I6NADA
de la peine k ne pas gU^er. hé pie^ manqua à la jeune fille ^ elle entraîna la vieille ^ et les voilà toutes deux roulant comme des boules. de neige ^ sans pouvoir s'accrocher à rien . Cette roche étant très escarpée y elles se seraient brisées mille fois , si je n'avais pas eu le bonheur de planter mon bâton tellement à propos -^ qu'elles purent s'en faire un point d'appui y et reprendre aiusi leur équilibre^ A quelques contusions près y il ne leur i^tait arrivé aucun mal : je leur offris mon bras pour descendre : la vieille l'accepta, en m'appelant Ei-^Ghiaùur, ce qui veut dire, bon infi^ dèle; et la jeune personne , encore toute saisie d'effroi 9 le pressait sans, doute par reconnaissance. Quand elles furent an bas da rocher , je les quittai , en leur laissant mon bâton ferré y qui leur a été, je l'espère, d'un grand secours pour se rendre jusqu'au caravansérail.
Je vins redire tout cela à Joseph , en mangeant le pilau qu'il avait préparé. Le dîner fini, nous fûmes nous asseoir sur le bord de la mer, et je lui demandai Thistoire d^ sa vie, dont il ne m'avait encore dit que quelques fragmens« La voici à peu près telle qui me l'a racontée :
« Je suis né en Yalachie; mon père était tvmun^ c'est-à-dire, inspecteur des Egyptiens qui ramassent dans la Dumbov^itzà les paillettes ^'olp et d'argent que ce fleuve dépose sur ses
a68 TOYAGE DE MOSCOU K V^EHNB.
bords. Il aufaît été à son aise sans sa nombreiise famille , mais sept enfans , et les faibles émolamens de sa plaee , le mettaient dans l'impossibilité de nous pourvoir tous convenablement.
A douze ans, il m'envoya à Bucharest, et me mit au service d'un boyard ^ qui , peu de temps après , fat nommé çaïmacan : mon maître prit à moi rintérêt d'un père ; je lui suis redevable du peu que je sais. Envoyé à Constantinople pour les affaires de la principauté y il ne voulut être accompagné que de moi seul : sa mauvaise étoile, ou plutôt la mienne, nous y sépara à jamais. Il avait des ennemis dans le divan; sa tête tomba bientôt sous le fer des bourreaux , qui s'emparèrent, selon l'usage , de tout ce qu'il possédait. Isolé dans cette grande ville , sans ressource pour retourner àBucharest, la connaissance . que j'avais des langues allemande et française fît agréer mes services à Galib-Effendi, qui venait d'être nommé ambassadeur de la Porte ottomane à Paris : j'y suivis mon nouveau patron , et nia gaité ayant eu le bonheur de lui plaire , je jouis près de lui d'un sort avantageux; Ma chambre à l'hôtel donnait sur la rue; j'apprenais à jouer de la flûte, et comme souvent j'étudiais à ma fenêtre, je remarquai qu'une jeune et jolie fille s'arrêtait chaque soir, à la même heure , pour m'^couter. Un jour je
lui adressai quelques mots : elle fut très surprise d'entendre un Turc lui parler français; cependant y quand elle sut que ma religion était la sienne , elle se rassura , et m'apprit que son père , micien sergent de la garde ^ était pensionné^ et membre de la légion d'honneur. La fille d'un militaire décoré devait avoir des qualités pro-pres à faire une bonne femme. Je m'ennuyais du célibat^ et peu de semaines après ^ je lui dis que si elle y consentait je la demanderais en mariage : elle en instruisit ses parens , qui voulurent me connaître; leur ayant dit que j'étais concierge de l'hôtel de l'ambassade , et que je m'efforcerais de rendre leur fille heureuse , ils consentirent à notre union. J'eus donc la satisfaction d'obtenir la main de ma jolie petite Toinette , et d'être père la même année. L'ambassadeur fut rappelé à Constantînople ; je voulais 1,'y suivre , ma femme s'y opposa , et je m'attachai à l'envoyé de Perse , qui m'extorqua tout ce que j'avais amassé. En moins de trois ans ^ je me trouvai une femme et deux enfans de plus, une place et mon petit trésor de moins. Accoulumé à être le jouet du sort , je ne gémis sur ces nouveaux revers que parce que je ne les supportais plus seul.
(c Résolu de faire cesser cette position cruelle ^ j'acceptai l'oâre que me fit un négociant grec.
ayO VOYAGE DE Moscotr A vieiïn'e.
de l'accompagner à Marseille. Espérant répafer en trafiquant l'échec que le représentant du schaa avait fait à moa bien-être^ je laissai ma famille et ce que je possédais encore d'argent au vieux sergent, et je partis pour la Provence y servant avec zèle ce nouveau patron. U eut bientôt terminé ses affaires à Marseille; mais de plus vastes opérations l'appelant à Constan-' tinople y il m'engagea tant à l'y suivre y me fît des promesses si séduisantes pour l'avenir, que •nous fimes voile ensemble pour la Turquie , sur un bâtiment entièrement frété par lui. Les premiers jours de notre traversée furent heureux : le quatrième , au matin , nous aperçûmes un cor*^ saire sarde , qui nous donna la chasse , nous at-* teignit, nous prit, et nous mena à Cagliari , où, à la réserve de quelques effets de peu de valeur ,^ nous ne pûmes rien emporter du bâtiment. Mon malheureux patron, qui voyait s'évanouir en un moment toutes les espérances qu'il fondait sur sa riche cargaison , ne survécut que peu de semaines à son désastre., et me légua, pour tout héritage, ^ine bague assez belle, qu'il avait soustraite à la rapacité des corsaires. Je la ven« dis pour le faire enterrer, et du reste de l'argent je payai mon passage à Messine, où je ne trouvai qu un seul navire chargé pour Smyrne et Constantinople : je m'y fis recevoir comme
IGNADA. 271
supercargae^ et ua mois après nous débarquâmes à Përa. Mon premier soia, dès que j'eus rendu mes comptes^ fut d'aller chez mou ancien maître l'ambassadeur , élevé depuis peu à la dignité de reiss effè^di y c'est le vizir chargé des affaires étrangères (1). Je lui racontai mes aventures : il en parut touché ^ et ordonna ique je fusse logé dans son palais; il fit plus, quel* ques jours après il me recc»nmanda à un de ses protégés, qu'il venait de faire nonamer & l'ambassade de France. Ces deux seigneurs me comblèrent de bontés , et m'admirent à un tel point dans leur familiarité , -qu'une nuit , entre autres y le ministre , en dépit de l'usage , me fit voir toutes ses femmes , en me demandant si j'en avais -connu de plus belles à Paris. Malgré tant de preuves de bienveillance , j'attendais impatiemment Tépoque qui devait me rapprocher de mafamille , lorsque la peste se manifesta à Cottstantinople. Vous avez jugé par vousmême, monsieur, l'horreur de ce fléau; vous pourrez donc vous imaginer ce que j'ai du souffrir, pendant une agonie de trois mois : le tiers de la maison du ministre en fut victime, et je me suis trouvé , moi neuvième , dans une
(i) Le sultan vient de nommer Galib-Pacha son grand-vizir.
chambre où cinq personnes moururent pendant la nuit. Ef&ayé^ hors de moi^ je me sauvai sur une montagne voisine^ où je restai deux jours sans nourriture. Voyant que , pour ne pas mourir de la peste, j'allais expirer de faim, je me hasardai à rentrer au palais ; mais le mal allait toujours proissant, et ce tableau continuel de la destruction m'avait mis dans un ëtat voisin de la démence. Ce fut alors qu'on nomma Ka-* radja hospodar de Vàlachie ; je suppliai mon maître , de qui le prince avait précédemment obtenu la place de drogman de la Porte, de me recommander à lui : je fiis sur-le-champ accepté, et je me rendis à Thérapia, pour y être vêtu selon mon nouvel emploi. J'accompagnais le prince, ainsi que toute sa suite, quand il quitta Constantinople. Au premier relais les chevaux manquèrent, et douze d'entre nous reçurent l'ordre de revenir ici s'embarquer pour Varna; nous obéîmes, mais trois fois déjà le vent nous avait rejetés dans le port, quand ua heureux hasard me fît vous rencontrer. »
Dès que Joseph eut terminé ce simple récit d'une histoire si compliquée, je ne le consolai pas avec Sénèque , en lui disant : « Celui qui n'a ce pas connu l'adversité , n'a vu la vie que d'Un « côté ; » mais je lui promis d'écrire à Paris pour rassurer sa famiUe sur son existence , et lui faire
tenir tous les secours que nécessiterait sans doute *■» ,
sa longue absence.
loiTADA, Décembre.
Cette nuit même ^ cinq bâtimens de notre convoi ont péri dans une sortie de neuf heures , et tout ce qui a pu se sauver est rentré dans cette maudite baie d'I^nada 9 où je me trouve précisément comme un criminel condamné à mort^ à qui l'on vient d'acccwder un sursis.
J'étais descendu à terre ce matin avec Joseph et le cosaque pour renouveler nos provisions. Quand j'eus accaparé les ognons , le riz et les anchois qui restaient dans ce misérable hais^y '
je Isûssai Vicenti y mon petit Polonais ^ dan$ le café 9 en le recommandant à un Grec^ pilote de notre vaisseau ^ et fus avec Joseph visiter les ruines d'un château fort, que l'on dît avoir été construit par Constantin. Après avoir parcouru ce qui reste des deux vieilles tours qui dominent la vallée , je quittai ces ruines pour retourner k bord. A peine sur la grève , je vis mon pilote accourir vers moi , en me criant qu'on m'avait enlevé mon cosaque, et que si je ne me hâtais , c'en était sans doute fait de lui. Je me rappelai alors ce qu'on m'avait dit àOdessa du danger que courait un jeune enfant de Tâge de Vicenti parmi ce peuple dépravé ; mais comme nous étions bien armés, je demandai à Joseph si nous lais-
serions un tel afîront sans vengeance ; il ne balança pas à me suivre du côté que le pilote nous indiquait. Ces misérables n'étaient encore qu'à quelques portées de fusîl : nous fûmes assez heureux pour les rejoindre. Surpris de voir deux bommes les poursuivre le sabre à la main , et redoutant en outre le voisinage du café , où j'aurais pu trouver quelque assistance , ils n'osèrent pas résister, et me laissèrent tranquillement ramener cet enfant. Quelques instans encore , et peut-être serais-je arrivé trop tard, car, éloignés de tout secours , qu'eussions-nous fait contre six ^ri^ands certains de l'impunité? Je l'ai reconduit immédiatement sur notre bedchifté , avec cette- bonne leçon pour l'avenir.
Igitada, Décembre.
On ne me répond pas , mais peut-être on m*entènd !
Sortant hier de l'épouvantable caverne qui se décore du nom de café , et cherchant dans le vallon qui l'avoisine un air plus pur, je vis une femme enveloppée d'un long voile, agenouillée devant une pierre sépulcrale. Le profond recueillement de sa prière me permit d*en approcher sans qu'elle m'aperçût, et j'attendis, pour lui parler, qu'elle eût terminé son acte de dévotion. Dès qu'elle se releva, je reconnus la jeune compagne de cette vieille femme, dont ces
2IZ0JP0LI. 275
jours derniers 9 sur la montagne^ mon bâton ferré avait été la providence : elle me remit d'abord y et me tendit la main. Je la pris, en lui faisant signe de se dévoiler; elle hésitait, mais accoutumé à ces refus de nos jolis dominos au bal masqué, je réitérai mes instances, et là, comme ici , j'obtins que le voile importun fut levé. Non, je n'ai jamais vu un teint plus blanc et plus uni : son trouble, en la colorant, l'embellissait encore.' Je lyi dis tous les tendres mot$ turcs que je connaissais, et je ne sais où de pareils drogmans nous auraient conduits, si nous n'eussions aperçu trois ou quatre turbans, qw'j» sans doute , se seraient formalisés du genre de prière que nous faisions ensemble. Elle n'eut que le temps de se jeter à genoux devant la pierre funéraire, en me disant à demain, et moi, celui de m'enfoncer dans un petit bois voisin, où, tout entier à mes rêves d'un lendemain incertain , je me redisais , mon ami : w II faut a des jouissances à l'être fortuné , des chimères (c aux malheureux , » et je me croirai du nombre de ces derniers tant que nous vivrons séparés.
ZizopoLi , Décembre.
C(zca est temeritas quœ petit casum ducem.
C'est une folle témérité de. s'en rapporter au hasard.
J'avais bien raison d'appeler incertain le lendemain. Je ne prévoyais guère que je t'écrirais
ayS TOYAGE DE MOSCOU A TIENNE.
aujourd'hui de la rade de Zizopoli. Cette nuit le vent a tourné à Tçuest, et sans mieux nous connaître en astres qu'en boussole y nous ayons mis à la voile avec la douce expectative d'être le jour suivant à Varna. L'homme propose, et Dieu envoyé la tempête ! dit un vieil adage, que tu reconnaîtras, malgré la variante. Vers le milieu de la nuit le temps se couvrit : deux heures après, le bâtiment était encombré de neige, tous les agrès étaient gelés , e^ l'on ne manœuvrait qu'avec une peine infinie ; au point du jour le vent changea; c'était celui de la mort, car il poussait vers la terre. Voilà les Grecs qui entonnent leur Kjrne Eleison^ et ne s'occupent plus que du salut de leurs âmes; les Turcs, se fiant à leur inévitable destinée , laissent voguer le tout sous l'influence du fatalisme; et nous voyons enfin, qu'en continuant cette savante manœuvre , nous courons sans délai nous briser sur la côte voisine. Aux grands maux les grands remèdes. Je m'aperçus aisément que le froid était la principale cause du découragement général; j'ordonnai donc d'allumer dans quatre mangales tout le charbon qui me restait ; je fis porter sur le pont ma provision entière de porter et de rhum , et je la mis à la disposition de l'équipage. Turcs et Grecs furent bientôt ivres , et le proverbe de la providence des ivrojjnes fut en-
C&ÏZOPOLI. ^77
core exact cette fois , puisque nous sommes dans le port. Nous avions pris la juste direction de v la rade^ et nous y mouillâmes sans peine ; mais""*^ en approchant de la côte , des cris de détresse se firent entendre de toutes parts ; six bàtimens échouaient sans qu'on pût leur porter aucun secours. Notre pilote n'était occupé qu'à éviter le contact des débris qui nous eussent brisés nous-mêmes. Nous sommes parvenus, cependant , à sauver deux hommes qui s'étaient accrochés à un mât; mais plus de cinquante se sont noyés sous nos yeux, et le petit nombre que la mer a épargné, erre maintenant sur la côte, regrettant leurs pareus et leur fortune. Ce spectacle est déchirant ; on ne voit que des larmes, et le cœur se brise tout en bénissant le destin qui nous a fait seuls échapper à ce désastre.
J'apprends que le courrier anglais, M. Lévî, et toute sa suite ont péri lors de la première tempête : il n'avait pas voulu consentir à relâcher à Ignada , et il est venu se perdre à Zizopoli. J'ordonnerai des recherches relativement à ses dépêches : si elles se retrouvent, je les ferai passer au quartier-général russe.
Je t'ai dit que nous avions sauvé ce matin deux personnes qui se noyaient. Providence des providences ! t'écriras-tu : est-ce un épi-
sode de roman , ou un dénpûment de drame ?
Donné4ui le nom que tu voudras ; voici le fait: Un jeune Moldave d' Yassi fait un voyage à Corfou et s'y marie. Corrompu par les êtres sans mœurs qu'il fréquente , après deux ans de séjour dans l'île , sa mauvaise conduite le force d'abandonner sa femme qui venait de le rendre père. Il s'etnbarque pour Malte, de là passe à Minorque, et enfin à Lisbonne , où il s'enrôle dans un régiment que l'on envoyait au Brésil. Un peu mûri par dix années de séjour en Amérique, il revient à Corfou, où il apprend que sa femme est morte de chagrin et de misère , laissant un fils qui a'cet engagé comme mousse à bord d'un bâtiment ragusais, frété pour Constantinople. 11 se hâte de se rendre dans cette capitale , et s'y met en vain à la recherche de son enfant. Désespérant de le retrouver jamais, il s'embarque sur un des bàtimens de ce convoi pour retourner en Moldavie, près ie ses parens. La tempête brise six vaisseaux sur la côte : deux naufragés se sauvent sur lé même débris; on les 'interroge : le plus jeune dît qu'il est né à Corfou, se nomme, et notre aventurier presse enfin son fils dans ses bras.
De tels faits, mon ami, pénètrent plus que jamais de cette philosophie pratique qui conseille de bien employer des jours dont tant de circon-
ilZOPOLI. ^79
stances imprévues menacent le bonheur et la durée.
ZrzoPOLi, Janvier.
Quoique petite^ sale et peu peuplée jAppolonîa m'a cependant paru un paradis,: en comparai^son de ce dé$ert d'Ignada, où l'on commençait a^ manquer de tout, au point de devoir payer quarante piastres, dix livres de biscuit. Je voulais , en débarquant , me faire conduire chez le gouverneur de la ville, mais il s'est échappé cette nuit même, pour éviter le petit désappointement d'avoir la tête coupée. Le grand^-vizir , indigné de la barbarie avec laquelle il traitait ces malheureux Grecs, en avait envoyé l'ordre. Son successeur est attendu d'un moment à l'autre.
Cette ville est située sur une presqu'île entourée de murailles en ruines : son port est le plus sur de tout le golfe. Les vaisseaux de guerre peuvent y mouiller en tout temps ; deux tartanes y sont en relâche en ce moment.
Avec un peu d'attention , je comprends aisément le bulgare, qui est un des nombreux dialectes de la langue slave ; mes domestiques polonais sont dans le ravissement d'entendre et d'être compris. Je trouve bien naturelle cette joie qui rattache à la patrie.
2So VOYAGE DE MOSCOU A VIE17NE.
Après un dîné que j'ai trouvé exquis , car le nécessaire me semble presque du superflu maintenant y nous sommes allés avec Joseph chercher des distractions dans la campagne. A un quart de lieue se trouve un grand puits qui fournit seul de Teau à toute la ville. J'ai demandé à un vieux Grec , qui y remplissait ses outres , s'il n'y avait pas d'autres fontaines à Zazopoli. « Non , monsieur , me répondit-il ; cependant il serait facile d'en établir^ car il y a de bonnes sources; mais comme y en ne les utilisant pas , nous en éloignons les Turcs qui ne s'établissent jamais que dans les endroits où l'eau est en abondance , nous préférons avoir plus de peines, et être délivrés de leur dangereux voisinage. » Voilà donc ce que l'esclavage s'impose pour alléger son joug! Quelle tyrannie que celle qui oblige d'annuler ses jouissances, dans la crainte d*exciter Fenvie ou la cupidité! Peu connu, point troublé! m'a dit ce vieillard , en s'éloignant de moi ; cet adage de la sagesse est pour les Grecs celui de la nécessité.
Zizopoi.1, Janvier.
L^aga , qui remplace ici le gouverneur fugitif, est arrivé la nuit dernière. J'ai été le prier de me faire donner un logement ; car ces Grecs craignent tant qu'on ne leur apporte la peste de
2i20POLi# a8i
Constantmople , que , sans tin exprès conimaadément, je n'eusse été reçu pour aucun prix. Ce bon Turc^ après m'avoîr offert poliment son café et sa pîpc , a sur-le-champ ordonné au chef de la ville de me faire préparer des appartemens ; et le kaïa y ayant préalablement baisé la poussière 'des pieds musulmans , est sorti pour s'acquitter de la commission. Une heure après, il m'a blotti dans une espèce de cahutte , où là lumière entre par le trou de la cheminée , non sans me faire beaucoup d'excuses de ne pouvoir mieux trouver, mais m'assurant, foi de Grec, que toutes les maisons de Zizopoli ressemblaient à ce cachot. Mon bon Joseph s'est mis aussitôt à faire la cuisine , et j'ai passé la journée tant bien que mal; mais quand la nuit est venue, que le feu s'est éteint , et que la pluie , la neige et le vent se sont emparés du taudis , j'ai vraiment cru qu'il fallait prendre congé de la vie par la route la plus froide , et m'endormîr de ce sommeil glacé. Cependant , ayant essayé d'établir un combat entre le feu et la neige, comme le dit judicieusement Demoustier : «Du chaud, du froid, unis ensemble, il en résulta la tiédeur. )> C'est donc bien tièdement que j'ai passé cette nuit , non sans niaudire mille fois le schismatique qui m'avait joué le tour de me fourrer là. Six bedchiftés viennent encore de périr. Dix-
huit personnes s'étaient sauvées : on les a trouvées ce matin mortes de froid sur la montagne. Tous les habitans s'occupent à ramasser sur la plage l'orge, le froment, lesrlégumes secs, et mille autres effets, que la; mer. ne cesse d'y rejeter. Les Zizopolites sont dans l'allégresse : jamais ils ne se sont vus plus riches.: ils disent que quelques accidçns pareils arrivent bien les autres hivers; mais que de mémoire d'homme, aucune tempête ne leur a tant rapporté. Ils ressemblent à ces fossoj^eurs qui appellent boanes les années épidémiques . Quel révoltant égoïsme !
ZizoPOLi, Janvier.
Dans ma tanière bulgare^ j'âï reçu ce matin la visite de deux princes grecs, qui se rendent à Yassî avec leur famille, près de Callimacki, hospodar de Moldavie. Ils sont partis deux jours avant notre convoi sur un deurtcïiifté (i), sans être plus avancés que moi. Le plus jeune, qui n'a pas seize ans, quitte pour la première fois le Bosphore , et comme le souriceau de la fable, il trouve déjà le monde bien grand. Il regrette son beau jardin d'été à jirnaut-Keu^ son tan-
(i) On nomme ainsi une chaloupe légère, à quatre paires de rames, qui ne quitte jamais la côte, et que Ton peut tirer gar le rivage dès que Ton redoute la tempête.
zizopoLi. a83
dour, si chaud compagnon d'hiver <> et s'effraie surtout des naufrages dont il a contemplé - les horribles effets. Je leur ai propose de continuer le voyage ensemble. «Eh bien, me dirent-ils u en me quittant , adoptons le proverbe Turc : « mangia her-a-ber^ kqngia ber-a-ber; » ce qui veut dire littéralement , manger et se défendre ensemble. Je suis si enchanté .de la sentence mulsulmane, que: je veux la faire graver en turc sur un cachet que je t'enverrai : elle sera la nôtre, mon ami, et celle de tout ce qui nous aime. Il y a bien là dedans un reste de barbarie, mais on ne se débarbarise que trop partout.
Je viens d'obtenir un gîte beaucoup plus commode. C'est une prévenance de l'aga, qui lui-même a couru la ville à cet eflTet : voilà une politesse assez rare dans un Turc. Pendant qu'on m y emménageait, j'ai été sur le bord de la mer, y faire avec Joseph des conjectures sur ce vent qui nous tient toujours rigueur. Une troupe ' de cygnes sauvages était poursuivie par un fau^con de la grosse espèce. Après avoir saisi sa proie, il s'abattit parmi des rochers dont nous étions peu éloignés : nous nous glissâmes près de lui sans qu'il nous ait aperçu , et l'ayant effrayé par nos cris , le faucon s'envola , nous laissant maîtres du cygne, dont il n'avait encore entamé que le col. Joseph l'emporta avec peine
de ses gouvernemens , de manière à étonner un diplomate consommé. Ce qui caractérise surtout le génie des Grecs du Fannare, c'est l'adresse qu'ils ont mise à s'emparer de la confiance du gouvernement turc, et à régner en quelque sorte a sa place, (i)
Je feuîs retourné sur la côte, mais il n'y tombe pas chaque jour des cygnes tout plumés : cependant ma soirée n'a pas été sans intérêt , car Joseph a beaucoup d'esprit naturel : il me parlait de sa famille, qu'il désire ardemment revoir, et je songeais au bonheur qui m'attend à Vienne. Il s'attache de jour en jour davantage à moi , et j'oublie de bien bon cœur la distance qui existe entre nous. De tous les états fâcheux où puisse tomber l'homme, l'isolement sans doute est le plus pénible : pourquoi donc ne le ferais-je pas cesser en lui permettant de me parler comme a son ami ? Ah ! pour tenir si scrupuleusement à l'étiquette des rangs, il faut n'avoir jamais été malheureux.
(i) Par suite des intrigues d'Alexandre Mavrocordato , qui de petit marchand de File de Scio , parvint à représenter la Porte au cangrès de Carlowitz , les dignités des hospociars de Valachie et de Moldavie , jusqu'alors électives parmi les boyards, devinrent la récompense des Grecs interprètes d'état.
ZIZOPOLI. s 287
C'est une belle chose que la science ! mon lait de poule a fait merveille : Abou-Vahib est guéri , et me croit sorcier : il est venu me remercier , accompagné d'une efepèce d'empirique , qui voulait absolument me faire convenir que j'étais médecin : ce docteur d'espèce nouvelle m'a vanté tous ses secrets curatifs , parmi lesquels une légère bastonnade sur la plante des pieds , qu'il dit être infaillible contre la goutte.
Un des princes grecs se trouvait alors chez moi. Notre conversation roula sur l'auteur du Génie du christianisme^ qu'il a connu à Constantinople. M. de Chateaubriand, dans la plupart de ses écrits , se servant de locutions orientales, a dû nécessairement être fort goûté par les hellénistes à qui ce style est familier ; aussi ce jeune savant m'en parla-t-il avec enthousiasme. Le café, les fruits et les confitures, que je fis offrir au gouverneur et aux gens de sa suite, leur tint lieu d'autre discours; et, fumant tranquillement leurs pipes, ils paraissaient prêter une grande attention à ce que nous disions^ quoiqu'ils n'en entendissent pas un mot.
ZizoPOLi , Janvier.
On vient d'enlever l'archevêque, avec tout . son clergé, pour le conduire au camp du grand-
^88 VOYAGE DE MOSCOU k VIENNE.
vizir 9 à Shumia : on dit qu'il lui en coûtera cinquante bourses pour racheter sa tête, et que cette ville sera bien chèrement taxée ; il paraît que l'ex-gouverneur s'est disculpé, et qu en conséquence les battus paieront encore l'amende.
Xai rencontré ce matin un jeune matelot grec, qui , au son d'un fort mauvais violon , faisait danser dans la rue des paysans bulgares : c'est, m'a-t-on dit , un pauvre naufragé , qui , nouvel Amphion , n'a sauvé avec lui que son instrument, qu'il n'emploie pas à la vérité à bâtir une ville , ainsi que son prédécesseur à Thèbes , mais simplement à se préserver de mourir de faim.
Il est natif d'Athènes , et , dans l'heureuse insouciance de son âge , sa position actuelle l'enchante : ils me nourrissent bien, me dit- il; je bois et loge avec eux , et j'aime autant les faire danser toute la journée, que de hâler au cabestan en chantant le Kjrie Eleison^ Cet en-, faut descend sans doute de quelque péripatéticien ; et il m'a rappelé le si plaisant aumônier basque du chevalier de Grammont.
Le vent, ce soir, est devenu favorable, et dans une heure nous mettrons à la voile*
Varna. 289
V^aiTik, Janyîer.
Ish- Allah (i)! Je suis à Varûa, et, malgré vents et marées, je te rejoindrai maintenante J'ai voulu de suite descendre à terre; Joseph, en la touchant , s'y est prosterné, et l'a baisée , à la grande édification des assistans } mais quoique je n*atie pas rendu grâce au ciel aussi humblement, ma reconnaissance n'en était pas moins vive , et je Taî remercié du fond de mon cœur de nous avoir prései*vé, mon ami,, d'une éternelle séparation.
Le port est couvert de femmes et d'enfans ert pleurs, que la mer a privés de leurs soutiens^ On a déjà connaissance de trente bâtimens de cette ville qui ont péri, et l'on craint d'apprendre de nouveaux malheurs. Ceux qui ont échappé à ce désastre, sont accablés de caresses; on semble douter de leur existence. Ce contraste de joie et de désespoir est en vérité déchirant ! La dernière tempête a fait couler bas sept bâ-» timens à l'ancre dans cette rade ; on en voit encore la pointe des mâts. Le froid est si excessif, que dès qu'un navire échoue, tous cenié que la mer n'engloutit pas meurent gelés sur la côte «
(1) Dieu soit loué!
290 VOYAGE DE MOSCOU k TIENNE.
J'ai envoyé Joseph chez le banquier Mustapha , auquel j'étais recommandé : ce bon Turc est venu bientôt après , et m'a conduit dans uu appartement commode. Il regarde mon arrivée comme un miracle , et m'a répété vingt fois que j'étais prédestiné.
Je serai obligé de m'arrêter ici plusieurs jours : tous- mes gens sont malades^ et quelque repos leur est indispensable.
Mon réveil sera bien doux demain, car je penserai qu'il ne faut plus que de la patience pour te rejoindre : hier encore il fallait tant de bonheur !
VaritA) Janvier.
Les princes grecs ne sont arrivés que ce matin. Je suis allé sur -le -champ rendre visite à leur père, pour convenir du jour de notre départ.
Nous Tavons fi^é à la semaine prochaine. Les dames sont encore bi^n effrayées du souvenir de leur danger pass^ , et la. belle Tarzitzs^ m'a dit fi3rt Qbligeamî^ient qu'elle se félicitsiit de optre traité d'alliance.
, Cette ville est grande, nrais m^l bâtie : située^ à. l!embouçhure d- une rivière , sa population est d'environ seize mille habitaos, turcs, grecs efc arméniens. Elle fournit à Constantinople di;. grain , de la volaille , du-fromage , des œufs , et on en exporte du vin pour Cherson^ Sa rade est
belle 9 maïs peu sûre. On y compte douze mos- <piées , et plusieurs églises grecques , dont quel^ cjues unes sont fort belles <
Si Ton peut juger' de la fertilité du sol par là modicité du prix des denrées^ tu t'en couvain-* cras par ce tarif i
Quatre livres de pain blanc coûtent S souë de France-
L'oct de bœuf, équivalant à 4o onces, 4 sous.
L'oct de vin, contenant un peu plus d'une pinte, I sou»
La volaille, le poisson de met et celui d'eau douce, sont dans cette proportion :
Une arraba de bois, équivalant à une de nos Voies, a fr. lo sous.
Le sucre ^ le thé et le café sont égalettient à très bas prix.
J'ai fait cet après-^midi une visite, au gouverûeur Oda-Bashi : sa cour est nombreuse , et ses esclaves richement vêtus. Il m'a conté comment douile mille Russes sont venus assiéger cette place par terre et par mer; com^ment lui ,* gouverneur , l'a vaillamment défendue , et les a contraints d'en lever le siège , avec une pertef de la moitié de leur monde; par quelles prouesses il s'est illustré, ayant fait pour sa part, dans, une sortie, vingt-deux prisonniers; ce qui lui a mérité le surnom, de Mad^ le plus brave .r Sort
récit m'a prouvé que les Européens n'on^ pas seuls le privilège d'amplifier , et que les fiers musulmans étaient aussi passablement fanfarons. On servait du café et des rafraichissemens ^ quand un Tartare (i) vint annoncer l'arrivée d'un pacha à deux queues ^ que l'on attendait depuis plusieurs jours. J'ai profité de la confusion où cette nouvelle a jeté toute la compagnie^ pour rentrer chez moi sans prendre congé. J'y ai trouvé l'arrabadji Baschi^ qui m'y attendait, et m'a juré, sur Mahomet^ de me rendre sain et sauf à Silistria.
Quoi qu'en dise madame de Se vigne ^ que les longues espérances usent la joie ^ la mienne, en te revoyant^ sera d'autant plus vive,*que j'ai du craindre qu'elle ne fût jamais réalisée.
Yabna, Janvier.
........ Nessun maggior dolore
Che rUordarsi del tempo felice Nella miserm !
Mon banquier^ Mustapha, m'a présenté ce matin un Français établi depuis douze ans dans
(i) Ce sont les courriers publics, renommés par la célérité avec laquelle ils font leurs voyages. Il y en a un certain nombre attaché à la cour, aux armées,' ainsi qu'aux gouverneurs des provinces. On ne peut guère voyager en Turquie sans être accompagné par un tel guide , qui sert de sauve-garde. ,
cette contrée. Je n'ai pu m'empêcher de lui en témoigner ma surprise , le prianj de me dire quel motif l'avait déterminé à se fixer parmi , des êtres aussi peu civilisés.
« Mon séjour ici^ me répondit-il, tient à un enchaînement de circonstances bien malheureuses. Lorsque je pris la résolution de m'éloigner de la France pour toujours , je ne prévoyais pas qu'une tempête me jetterait sur cette côte. J'ai regardé ce naufrage comme un avis du destin^ et il m'a semblé obéir à ses décrets, en me fixant dans ces lieux. — Mais, monsieur, lui dis-je, la proximité de Constantinople aurait pu vous instruire de l'amnistie accordée aux émigrés par le gouvernement français. — Je ne suis point émigré , monsieur ; des événemens cruels m'ont contraint d'abandonner mon pays ; dès lors il m'est devenu tout-à-fait étranger. )> Je le pressai de déposer dans mon sein le récit des chagrins qu'il n'avait pu confier à personne depuis tant d'années ; et , après avoir fait retirer mes domestiques, il commença en ces termes l'histoire de ses malheurs.
(( Je suis 'né à Paris , d'un père dont le nom |ut assez célèbre dans la banque : il se nommait, ainsi (pie moi, Louis T***. J'eus le malheur de perdre mes parens très jeune , et l'on me retira du collège Louis-le-Grand , où j'avais été élevé.
pour me mettre^ en m'émancipant^ à la tête d'une fortune considérable. C'était l'époque où la terreur faisait ressentir en France ses funestes effets. Je m'étais lié au collège, d'une étroite amitié avec le fils du marquis de H ''**.; souvent dans mon enfance je l'avais accompagné che^ ses parens , et de cette époque datent les mal-r heurs de ma vie. Il avait une sœur à peu^près de mon àge^ et quoique bien jeunes^ nous res*' sentions déjà l'un pour l'autre up penchant que le temps accrut, et qui devint pour moi une passion irrésistible.
Lorsque ses parens fiirent menacés de devenir les viçtimfss du tribunal révolutioitnaire y je (îs pour les sauver ce que me suggéra mon cœur et mon amour. ïls gémisssaient dans les cachots de la Conciergerie; mes démarches pour les en arracher avaient été infructueuses; les momens étaient précieux ; Sophie chaque jour
me demandait 1^ vie des auteurs de la sienne | je ne balançai plus, et je pajai d'une partie de ma fortune les pl^s chers vœux de ma bien-aimiée. Un de ces cannibalesr-rois me vendit leur liberté 5oo,oop francs. Cependant le marquis de H ***, ne sachant comment s'acquitter enveri moi , me proposa la main de sa fille ; je l'acceptai avec transport, et vingt jours après cette union , j'eus la douleur de voir conduire à l'échar
▼ ARNA. ig5
faud presque toute cette famille illustre. Ce coup affreux pensa coûter la vîe à Sophie ; sa raisoa en fut long-temps égarée! Vers la fin de l'été je quittai Paris , et la conduisis dans une de mes terres, où mes soins et mon amour parvinrent peu à peu à dissiper ces images funèbres. Je commençais à espérer une félicité dtirable , quand j'appris que mes liaisons avec cette famille infortunée m'avaient rendu suspect. Depuis quelques mois , un des frères de ma femme avait émigré, et s'était fait un nom à l'armée de Condé; on m'accusa de correspondre avec lui.
Le monstre qui m'avait vendu si chèrement quelques heures d'existence des parèns de Sophie, s'était porté mon accusateur, et j'étais déjà inscrit sur ces fatales listes de proscription et de mort, quand un ami m'avertit de mon dan^ ger. A cette époque encdre je tenais à la vie : j'étais aimé de Sophie; bientôt elle allait me rendre père; je crus devoir le soin de ma conservation à deux titres si doux, et ne connus pas de moyens plus sûrs de sauver ma tête , quç d'aller sous les drapeaux de la patrie faire oublier mon nom , ou le faire craindre. Je m'arrachai des bras de Sophie mourante , et partis pour l'Allemagne , où je servis comme volontaire dans l'armée que commandait le général Moreau. Distingué par lui, je m'élevai succès- .
agS VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
si vement jusqu'au grade de capitaine-adjudant ^ et c'est en cette qualité que j'ai fait, sous ises ordres , toutes les campagnes qui lui ont mérité 5on immortelle réputation.
cf Je recevais souvent des lettres de Sophie ; depuis plus d'un an j'étais père, et le règne de sdng avait cessé. Je n'attendais que la fin de la guerre pour retourner dans ma pafrie. Songes d'espérances trop tôt évanouis ! . ». A la bataille d'Eslingen, j'aperçois au milieu de la mêlée un jeune officier que les houlans autrichiens allaient faire prisonnier, et qui, couvert de blessures , était déjà hors d'état de se défendre : je vole à son secours, le dégage des ennemis. qui l'entouraient; mais l'un d'eux, tirant son pistolet en fuyant , la balle me traversa la poitrine. Les grenadiers que je conimandais nous enlevé* rent mourans du champ de bataille, pour nous transporter à l'ambulance. Ce jeune homme, qui se nommait Gabriel, oubliant ses propres souffrances, paraissait inconsolaUe de l'état où il me voyait ; sans cesse auprès de mon lit, il se reprochait de devoir sa liberté à ma vie, car alors on en désespérait. Les témoignages d'at-^ tachement qu'il me prodigua , ce sentiment qui nous attachelt nos bienfaits , tout enfin contribua à m'unir tellement à lui, que, lorsqu'il me fut permis d'aller chez moi me remettre de mes