‹ Voyage de Moscou à VienneChapitre 14 sur 24 · VARNA · texte numérisé non relu

VARNA

blessures , je le décidai à m^ accompagner, et j'en obtins la permission du général. Il est de l'essence des héros d'admirer les sentimens généreux. Moreau avait souvent loué notre dévoûment mutuel ; il signa nos congés , en daignant nous dire qu'il se serait estimé heureux d'être en tiers dans cette liaison* Enfin ^ après deux ans d'absence, je pressai dans mes bras ma femme et mon fils ; je présentai Gabriel à Sophie , comme un frère d'adoption, qui ferait désormais partie de notre famille, Gabriel était orphelin : nos cœurs lui offriijent des parens qu'il avait perdus. Heureux de l'afFectiort des êtres si chers, tout semblait contribuer à ma félicité. Je songeais à établir Gabriel, et à lui donner une existence indépendante , lorsque dans une partie de chasse, un de mes gardes, par une fatale imprévoyance, tira sur lui et lui creva l'œil droit. Ma douleur fiit extrême ; je le portai, tout sanglant, jusqu'au château, et nous craignîmes assez long- temps qu'il ne fut entièrement aveugle. Tout le monde chez moi était au désespoir, Gabriel y était adoré. Ma iemme et moi passâmes plusieurs nuits près de son lit, et c'est au moment où je lui prodiguais les témoignages de l'afiection la plus vive, qu'en reconnaissance de mes bienfaits, il parvînt à m'enlever le cœur de Sophie, Leur amour cou-

ngS VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

pable devint bientôt criminel, et lorsqu'à sa convalescence , je donnais une fête à tous nos amis, pour célébrer cette heureuse époque, ■cette nuit*là même... Ah! monsieur, épargnezmoi les détails qui me rapelleraient mon déshonneur. » Ici des larmes coulèrent des yeux de l'étranger, et je ne vis pas sans une émotion pénible les traces d'un chagrin sur lequel le temps n'avait eu nul empire. Après s'être remis un moment , il continua ainsi :

« Ma trop grande sécurité encouragea leur désordre. Soupçonne-t-on ce qu'on aime? Un an s'était écoulé sans que je me doutasse de leur criminelle intrigue. Jugez de l'excès de mon malheur ; ce fut mon fils qui devînt le délateur de sa mère : il couchait dans un cabinet attenant à notre chambre. Gabriel s'y introduisait pendant la nuit, quand des affaires m'éloignaient du château : mon enfant , qui souvent entendait sa voix , se plaignit à moi de ce que Gabriel l'empêchait de dormir en causant la nuit avec sa maman. Ce mot fut le trait d'une horrible lumière : je fis guetter, j'épiai moi-même, et ne tardai pas à me convaincre que deux êtres qui me devaient le bonheur, s'étaient ligués pour me le ravir. Ah ! que j'eusse béni la main bienfaisante qui m'eût alors arraché la vie ! Mais je devais exister pour souffrir. Le soir du jour

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OÙ je n'eus plus à douter de ma honte , je fis dîre à Gabriel de se rendre dans le parc, où je l'attendais ; je lui reprochai son crime , et , sans lui donner le temps de me répondre, je lui présentai une épée pour qu'il se défendît : il me supplia de Fentendre; le lâche! que m'eût-il dit ? Pouvais-je m'abuser encore sur mon dés*honneur? Le combat ne fut pas long; je l'attaquai avec fureur et l'étendis mort à mes pieds. J'ordonnai au valet de chambre qui m'avait suivi, de faire sceller deux chevaux. Je montai chez moi prendre une somme considérable eu or, quelques diamans, et j'abandonnai à ses iremords cette femme infidèle , dont la feinte vertu m'avait si long-temps abusé. Coupable d'un crime commandé par l'honneur, suivi seulement d'un vieux serviteur qui m'avait vu naître , je pris la route de Marseille , et voulais aller finir mes jours en Amérique ; mais il p'y avait pas de bâtiment frété dans le port pour le nouveau monde , et je m'embarquai sur un navire grec, qui faisait voile pour Sévastopol , en Crimée. Indifférent sur les lieux où j'irais cacher ma honte et ma douleur, il m'importait peu que ce fut dans les déserts de la Louisiane , ou les steps de la Tauride. Mais , hélas ! l'homme peut-il dire, en naissant, quel poia de l'univers gardera sa cendre, ni de quel

côté le souffle de Fadversité les portera ? Ma traversée fut heureuse jusqu'à la hauteur de cette côte. Assaillis par une tempête , nous cherchâmes un asile dans ce port. L'adresse de notre pilote ne put éviter la pointe de Soganlik^ et notre navire s'y brisa.

« Jeté seul sur cette plage , secouru par quelques pécheurs, qui me conduisirent à Varna, je pus me croire , au milieu de ce peuple sauvage, aussi isolé que dans un désert, et je m'y fixai à jamais.

« J'avais sauvé la totalité de mes diamans , je les convertis en or , et j'en achetai une petite terre, non loin de cette ville, dans une des gorges du mont Hœmus. C'est là que, depuis douze ans, entièrement inconnu, sans autres compagnons que d'importuns souvenirs, j'attends la fin d'une vie qu'une confiance aveugle a empoisonnée pour toujours.

« C'est par l'obligeance de Mustapha, dont je n'avais pas à redouter la curiosité indiscrète, que je me suis procuré les moyens d'adoucir l'ennui de ma solitude ; il m'a fait venir de Constantinople des livres et même des journaux.

J'ai appris par eux l'étonnant agrandissement de la France, ainsi que l'exil du général Moreau. Dieii seul scrute le cœur des hommes : j'ignore s'il était coupable j mais je crains qu'on ne re-

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