DU BOSPHORE
la côte d'Europe , on longe le village àHéni-Keu^ et Ton entre immédiatement dans Tanse pro-'^ •fonde de Sténia ^ où les vaisseaux trouvent en tout temps un abri sûr et commode. Le nom actuel de cette anse est défiguré; elle portait jadis celui de F Asthénie : doublant un promontoire couvert d*unbots épais de cyprès, on voit l'anse appelée Balta-Limani. C'est là que furent construits 9 par les ordres de Mahomet ii, surnommé Fatish^ ou Vainqueur, ces merveilleux vaisseaux qui , se riant des chaînes tendues pour défendre l'entrée du port de la ville impériale, defvaient escalader des montagnes et se montrer triomphans sous les murs de cette infortunée reine des cités. J'aperçois, en quittant cette baie , le château flanqué de plusieurs tours , situé^ en Europe sur un rocher escarpé, opposé à celui construit sur la rive plate de l'Asie, bâtis l'un et l'autre par le même Mahomet , pour signaler avec éclat aux peuples des deux continens la chute d'un ^rand empire^ au fond d'un golfe, près du château d'Asie, une lie est formée par les deux brasd'une rivière; les Turcs l'appellent Guiok'Sou. Le grand-seigneur possède dans ce beau lieu une maison de plaisance, dont l'éclatante blancheur se remarque de loin. Je reviens à la côte d'Europe : près d'une pointe appelée par les anciens le promontoire de Mercure, un
bois de cyprès borde la rive y et sert d'asile aux morts : parmi ces beaux arbres ^ sur une pelouse richement ëmaiUée , baignée par des flots cares-* sans^ on voit^ à fleur d'eau ^ poindre mille et mille pierres de marbre , les unes dorées , les autres décorées d'un turban y qui portent^ outre le nom et la qualité du mort^ l'exhortation de répéter le chapitre du Coran , intitulé Fatïhha : du fond de leurs tombeaux y ils semblent encore assister à la vie ; sur leurs cendres vient folâtrer l'enfance^ la jeunesse espérer^ et la vieillesse se ressouvenir. C'est dans le champ de la mort que s'écoule ce songe uniforme de l'existence musulmane. De quelque côté que je jette les yeux le long de cette côte^ de semblables tombeaux^ autour desquels fleurissent les arbustes et les plantes les plus rares y attestent les soins touchans de la piété des Turcs y et les familiarisent sans doute avec cette ligne qui sépare une vie de l'autre, et qu'on ne redoute que parce qu'on ne l'a pas franchie. C'est dans ces lieux que y dès que l'astre de la nuit y suspendu comme une lampe au dessus de ce bois mélancolique, éclaire les tombeaux, l'amour et l'amitié viennent pleurer en silence la perte d'un être chéri :
Ille doUt vtrè qui sine teste dolet,
Hus loin, au fond d'une baie spacieuse, s'élève, isolé, le palais des conférences.
DU BOSPHORE. aay
Voici celui des sultanes ; on le dirait construit par la main des fées : tout y semble enchanteur et mystérieux ; ces jardins si frais y ces kiosques dorés qui se dessinent sur le vert tendre des lauriers , ne détachent cependant qu'avec peine les regards de ces jalousies demi-transparentes^ où Ton croit Voir passer^ cûmine des ombres lé*gères y les êtres à jamais inconnus qui habitent ces demeures voluptueuses <
Ce palais d'été du sultan rappelle jiar son architecture 9 l'origine du conquérant tartare; il semble imiter un amas de tentes^ rangées près d'une tente principale «
Ce bâtiment superbe y sur la c6te d'Asie y est xm grenier public y preuve rassurante d'une sage prévoyance I
Quelle foule de xi^iisons de plaisance bordent cette côte ! Que ces jardins sont beaux ! Quel mélange ravissant de fleurs, de fruits et de verdure I Comme ces tableaux s'animent et se vivifient par la richesse et le gracieux des costumes orientaux ! Là , dans leur indolence voluptueuse y sous ce beau ciel qui semble unir intimement l'homme à la nature, les Turcs aspirent dans un berceau de jasmin , la rose d' Andrinople et le café d'Arabie. Des femmes dont l'imagination soulève les voiles importuns^ passent près de moi dans des goinloles dorées : ici c'est un
Ck'lS VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
îman qui , du haut d'iin modeste minaret de village, appelle les fidèles à la prière, et bientôt des pelisses de toutes couleurs , des turbans de toutes formes inondent le parvis de la mosquée. Telles sont les scènes variées sur lesquelles mes regards s'arrêtaient avec ce plaisir qui tient de l'extase, lorsque, doublant cette pointé, j'aperçois Constantinople, et je cesse un moment de t'écrire pour être tout entier à mon admiration. : .Voilà donc cette ville célèbre, objet de tant 4e>soii.vedirs ! Quel mélange pittoresque de tours, ;de palais y de dômes , de minarets , de cyprès , de colonnes! Mille nuances d'ombre et de lumière, de reflets, de couleurs, et une infinité de détails gracieux, que tout ïstrt d'un peintre habile ne rendra pas plus facilement que le parâirii d'une rosé. Dans le canal, une multitude de bateaux ,• d'une légèreté et .d'une élégance extrême , les uns à voiles , les autres, à rames , •franchissant av:éc la rapidité du regard l'intervalle qui sépare les deux continens. D'autres gondoles, respleùdissantes d'or, s'annoncent par le bruit cadencé de leurs nombreuses rames ; des dauphins , s'élahçarit de leurs retraites profondes , bondissent sur les eaux , ridées par un léger vent du nord; ces oiseaux aquatiques qui passent et repassent sans cesse de l'Euxin à la Propontide ; enfin le tableau de ce port magni-
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fîque^ appelé jadis la Corn^ d'or (i), dont la vue ne peut être surpassée que par Fensemble dont il fait partie. Là se présente Seufarij autrefois Chrysopplis ; plu^ loin , le riant village de Kadi'Kenni y vestige d'une partie de la Calcédoine ; ici la tour de Léandre ^ Kis-Koulessi (oa de la fille) ^ comme un point entre le Bos-« phore et la mer dç Marmara; les yeux.enchantés n'osent se fixer nulle part^ craignant de retarder un plaisir. Combien de souvenirs se lient à ce& tableaux magiques pour ajouter au présent l'intérêt du passé ! comme on se reporte au-delà des âges connus y où ce délicieux pays fiit y sans doute ^ l'Éden d'une nation moins l)arbare!
L'œil, après avoir quitté les lies des princes et ]es montagnes qui bordent l'horizon y suit la ligne qui le guide au mont Olympe, et vers cette Troade qu'un chantre divin a immortalisée.
Mais nous abordons à Galata ; je continuerai au retour....
Comme mon enthousiasme est détruit! Quelle différence entre l'état actuel de cette capitale du monde et l'immense éclat de sa renommée !
Tout le charme a fui devant une effrayante vérité :
Ija mort dans ce séjour, théâtre de sa rage^ Sous mille traits hideux répète son image.
(i) Nom qui lui fut donné parce qu'il était le ceutre du commerce du monde.
!l5o VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
Des corps inanimés , qui viennent de rendre le dernier soupir y des mourans prolongeant de quelques pas leur fugitive existence ; d'autres , terrasses par la force du mal y et que la charité musulmane s'empresse de traîner aux hôpitaux; là , on transporte par mer des cadavres que l'on va inhumer sur la côte d'Asie (i). Plus loin, des cris affreux précèdent un riche cercueil^ tantôt orné d'un turban , tantôt d'une mousseline y qui constate le rang ou le sexe de l'être iqui vient de cesser de vivre , et qu'au mépris de la^ contagion^ chacun s'empresse de porter quarante pas pour obtenir l'expiation d'un péché. Partout le danger^ à chaque pas la mort^ et cependant on court dans ces rues étroites, en évitant cependant , avec l'adresse du meilleur pilote, le contact de ses semblables, devenus autant d'écueils.
Après avoir gravi presque à pic une foule de petites ruelles, heureusement désertes, nous sommes parvenus aux palais des ministres étrangers, la plupart situés dans la grande rue de
(i) Toujours préféré par les musulmans, parce que les cités saintes de la Mecque, Médine, Jérusalem et Damas sont situées dans cette partie du monde , et qu'ils craigneilt, sur la foi d'une ancienne prédiction, que Gonstantinople ne leur soit bientôt ravie par les en fans de la couleur jaune.
BOYOUKDSRÉ. a5l
Fera y qui a exactement neuf pieds de large y et dans laquelle on se fraîe un passage au péril de la vie*
J'ai vu néanmoins dans ce faubourg de belles fontaines y des places spacieuses y des bazars abondamment fournis^ une prodigieuse quantité de cafés ^ où ^ dans une douce incurie y ces Turcs fumaient peut-être pour la dernière fois. Près d'une mosquée se vendaient les effets des hommes morts la veille , et déjà Ton se disputait l'achat de ces lambeaux morbides ! Comment ce gouver* nement n'ordonne-t-il pas qu'ils soient brûlés ? Coupable résultat du système de la prédestination, qui laisse un si vaste champ à la mort.
Je n'ai encore vu Constantinople qu'imparfaitement ; mais bientôt j'irai le parcourir en tout sens^ répétant comme le Turc cet adage du fatalisme : jicajak can damarda dourma ; « IjC sang qui doit couler ne restera pas dans « l'artère. »
Je termine en te disant^ comme Pascal à 6on ami : ce Pardonne- moi cette longue lettre; li je n'ai pas eu le temps de la faire plus courte. »
BoYovxDi&i, Noyembre.
J'ai fait hier à Thérapia un* dîné de gourmand, avec des savans et des gens aimables; tout était exquis. On a parlé en grec ancien et
moderne de la Grèce héroïque et asservîe. Mon amphitryon^ M. Argyropolo, qui a beaucoup voyagé , avait réuni , par supplément de courtoisie^ les Fannariens voyageurs. J'étais placé entre un Arménien, jSls de l'intendant actuel de la Monnaie (i), et un jeune prince grec, qui, en qualité de truchement , avait accompagné l'ambassadeur turc à Varsovie.
Le premier , décoré par l'empereur Sélim de l'ordre du Soleil, avait achevé son éducation en France ; tu peux t'imaginer comment y fut reçu un jeune Turc, beau comme le prophète, et modeste au point de ne convenir d'aucun succes. C'est un véritable contraste avec mon autre voisin, qui, à l'entendre, n'a trouvé qu'une femme sévère à Varsovie; c'est la comtesse J. de Vi^., dont il avoue avoir été fort amoureux sans espoir, et de laquelle il conserve un souvenir tendre et respectueux. 11 m'aurait embrassé mille fois, disait-il, quand il a su que j'avais passé l'été dernier près d'elle. Rien n'est amusant comme les relations exagérées qu'ils font de l'Europe ; mais, d'ailleurs, de l'air dont on les écoute ici, ce serait conscience a eux de
(i) C'est la même place qu'occupait le célèbre et infortuné Pétraky, qui gagnait dans cet emploi plus de mille piastres par jour..
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ne pas broder à outrance* Cependant je lui ai su bon gré de son enthousiasme pour les Polonais; il lès a peints tels que je les juge.^Quand ce fut à M. Argyropolo a parler, voici comme, il s'exprima sur l'Orient : La Porte ottomane, incapable de profiter des avantages de ses possessions, s'est toujours montrée ardente à les défendre contre les nations européennes. Cet empire , placé entré l'Europe et l'Asie , a négligé les arts d'Europe pour conserver l'esprit et les mœurs asiatiques^ et^ plein de mépris pour lés peuples, dont il voyait avec indifférence les progrès dans toutes les sciences , en s'isolant du système général, il s'est rendu inaccessible aux combinaisons de La politique moderne ; mais sur la route de la civilisation s'arrêter c'est ijeculer ; et cette vaste monarchie, située sous le plus beau ciel, qui ne sait ni jouir elle-même, ni laisser jouir les autres nations des ressources que la nature a répandues autour d'elle , tombe aujourd'hui par l'ignorance de son gouvernement, autant que par le vice de son administration. Le siècle qui s'ouvre verra, peut-être , disparaître de l'Europe cette puissance colossale , et quelque conquérant heureux posséder ce beau pays, promis au génie de la victoire. Alors se relèverait la ville de Constantin , et son nouvel
empereur, maître, par le comn^erce, des richesses de FEurope et de l'Inde !... Mais un pareil changement, lui dîs-je, serait-il donc à désirer ? Ne causerait-il pas un désordre universel , et froissant tant d'intérêts généraux , pourrait-il en résulter autre chose qu'un avantage particulier,- subversif au droit public? Il me semble, que la crainte d'un tel. résultat a mieux défendu jusqu'à présent la Porte ottomane que ses propres armées. Ce n'est ni le temps ni le lieu d'approfondir une semblable discussion, toujours dangereuse pour un Grec , me dît mon prudent interlocuteur. Il y a ici une puissance invisible comme à Venise , qui scrute jusqu'aux pensées, et nous passerons , s'il vous plait , à des détails moins politi<:]ues.
La religion, en Turquie, est généralement et scrupuleusement observée : il n'y a peut-être pas au monde un peuple aussi dévot et aussi superstitieux que les musulmans. Les pratiques d'obligation sont la prière , les ablutions , mais surtout le jeûne. Du haut des minarets, un muézin, tourné vers la Mecque , appelle les sectateurs de l'islamisme cinq fois à la prière (namaz)y en disant : prenez à F asile du salut y la prière est préférable au sommeiL Le premier appel pour la prière du matin se fait au point du jour ; le
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deuxième y a. midi ; le troisième y vers cinq heures; le quatrième ^ au soleil couché; et le cinquième 9 au milieu de la nuit.
Ils font régulièrement l'ablution avant de prier ; car ils croient que la moindre souillure sur eux, ou même sur leurs vêtemens, annullerait TefScacité de la {Prière ; puis y entrés dans la mosquée, ils y écoutent, dans un recueillement profond , les oraisons que récitent leurs prédicateurs, cheikhs.
Le vendredi est consacré à un culte particulier en mémoire de la création de l'homme.
C'est ce saint jour que le sultan, entouré- de toute sa cour, visite les mosquées.
Pendant le Ramazan , un des jeûnes , de trente jours, que les Turcs observent scrupuleusement, ils s'abstiennent de manger, ainsi que de tout ce qui peut flatter les sens , aussi long-temps que le soleil est sur l'horizon.
Je vous ai parlé de leur superstition ; j'ai été moi-même témoin en Egypte de la vénération qu'ils ont pour leurs santons ^ espèce de charlatans , qui se tiennent aux portes des mosquées, pour y recevoir , sans aucune marque de reconnaissance, les abondantes aumônes qu'on leur . apporte : stimulant la bienfaisance des âmes dévotes, en s'exposant, entièrement nus, à toutes les intempéries de Fair, et se frappant
la tête avec des cailloux , en répétant le nom d'Allah.
Il n y a presque pas de Turc qui ne porte un talisman ^ auquel il attache une vertu particulière , propre à lui attirer les grâces du ciel . Ce genre de superstition est poussé si loin y que Ton ne croit la chaloupe de parade du sultan à Tabri de tout danger qu'après avoir attaché à la proue une gousse d'ail. Le mot sacré mashrAllah (don de Dieu ) , écrit en gros caractères sur l'endroit le plus apparent des édifices publics ou particu- , liers, change en bénédiction le coup d'œil de l'envieux.
La tendre sollicitude d'une mère , peu rassurée par les amulettes suspendues au cou de son enfant^ lui crache à la figure, pour qu'il échappe à l'admiration comme à la jalousie.
Il y a peu de nations qui puissent rivaliser de préjugés avec celle-ci. Je ne vous cite maintenant que ce que ma mémoire me retrace, raille détails m'échappent ; mais avec un peu de soin vous les saisirez vous-même.
Je demandai au jeune Arménien un aperçu sur les finances de l'empire : il me dit que le total des revenus^ du trésor public n'excède pas cent millions de francs : qu'il se compose de l'impôt teiTÎtorîal, mizjr^ de celui sur les biens , du produit des douanes, des confiscations cou-
BOYODITDÉRÉ. ~ ^5']
tinueHes que le saltan fait sur ses sujets j du karadj^ ou capîtatîôn imposée sur les rayahs , sujets -mâles, chrétiens ou juifs, quî^ depuis Fâgè de douze ans, ne doivent jamais payer par têtef plus de quatorze piastres , ni moins de quatre : et enfin du produit de la vente des Wés, que le grand-seigneur reçoit des provinces à un très bas prix , et revend ensuite dans sa capitale selon le tarif qu'il lui plaît de fixer. Ceci est indépendant du kharnikj ou trésor particulier du. sultan , qui est toujours administré par le chef des eunuques noirs.
Les monnaies d'or et d'argent, ajouta-t-il, s'altérèrent tous les ans davantage ; l'argent maintenant se divise en paras et ghourouch , ou piastres de quarante paras. Le piastre vaut à peu près votre franc : il n'y à que la variation du cours; Les espèces ont pour empreintes les. titres du sultan régnant, l'année de Thégire, et le nom de la ville où elles ont été frappées.
On parla de Mahraoût , le sultan actuel , que tous s accordèrent à dire digne dé son siècle. 11 a le projet, tant de fois conçu, et si souvent déjoué, de réformer satiation, et de tenter en Orient ce que Pierre-le-Grand a exécuté qp Russie ; mais je doute que , pour parvenir a. d'aussi heureux résultats , il consente à imiter le czar, qui, dans le plus sévère incognito.
s'instruisit du premier des arts mëeaniipies. H est si rare de voir prêcher d'exemple ! Cependant , avec la fermeté , la persévérance , et le génie qu'on lui prête y de quoi ne triomphe-^ t-on pas ?
En sortant de table y et continuant de causer arts^ mœurs, plaisirs, nous sommes montés au jardin public de Thérapia , où s'étaient réunies beaucoup de dames grecques et arméniennes. Je doute que l'on puisse imaginer un tel ensemble de beautés. Quelle démarche aisée et majestueuse ! Comme ces traits nobles et doux conservent l'expression et la régularité des belles têtes antiques ! On eût pu se figurer les vierges de Raphaël, les grâces du Corrège, les amours de l'Albane, réunis dans un même espace, pour y animer le plus ravissant tableau de la nature. Mes nouveaux amis me présentèrent à leur famille et aux dames de leur société^ et leur en^ tretien me prouva qu'elles avaient autant d'instruction que de charmes.
Du jardin nous descendîmes chez le prince Zutcho, où, parmi les politesses dont on me combla , les plus belles mains du monde me servirent cette conserve précieuse du sérail, que le chevalier d'Ohsson nomme djewardir-madjonin, dans laquelle il entre de la poussière de rubis et de diamans. C'est une confiture, sans doute.
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venue de l'Afrique , et dont la perle dissoute de Cléopâtre aura pu donner l'idée : au total ^ on pourra l'appeler une fastueuse insipidité; car elle est moins agréable que les conserves ordinaires ; et c'est au confiseur de sa hautesse que ceux de Péra pourraient dire : « N'ayant pu la (c faire bonne ^ tu l'as faite chère. »
La soirée se termina par une sérénade sur l'eau ^ qu'au mois de novembre nous donnâmes par la plus douce et la plus belle nuit possible.
BoYouKOsaSy NoTembre.
Je serais presque tenté de dire , avec Horace Walpole : « Il est dans notre caractère de nous « faire un plaisir d'un danger y et un spectacle « d'une calamité. » J'arrive de Constantinople , où j'ai contemplé dans toute son horreur les désastres de cette ville célèbre. Sa dépopulation est tell^ement sensible maintenant , que l'on assure qu'elle a perdu le tiers de ses habitans^ tant par l'émigration que par le fléau qui la dévore. Quel affreux bail la mort renouvelle cette année avec cette malheureuse cité !
Dès que j'eus mis pied à terre ^ je me hâtai de me rendre à la Porte, palais du grand-vizir, où se traitent toutes les affaires de l'empire. Ce bâtiment superbe m'a paru bien distribué ; le vizir communique à son harem par un pont, sus*
a4o -VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
pendu comme celui des Soupirs à Ve;iise :
beau chapitre à faire sur la différence des ponts et des soupirs. On donnait là bastonnade , dans la cour du palais ^ à deux malheureux Turcs, qui avaient vendu leur charbon trop cher : couchés sur le dos, on leur éleva les jambes, que l'on serra fortement , et deux bourreaux leur frappèrent à tour de bras la plante des pieds , avec des baguettes de la'grosseur du doigt , sans que leurs cris horribles eussent; engagé le cadi à abréger leur supplice d'un seul coup; dès qu'il fut terminé, on les transporta je ne sais où, car ils étaient hors d'état de se soutenir, et l'un d'eux même était évanoui. Ainsi, dans cette cour corrompue, où, depuis le grahd-vizir jusqu'au moindre écrivain , on évalue les places par le plus ou le moins d'exactions dont elles sont susr ceptibles, on faisait subir un tourment affreux à des êtres coupables d'avoir frustré d'un peu de charbon l'homme gorgé du sang des peuples.
Plus loin, je me suis arrêté près d'un dôme vitré , qui renferme les cercueils de la famille du dernier empereur : ces chapelles sépulcrales se nomment turbeh. Les tombes y sont drapées avec des schalls magnifiques, qui seraient un bien grand sujet d'envie pour nos belles odalisques d'Europe; car elles blâmeraient, sans doute, l'emploi frméraire de ces tissus précieux.
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• L église dé Sainte-Sophie, si remarquable par sa construction, ses belles colonnes, et son antiquité, excitait depuis long-temps ma vive curiosité. La clef d'or nous a ouvert pour tm moment ce célèbre sanctuaire ^ où l'on ne peut pénétrer sans un firman du grand-seigneur.
Près de là est le sérail ; il n'est permis de voir que la seconde cour , qui renferme la salle d'armes et l'hôtel des monnaies , dont le revenu immense est, comme je te l'ai dit, afiermé à des Arméniens.
Je fus ensuite à l'Hippodrome , que les Turcs s^ppellent aujourd'hui At-Meidan. Son superbe obélisque d'un seul bloc de granit, de soixante pieds de hauteur, couvert d'hiéroglyphes , y fût transporté d'Egypte sous le règne de Théodose. Sur cette même place est un reste de colonne de bronze, formée par un torse de trois serpens ; ils soutenaient jadis le trépied d'or , que les Grecs, après la défaite de Mardonius à Platée, consacrèrent à Apollon dans lé temple de Delphes. On prétend que Mahomet 11 abattit, d'un coup de hache, la tête d'un des serpens , et que les deux autres furent enlevées par les domestiques de l'ambassadeur de Pologne , que celte république y avait envoyés sous le règne de Sobiesly.
Je n'ai pu encore voir la bibliothèque, qui
:i[{% VOYAGE DE MOSCOU A TIENNE.
renferme, m'a-t-on dit , des manuscrits grec# eï arabes très précieux ; mais j'y reviendrai.
Par l'intercession du janissaire qui m'accompagnait, et en répandant quelques roubles, j'ai obtenu la permission d'entrer pour quelques in-
^ stans dans le marché des esclaves. Jadis il était permis aux chrétiens d'y acheter des femmes ; mais maintenant les seuls enfans de Mahomet ont le droit de trafiquer de cette précieuse marchandise. Ce bazar est une espèce de cour carrée, ceinte par une galerie couverte; plusieurs petites chambres séparées y sont destinées aux femmes blanches : presque toutes
, étaient voilées ; on ne les découvre qu'aux acheteurs. Au milieu de la cour beaucoup de négresses étaient entassées , les unes dans des sacs , les autres entièremeni; nues; ce spectacle n« peut inspirer qu'un sentiment pénible.
En regagnant le port, j'ai remarqué devant un café beaucoup de Turcs , écoutant , avec une grande attention, un conteur arménien, que les Turcs appellent Méfddé; d'autres jouaient aux échecs, qui est leur jeu favori; dans leur molle oisiveté , il faut à ce peuple de ces plaisirs tranquilles ; aussi pourrait-on dire qu'ils ne passent , en mourant , que d'un trépas a rautre.
' Notrs barque n'était pas encore revenue de
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•Péra , nous avons eu le temps d'aller visiter une citerne qu'on nomme la Grande. C'est une fort • vaste rotonde, entourée de colonnes : j'y ai trouvé des ouvriers s' occupant à filer de la soie; c'est ce qui m'a empêché d'y pénétrer ; car ce lieu enfermé, ce monde entassé, m'ont paru plus que suspects.
Combien je désirerais transporter dans le salon de ma sœur une de ces belles échoppes de fruits dont Constantinople abonde, où le melon musqué , la pêche , la rose , le jasmin , la grenade et le lis, disposés avec goût, se disputent de saveur et de parfum ! Ces productions de la nature ne dépareraient en rien l'élégante recherche de son appartement , et sembleraient plus douces, dispensées par ses mains, que par celles de ce vieux Turc, dont le teint cuivré contraste si ridiculement avec la fraîcheur qui l'entoure.
BoYOUKDBBÉ, Novembre.
Toujours des crimes ou de la tyrannie ! Les deux princes Morosi viennent d'être décapités; l'aîné était drogman de la Porte. Ce fut à la suite d'une conversation de plusieurs heures avec le grand-vizir , à son camp de Shoumla , qu'après avoir été revêtu d'une pelisse d'hdn-^ neur, en signe de la satisfaction particulière du
sultan , cette victime de la politique est tombée • sous le glaive des bourreaux. Le plus jeune a été mis à mort ici dans la première cour du sérail , et sa tête est maintenant exposée sur la porte de ce palais (i) , avec une inscription qui l'accuse d'ingratitude et de trahison. Tous les Grecs partagent la morne stupeur qui règne dans la famille dé ces infortunés, et redoutent, a chaque instant, de nouveaux désastres. Quelle vie mènent ces ambitieux du Fannare! Pourquoi , par folle vanité , consentent-ils à ramper sans cesse devant des êtres qu'ils méprisent , et , leur prodiguant leurs trésors , à leur livrer enfin leurs têtes ! Inexprimable mélange de bassesse et de fierté ! Penses-tu que des exemples si terribles en découragent quelques uns? Loin de là ; c'est ici que l'on peut se convainci^e combien l'intrigue est une arme dangereuse dans des cœurs corrompus : tout cède au besoin de primer, et, dût-on être pulvérisé au moment même , on veut s'élever au-dessus des grains de sable parmi lesquels on est confondu : tellement enfin sont-ils avilis , que , semblables aux Israélites, ils murmureraient, je crois, contre leur libérateur.
(i) Place oii la tête des grands rebelles est ordinaîrement exposée (Bab-Houxnaysun).
Les Francs sont très respectes a Constantin nople j si ce n'est quand ils se livrent à qtielqoes excès ; on n'entend jamais parler de vol^ non plus que d'assassinat. Il n existe ^ sans doute, nulle part un pays plus libre que celui-ci; car^ à moins d'enfreindre toutes les lois établies , ou de ridiculiser publiquement la religion , on est certain de jouir d'une tranquillité parfaite, surtout <3tant sous la protection d'une puissance euro* péenne.
Vendredi passé j'ai été à Péra voir cette célèbre danse des derviches, que je n'ai pas trouvée précisément aussi gracieuse que celle de nos coryphées ; mais qui, sans doute, a plus de piquant et d'originalité.
Il y a en Turquie un très grand nombre de couvens de ces moines , quoique leur institution soit étrangère à la loi mahométane : ils doivent leur fondation au fangeux cheik Sadjjrb^uch^ Tous les vendredis, après la prière, le chef répète le mot Allah-Keyrem y ce qui veut dire. Dieu miséricordieux : les autres répondent par le mot Haussa, qui veut dire Dieu; puis ils se prennent par la ceinture , et dansei\t en rond , poui' imiter les mouvemens des corps célestes , jusqu'à ce qu'ils tombent , la bouche écumante, et épuisés de fatigue. On m'a assuré que, par les statuts de leur ordre , ils doivent y en pro«-
noncant leurs vœux . se faire arracher toutes les dents ; mais il parait que leur ferveur s'est fort relâchée 9 et qu'ils ont aboli cette coutume. Je suis sorti de leur couvent^ non sans crainte d'avoir à me repentir de ma curiosité ^ puisque j malgré mes précautions ^ je n'ai pu m' empêcher d'être froissé par beaucoup de. dévots musulmans ^ et peut-être l'un d'entre eux portait mon arrêt de mort sur son habit.
En retournant par mer à Boyoukdéré^ et passant près du palais de la sœur du sultan^ le jeune baron de Hubsch , qui m'avait fait l'amitié de m'accompagner , m'a promis qu'avant un mois^ il m'introduirait 9 en qualité de médecin^ près de son altesse ^ pour que je puisse connaître l'intérieur d'un sérail. Sur ce que je lui en ai témoigné ma surprise , il m'a assuré qu'il ne se passait pas de mois qu'elle ne le fit appeler pour le charger de différentes commissions^ et que dans le jardin où elle le reçoit y elle et ses femmes sont toujours sans voiles. Je ne me flatte pas d'une telle bonne fortune; mais^ au moins , je n'oublierai pas de lui rappeler souvent sa promesse.
BoYouKDBaé, NoTembre.
Je n'avais vu que bien superficiellement Constantinople ; la peste , qui brave les janissaires comme la mort se joue de la garde du Louvre >
BOYOUKDÉRÉ.. ^^J
ne me laissait pas le temps d'examiner chaque chose 9 ainsi qu'il convient de le faire quand on veut voir pour apprendre ; mais un préservatif bien simple , que j'ai reçu ce matin , m'a rendu ma hardiesse et ma curiosité*
Je vogue donc vers Byzance, revêtu d'un manteau de taffetas gommé , de gants et d'un chapeau de pareille étoffe; ce qui ^ je te jure, me déguise si bien, que la peste, m'eùt-elle déjà désigné , ne me reconnaîtrait pas sous ce bizarre accoutrement.
Outre les précautions du corps, j'ai pris encore celles jde l'esprit; et M. Argyropolo, ce grec lettré dont je t'ai déjà parlé , veut bien me servir de guide, et diriger mes observations dans ce nouveau dédale.
Nous sommes partis de Thérapia à six heures du matin, avec le vent et la marée, qui nous conduisirent en moins d'une heure à Péra, où le ministre de Saxe nous attendait à déjeuner : comme il était encore de trop bonne heure , le jeune baron nous mena au tombeau du comte de Bonneval , qui , sous le non} d! jtchmet-pacha ^ s'est illustré chez les Turcs pas ses conseils au vizir de Mahomet v, autant qu'il s'est avili , aux yeux de tout homme d'honneur, en abjurant sa religion. Son mausolée est placé dans'le cimetière d'un couvent de derviches, au-dessous du
palais de Suède ^ et n'est séparé des autfes dômes que par une simple grille en bois. La curiosité avide qui porte les étrangers à visiter ce monument 9 na engagé personne encore à imiter le renégat qui y repose.
Apres le déjeuner^ nous traversâmes le port pour nous rendre à Constantinople^ et nous retournâmes de nouveau a Sainte-Sophie. M. Argy ropolo y avait pénétre plusieurs fois ; il lui fot donc facile de m'en faire prendre une idée exacte. Ce fut G>nstantin^ dit-il, qui jeta les fondemens de cet édifice merveilleux (i) , et le dédia à la divine sagesse : ses successeurs «l'achevèrent ou le rebâtirent, lorsqu'à plusieurs reprises il devint la proie des flammes : enfin, sous le règne de Justinien il acquit ce degré de perfection et d'élégance qui le fit considérer comme un des plus beaux monumens de l'Europe. Cet empereur employa à sa construction près de vingt années des revenus de l'Egypte, et fit
(i) Sainte-Sophie fut construite sur les dessins de deux célèbres architectes^ nommes Ânthenius de Galles et Isidore de Milles; sa longueur de Test à l'ouest est de deux cent soixante-dix pieds ; sa largeur du nord au sud de deux cent quarante pieds : le pavé est entièrement de marbre, travaillé de différentes manières ^ et tout l'intérieur du dôme est recouvert de mosaïques. Il y a maintenant douze cents ans que ce temple est bâti.
BOtOUKDÉRÉé 1^9
trânispoFter de toutes parts , pour le décorer , les marbres les plus, précieux que: fournissait son vaste empire. Voilà ^ me dit-il ^ huit colonnes tirées du temple du Soleil; elles sont de porphire. Ces huit autres furent envoyées à Justinien par les magistrats d'Ephèse. Taime ces pierres qui s^ unissent à tant de faits illustres ! J'ai senti la vérité de ce mot d'une femme célèbre y en touchant ces débris d'une des sept merveilles d a monde.
Ce fut après ]a prise de Constantinople y qu'eiicore tout souillé du sang des chrétiens y dont il fît un horrible massacre y Mahomet ii entra à cheval dans ce temple ^ à la tête de son armée y et le dédia à son prophète. C'est ce même monstre <^ui tua y de sa main y l'innocente Irène y fît périr toute la famille de Notaras y massacrer Comènes et ses trois enfans, et éventrer enfin quatorze esclaves 9 pour savoir lequel d'entr'eux lui avait dérobe un fruit.
De là y iious nous rendîmes au sérail y , fort peu distant de cette mosquée. J'entrai dans cet immense édifice par la porte qu'on appelle sublime {Bab'Houmajrsun ) , qui est un des noms pompeux que y dans Tétranger y on donne à cette cour. C'est sur cette première porte que s'exposent les têtes des grands coupables que le sultan sacrifie à sa justice ou à sa crainte; à gauche^
a50 VOY^VGE DE MOSCOU A VIENNE.
dans la première cour^ on voit l'arsenal deâ armes antiques; dans la sécoiïde sont ^ d un côté> la salle du conseil et les écuries ^ de l'autre les cuisines. Nous n'avons pu pénétrer plus avant ^ malgré les offres que j'ai fait faire , et là s'est bornée notre visite au sérail. Ce n'est donc encore que de loin que j'ai vu ce harem ^ où.ron consolerait si volontiers tant de jeunes victimes de leur célibat perpétuel. Nous retournâmes ensuite à l'Hippodrome. Avec quel sentiment pé-^ UÏb\e ne voit-on pas ce grand cirque dépouillé maintenant de tant de monumens qui, dans les beaux jours de Constantinople , s'y disputaient d'élégance et de perfection ! Voici la place qu'occupaient jadis ces quatre chevaux de bronze, dont la destinée est d'appartenir au vainqueur^ et que le vaincu cède toujours avec regret.
Tout parle au souvenir dans ces lieux témoins de tant de ifaits mémorables^ où tant d'homme;s. célèbres ont été l'objet de l'admiration et de l'envie : peut-être foulai-je maintenant la place où y dan^ un abandon absolu ^ victime de la calomnie et de l'injustice, Bélisaire , qui ne connut que ses malheurs de plus grands que ses succès, ce Bélisaire qu'on avait surnommé la gloire des Romains, implorait .la pitié d'un peuple que ses armes avaient rendu trîom-^ phans* On a quelquefois traité de fable cette
BOYOUKDÉRi. aSi
disgrâce d'un grand homme. Sans doute, il faut croire pour la mémoire d'un législateur tel que Justinien, que l'effet de sa chute a été exagéré; mais si les plumes savantes et spii^ituelles qui nous ont transmis cette histoire, n'ont pas altéré la vérité , quelle leçon pour les ambitieux !
La superbe mosquée du sultan Achmet borde l'Hippodrome dans presque toute sa longueur, et c'est, dit-on , ce que les Turcs possèdent de plus parfait en architecture.
Revenant vers le port, nous avons passé de^ vaut un quartier dont on abattait les maisons. Ce lieu, me dit Argyropolo, était habité par les gens de la lie du peuple , et des femmes de mauvaise vie : le sultan ayant appris qu'on n'en pouvait extirper la peste, ordonna qu'il fut démoli. Le mufti s'y opposa, alléguant que l'empereur n'avait pas le droit de transgresser le Coran, qui défend toute mesure préservative.
£n ce cas, lui dit Mahmout, fais donc parler la loi sinsi que je l'ordonne , sinon je te rends responsable des maux qui en résulteront. Le Coran fut tronqué, et le quartier abattu. Voilà de la fermeté ; oppose-la à ce trait de barbarie. Mahmout est le dernier rejeton de la race ottomane, et à défaut d'enfant mâle, l'empire appartiendrait à la famille des souverains tartares de la Crimée. Sachant combien la nation redoute un
tel changement de dynastie , et voulant rapporte^ à lui seul tous les vœux et les espérances , on assure qu il a fait étrangler ses deux fils.
J'ai honte d'écrire des détails si peu intéressans à un savant tel que toi : mais de si minutieuses recherches ont été faites sur cette ville célèbre, on a tant discuté sur la placé, le nom, la forme des édifices anciens et modernes qu'elle renferme, que je ne changerais que les niots, en te répétant ce que tu en sais déjà, et qu'au lieu d'une lettre je t'adresserais un gros livre.
BoTouxDÉBÉ, Novembre.
Le camp du vallon de Boyoukdéré est levé, et le prince de Valachie chemine vers Bucharest. Je ne puis te donner une plus juste idée de ce départ, qu'en te priant de te rappeler le triomphe hurlesque du grand turc , qu'on voit, au carnaval, parcourir notre rue Saint-Honoré , à Paris; un mélange de richesses et de haillons , de pompe asiatique, et de magots à cheval; une musique qui ne le cède en rien à ce que nous appelons en France , charivari. 11 n'y avait d'imposant dans tout cet assemblage grotesque que la figure du prince , qui est fort belle, et que ne rendait pas trop bizarre son espèce de couronne de plumes d'autruche, qui a près de deux)pieds de haut, et que le vent balançait pittoresquement sur sa
BOYOUKDERÉ. ^55
tête. Toute sa nouvelle cour le suivait, les hommes a cheval, les femmes en arraba, qui sont les voitures du pays ; il y avait même un fou qui amusait la sérénissime société, par ses contorsions, et qui, peut-être bien, n'était pas le moins sage de la bande. Tout cela allait à fort petit pas , car le cortège était nombreux , et la foule des curieux immense. Je voudrais bien savoir si , dans l'enivrement de cette position nouvelle, l'hospodar réfléchit à la singularité de l'événement qui l'a porté où il est. La France proposait un prince, la Ru<:sie et l'Angleterre en désignaient un autre ; c'était la fable des Plaideurs : le sultan a donné l'huitre a Karadja.
Puisque je te parle de pompe et de cortège, je crois avoir oublié de t' écrire que vendredi dernier j'avais vu le sultan se rendant à la mosquée d'Achmet. J'ai trouvé cette cérémonie imposante : l'empereur était précédé des grands de l'état, montés sur des chevaux magnifiques, dont les harnois étaient d'un prix inestimable ; puis venaient les officiers de sa maison , les eunuques noirs et blancs , les Tchorpadji , qui sont précisément vêtus comme les soldats romains et portent des faisceaux comme les licteurs.
Dès que le sultan parut, le peuple se prosterna : nous seuls osâmes envisager sa haut esse , e t l'avons saluée, quoique cela ne soit pas l'usage;
a54 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
mais les sultans sont déjà accoutumés à cette marque de respect de la part des Européens , et il porta 9 en nous regardant y sa main sur sa poitrine y ce qid est aussi poli à sa mjanière qu'à la nôtre de nous découvrir la tête.
Comme nous étions engagés le même soir à une partie de pêche, par M. Zorab, nous n'attendimes pas, son retour y et repartîmes à la hâte pour Thérapia. La soirée était très calme, la pêche fut heureuse, et nous allâmes souper à TEchelle du grand-seigneur. Chacun ensuite se rapprocha avec ou sans dessein pour- s'égarer sous ces berceaux de platanes, qui s'étendent fort au loin dans ce beau vallon.
Du Bosphore, NoTerabre.
Pian piano , in quella parte
Di tua iontananza si sospira,
E in questo pensicr, l'aima respira !
Si je possédais l'anneau de Gigès, comme j'approcherais, invisible, de ces êtres qu'une distance morale sépare des autres mortels ! Avec quelle attention je scruterais les pensées de ces monarques conquérans qxii, sacrifiant le bonheur de leurs sujets à l'ambition qui les dévore, achètent, par des torrens de sang, des lauriers qu'un revers flétrit, ou quelques lignes dans l'histoire que le temps efface de son aile ! Comme
DU BOSPHORE* ^oS
je leur rappellerais cette sage prévoyance des Cre'tois, qui, par la loi de l'insurrection, permettait au peuple de chasser ses chefs ou ses magistrats coupables, pour les contraindre à rentrer dans la condition privée ! Mais aussi avec quel enthousiasme religieux je contemplerais ces princes accomplis, qui, prenant Titus ou Trajan pour modèle,* mettent leur gloire dans la prospérité de leurs états, et reçoivent, de leur vivant, ce tribut d'éloges et d'amour, des peuples dont la reconnaissance passe d'âge en àg^ k la postérité! Pénétrant avec transport dans ces lieux enchantés , sous ces berceaux du sérail que je fixe maintenant, où la beauté captive n'attend que de la mort la fin de son esclavage , comme j'y reprocherais au despote de l'Orient, ce luxe barbare qui sacrifie le bonheur de tant d'êtres charmans à un égoïsme mal entendu !
Je voudrais aussi me fixer près de ces hommes studieux, et, semblable à l'abeille, extraire le suc divin dfi leurs connaissances pour en enrichir mon esprit. Enfin , me plaçant entre ma sœur et toi, au moment où vous ouvririez ma lettre, j'aimerais à vous voir arranger le plan d'une vie douce et calme, sous le beau ciel de l'Italie ou de la France : comme je vous suivrais dans tous les détails de notre heureux avenir ! Peut-être comptant impatiemment les momens
:3t56 VOYAGE DE MOSCOU À VIEI7NE.
qui me tiennent encore éloigne^ calculeriezr vous la probabilité d'un retour qui doit à jamais nous- réunir! Oh! qu'alx)rs mon émotion me trahirait ! Qu'avec empressement je retournerais Fanneau du berger lydien > et ^ pressant dans mes bras les deux plus chères parties de mon existence : « Nous ne nous séparerons plus , vous dirais-je : la vie d'un moment n'estelle pas assez courte, sans qu'on la prodigue dans l'absence? Vivons ensemble ^ et pour toujours. » Ernestine prendrait nos mains dans les siennes ; des larmes mouilleraient nos paupières; et.... mais le choc de l'abordage me tire de mon heureuse rêverie, et m'avertit que je suis à Constantinople. Ah! quand césserai-je donc de craindre de tels réveils? Seul, et sans guide, j'ai peu vu et mal observé; en revanche, couvert de mon manteau ciré, j'ai excité le rire des femmes et des enfans : quant ^ux turbans barbus, ils ne rient jamais; mais je suis persuadé qu'ils me prenaient pour un fou.
Le nombre de chiens dont les rues sont obstruées, ne peut être égalé que par celui des pigeons qui se nourrissent du grain transporté dans le port par des chaloupes découvertes. Le Coran défend de tuer aucun animal domestique : voilà , sans doute , la cause de leur incommode afilueuce; mais une chose digne de remarque.
BOYOUKDÉRÉ. ùb*]
c'est que maigre cette quantité de chiens de toutes races ^ sans maîtres et sans domiciles, qui ne se nourrissent que d^immondices ^ la rage, cet autre fléau, est entièrement inconnue ici. Le bazar où sont exposées les mar^ cbandises de toutes les parties du monde , offre un coup d'œil vraiment merveilleux ; ces boutiques sont si bien tenues; le luxe oriental exige tant d'or et de couleurs vives, que nulle part je n'ai cru voir un tel amas de richesses : je fus de là au café où l'on distribue l'opium ", il est situé près de la mosquée de Soliman* Je m y suis arrêté quelques instans , pour en observer l'effet sur ceux qu'attire le besbin de cet enivrement journalier. Ds arrivaient pâles , abattus, se traînant avec peine jusqu'aux sophas placés sous des berceaux de platanes : mais peu d'instans après avoir avalé les pilules qu'on leur y servît, et dont quelques unes étaient de la grosseur d'une olive , leurs figures se sont animées tout à c«up; leurs traits décomposés ne portaient pas l'empreinte de l'ivresse, mais celle de l'inspirar^ tion et du ravissement; ils gesticulaient d'une façon bizarre , et leurs contorsions eussent pu faire pâmer de rîre , si l'on n'eût gémi sur ce désir d'abréger la vie par un état continuel de démence.
Je me suis rendu à l'extrémité de la ville , du
a58 VOYAGE Ï>Ê MOSCOU A VIENNE.
côté de laPropontide , pour connaître ce fameni^ château des Sept-Tours (i), que Mahomet ii bâtit et fortifia sur les ruines du Cyclopédon, près de la porte dorée. Tu sais que c'est dans son enceinte que Ton renferme les criminels d'état et les ministres étrangers, dès que la Sublime Porte déclare la guerre aux puissances qu'ils représentent. Quant à ces derniers, on adoucit leur captivité en les traitant avec les égards dus à leur caractère. Il n'en est pas de même des prisonniers d'état. Bessarabba, vayvode de Vàlachie , accusé de trahison , y fut enfermé, avec sa femme, ses filles, et quatre de ses fils. Livré pendant trois jours consécutifs à des tortures inouïes , la force des tourmens ne lui arrachant pas l'aveu de ses trésors, le sultan ordonna que toute sa famille fût mise à mort devant lui , et fit terminer cette scène d'atrocités par Teiécution de ce malheureux prince. Comme, je n'avais pas l'espoir de pénétrer dans ce château , pour lequel peu d'étrangers obtiennent des firmans , j'ai été me rembarquer au Jeni-Kahoussi y près du quartier des Arméniens , et suis retourné à Boy oukdéré , sans pouvoir continuer mon songe de ce matin, dont la
(i) Il n'en reste plus que quatre , trois ayant été renversées par le tremblement de tei*re de 1776.
COÏfSTANÏIîîOPLÉJ â$9
vue des Sept-Tours a dissipe entièrement le charme^
CoirsTAifTiiroPLB, Décembre.
Jte ne visite jamais Constantinople sans être péniblement frappé du contraste qui eîîste entre âon magnifi(|ue aspect et son méphitique intérieur. Des rues étroites et sales , des maisons en bois inégalement placées , y dérobant l'air et le jour : des édifices superbes ^ mais entourés de masures en ruines , ou de décombres noircis par le feu : telle est la ville impériale ! Réellement y après l'avoir parcourue^ on est tenté d'excuser la bizarrerie d'un de tes compatriotes ^^ dont parle M. Le Chevalier, dans son Voyage de la Propontide. On lui avait vanté les dehors de Constantinople j et peint Tintérieur de cette capitale avec les couleurs qui lui conviennent t il ordonna au capitaine du vaisseau cpii l'y avait amené de Londres , de faire le tour du port et de repartir aussitôt.
J'ai fait aujourd'hui une tentative infructueuse pour pénétrer dans la mosquée de Soliman : je désirais y voir le tombeau d« ce grand homme que les Turcs révèrent comme un saint , et l'Europe comme un héros. On y trouve, m'a-t-ou dit , cette fameuse colonne virginale , qui jadis supportait une statue de Vénus , et dont le pou-'
voir faisait distinguer les filles sages de celles qui avaient cessé de l'être. Les Turcs l'appeUent encore Kiss-tach (la pierre de la fille).
Choqué d'un refus, et peut-être guidé par un pressentiment heureux, je suis retourné de bonne heure à Boyoukdéré , et j'ai accepté la proposition que m'a faite M. de Balk , d'aller parcourir le jardin du palais de Russie , qu'on m'avait dit fort beau. J'y trouvai le ministre de cette cour qui en faisait les honneurs à des dames russes, que le goût des voyages a conduit de Kiov^ à Constantinople. Nous les abordâmes, et je t'assure que j'eusse voulu pouvoir mettre en note tout ce qui se dit de spirituel et de savant dans les deux heures que nous passâmes ensemble.
Le ministre^ M. Italinsky, est aussi modeste qu'instruit ; chargé successivement de plusieurs missions fort importantes, il a vu prodigieusement de choses , et parait n'en avoir oublié aucune. Ces dames ont le brillant vernis de l'éducation russe , c'est-à-dire , qu'elles parlent; de tout avec facilité , peut-être approfondissant peu ; mais par cette même raison embrassant plus de connaissances , sans avoir le pcdantisme de celles qui se livrent exclusivement à une seule science. La plus jeune, qui est fort jolie, avait accepté mon bras , et nous devancions sa mère
boyoukdéré. 261
de quelques pas^ quand par hasard elle aperçut un bouleau (i) , qui est un arbre assez rare ici. Aussitôt elle me quitte , court embrasser l'enfant du Nord , en disant comme le sauvage d'Otaïtî : jihl voilà encore la Russie! et ses larmes coulèrent abondamment Ce mouvement si na-
turel fut ravissant !
BoYOUKDBRÉ^ Décembre.
Je viens d'arrêter mon passage à bord d'un, bâtiment qui demain fera voile pour Varna.
M. Latour-Maubourg est parti > il y a dix jours y par la même voie , et déjà on a reçu des nouvelles de son arrivée* Trente-six heures de bon vent , et j'évite , dans ce long et fatiguant voyage de Constantinople à Bucharest y le passage des monts Hœmus, que ks Turcs nomment Balkan, si dangereux en hiver» Trente-six heures de bon vent ! Le ciel n'accordera-t-il pas cette faveur à notre amitié : d'ailleurs^ si l'on peut
(i) Le bouleau est en Russie Farbre )e plus commun et le plus utile. De son ëcorce on fait le tan ^ ainsi qu'un goudron très estimé. Ses feuilles infusées donnent une teinture jaune. Au printemps, on extrait des jeunes bouleaux une liqueur très agréable à boire ; enfin , les paysans forment leurs chaussures de la première écorce, et la seconde-, après une légère préparation , fait une espèce de papier.
être encouragé on excusé par l'exemple ^ outre celui que je viens de te citer , plus de trente bâ^ timens partent en même temps que le mien ^ et si ces Turcs sont prédestinés ^ pourquoi ne le serais-je pas comme eux ?
Je crois que le hasard m'a bien servi dans le choix que je viens de faire 'd'un drogman ; il se nomme Joseph , et se rend en Valachie près du prince Karadja : il ne sera à mon service que jusqu'à Êuchare^ ; mais^ comme il sait tout faire 5 et qu'il parle toutes les langues , j'espère bien n'àvoi!* qu'à m'applàudir de mon choix.
So^s les auspices de la Providei&de ^ à laquelle j^ confie mon sort et ton ami ^ demaiii mon intetptète > mon valet de chambi'e ^ mon petit cosaque et moi , tenterons forturie sur la mer Noire. Si cette Itfttt'e pouvait îffriver à temps ^ j oserais recommander à Ernestitie de faire une lÉieuvaîne à Saint-Eliennë pottr le salut d'un pauvre chrétien , afii^ontaût petrn^i lefe barbares une mer plus barbare encore; mais j'espère arriver à Vieiiné avant le courrier de Fintèriïonce^ qui ne part f^vte tous leé quinze jours ^ et me réjouir avec vôtts des miracles qui rh'auront fait échapper à la peste et aux abimés de l'Euxiu.
J'apprends dans ce moment, avfec un extrême plaisir, que M. Lévi, ce courrier anglais dont je t'ai parlé dans mes lettres d'Odessa , a frété
iGNADA. 265
un jAûta^t de convoi > et qu'il part cette nuit pour retourner au quartier^éoéral ^ emmenant avec lui les deux officiers, russes qui ont été suc* cessivem^eiit envoyés h Vamba^adeur d'Angleterre y ainsi que six dragons anglais ^ qu'il reconduit au général Robert Wilson ; ce sejra pour moi 9 à Varna ^ outre u^ bonpe e^or te ^ une agréable «>ciété pour ^he ver tnon voyagçu
J'ai quitté Cons^ântinople sans regret^ mais M. Grordon avec une vive peine» Tant de dangers bravéfi ensemble ^ nous avaient intimement unis. 11 ma fait présent d'un cimeterre précieux^ qui, a appartenu à SoUinan ii. Cette arme d'un héros ^ me dit-il > ^era le talisman de l'amitié*
Ighada, Décembre.
Je t'écris maintenant d'une baie de la ^ler Tîoire, nommée Ignada^ où les vents contraires nous ont forcés de relâcher. J'y suis depuis deu^i: ours y ainsi que tous les bâtimens partis en nême temps que le mien , et un convoi bçauloup plus considérable qui se rend à Constantnople. Le vent, fixé à l'est, est pour les deux fbttes également contraire. Ce matin, je me siis fait descendre à terre | où je n'ai trouvé q\e des misérables huttes^ usurpant le nom de caravansérails. Plus de cent T^rcs, divis^^p^r
cases y y étaient assis autour de mangales y et fumaient en humant leur ca^fé. Il n'était pas question de faire le délicat^ aussi ai-je été m'accroupîr près d'eux , et funier pour les imiter. J'ai trouvé rassemblés là des gens de toutes les espèces : Joseph me les a fait distinguer au turban y qui y chez les Turcs y désigne les différentes classes de la nation y ainsi que les fonctions des officiers publics (i). Quand j'eus épuisé tout le répertoire de mon vocabulaire ottoman , ils commencèrent à me parler russe , que par suite de la guerre qui vient de se terminer, la plupart d'entre eux savaient assez bien, et nous nous mimes à discourir sur la politique. Tu aurais ri de l'assurance avec laquelle ils se partageaient l'Europe , sans avoir la moindre notion géographique, et comme ils raisonnaient tactique sans se douter des premiers élémens de la guerre.
Puis on attaqua un énorme pilau y dont j'ai mangé de bon appétit^, et pour lequel ils ont accepté en échange quelques verres de rhum pour me faire entendre qu'ils abandonnaient le
(i) Le ^rand bonnet, ou cavuk, appartient excla»vement aux gens de qualité : . les descendans du pn* phëte portent des turbans verts plissés 5 les autres nii^ sulmans des turbans blancs ; mais ces deux couleurs sçit interdites aux chrétiens*
IGNADA. 265
préjugés au vulgaire, et ne suivaient de leur loi que ce qui était à leur convenance.
Je pris ensuite fort poliment congé d'eux , ainsi que d'un gros hadgy (i) , qui voulait absolument me convertir à l'islamisme, et je suis allé sur le haut de la montagne , où est situé l'autre café, pour observer le vent à mon aise. Il me parait qu'il tiendra aussi long-temps à l'est que lorsqu'il retint en Aulide la flotte coalisée des Grecs; et comme nous n'avons pas un petit sacrifice à lui faire aussi innocent que celui de la fille du roi des rois , il faudra bien prendre en patience un mal que nous ne pouvons empêcher.
Igh ADA , Décembre.
Nous avons eu une chaude alarme la nuit passée ; il a fait un temps afîreux , le vent était si violent que trois de nos câbles ont été rompus. Nous sommes tous descendus à terre ce matin, pour aider nos malheureux compagnons a réparer leurs pertes et les nôtres; car nous avions, ainsi qu'eux pendant la nuit, jeté à la mer la moitié de notre chargement de coton.
Chacun s'est donc occupé sur la plage à recon-
(i) On nomme hadg;)r les pèlerins de la Mecque; c'est un voyage que les préceptes dû Coran recommandent de faire , au moins une fois dans sa yie.
naître son bien, pour le rembarquer. Quelle mer ! quels marins ! Us ont bien raison de croire k la prédestination qu'ils nomment nassib; ce n'est pas y à coup sur, leur talent nautique qui les sauvera. J'ai trouvé sur la côte beaiicoup de marsouins 9 que la tempête y a fait échouer; on ne s'occupait guère d'eux. La conversation au café fut des plus tristes ; on y déplorait la perte de deux hommes tombés cette nuit à la mer 9 et qu'on n'a pu sauver. Cependant on m'assure n'être pas encore dans la mauvaise saison , et qu'au mois de mars* seulement y l'on n'ose pas naviguer sur la mer Noire.
Je me suis informé du bâtiment qu'a frété M. Lévi ; il n'est pas avec nous. On suppose qu'ayant quelques heures d'avance sur notre convoi, il serait peut-être déjà arrivé à Varna.
Je me suis rendu de bonne heure à bord , car nous sommes tous excédés de fatigue : le temps est calme , et nous espérons reposer tranquillement.
Igkada, Décembre.
J'ai sauvé ce matin la vie à une vieille femme turque , dont j'ai été la prédestination. Soutenue par une jeune fille, elle descendait une montagne couverte de glace, ique je gravissais appuyé sur un bâton ferré, avec lequel j'avais encore bien