du mot step y d'où je date cette lettre* Ce mot russe a été adopté par les géographes allemands y et le traducteur des derniers voyages de Pallas a essayé de le faire passer dans le français. Un step est une contrée dénuée d'arbres, mais couverte d'une épaisse couche de terre végétable : il diffère des landes , qui sont stériles par la nature du terrain : les pays situés au nord de la mer Noire étaient déjà des steps au temps d'Hérodote et d'Hippocrate. Ce dernier en parle dans *

son Traité sur VAir et F Humide*

Les steps forment une 26ne qui ceint l'Asie depuis le Japon jusqu'au Danube y et suit la direction du plateau de la Tartarie. Us se trouvent exposés à des vents contraires à la reproduction des arbres , et même à la culture des céréales, parce que les pluies n'y viennent jamais à temps. Dans les environs d'Astracan même il faut tout arroser,

La nature de ce climat fait que l'Asie aura toujours des nomades, qui ne vivront que de leurs troupeaux. Les steps du Dniester et du

lO

l46 VOYAGE DE MOSCOU A YIENNf:.

Danube étant à l'extrémité de la zone , res$en-« tent tous ces inconvéniens à un degré beaucoup moindre.

On trouve quelquefois dans ces déserts des couleuvres qui parviennent à une dimension de quinze pieds et plus. Je me rappelle que le comte Jean Potocki m'a dit avoir trouvé des habitations isolées qu'on avait été forcé d'abàn^* donner/aux serpens ; qu'il les a vus souvent entrelacés dans les branches d'arbres y et réunis en gros pelotons , formant des têtes de Méduse.

Sterne a dit : « Je plains l'hoxnme qui y en « voyageant^ peut s'écrier : tout est stérile. Le a monde entier^ ajoute*t-il y est stérile pour <K celui qui ne sait pas cueillir les fruits qu'il <c présente; » ainsi ^ brûlé par un soleil ardent , sans ^utre ombre que celle de ma calèche , je veux essayer d'animer cette nature calcinée^ en pensant à notre amitié y qui m'a offert si souvent une ombre propice et quelques fruits sur la routa épineuse de ma vie.

Au milieu d^e cette plaine immense y on aper* çoit une sorte de mulot tacheté jaune et noir p mais dont il parait que la fourrure n'est bonne à rien^ puisqu'on le laisse multiplier si prodi* gieusenient. Des faucons de la grande espèce se posent à dix pas de la voiture; des cigognes^ des outardes et des serpehs traversent le che-*

mîii ; voilà ce qui varie un peu 4a monotonie de cette terre aride , qui n office pas même ^ dans cette vaste étendue j un arbrisseau sur le*^ quel le regard puisse se reposer^

SévsBiirowKA y Août.

Je ne vois pasf sans plaisir une nature fertile r^ompensant l'industrie des hommes. Ce ta-* bleau est plein de charmes .* il n'y a pas encore la millième partie des habitans que ce sol pour*^ rait nourrir ; mais avant vingt ans j'ose prédire que ces steps deviendront une contrée florissante. Des herbes aromatiques croissent sur une terre vierge à une, hauteur prodigieuse; on rencontré, de temps à autre ^ de jolis villages^ bâtis en pierrei», et ça et là des troupeaux et des haras ; mais toutes ces habitations du désert le cèdent à Séyerlnowka, village appartenant au comte Séverin Potocki , et qui renferme déjà ^ plus de deux cents maisons régulièrement bâ-» ties : au centre est une place spacieuse , ornée d'une fort belle église, d'un grand puits, et d'un massif d'arbres , ce qui n'est pas ici l'objet le moins rare. Un air d'aisance et de bonheur* parmi les habitans , fait honneur à la philanthropie de leur seigneur. Je joins à ma lettre une esquisse de Séverinowla. Il y a trois ans , quand j'apprenais le dessin avec la comtesse Vanda y

l48 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

dans l'atelier de Duvivier à Vienne, je ne pensais pas que ce talent me servit jamais au milieu des steps du Yedissan , à prendre une vue de cette terre de son père. U y a dans ce village de ces moutons à grosse queue , qui sont indigènes de l'Ukraine , où cependant ils^ont maintenant assez rares. La queue y chez cette espèce^ prend quelquefois un accroissement si monstrueux, que les bergers, pouf l'empêcher de traîner à terre, la supportent sur des roulettes.

Odessa, Août.

Lorsque , dans nos plans de bonheur , le voyage d'Odessa et celui de la Crimée nous offraient un but d'utilité et d'agrément, j'étais loin de prévoir que j'y viendrais seul; mais puisqu'il plaît à la Providence de ne laisser qu'imparfaites les jouissances des hommes , ce dont je m'aperçois tous les jours loin de toi , je promènerai ton esprit dans les lieux où je suis, certain que ton cœur m'accompagne.

Les frontières de Tempîre russe étant, par la paix de 1 792 , reculées jusqu'au Dniester , il fut formé un plan pour leur défense ; à cet effet l'on arrêta la construction de trois forteresses , l'une vis-à-vis de Bentder, l'autre en face d'Alerman, et la troisième sur une rade ouverte , où les Turcs avaient un port appelé Adji-Bey.

ThyvBS étant l'ancien nom du Dniester , on donna à la première forteresse le nom de Thyras- Polis^ ou Thyras-Pol, ville de Thyras ; la seconde fut appelée Ovidio-Pol, et l'on nomma la troisième Odessa , du nom d'une ville grecque très peu connue y et qu'il ne £aiut pas confondre avec ime autre Odessus qui était sur le Danube.

L'écrivain le plus ancien qui fasse mention de la première Odessus est Arien , dans le Péryple ( Description des côtes ) qu'il adresse à l'empereur Trajan ; en voici le texte : « Sur le Boryu sthènes'cst une ville appelée Olbia, à l'em- « bouchure une petite île déserte qui n'a pas de « nom , puis vient Odessus , à trente stades de a cette île. »

L'Ile déserte et sans nom est indubitablement Bérézan. Odessus, qui en était à trente stades, ou deux mille huit cent cinquante toises , devait être sur le Téligoul .

Ptolémée appelle cette ville Ordessus , et dit qu'elle était sur le fleuve Axiace. Les anciens n'ont connu que l' Axiace entre le Thyras et l'Hypanis , ou du moins ils n'ont donné ce nom à aucun autre fleuve : il est donc à croire qu'ils désignaient le Téligoul qui est le plus considérable de cette côte. Mais le texte de Pomponius- Méla lève toutes les difficultés. On y trouve que l'Hypanis renfermait les Callipides , et que les

Axiaces étaient séparés des Callipides par le fleuve Axiace, et des Istriens par le Tbyras.

Le Péryple anonyme ^ imprimé à la suite de Geographie-Minores f donne les distances en milles romains ^ qui nous sont mieux connus que les stades grecs ; et ^ en suivant la côte y on trouve ; «ûiie..

De File sans nom (Bérézan) àOdessus lo

D'Odessus àScopulpn 21

De Scopulon au port des Istriens la

Du port des Istriens au port des Isiaques . 1 2

Des Isiaques à Nikonium • 4^

Or Nikonium était à l'entrée du Liman du Dniester. Odessa est donc à six milles romains de l'ancienne Odessus , à peu près au port des Isiaques ; car c'est ainsi qu'il faut lire ce nom , corrigeant le texte du Péryple anonyme par le texte d'Arien ,

Je reviens à Thistoire moderne d'Odessa. Le premier projet avait été d'en faire un port de guerre pour une division de la flottille , et un corps de débarquement. Ce plan avait été conçu et présenté par l'amiral de Bibas , et le général Volant en dirigeait les travaux. Mais le commerce, qui sait toujours où se placer, aperçut de grands avantages dans la position d'Odessa ^ en efifet, les fromens du Dniester et du Bog arrivant par un charroi facile et peu coûteux..

ODESSA. l5l

pouvaient immédiatement être embarques sur une rade ottverte,

La ville de Gherson , avantageusement située sous d'autres rapports ^ ne Tétait pas pour le commerce des blés, aussi ne |NX)Spéràit-<iUe pas, bien«qu'elle existât depuis plusieurs années. On n'y voyait que de très faibles établissemens ; néanmoins, ceux qui les avaient fondés conçurent une vive jalousie de la protection que l'on accordait à Odessa , et plusieurs hommes en crédit furent entraînés dans cette rivalité.

Catherine mourut; Ode^a cessa d'être un port de guerre , et le parti de Gherson en tira un si grand avantage, qu'on proposa de détruire le môle d'Odessa , déjà très avancé , et d'employer comme combustibles des millions de pilotis destinés à sa construction.

Trois commissaires fiirent successivement envoyés pour examiner l'état des choses. Leurs rapports furent favorables à Odessa; on continua les ouvrages du port , et le commerce fat toléré, mais nullement encouragé.

Le règne d'Alexandre devait amener les temps prospères d'Odessa ; en effet , c'est aujourd'hui qu'on voit mettre à exécution les projets du règne précédent, et achever les ouvrages qui avaient été commencés. Ainsi s'est élevçe a Pétersbourg l'église de Gasan ; les quais de la Néva

l52 VOYAGE DE MOSCOU A VIENHE.

furent contiaués y la Bourse achevée sur un plan nouveau ; de même Odessa est devenue une placQ de commerce. Perfectionner, encourager, finir j tel est l'esprit du règne actuel.

Les vues que sa majesté avait sur Odessa fu-* rent puissamment secondées , et par le comte Romanzow, algrs ministre du commerce , et par le duc de Richelieu , qui jusque-là n'avait été connu que par sa vîe militaire. Placé dans cette nouvelle sphère d'activité , il déploya les plus grands talens pour l'administration , et la loyauté de son caractère contribua surtout à fixer a^tour de lui les négocians et les colons. C'est à ces mêmes causes que l'on doit attribuer un fait très extraordinaire, et cependant très réel; c'est que^ malgré la cessation du commerce , et malgré les maux de la guerre, Odessa, loin de déchoir^ s'accroît tous les jours. Sans doute, l'éloge des hommes en place est empreint sur les monumens qu'ils exécutent pour l'utilité ou pour la gloire d'un pays ; mais un éloge moins périssable encore , est celui que répètent les peuples que leur administration rend heureux, (i)

(i) Par suite des éyénemeus qui ont rendu le bonheur à la France et le calme à l'Europe , le duc de Richelieu passa du gouvernement de la Tauride à celui de son pays : il avait résisté long-temps , avant de se charger

OÔESSA. l55

Odessa , Août.

On jouait hier au théâtre un petit opéra ita-* lien qui a été passablement exécuté. La salle est construite sur un bon plan . Comme il n'y a pas de sujets qui sachent l'italien , pour remplir les emplois subalternes on se sert de Russes , et quand ils ont quelque chose à dire dans la pièce, ils parlent k l'oreille de l'acteur, qui in^ struit ensuite le public de ce qu'il vient d'apprendre ; ce n'est pas la partie la moins bouffonne de la comédie.

Je viens du port, théâtre le plus intéressant de la ville. Les scènes s'y diversifient à l'infini: tandis que j'y contemplais avec admiration les travaux immenses qui s'y achèvent, deux calques turques arrivaient, portant une famille de cette nation. Dans l'un était le harem très hermétiquement fermé ; l'autre était monté par des musulmans richement habiUés. C'est sans doute

d'un fardeau qu'il crojait au-dessus de ses forces , et ne céda qu'aux vives sollicitations de l'empereur Alexandre. Il apportait, dans cette nouvelle carrière, un nom illustre , une réputation intacte : l'histoire dira s'il avait assez la connaissance des hommes et des lieux qu'il venait gouverner. La France, qui lui dut les heureux résultats du congres d'Aix-la-Chapelle, eut à déplorer sa perte dans le mois de mai 1822 ; il mourut à l'âge de pinquante-trois ans , regretté de tous les gens de bien.

l54 VOYAGE DE HOSGOU A TIENNE*

quelque pacha assez heureux pour dérober sa tête à l'obéissance active des muets. J'ai été aussi visiter la nouvelle quarantaine , bâtiment vaste et bien situé. Au total , partout on voit que le gouvernement s'occupe avec sollicitude de la prospérité de cette ville.

Août.

Je t'écris d'une campagne fort belle , appartenant à un riche négociant de cette ville ^ M. Baynaud. Elle est située à un quart de lieue d'Odessa^ sur le bord de la mer. De ce rocher qui domine ce vaste bassin de l'Euxin , la vue s'étend sur des lieux consacrés à de grands souvenirs ; en face , les montagnes de la Crimée ; à gauche y le port et une partie de la ville ; à droite^ l'Euxin et cette immense nappe d'eau qui se confond avec l'horizon^ en réfléchissant le cours des nuages ; j'y vois passer , à portée de voix, des navires qui font voile pour Constantinople. Chacun d'eux emporte un regret de moi; il ne faudrait que trois jours pour s'y transporter; trois jours pour connaître un nouveau monde ,, où les coutumes , les usages , les mœurs diffèrent tant des nôtres. A la vérité , on m'objecte que la peste y fait maintenant d'horribles ravages ; mais les voyages sont comme la guerre^ plus on brave de dangers/ plus ils acquièrent d'intérêt.

O tantUm magnît peiagi defjomU periel'u !

ODESSA. l55

' Odessa , Septembre.

Cette ville est un prodige , en songeant à laN ' rapidité avec laquelle elle s'est agrandie : toutes/ les maisons y sont bâties en pierres , la plupart à deux étages; les rues y sont larges et alignées. La difficulté de s'y procurer des pierres dures en a retardé le pavement; mais il y a déjà des trottoirs ornés de deux rangs d'arbres , des établissemens tels que des églises russes et^catholiques^ un gymnase qui , outre ses cours publics , contient plus de cent pensionnaires ^ un institut déjeunes demoiselles^ un hôpital^ un théâtre sur lequel on représente en langues russe , polonaise , italienne et allemande : un jardin botanique, des casernes, «ur un plan nouveau, qui font le tour de la ville; un port qui, rendu sûr par des travaux immenses , offre maintenant aux vaisseaux uo abri commode , une population de vingt-cinq à trente mille âmes; sur de très belles places plantées d'arbres , disposées en allées, circulent le Turc, le Grec , le Russe , l'Anglais, le Juif, l'Arménien, le Français , le Moldave, le Polonais, l'Italien et l'Allemand, <^ la plupart portant le costume qui leur est propre, et parlant une langue différente : tous ces tableaux variés et intéressans, les progrès du commerce, l'accroissement sensible de la popu- \

l56 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

latîon, signe infaillible de la prospérité de ce pays, me feraient dire, avec M. Sicard, dans son ingénieux tableau d'Odessa : a Si l'on transportait maintenant au milieu de nos fêtes , parmi ces édifices commodes ou somptueux, un des habitans primitifs d'Adji-Bey, ou bien un Tartare qui , vingt ans avant , errait dans les déserts de la Bessarabie; l'un et l'autre croiraient certainement à un enchantement , si on parvenait à leur persuader qu'ils sont toujours dans le même lieu. »

Je mi'arrêterai encore quelques jours à Odessa, puis j'accompagnerai M. de Richelieu dans l'inspection qu'à cette époque il fait de ses trois gouvernemetis d'Ekaterinoslaw , de Tauride ou Crimée, et de Cherson. Le jeune comte de Rochechouart sera du voyage, et m'a promis d'être mon guide dans cette intéressante tournée de son oncle.

Odessa 9 Septembre.

O bel cielo! o amîci! opatria! o memoria accerha e cara!

J'ai été à Ovidio-Pol , qui est une forteresse peu distante d'ici, sur le Liman du Dniester, que l'on appelle encore Lacul-Ovidioli. On suppose qu'Ovide y a habité quelque temps. Le souvenir de cet homme, aussi infortuné qu'illustre, m'a vivement affecté au milieu de ces contrées dé-^

ODESSA* . j57

séries et arides y où la pensée se replie sur ses -^ propres malheurs. J'ai donné une larme à la mémoire du chantre de XArt d! aimer y et je n'ai pas été surpris que ses élégies et ses épltres por-* tassent l'empreinte d'une si vive douleur, puisqu'elles furent inspirées dans un tel lieu*

A propos de malheur, de gloire et d'exil, je ne t'ai pas encore dit que madame de Staël était arrivée en Russie , qu'elle va à Pétersbourg, d'où elle passera en Amérique (i). Voilà dpnc cette grande renommiée s' ensevelissant dans les déserts de la Pensylvanie; dès ce moment , j'oublie les chagrins qu'eUe m'a causés : tout le mal que ' j'eusse pu lui souhaiter n'est pas comparable à celui <ju'elle se fait. Qui lui rendra cette vie d'hommages , de succès y et ces applaudissemens tellement nécessaires à son existence , que toute autre destinée lui paraîtrait nulle et silencieuse à côté de ces bravos retentissans ? Comment ne pas la plaindre en se rappelant ses propres expressions : « L'exil est quelquefois pour les caractères vifs et sensibles, un supplice beaucoup plus cruel que la mort; l'imagination prend en déplaisance tous les objets qui vous- entou-

(i) Madame de Staël , renonçant à cette expatriation européenne, après un court séjour en Russie, revint habiter Goppet.

l58 TOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

reat ; le climat^ le pays^ la langue ^ les usages , la vie en masse y la vie en détail : il y a une peine pour chaque moment comme pour chaque situa-* tion y car la patrie nous donne mille plaisirs habi-' tuels que nous ne connaissons pas même avant de les avoir perdus. » Mais aussi, quelle avidité de gloire l'a portée à sortir de la ligne si belle que la nature^ sa naissance et sa fortune lui avaient tracée, pour jouer dans le monde un rôle qui lui a fait autant d'ennemis que d'admirateurs ? Ne sait-elle donc pas , elle qui a tant raisonné la vie, que l'objet d'un moment éclipse l'idole de la veille ; qu'il faut sans cesse un aliment nouveau à Fenthousiasme d'un public inconstant, et que dans un an elle sera oubliée, ou fera de vains efforts pour reparaître sur la scène? Aura-t-elle assez de philosophie pour concentrer son avenir dans ces succès passés , et n'emploiera^ t-elle pas à regretter son bonheur^ le temps qu'elle eut mis à l'augmenter?

J'ai connu jadis assez particulièrement madame Viot de Baurdic , la même que Laharpe nomma la dixième Muse. Elle avait aussi beaucoup de génie et d'instruction y faisait admirablement des vers, etrjoignait à tant d'avantages une bonté qui ne s'est pas démentie un seul instant. Elle eut beaucoup d'amis, point de détracteurs, et termina sa carrière, regrettée égale-

ODESSA* l59

ment des savans et du monde. Voilà la célébrité a laquelle une femme doit prétendre ; mais , en fait de gloire , elles sont plus insatiaUes que les héros : on devrait faire le charme d'une société aimable , on veut être chef de coterie, sans réflechir que les lauriers dont on se couvre un moment , ne servent point d'égide contre les dards de l'envie.

ODBSSAy Septembre.

Jadis les environs de cette ville étaient incultes, et les relations de commerce en souffraient ; le nécessaire y était en abondance , mais on y trouvait peu de ce quji ajoute à l'agrément de la vie, et que l'habitude rend des besoins indispensables; je veux parler des fruits, des légumes, des herbages, et de mille autres productions dont une grande population ne saurait se passer sans souffrir ; l'eau douce même , si indispensable pour abreuver les nombreux bestiaux qui transportaient les blés a Odessa, n'y était pas en quantité suffisante ; il fallait l'aiïiener d'assez loin : on s'occupa efficacement d'obvier à ces incon véniens ; bientôt ils n'existèrent plus.

Des colonies bulgares , hongroises et allemandes furent distribuées dans les campagnes environnantes. Ces colons agricoles fertilisèrent bientôt cette terre vierge qui ne demandait qu'à devenir féconde : des avances considérables , soit

l6o VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

en bestiaux, soit en argent, leur furent faites. Dès ce moment , tous les produits du jardinage , dont ils trouvaient à Odessa un débit certain , furent cultivés avec soin ; ces divers détails de l'économie rurale ajoutèrent encore à l'agrément de l'existence; et, tandis que des habi-* tations comimodes vivifiaient ces déserts d'alentour , d'autres colons artisans trouvaient dans cette ville hospitalière des maisons pour les recevoir, et des fonds pour faciliter leurs établissemens; avances dont, au bout de vingt ans seulement, ils étaient tenus de s'acquitter.

J'ai passé aujourd'hui une journée charmante, chez madame Rakmanow^ femme du gouverneur de Cherson ; il y avait une réunion brillante et choisie ; elle a exécuté avec beaucoup de précision et de grâce les morceaux les plus difficiles sur la harpe. Les jeunes princesses Shekawskoï, arrivées depuis peu de Moscou, pour prendre les bains de mer à Odessa , ont chanté en harmonie quelques airs russes, dont l'expression est à la fois mélancolique et touchante : madame Davidoff et moi avons chanté quelques romances françaises de Lafont et de Castelli (i). Madame Davidoff chante à ravir;

(i) Yalentin Castelli > né à Rome , naturalisa en France l'art et le génie de son pays ; son talent l'a placé au rang de nos compositeurs les plus goûtés.

OJDESSA. iGl

je le lui dis , car j'aime à louer, et j'ai rarement perdu l'occasion de le faire avec vérité : cela est si doux !

Nous fûmes le soir nous promener sur l'eau ; des chaloupes remplies de musiciens entourèrent celle où nous étions placés. C'est au milieu de cette escorte harmonieuse que nous voguâmes vers la campagne de M. Raynaud , où Ton avait préparé une partie de pêche. Au retour, on se réunit dans le jardin de M. le duc ; il fit servir des fruits de toute espèce , des melons d'eau de la Crimée aussi monstrueux qu'excellens; puis l'on dansa sur une belle pelouse, on joua a tous ces petits jeux qui rappellent l'enfance, et qui n'ont plus d'innocent que le nom; enfin on se sépara en se promettant bien de renouveler souvent des journées semblables. ,

Odessa, Septembre.

Me voici arrivé à un léger accident de voyage , «ur lequel je comptais peu. La peste est à Odessa, et c'est au milieu de la consternation générale que je t'écris , peut-être pour la dernière fois. Tous les lieux publics sont fermés, quelques figures contrîstées se montrent à peine dans les rues. Des mesures sages et sévères sont prises pour arrêter le mal dans sa source, ce qui n'empêche pas, cependant, que quelques

ffea VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE;

douzaines d'individus ne meurent chaque joui^ pour leur désagrément personnel, mais plus encore pour celui des parens qui leur survivent , et que l'on oblige à se plonger incontinent dans la mer, quelque temps qu'il fasse. Ce tableau est neuf pour mioi, c'est ce que l'on cherche en voyage; et je t'assure qu'ayant à peu près vu tous les fléaux dont l'humanité est menacée ) je ne serais pas fâché d'étudier les effets de celui-ci , si ce spectacle affreux laissait à la raison la possibilité d'observer de sang-froid les progrès de cet horrible désastre.

Ce n'était donc pas assez des événemens politiques pour nous séparer; la guerre, qui embrase l'Europe, pouvait encore laisser à des amis l'espérance de se rejoindre : le ciel même semble élever entre nous une barrière insurmontable ! Éloignons une idée trop funeste et dont la chance se calcule avec amertume. Cependant que regretterais-je dans le nlonde? J'ai eu tant à me plaindre des hommes , que je les haïrais, si tu ne m'eusses convaincu qu'il en existait de bons; si ta raison, enfin, ne m'eût appris à dédaigner la calomnie (i), toujours si forte de l'effroi qu'elle nous cause.

(i) Pourquoi tant de calomnies sont-elles reçues dans la société comme des vérités immuables? C'est. qu'avancées une première fois devant des gens qui n'ont

ODESSA. iW^

Odessa, Septembre.

Je viens de former une association de patience et de résignation avec deux de tes compatriotes et un jeune seigneur polonais^ P^'îs, ainsi que moi, à ce trébuchet empesté. Nous avons loué une maison dans laquelle nous nous sommes établis avec nos gens, et où nous attendrons qu'il plaise à la maladie d'ordonner de notre sort. ^ Rien n'est tel que le danger pour rattacher l'homme à son semblable. M. Gordon (i) et M. Wilkinson (2) ont traversé les mers pour ve-

point de motif de les nier , elles sont répétées par d'autres qui ont intérêt à les répandre.

• (1) M. Thomas Gordon , après avoir servi avec dis-^ tinction dans l'armée russe , retourna à Constantiiiople , y épousa une dame arménienne , et, sans doute inspiré par ce nouveau lien^ a consacré sa fortune et ses talens à la cause de l'indépendance grecque; animé de l'enthousiasme le plus nohle , il s'attacha à la fortune du prince Démétrius Ypsilanti , contribua à tous' ses succès dans le Péloponnèse , le suivit en Morée , et ne le quitta qu'alors que les massacres de Trîpolizza eurent déconsidéré la cause des Grecs aux yeux de l'Europe indignée. (2) M. Wilkinson , nommé depuis consul général d'Angl^erre à Bucharest , a profité des observations utiles que sa mission l'a mis à même de faire pour écrire un ouvrage politique sur la Walachie et la Moldavie. Ses recherches sur ces deux principautés sont d'autant plus précieuses 9 qu'un tel tableau manquait à la littérature européenne.

nlr offrir leurs services à T empereur Alexandre ; le comte Dunin, dont les terres, par le dernier partage , se trouvent dans la Pologne russe , attend, sans doute, le résultat de la grande lutte pour savoir enfin à qui il appartiendra; et moi, étranger aux intérêts des empires, moi qui aime cependant avec orgueil à nommer mon pays :

réunis tous par un sentiment spontané , nous nous sommes juré de ne jamais nous abandonner, quelque alarmante que puisse être la santé de l'un de nous : à cet effet on prépare un corps de logis séparé , que nous érigerons en infirmerie , et dans lequel, si le cas le requiert, il sera libre à nous d'y mourir , ou d'en réchapper , avec la certitude consolante de n'être pas seul à notre dernier moment.

Voici de petits détails bien gracieux , qui te parviendront dans une lettre piquée, soufrée, et vinaigrée; car tout est organisé déjà comme si l'on devait rester vingt ans dans cet état. Ce qui ne laisse pas d'embellir ce tableau récréatif, c'est que personne ne reçoit maintenant de visites, excepté M. Thoms, le consul d'Autriche, qui préfère philosophiquement mourir de contagion que d'ennui , et qui n'en est pa^encore a converser avec ses amis a travers le trpu de la chatière , ou huche sur son toit, comme la plupart de$ habitans de cette cité désolée.

Odessa, Septembre.

La maladie prend un caractère plus alarmant; je sors néanmoins tous lés jours à cheval, et je cherche, comme on dit, à prendre le mal sur le fait : des quartiers entiers , où la peste s'est manifestée, sont entourés par un cordon de cosaques , qui ne permettent à aucun individu d'en sortir, et n'y laissent pénétrer que les officiers de santé , qu'accompagne un commissaire du quartier. Les marchés se tiennent au-delà des barrières ; l'acheteur trempe ses provisions dans l'eau, et jette son argent dans un vase rempli de vinaigre, d'où le marchand le retire.

On attache aux voitures qui conduisent les malades de petits drapeaux rouges; ils sont noirs lorsqu'elles transportent lés morts. Malheur à celui qui toucherait un semblable convoi ! On le mettrait sur-le-chàmp en quarantaine à la forteresse.

M. Gordon a beaucoup voyagé en Orient. Ce tableau ne lui est point étranger , et sa parfaite sécurité me rassure. C'est ce qui fait qUe je né songé au danger que pour me féliciter de t'en voir éloigné, cq répétant, comme cet Irlandais qui voyait le feu prendre à bord du vaisseau qu'il montait : « Peu m'importe, je n'y suis que « passager, w

l66 VOYAGE DE MOSCOU JL VIENlifB.

Odessa, Septembre.

La peste vient d'atteindre une maison en face de la nôtre ^ et la mort y a frappé quelques individus. On en a fait sortir tous les habitans : plus de trente juifs qui y étaient entassés ont été contraints à l'immersion^ et de là transportés à la forteresse. Sur-le-champ on a muré les portes et les fenêtres de cette demeure empestée , et l'on parle d'y mettre le feu. Ce spectacle n'était pas fort gai^ mais^ bon gré mal gré^ il a bien fallu en être témoin.

La vie que nous menons ressemble assez à celle des gens qui ne calculent que le moment présent ; nous tenons table ^ faisons de la musique, tirons des armes, et narguons ainsi un mal qui, s'il nous tue, ne nous aura pas du moins fait expirer d'avance.

Le comte de Rochechouart vient fiirtivement partager nos joyeux banquets ; car toute communication est sévèrement défendue pour éviter la contagion. Le danger et la contrainte donnent à nos réunions l'intérêt d'une affection tendre : on se sépare avec douleur , on se revoit avec plaisir ; il suffît donc d'alarmer les hommes sur Vavenir pour leur faire apprécier le présent.

Odessa 9 Septembre^

La terreur est à son comble. La peste dévore tout. Les vols se multiplient^ malgré les patrouilles vigilantes de la bourgeoisie. Assurément le spectacle de 'cette consternation générale serait capable de faire mourir d'effroi jm malheureux étranger^ que son mauvais destin conduirait maintenant dans ces murs contagieux.

On brûle la partie basse de la ville, pour empêcher que la peste n'y fasse des ravages trop rapides y et les infortunés habitans sont forcés d'aller, sous un vaste hangar voisin , contempler le spectacle de leur ruine. J'étais présent à ces scènes de douleur, et j'ai vu avec amertume le désespoir de ces êtres que l'on prive de tout pour les empêcher de mourir. Je ne devine pas encore comment ceci finira. Le nuage fou-' droyant, qui depuis vingt ans menace l'Europe, éclate sur un pays qu'il ne semblait jamais pouvoir atteindre; et, pour combler la mesure, la peste y arrive par l'autre bout. Courage, espérance ; je goûterai mieux le prix d'être près de toi, si tous ces genres de désolation nous permettent un jour de nous réunir.

Quanta terra aM lasso! e quanto mare e aère efra noi! JoU misuro e a granpianto miro il sol che mira voi.

lG3 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

^ Odessa., Septembre.

Le cierge russe espère , par des actes de dévotion publique^ obtenir du ciel le terme de ce fléau : quelques figures hâves et décharnées se traînent à la suite des ministres des autels^ en poussant dans les rues des cris plaintifs. Cette rencontre a rompu la monotonie de ma promenade : car j'ai beau galopper toute la matinée, d'un bout à l'autre de cette grande ville ; il semble toujours , au morne silence qui y règne, qu'il soit minuit.

Ton compatriote, le général Kobley, commandant d'Odessa , qui rivalise avec le duc de bienveillance envers les étrangers , vient souvent nous voir , pour nous consoler de notre réclusion forcée. Ami intime d'Howard , dont il a recueilli le dernier soupir , les détails qu'il nous donne sur cette touchante victime de son zèle pour l'humanité sont pleins du plus vif intérêt. Peu d'existences furent aussi remplies que la sienne ; son activité doublait sa vie ; elle a fini par l'abréger. L'être sensible à la pitié n'aime-t-îL pas à le suivre dans le réduit du pauvre , pour l'y voir rendre à la vie un homme utile, que l'égoïsme ravissait à l'état; l'entendre dans le cachot du criminel consoler le coupable puni d'une première faute; et, bravant

un aîr îufect et contagieux, s'efibrcer d'adoucir cette inutile barbarie qui centuple l'agonie du malheureux que le glaive de la justice va frapper! (i)

Ce fut pour sauver une jeune fille de seize ans y abandonnée des médecins y que cet homme généreux trouva a Cherson le terme d'une existence dont les infortunés et les cœurs sensibles garderont long-temps le souvenir* On admire, on en,vie le sort du guerrier frappé de mort au champ d'honneur; il était digne aussi d'Howard de trouver la mort dans une action semblable à sa vie : elle fut le bienfait d'une plante utile , qui ne cesse de l'être qu'en cessant d'exister.

\ Odessa, Septembre.

On emploie les criminels condamnés aux travaux perpétuels à transporter les malades , et faîte maintenant tout le service des hôpitaux. Ce sont eux qui, après vingt jours, nettoient les maisons , et brûlent les effets des personnes mortes de la peste. On leur a fait prendre des

(i) C'est ce que pensait rimpëratrice Catherine, qui s'exprime ainsi dans ses belles Instructions judiciaires (art. 167) : « Il ne faut pas que le même lieu serve à « mettre en sûreté un homme accusé d'un crime avec tt quelque vraisemblance , et un homme qui en est con- « vaincu. »

habits de cuir noir, trempés dans l'huile , qui, joints au bruit de leurs chaînes, leur donnent l'air d'horribles fantômes : néanmoins ^ quoi de plus sage que de faire servir au bien de la société des êtres qui en ont troublé l'ordre ? Leur zèle en outre est excité par la promesse de la liberté et d'une pension à vie^ dès que la peste aura cessé; mais je ne crois pas qu'aucun d'entre eux ait à réclamer l'efiFet de ces grâces. Plus de trente sont déjà morts , malgré les précautions dont on les entoure y et de deux cents qu'ils sont , bien peu, je pense, en réchapperont.

Nous avons été réveillés cette nuit par le bruit du tocsin ; le feu était dans un des quartiers de la ville. On est parvenu, au bout de quelques heures, à s'en rendre maître. Trois maisons seulement ont été la proie des flammes. En cherchant à découvrir d'où provenait cet incendie, on a trouvé le coupable : c'est une jeune servante qui, pour se venger d'avoir été violemment battue par son maître , a mis le feu dans le grenier, d'où il a gagné les toits voisins. Elle a^tout avoué sans qu'il ait été besoin de la contraindre. En attendant son jugement définitif, on l'a transportée à l'hôpital , où elle devra soigner les pestiférés. Quel supplice de tous les jours, quand ce n'est pas une abnégation sublime ! Lors de la peste de Marseille >

des femmes 9 ou plutôt des anges, se sont dévouées au service des malades; mais quelle différence entre ces deux genres d'emplois!

L'une y est contrainte en expiation d'un crime, et les autres par l'entraînement d'une vertu incomparable.

Pardonne-moi de t'entretenir d'un sujet aussi triste; mais le tableau est sous mes yeux^ la mort m'entoure , et menace de m'envoyer aider Rabelais dans la recherche du grand peut-être. Serait-ce donc mes derniers adieux ?

Odessa, Septembre.

On vient d'établir des quarantaines autour de là ville. La terreur y encombre tant de monde , que la peste s'y est déclarée , et qu'on y est maintenant moins en sûreté qu'à Odessa. Déjà la contagion gagne les villages voisins : on n'y laisse pénétrer personne. Les colonistes, que la crainte tient enfermés chez eux , n'apportent plus les provisions accoutumées ^ et la ville est menacée de la famine : il ne manque plus que ce djernier fléau pour donner à ce tableau tout le sombre dont il est susceptible. La maladie enlève chaque jour des familles entières y et la famine viendra bientôt glaner , après son horrible sœur.

Vallait^il la peine de naître dans ce siècle pour

y être tourmenté de la sorte? Quel est maintenant le coin du monde où l'on soit en repos , et sur lequel Tinfluence de notre révolution n^ait pas porté la désolation et le deuil ? Partout on souffre, partout on se plaint, et nous aurons bouleversé la terre sans en être plus heureux. Oh ! le bon temps que celui où vivaient nos aïeux ! On embrassait de son plein gré la carrière que l'on désirait suivre ; on était guerrier , artiste , diplomate ou jurisconsulte ; mais maintenant, qu' est-on? soldat. Qui n'est pas héros, n'est rien, et n'obtient pas même, au prix de sa nullité , le repos qu'une aussi mince ambition devrait lui assurer. Saisissons donc l'esprit du temps, et soyons, sans nous plaindre, pressés en Angleterre , conscrits en France , landwerts en Allemagne, recrues en Russie, et volontaires en Orient , puisque si l'on n'a pas sur l'épaule un tube de cinq pieds pour attaquer, et trois pieds d'acier à son côté pour se défendre , il faut nécessairement être l'enclume sur laquelle viennent frapper tous les marteaux politiques que les événemens de ce siècle mettent en mouve-*ment.

La peste est à bord d'un bâtiment mouillé dans la rade. Le capitaine s'est sauvé avec quatre matelots, et d'après les ordres qu'on a donnés à leur égard, ils courent risque de la vie s'ils

ne touchent pas bientôt au territoire ottoman. M. le duc a reçu hier la nouvelle que la peste était en Crimée. Cent vingt personnes sont mortes à Kaffa depuis qu'elle s'y est déclarée ; quelle responsabilité pèse sur sa tête ! Aussi est-il dans la plus profonde douleur.

Odessa, Septembre.

Nous avions ce matin un déjeuner charmant , qu'étaient venus partager le général Kobley, le comte de Rochechouart, et M.Sicard, négociant de cette ville.

Le général nous entretint des guerres contre les Turcs, qu'il a faites sous Potemkin; admis dans l'intimité de ce prince , il en traça un portrait semblable à celui que le maréchal de Ligne *en donne dans ses Mémoires. Le jeune comte de Rochechouart nous parla de ses campagnes contre les Circassîens, et nous conta diverses anecdotes du célèbre Haslan-Gheray, avec lequel il a servi sous les ordres du duc de Richelieu, son oncle : il doit m'envoyer demain assez de notes sur le jeune héros du Caucase y pour composer le sujet de ma prochaine lettre.

(( Quand on réfléchit, nous disait M. Sicard, à l'étonnant agrandissement de cette ville , ou doit en bénir le commerce , dont les eflets rapides sont venus donner une âme à ces déserts. N'est-

ce pas en l'encourageaat que les souverains assurent la félicité de leur empire? Alexandrie, devenue le centre du commerce de Flnde , ne consola-t-elle pas le monde des ravages d'un ambitieux ? et Saint-Pétersbourg , sorti des marais de ringrie ; Astracan^ Tangarok et Odessa enfin , n'immortalisent-ils pas Pierre-le-Grand autant que Pultawa et Derbent? Voulea^vous des preuves plus convaincantes de ce que je vous avance ? Parcourez ce tableau d'exportations que j'ai présenté il y a un mois à la chambre du commerce^ et voyez de quelle utilité l'exportation doit être pour les riches provinces qui nous avoisinent : j'ajouterai enfin que ce Pont-Euxin, tellement redouté des anciens qu'on l'avait nommé mer inhospitalière y voit maintenant y dans toutes les saisons de l'année j des flottes marchandes vivifier , par le commerce , ses côtes septentrionales qui y jusqu'alors , n'avaient offert que des scènes de barbarie et de brigandage. »

Je t'envoie cette note que je lui ai demandé la permission de copier ; c'est une nomenclature des produits généraux de la Russie.

(( Les blés durs^ dits amaoutka^ et le blé tendre; les haricots , pois et autres légumes; le beurre fondu de Sibérie; le caviar; suif jaune et blanc 9 chandelles, cordes^ cordages blancs et goudronnés de toutes les dimensions ; fer en

baïresj cuirs rouges, dits joufts ou rossi^ des peaux de bœuf; fil d'ôr des fabriques de Moscou, pelleteries, toutes les qualités de toiles à voile et d'emballage; des clous, et autres objets en fer ; des quincailleries de Toula , beaucoup de verreries et autres articles « »

Ceux que Ton exporte en moindre quantité, sont : l'amidon, la braie, le chanvre, le lin, goudron , cire blanche et jaune , bougie , cuir de cheval cru et bouilli , colle de poisson ; huile de chanvre , de lin , de poisson ; des laines de mérinos , fines et communes ; miel , potasse ; rhubarbe de la Chine et de la Sibérie ; savon de Russie , soies de porc ; tabac en feuilles d'Ukraine et de Podolie, dit bacum; de la viande salée, de bœuf et de porc ; graines de lin, de chanvre et de genièvre ; des nattes doubles et simples , ainsi que beaucoup d'autres articles de moindre importance.

Odessa, Septembre.

Le comte de Rochechouart a tenu sa parole, et voici en substance les notes qu'il m'a communiquées.

Dans les délicieuses régions de la Circassie, que la nature a si richement douées de ses dons , Mouradin-Bey habitait une vallée profonde, située au nord du Caucase y que le Kuban borde

et fertilise de ses oncles. Chef d'un peuple belliqueux, ce prince, qui donnait ses caprices pour règles et sa puissance pour preuves,, avait acquis des richesses immenses à force d'extorsions in-» justes qui le rendaiiôiit l'effroi de ses vassaux et le fléau de jses voisins*

Cependant, malgré tant de motifs pour le haïr, un sentiment irrésistible attirait vers lui la plupart des princes et des chefs d' alentour. Mouradin était père, et toutes les perfections de sa fille Alkazia prouvaient assez que les. vertus et les vices ne sont pas héréditaires. Douée d'un caractère aimant et sensible, Alkazia joignait a une taille jongée des traits délicats et expressifs, relevés par tout ce que la modestie ajoute à la beauté : les qualités de son âme surpassaient autant le brillant de ses traits que l'éclat de son teint l'emportait sur celui des femmes de la cour de son père. Telle était la fille de Mouradin ; telle était celle à qui mille vœux n'avaient pu encore coûter un soupir.

Le bey, fier des charmes de sa fille, et jaloux de déployer sa magnificence, rassemblait souvent, dans des jeux publics, les princes et ks guerriers qui se disputaient la main de la belle Allazia. Les femmes en Circassie, moins esclaves que dans le reste de l'Orient, peuvent se montrer saas voile dans les temples et dans

les fêtes. La fille dç Mouradia présidait toujours à ces jeu±, où l'adresse ^ la force et le courage se développaient en lançant le javelot , maniant la lance ^ tirant de Tare, luttant d'agilité à la course, et plus encore en domptant un cheval sauvage. Pai^mi tous ces rivaux de, gloire, le jeune Haslan-Gheray se distinguait autant par la majesté de son port que par son adresse dans ces exercices gymnastiques. Issu des souverains de la Crimée , tout en lui décelait son illustre origine : à peine commençait-il son cinquième lustre, que déjà sa réputation de valeur rendait son amitié précieuse à tous les chefs. Impétueux dans les combats, modeste après la victoire, tel était l'être intéressant qu Alkazia avait plusieurs fois couronné, et pour lequel son coeur cessait enfin d'être libre. Le descendant des Gheray avait pu voir sans émotion tant de charmes : n'ayant encore vécu que pour la gloire , il méconnaissait l'amour ; mais au mo-^ ment où, vainqueur à la lutte, il recevait, à genoux, des mains d' Alkazia, une ceinture brodée par elle, ses yeux en se relevant se fixèrent sur les siens; une larme en baignait les longues paupières de jais; larme d'amour, premier regard, vous avei changé la destinée d'un héros ! Depuis ce moment, la suivant en tous lieux, attentif à lui plaire, il osa enfin sol^

liciter un aveu : « Prononce je t'aime, ou je « meure, dit Thomme des combats à genoux « devant la vierge timide. — O mon père ! »

s'écria Alkazia inondée de pleurs , et elle tomba dans les bras de celui auquel elle venait de lier sa destinée.

Cependant combien d'obstacles s'opposaient à leur félicité! Haslan-Gheray était pauvre; Mouradin fastueux, mais avare : sacri(îera-t-il la soif des richesses au bonheur* de sa fille? Cependant, Haslan sollicita et obtint une entrevue du père de son amante, et vêts la fin jour il se rendit au palais du chef de la vallée. Craintif pour la première fois , ce foudre des combats s'avance en palpitant dans la stalle du conseil , dont d'éblouissans faisceaux d'armes tapissaient les murailles. Mouradin, étendu sur un divan, entouré de ses plus braves compagnons, les entretenait d'une expédition qui promettait un immense butin, w Que désires-tu de moi , Has- , ce lan? dit le prince avec un sourire affectueux. « Viens-tu m'offrir ton bras dans la guerre que je ce vais entreprendre? — Je viens, répondit Hascc lan , d'un air soumis , demander à son père la a main de celle que j'aime : notre affection est ce mutuelle ; égaler son bonheur à celui que j'at- (c tends de toi sera le but de toute ma vie. Des- (c cendu de princes guerriers, je me suis efforcé

M de marcher sur leurs traces : des traités injustes (( nous ont dépouillé de nos états : des combats « pourront me les rendre, et c'est plein de cette (( espérance, fondée sur^ mes droits légitimes, « que je m'adresse sans détour au prince puiser sant dont la belle Alkazia est la fille* — Ma « surprise égale mon courroux, dît le vieux H chef de la vallée en lançant sur Haslan dea c< regards de fureur; ignores-tu donc que tant t( de princes, dont s'honore la Circassie , payc- (( raient une telle alliance de la moitié de leurs w trésors? Et tu oses me faire une telle demande, « toi , à qui l'on ne connaît d'autre patrimoine (c qu'une armure et un coursier ; toi , qui , sans « patrie et sans famille, n'offrirais à ma fille pour a abri qu'une tente, et ta solde jRnir apanaga! ce Renonce à des prétentions aussi vaines qu'au*n dacieuses ; j'excuse cette fois ta témérité ; mais a songe bien que si j'apprenais qa' Alkazia, re- ^< beHe à mes ordres, te revit jamais, je la venger drais à l'instant même à celui qui viendrait a m'en instruire. Voilk ma réponse : éloignew toi , Haslan , et mérite , par des services , w l'oubli de cette offense ! » Le père de son amante était sacré pour Haslanb ; il dévora son affront, et, préférant mourir à se venger, quitta lé palais accablé de douleur. Cependant la nourrice d' Alkazia , confidente de leurs amours , leur

iSa YOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

daient les bords du Ruban , de contempler ce combat et la suite d^une entreprise si hardie. Se jetant avec empressement sur des barques , ils volèrent au secours de ces infortunés, au moment où la garde entière de Mouradîn arri^vait sur la rive du fleuve. « Soldats, leur dit (c Haslan , dès qu'ils les eurent recueillis a bord , « vous qui, même parmi nous, méritez la ré- « putation des braves, recevez les remercîmens (( de deux êtres qui vous doivent plus que la c( vie , et couronnez un tel bienfait en nous pré» « sentant à votre chef. « On les conduisit aussitôt au duc de Richelieu, qui commandait ce corps d'armée russe. A peine Haslan fiit-il en sa présence, que, s'adressant à lui avec toute lenergie et la noblesse de son caractère : « Au « nom de l'honneur, lui dit-il, ne nous livrez (( pas aux assassins qui nous poursuivent : ac- (c cordez votre protection à deux infortunés ; i< j'adopterai la Russie comme patrie ; je verte serai mon sang pour elle ; mais si votre devoir « vous y oblige, ne me livrez pas du moins « chargé de chaînes , afin que je puisse mourir « en me vengeant ! — Haslan , lui répondit le « duc, vous êtes libre, et officier dans l'armée (I russe ! Dévouez-vous à l'empereur ; il sait apw précier les services , et se plaît à les récomtt penser. — Puisse le Dieu que j'adore protéger

« la patrie que j'adopte et que je jure de déu fendre ! » dit Haslan-Gheray . Le duc donna à l'instant des ordres pour qu'on leur prodiguât tous les secours que réclamait leur position^, et ne cessa de leur continuer l'intérêt dont ils étaient si clignes.

Une occasion s'offrit bientôt au jeune prince de prouver la sincérité de ses protestations. Les Russes ayant reçu l'ordre d'attaquer Anàpa , il se présenta au duc de Richelieu, couvert de sou armure complète , et sollicita la permission de servir de guide aux troupes , parmi les gorges des montagnes dont il connaissait les sentiers les plus escarpés. Après la prise d'Anapa, l'armée russe poursuivit les Circassiens au travers du Caucase. Us éprouvèrent dans les défilés une résistance si obstinée , qu'ils furent souvent contraints de marcher en bataillon carré , quatorze heures de suite. Haslau fut toujours à la tète des colonnes , et se distingua de manière à m&* riter les éloges du général et l'estime de toute l'armée. Ses services furent tellement appréciés dans cette campagne, que l'empereur, sur le rapport qui lui en fut fait , lui conféra l'ordre de Saint-George et une médaille d'honneur.

Dans le mois de décembre 1810, une autre expédition fut envoyée contre la forteresse de Sudjuk-Rale, dans le pays des Abazes. Haslan

se distingua encore par une bravoure si impé* tueuse, que sa vue seule jetait la confusion dans les rangs ennemis ; les Circassiens fuyaient devant lui, en s'écriant : « Haslan-Gheray ! Has- « lan - Gheray ! » Après la reddition de cette place, il reçut de sa majesté impériale un sabre dont la poignée, enrichie de brillans, portait* cette inscription : Récofnpense de la valeur.

Ses premiers pas en Russie avaient été marqués par la gloire ; il lui était réservé d'y trouver la mort des héros. A peine avait-il goûté quelques mois de bonheur auprès de son Alkazia, qu'il fut encore appelé pour donner de nouvelles preuves de dévouement à sa patrie adojrtive. Les Chapsiques, une des nations les plus guerrières de la Circassîe, ayant fait , dans le mois de novembre 1 8 1 1 , des incursions sur les frontières de la Russie , des troupes furent envoyées pour les contenir. Haslan commandait un détachement dans la vallée d'Aphipps, près d'une petite rivière de ce nom, qui descend du Caucase. Emporté par son impétuosité ordinaire, il devança les tirailleurs qui le soutenaient , et reçut un coup de feu qui , traversant sa cuirasse , fit entrer dans son corps des chaînons de sa cotte de mailles. Le sultan Sélîm- Gheray, son parent, qui le suivait à peu de distance, vola au secours de son ami. « Sélim,

ODESSA. l85

Sélîm y s'écria Haslau expirant y soutiens-moi dans tes bras ; ne permets pas que les Gircas* siens voient tomber Haslan-Gheray ! » Il fut transporté, avec la plus grande difficulté, dans la tente du général Roudzîewitz , qui commandait sous le duc de Richelieu, Haslan, convaincu qu'il avait reçu une blessure mortelle , recommanda , avec la plus grande ferveur, son épouse à ce général : « Soyez le protecteur de « mon AlLazia , lui dit-il , et je meurs content. » Telles furent ses dernières paroles ; peu d'instans après, ce jeune héros expira à Tâge de vingt-quatre ans.

Tout ce que Ton tenta pour adoucir Taflliction d'Alkazia fut inutile : sa douleur, aussi calme que profonde, ne lui permettait pas des larmes; elles se fixaient sur son cœur, et s y glaçaient. Immédiatement après la cérémonie funèbre, retirée à Sévastopol , en Crimée, elle y fit construire un mausolée assez spacieux pour lui servir de demeure ; et , près du corps de son amant, se survivant à elle-même , elle attend que Fange de la mort lui marque sa place près de celui qu'elle veut éternellement regretter.

Odessa, Septembre. .

• Voici un rêve bien extraordinaire qui appartient aux choses que notre esprit ne peut ni

î86 YOYA.GE DE MOSCOU A VIENNE.

comprendre ni résoudre. Je t'aî parlé , dans mes précédentes lettres, d'une maison juive, située vis-à-vis de la nôtre , dont le propriétaire est mort de la peste ; je crois t'avoir dit encore qu'on l'avait murée avec grand soin , par ordre du gouvernement. La maison attenante appartient à M. Frapaoli, architecte de la vîUe, qui l'habitait avec sa famille. La nourrice de ses enfans, séduite par l'espoir de l'impunité , franchit une nuit le mur mitoyen qui divise les deux cours, pénètre dans la maison voisine par une porte de derrière , et y dérobe quelques effets qu'elle revient cacher sous son lit ; la plupart étaient imprégnés de miasmes pestilentiels , et, six jours après, cette misérable et les deut enfans dont elle prenait soin sont morts de la contagion. On a sur-le-champ transporté dans une autre maison les parens de ces malheureuses victimes de la cupidité , et comme ce soir M . Reynaud allait les voir à leur quarantaine , je l'ai prié de me permettre de l'y acc9mpagner.

Voici la vision de cette infortunée mère, la nuit même où la nourrice effectuait son vol : i( Il me semblait être, nous dit-elle, dans un vaste verger, planté d'arbres couverts de fruits, auxquels j'essayais en vain d'atteindre ; épuisée de fatigues et tourmentée d'une soif brûlante , je saisis un mûrier, et le secouai avec force ,

espérant que quelques fruits s'en détacheraient : soudain une nuit profonde nï*enyironne ; de l'arbre que je tiens embrassé, trois gouttes de sang tombent sur mon bras, et je vois, à la lueur des éclairs, se former le nom de mes enfans : épouvantée, hors de moi, j'éveille mon mari, lui raconte ce songe funeste ; il me plai- $ante, me rassure; et six jours après, la nourrice, attaquée de la peste, la communique à mes deux fils. Avant d'expirei\ elle fait l'aveu, de son crime, et les gouttes de sang de mon songe s'expliquent jd'une façon horrible, parla mort de trois personnes dans l'espace de quelques heures. » Tire telles conséquences que tu voudras de ciet inconcevable pressentiment ; quant à moi, je dis avec Shakspeare, « Qu'il arrive ici bas, comme dans le ciel, des choses devant lesquelles toute la philosophie humaine doit s'abaisser. »

* Odessa , Septembre.

Malgré la monotonie de notre vie actuelle, comme je profite de la permission que j'ai obtenue de parcourir la ville à cheval, je suis témoin parfois de quelques scènes moins fastidieuses que mes continuelles observations sur la peste.

H est arrivé à Odessa , depuis quelques jours ,

l88 TOYAGE DE MOSCOU A VIENNE,^

un pacha nommé Déisomlr , chargé par sa cour de redemander les prisonniers et les sujets appartenant à la Porte • Parmi ce nombre, il se trouve des femmes qu'il ne se montre pas moins empressé de revendiquer. Passant ce matin devant l'hôtel de la poste , qu'il habite , je vis sur un droscky une jeune fille d'environ quinze ans, jolie comme une houris, que plusieurs filles turques pressaient d'entrer. Comme elle s'y refusait , des officiers du pacha sont venus pour l'y contraindre , car elle est née musulmane , et le pacha la réclame. Elle résistait encore, quand tout à coup la porte s'est ouverte; le pacha, entouré de plusieurs esclaves, s'est avancé vers elle ; la jeune fille , descendue de voiture , s'est jetée à ses pieds ; mais il Ta prîsç brusquement par le bras , et l'a fait avancer vers la maison it La pauvre petite alors a fait retentir l'air de ses cris , appelant à son secours, tantôt en russe ^ tantôt en turc ; mais malgré ses plaintes touchantes , aucun Européen ne s'est mis en devoir de la secourir. Les esclaves l'ont saisie , enlevée dans leurs bras , et un moment après il ne nous a plus été permis que de regarder la porte bien close, où l'on avait enfermé cette victime d'un article mal interprété du dernier traité de paix. Le reste de l'équipage du bâtiment dont le capitaine s'est sauvé ^ est mort des suites de la

contagion : on délibère si on brûlera' ce navire avec toute sa cargaison .

Odessa 9 Septembre.

M. le duc, indigné qu'on eût osé, dans son gouvernement, braver ainsi les lois, en usant d'une telle violence , a contraint le pacha à remettre cette jolie fille en liberté , et à ]a rendre à la générale Engelhart , qui a pris soin de son enfance, et l'avait fait chrétienne. J'ai donc revu la douce brebis ramenée du sérail au bercail. On a fait au pacha une sévère réprimande, à laquelle il a répondu en fermant la porte au nez du harangueur; mais l'innocence au moins ne sera pas souillée , et la vierge est revenue pure dans les bras de sa bienfaitrice.

On vient de trouver sur la côte le corps de ce capitaine qui s'était échappé ; il est percé de six coups de couteau : sans doute les meurtriers sont déjà sur le territoire de la Porte ; ainsi , cet infortuné, pour éviter une mort douteuse, est tombé sous les coups des lâches qu'il avait associés à son sort.

J'ai éprouvé hier un plaisir biep véritable : M. Lévi, courrier anglais, envoyé du quartiergénéral de l'armée russe à l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople , nous a été recommandé par M. le duc, et nous 1^ garderons dans

notre maison jusqu'à ce que le vent favorable lui permette de remplir sa mission. Après avoir beaucoup parle politique, dont je me soucie peu, la conversation a roulé sur les Anglais distingués qui sont sur le continent ; et je répète , avec orgueil, qu'avant d'avoir fait mention d'aucun lord, comte, ou baronnet, il t'a cité, quoiqu'il ne te connaisse que de réputation. Il était à Wilna lorsque tu y passas ; c'est un ami de madame Franck , chez laquelle tu as laissé , comme partout, un souvenir de tes qualités aimables. Cette soirée m'a semblé bien intéressante; nous n'avons parlé que de toi. Les deuK Anglais avec lesquels je loge, qui te savent par feœur, et t'aiment comme ils te savent, s'applaudissent d'être tes compatriotes, et me félicitaient d'avoir un tel ami.

Point d'espérance cette année pour le voyage de la Crimée : on ne laisse sortir personne d'Odessa par terre • et je présume que, pour te rejoindre , je serai contraint de passer par Constantinople. Cette épreuve est plus sérieuse que celle des mystères d'Isis , ou ceux d'Eleusis j on ne traversait que l'eau, l'air, et le feu; moi, je devrai braver la peste, qui enlève, nous diton , quarante mille personnes par mois , et quoique mourir soit une des clauses du contrat de la vie , je ne serais pas fâché cependant de renou-

vêler mon bail jusqu'à ce que je t'aye encore pressé dans mes bi^s .

Odessa, Septembre.

Inconnu dans la vallée où il ne repassera jamais, sa tombe sera cachée sous la mousse du désert, qui n'a pas même gardé

l'empreinte de ses pas.

Il y a peu de temps j'étais à Toulchin, accueilli^ dans une famille illustre, avec cette bienveillance qui se grave à jamais dans la pensée : là^ j'aimais pour 1^ première fois de ma vie , et quoiqu'à vingt-six ans ce soit s'y prendre bien tard, j'y démentais Kotzebue , qui a osé dire : « Quiconque est arrivé jusqu'à vingt-six ans sans avoir aimé, a déjà trop connu le monde, ses faussetés et ses travers , pour ressentir une véritable passion. » 11 y a un an j'étais à Moscou, étudiant à son véritable type une nation hospitalière , que les voyageurs et les écrivains ont mal connue et sévèrement jugée. Il y a deux ans j'étais à Pétersbourg , cherchant à donner une direction utile à une association de bienfaisance ; mais le résultat du bien qu'on veut faire n'est pas toujours le bonheur pour soi-même. Cependant, entouré de connaissances aimables, des Ypsilanti, LapouKin, Rczewsky, Narischkin, Roehenstart, je nourrissais des illusions qui réchauffaient un peu cette zone glacée. 11 y a trois ans j'étais à Vienne, où, dans l'intimité du prince de Lignes

jg^ VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

j'épurais mon goût, et meublais mon souvenir de toute la richesse du sien. Il y a quatre ans j^étais à Trièste, éprouvant combien l'amour donne de dévouement à une femme : croire, aimer, souffrir, et pardonner , telle est l'existence de ces anges consolateurs. U y a cinq ans j'étais en Italie, me repaissant de chimères, et prenant les rêves de mon ambition pour des conceptions de génie : j'y brillais d'un éclat passager qui m'a valu des persécutions renaissantes, comme plus tard à quelques succès éphémères j'ai du des ennemis éternels. H y a six ans j'étais à Paris, où je voyais s'écrouler une de ces fortunes prodigieuses , que des spéculations hasardées renversent plus vite encore qu'elles ne créent; la femme de ce banquier célèbre (i) , dont la figure

fta

(i) Madame Juliette Récamier, la première amie de mon enfance , et mon appui dans le temps de sa prospérité. Peu de femmes ont eu plus qu'elle une vie d'hommages et d'adoration. Âpres, les malheurs non mérités de son mari , elle s'est retirée à l'Abbaye-aux-Bois , ou elle se consacre entièrement à des devoirs de piété. Ses nobles et touchantes vertus , sa réputation intacte , lui ont conservé les mêmes amis qui l'entouraient dans ses jours d'opulence. C'est ainsi qu'une femme estimable arrive à l'âge mûr , payée de ses sacrifices par les hominages des gens de bien : c'est au milieu d'eux qu'elle passe de la vie à un autre avenir j oii elle ira marquer la place qu'elle leur destine.

GDKSSA. ig5

atigélîque était le moindre avantage , supportant, sans se plaindre, cet étrange revers de position. Il y a huit ans j'arrivais de Stockholm à Paris : je venais de connaîti'e enfant tous les malheurs attachés à l'émigration, et j'entrais dans un monde nouveau par la route do plaisir i je réalisais alors ce que l'imaginatioti gracieuse de Louvet prête à son chevalier de Faublas : tout souriait autour de moi de ce charme que l'on éprouve et répand à cet âge ; mais aussi quelle époque que ces printemps à Clicby ; ces chasses à courre au Raincy ou à Gtos-Bois; ces hivers dans- les salons d' Armide ! . . . . Quel temps que celui oii Laharpe formait lùùn goût littéraire , Narbonne m'instruisait au talent de réussir par le charme des manières; Moreau me prouvait combien la modestie ajoute à la véritable gloire; chaquejociT vanriaitmesjouiis5a[nc^&; chaque oftjet me semblait nouveau î Quel long avertir se pré-*sentait à mon ardente imagii»ati>On ! Je ne ci^oy àis jamfais arriver à vingf-cin<j ans. A Vîngl-eintj ans ! Encore trois printemps, ^ J'en arà^ai tretfte; mais Ce sièele de jEbu' dévô^re si vite' Texîsf é*tee , que des empires seront pedt*ètré bouleversés arrant qne mes six kisCres soient révolusï. Petit fties anttées précédentes, je ûe feïlf pafrîe ]^ns; tu sais qwe les jours de Fertfance , doôt ôiï â^ vrait faire ses pliïs doux souvenirs, tte sont qu'un

rude apprentissage , où , si les peines sont légères, les jouissances sont nulles. Ainsi, menacé de m' endormir du sommeil sans songes, voilà le canevas de ma vie ; brodé de quelques soies roses,, de beaucoup de noires, où les autres liuances se croisent confusément, et produisent un mélange dans lequel je me reconnais à peine moi-même. Plus tard je débrouillerai tous ces fils; mais il faut, selon Montaigne, avoir traversé la vie pour en ressasser les souvenirs, parce qu'ajoute-t-il , la jeunesse regarde devant, et la vieillesse derrière soi; ainsi donc, j'attendrai jusqu'à quarante ans pour écrire mes. confessions entières , et je les dédierai alors à mon pilote.

Odessa., Ocîtobre.

Dans la solitude où l'on nous oblige de vivre maintenant, on trouve un charme bien grand à se rappeler les années orageuses de sa vie, en pensant au temps où l'on n'aura plus à craindre que la mémoire qui nous survivra.

Jadis on vivait, on vieillissait ensemble, et de fort peu l'on se précédait dans la tombe; maintenaat que des raisons politiques rompent les nœuds à peine formés, on est ennemi sans le vouloir, souvent même sans le savoir; et quelqu' exercée que soit la patience depuis vingt

Odessa; igS

ans, le besoin de se plaindre est devenu tellement général , que vous n'abordez personne qui n'ait à vous entretenir de ses malheurs.

Un Arménien, au service de M, Gordon, vient de faire une chute de cheval qui l'a laissé pour mort sur la place. Le médecin désespère de sa vie : je te quitte un moment pour le voir.

Le malheureux est couvert de sang, il a perdu ^ connaissance ; depuis deux heures on craint à \ chaque instant de le voir expirer. Ce matin en- Vore il était si gai, si fort!..^ \ Cet événement fait la nouvelle de la ville. M. le duc est venu voir ce pauvre Thoms : il craignait que ce ne fût à l'un de nous que l'accident fût arrivé ; et peu s'en est fallu qu'on ne murât notre maison, comme si en temps de peste , il n'était pas loisible de mourir par accident.

Le malade est revenu à lui, toute la cohue s'est dissipée. Nous rentrons dans notre solitude,^ et chacun étudie de son côté : M. Gordon l'arabe, Wilkinson le grec, moi le slave, et Dunin les rapports commerciaux entre l'Ukraine et fa Turquie , car les Polonais veulent s'entendre à tout, et y réussissent souvent.

Enfin j'ai entièrement achevé la traduction du poëme de Trembecky , et pourrai prononcer aussi le non omnis moriar d'Horace , car j'aurai

associé mon nom à un nom qui ne doit pas mourir. Puisse cet ouvrage être agréé par les Polonais comme un témoignage de la justice qu'un étranger rend à leurs qualités brillantes! Puissent-ils le considérer comme un hommage à cette loyauté chevaleresqiie , que l'Europe n'a pas cessé d'admirer, et dont j'ai tant aimé à retrouver le germe dans les détails de leur vie domestique !

Jeté en Pologne par suite de cette révolution , dont les tristes effets nous ont dispersés partout, c'est k l'école du malheur que j'ai pu étudier les hommes, et c'est avec un sentiment bien vif de reconnaissance que j'aime à publier l'accueil que tout; être souffrant , que tout proscrit abandonné trouve dans cette Sarmatie hospitalière, si différente des tableaux que quelques voyageurs en ont tracés.

J'ai commencé la traduction de Sophiowta , sou$ les yeux d'une femme pour qui ce beau séjour fut créé, et dont Içs charmes inspirèrent au barde polonais des vers qui survivront aux Ue^x enchantés qu'il a décrits. J'ai cédé au désir dç faire passer dans ma langue quelques unes des beautés dpnt çç poëme abonde, mais plus eixcor^ aux voewc de mon cœur , qui m'indiqua ce moyen de convaincre les Polonais que si legur^ bien&its ont souvent ti^ouvé de$ ingrats ,

ODESSA. JM

il est des êtres sensibles qui porteront au tombeau le souvenir de leur affectueuse hospitalité.

Odessa, Octobre.

Je crains bien qu'Odessa ne se relève de longtemps de ce coup terrible , et qu'il n'occasionne entièrement sa ruine. Depuis plusieurs semaines , cette cruelle maladie résiste aux mesures que l'on prend pour en arrêter le cours, et Ton doit appréhender que, si le germe n'en est pas extirpé au retour de la navigation , le commerce de l'Europe et de l'Asie ne choisisse un autre entrepôt*

Lorsque, au milieu du silence qui règne dans ces places , dans ces rues , jadis si populeuses , on réfléchit qu'un souffle a paralysé toute cette activité , on se retrace avec peine les jours de son opulence et de sa prospérité commerciale.

La navigation de la mér Noire rendait Odessa, depuis sa création , une des places les plus importantes de l'Europe, tant pour son commerce national, que pour celui de transît par importation et exportation. Cette nouvelle branche d'activité , devenue florissante depuis la cessation du commerce de la Méditerranée , faisait refluer par cette voie, en Europe , une partie des productions de la Turquie d'Asie, de l'Egypte, de la Perse; telles que les cotons, les fruits , les

îgB • VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

soies, les perles, unç infinité d'autres articles, tous les vins de l'Archipel et de la Grèce , et fa* cilitait, en retour, l'exportation de toutes les productions de la Russie.

Le commerce de l'Autriche, de la Prusse, de la France et de l'Italie n'ayant plus la faculto des envois par mer dans le Levant, expédie à Odessa, par la voie de Brody , les produits de leur sol, de leurs manufactures, et généralenient tous les articles de goût et de mode. Ajou-^ tons en outre les encouragemens que le gouvernement russe accorde aux négocians d'Odessa , tels que les exemptions de taxes , de logemens militaires, même en temps de guerre ; les sommes considérables qu'il met à la disposition de la ville, et que son administration emploie à la "construction d'établissemens publics, comme à tout ce qui concerne son utilité ou son embellissement; l'espérance d'y voir transporter un jour ces contrats de Kiow, dont je t'ai parlé , où il se fait des reviremens d'argent si profitables à une place de commerce, Considère encore de quelle importance sont pour Odessa les fleuves qui se jettent dans la mer Noire , fleuves qui , par un transport facile et peu coÙt teux , amènent les récoltes des contrées fertilçç qu'ils arrosent ; joins à cela la possibilité de voir le Danube, maintenant obstrué par la barbarie

des Turcs, devenir un jour une nouvelle source de prospérité pour elle ; et juge combien doit paraître affreux le contraste, qu'elle présente. L'abondance et le bonheur régnaient au milieu d'une population active; maintenant l'effroi, la misère et la mort couvrent d'un voile funèbre cette ville , dont naguère, encore on enviait la prospérité : vois ces malheureux luttant entre la nécessité d'alimenter leurs familles, et la crainte de ne lui rapporter que la mort. Celui* ci regrette son pays qu'il a abandonné , séduit par des promesses flatteuses ; cet autre erre au hasard dans la campagne , tourmenté par le souvenir des êtres qu'il a délaissés. Cette jeune fille, échappée seule à la contagion qui a moissonné ses parens, accuse le sort de n'avoir épargne qu'elle ; en vain l'imagination voudrait-elle re-' pousser ce tableau de deuil; tout, jusqi;i'au silence même , vient en retracer l'image ; les liens les plus sacrés sont rompus : le fils aban^ donne son père expirant ; une mère a pu ne pas recueillir le dernier souffle de son enfant ; des familles entières sont livrées aux horreurs du besoin. Ah ! pardonne-moi d'arrêter tes regards sur des objets si funestes; mais je ne puis maîtriser le sentiment qu'ils m'inspirent; je redoute cette mort des ténèbres qui , au mépris des regrets, vous oppose les lois éternelles du sort^

et laisse l'impuissante douleur se briser contre la nécessité.

J'apprends qu'un bâtiment, anglais retourne a Constantinople : j'envoie ce matin chez le capitaine^ et partirai d'ici a tout prix.

OpBssA, Octobre;

Trois médecins sont encore victimes de leur zèle ; l'un est mort ce matin , et l'on n'a, pas d'espéran^ce de sauver les autres. ILestà craindre que leur dévouement trouve peu d'imitateurs , et que l'on abandonne a la nature un mal dont l'art n'a pas encore pu triompher.

Comme tout s'efiace dans ce siècle ! Une for* tune se bouleverse, une ville s'appauvrit, un royaume change de maître. Qu'a-t-il fallu pour ces transitions subites? Un orage. Comment donc espérer ne pas être atteint par cette commotion générale ! Plus flexible que le roseau , quelque inclinée que soit la tête, comment ne paa sentir ce joug, que le sort appesantit sur nous, et dont la mort seule peut détruire les entraves ! Entraîné par le tourbillon d'un bout de l'Europe à l'autre, en vain demandai-je au ciel le bonheur de me fixfer quelque part ; peines inutiles, soins superflus; m'attachai-je a quelque rocher, l'ouragan m'en sépare, et me relance dans l'espace où quelque choc terrible viendra

Page 1