VARI«A« 30I
proche ud jour à notre pays d^avoir attenté à la liberté et à l'honneur d'un de ses plus glorieux appuis. J'écris quelquefois à l'un de mes amis, sur la fidélité duquel je puis compter, en Je priant de me donner des nouvelles de mon fils ; c'est le seul lien qui m'attache encore à la France. Il doit maintenant avoir seize ans : dès que sa mère aura cessé de vivre, j'aurai la force de rentrer dans le monde , pour le prémunir contre les maux réservés aux âmes sensibles^ »
J'ai tenté , mais en vain, de combattre sa funesté misanthropie, ce Epargnez-vous ce soin^ (( monsieur,, me dit-il. Dans une solitude de <c tant d'années, j ai dû faire sur ma position « actuelle toutes les réflexions que peut suggé- « rer la raison : ma résolution est irrévocable : «je ne reverrai ma patrie qu'au moment où.
« Sophie n'existera plus. Je lui pardonne , mais « ne puis oublier son crime; nous ne devons « nous rejoindre que dans l'éternité. »
Je n'insistai pas davantage , et l'assurai , en me chargeant de ses lettres , que je les ferais parvenir exacteipent. Sous combien de formes, mon ami, le malheur se présent^ pour accabler notre passagère existence I
Yabita, JanTÎer.
Ce matin je suis allé prendre congé d'Oda- Bashi : j'ai. trouvé chez lui ce pacha à deux
Soti VOYAGE 0E MOSCOU A ViENNÈ.
queues qui m'avait dérangé lors de ma présentation. Je ne crois pas qu'il existe un autre être aussi inepte; il ignore jusqu'aux premiers élémens de la guerre , et m'a paru aussi inhabile administrateur que mauvais général : quant aux sciences, il n'en sait pas même les noms; et si Mahomet dit que l'encre du savant et le sang du martyr seront d'un prix égal dans les deux, je ne pense pas que celui-ci doive jamais à se» manuscrits son pas'se-port pour le paradis.
Nous fumes ensjuite visiter, avec Joseph, diverses églises grecques fort anciennes : on y retrouve encore quelques restes de peintures à fresque assez bonnes, mais que la vénération des fidèles achève de détruire, en venant, même de fort loin , les gratter pour s'en faire des reliques, (i)
(i) Ce fut près de cette ville de Varna, ou Varnes^ qu'en i444^^ donna la célèbre bataille entre Amurat U et Ladislas iv, roi de Pologne. Au mépris des traités et de la foi jurée , Ladislas , séduit par les prières du pape Eugène iv, marcha contre Amurat, qui, se reposant sur ]a paix, s'était consacré à une retraite religieuse. Les janissaires vinrent le solliciter de quitter sa solitude pour se mettre à Içur têle. Dieu punit les parjures ! Les chrétiens furent vaincus après une longue résistance : le roi fut percé de coups ; sa tête, portée de rang en rang par un janissaire , répandit la terreur dans l'armée polO"^ ii»ise , et acheva sa déroute compléter
TISIRLY-COLUDGA, 3o5
En reatrant , j'ai trouvé les jeunes princes , qui m'attendaient pour cœiclure avec les arrabadji'. Comme il a trop neigé pour pouvoir se servir de chevaux , nous courrons la ppste avec des buiOQes y ce qui nous forcera à rester ci nq j ours pour faire vingt-quatre heures de chemin : c'est pour en mourir. Demain, donc je ferai ma sortie de Varna dans un arraba traîné par les plus lents des quadrupèdes. Auti^es temps ^ autres mœurs : nos rois de la première race faisaient ainsi leur entrée dans Paris : je n'ai donc qu'à reculer mon imagination de plusieurs siècles y pour trouver à mon départ quelque analogie avec une pompe triomphale !
Vl8IBI.T-Coi.UDGA , JanTieT.
Je traverse la Bulgarie^ la Mésie d'autrefois ^ en mousteimyn , ce qui veut dire , Franc voyageur sur la foi des traités. Je suis arrivé^ après deux; jours de marché ^ dans cette petite ville turque^ qui n'est éloignée que de cinq heures de Varna. Ma bonne étoile y a fixé un tailleur bulgare^ qui m'a logé: de la meilleur grâce du monde.
Ce pays était florissant avant la guerre^ mais les Russes n'y ont laissé que des ruines plus hideuses et moins intéressantes que celles de l'antiquité. Égaie ce désastreux tableau par celui du
5o4 VOYàGE Ï)Ê MOSCOU A VIENNE.
grand earème des Grecs y pendant lequel on est contraint de partager leur abstinence y et dis-moi si^ charriant tout avec soi pour ne pas mourir de faim y il ne vaudrait pas autant voyager dans les steps de la Grande-Tartarie.
Le gouverneur , à qui j'avais rendu visite ce matin , a cru devoir répondre à ma politesse , en m'envoyant ce soir ses danseurs, qu'où fiomme en turc dschenngujr . Plusieurs petits; garçons, les uns vêtus en filles, les autres avec les habits de leur sexe , sont donc entrés inopinémeitt dans le salon du tailleur bulgare : cinq musiciens les accompagnaient; deux jouaient de la flûte , deux du tambour , et le dernier de la guitare. Ils ont commencé une pantomime, dont je t'épargnerai les détails : rien n'est plus repoussant. Ces jeunes enfans, volés par des Bohémîensr dans les iles de l'Archipel , sont dressés par eux à ce métier infâme, et vendus ensuite, selon leurs talens et leur figure, à des seigneurs assez dépravés pour payer ces genres de mérite au poids de l'or. Je me suis hâté de les congédier ,^ en leur donnant quelques roupies; mais j'ai cru: convenable d'ordonner à Joseph d'aller en remercier l'aga, qui, me croyant ravi de son attention , m'a fait venir, en réponse, ses ombres chinoises , dont les obscénités ne m'ont pas moinsrévolté : enfin , Ibrahim , voulant épuiser en ma^
faveur tous ses moyens de récréations turques , m'envoya ses bateleurs, qui combattirent k moitié nus avec des ours apprivoisés , et luttèrent ensemble à la manière des athlètes.
Dès qu'ils furent partis , je fus souper chez lesComènes, où j'oubliai bientôt^ près de l'intéressante Tarzitza, les tableaux dégoùtans dont mon imagination avait été entachée.
SuxHLiirGuix , Janvier.
Pour te donner une idée de notre caravane , j'en ai fait un dessin , que je t'envoye ; elle se compose de di^-sept arrabas^ traînés par des^ * buffles : je ne saurais trop comment appeler ces voitures , craignant que le nom de tombereau ne fût trop pompeux^ La plupart transportent cette famille grecque et sa suite à Yassi. Voici Tordre de la marche : à la tête est un émir ^ chef de mes arrabadji^ pourlequel les autres ont un fort grand respect, attendu que son turban vert annonce qu'il tire son origine de Fatima, fille de Ma-^ homet (i) ; ensuite, l'escorte tui^que du prince, que je suppose être un ramassis de mendianf et de bandits recrutés dans les carrefours de la capitale ; puis vient son arraba ; le mien îmmé<^ diatement après ; enfin la file des transports; Un
(i) On les nomme seïds,
5o6 VOYAGE DE AOâCOU à VIENNK.
des Albanais de la suite du prince a éprouvé dans sa vie un petit passe-temp» très peu récréa-r tif; ce malheureux^ dans une émeute à Sniyrne^ a été empalé. Le pieu est sorti du côté gauche; j'en ai vu la cicatrice : après trois heures de cette torture horrible^ ses camarades sont venus le délivrer, et ce qu'il y a de miraculeux, c'est qu'il n'en est pas mort. Je pardonne à celui-ci de compter sur sa pfédestination.
J'ai mis pour devise à mon dessin cette sentence turque : Quittez Votre paj^s et voyagez ; ee VLest qu^en coulant que Veau conserve sa limpidité. Beaumarchais a dit que les proverbes étaient la science des nations ; je la crois , au moins, toute celle des Turcs.
Kesbl- Jbjlar , Janvier.
Scorn Hie proud mon that is ashamed to weep.
Méprisons rhomme orgueillenx qui a honte de plearer.
Quel déchirant tableau , mon ami ! Dans une cabane isolée , habitée par des Grecs , un jeune homme, étendu sur des uattes, souffre des douleurs excessives; ses pieds, gelés depuis neuf jours , tombent par lambeaux , et déjà la gangrène est aux jambes. La mort dévore lentement sa victime : quelle agonie ! Fiancé à une jeune fille de dix-huit ans, que cette *semaine même il devait épouser^ il avait été prier son
père , qui demeure à sept lieues d'ici , de venir bénir leur union : surpris la nuit par une avalanche, ce malheureux s'est égaré dans le bois ; accablé de lassitude il s'y est endormi, et ^e lendemain , des bûcherons y attirés par ses cris douloureux, l'ont transporté sans connaissance dans la chaumière de sa bien-aimée. Cette fille infortunée, belle de ses larmes et<le sa jeunesse, à genoux près de l'amant à qui elle allait s'unir, semble ainsi que lui mourir de mille morts, et le moins à plaindre est encore celui qui expire. Ce tableau ne te rappelle-t-il pas cette fresque du Campo Santo de Pise? là, comme ici, la mort touche de sa faux des êtres heureux, sans que l'âge ni l'amour ne puisse la désarmer.
Nous avons cherché un palliatif à ses maux; Joseph a épuisé sur lui tout ce qu'il sait de pharmacie; mais, hélas! c'est un chirurgien habile qu'il faudrait, et d'ailleurs l'infortuné est dans un délire perpétuel.
Nos arrabadji ont eu hier une querelle qui m'a donné lieu d'entendre tout le vocabulaire des juremens turcs, qu'ils ne se ménageaient pas. Us s'appelaient keavour, keasin^ infidèle > blasphémateur, kiopak^ tomutz, chien, porc; mais leur jurement le plus familier est annas^ sinnjr-sikein ^ dont un enfant de sept ans apo-^ strophéit un homme qi^ l's^vait poussé. J'en
5o8 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
demandai rexplîcatioa : cela signifie^ en terme décent y je pourrais être ion père. Cette querelle, cependant, n'eut point de suite, grâce à mon émir, qui vint tout calmer, et continua sa rbute avec sa lenteur accoutumée.
Un de nos cochers turcs , en peignant sa barbe ce matin, «avait grand soin de ramasser dans un papier tous les poils qui s'en détachaient : je lui en iSs demander la raison. « C'est pour les cf enterrer, répondit-il, dans le premier cime- « tière que nous trouverons en chemin. » Voilà à coup sûr de la personnalité !
Diderot, je crois, a écrit quelque part : « Il « fautaux hommes des mouvemens violens pour « leur faire sentir leur existence. » Depuis plusieurs années, le sort n'a rien négligé pour me faire apercevoir de la mienne.
Kalabach, JTanyier.
Du temps, de la patience, et la feuille du mûrier devient satin, dit le proverbe arabe.
Me voici dans un village nommé Vjirbre-Noiry et je ne suis qu'à vingt-cinq lieues de Varna ; cependant nous marchons depuis six jours. Nous avons fait demander le kaïa , qui est l'homme préposé , dans chaque bourg, à trouver des logeipens aux voyageurs. Celui-ci est un Bohémien, qui , moyepnant quelques paras ^ dont il parais-
kAlabach. 5og
sait avoir un pi^esçant besoin^ s'acquitta de sa ibnction de maréchal-des-logis , et mlmpatrônisa d'une véritable tanière , où l'on circule en se ployant en deux^ tant le toit en est écrasé. Ces malheureux rayas s'accoutument dès l'enfance à ramper^ saisissant ainsi l'esprit de cette maxime ottomane : « La tête courbée n'est pas <( celle qu'il faut couper. » 11 y a bien cependant quelques maisons d'assez bonne apparence^ mais, dans la crainte que leurs femmes n'y fussent aperçues, ces Turcs nous en eussent impitoya-blement fermé les portes.
Je ne te donne point la description des sites , du soi , ni la nomenclature des productions ; car nous sommes en hiver, et cette saison, comme la vieillesse , en privant la nature de ses belles formes, la rend sans intérêt. Voici une caravane composée de seigneurs et de marchands qui se rendent à Varna. Avec quel insultant dédain ils accueillent ces pauvres Grecs , qui s'empressent autour d'eux! Non, je n'aime pas ces musulmans : ils affectent un air grave, en attachant à la lenteur une idée de majesté : combien ce sentiment est éloigné de cette fierté respectable qui part de l'âme et non pas de l'orgueil ! Je crois qu'un Turc n'a jamais ri de sa vie, et comme il n'y a que les gens qui savent rire, qui sachent pleurer , je juge les Ottomans fort peu sensibles ;
3lO YOYÂ(^E DE MOSCOU À YIEITNE.
sans cesse la pipe à la main , ils ne la quittent pas même à cheval ; c'est pourquoi Nadir-Shah disait aux Persans y pour les encourager à combattre les Turcs : « Ne craignez pas ces gens-là ; « Dieu ne leur a donné que deux mains ^ Tune (c pour maintenir leurs turbans ^ l'autre pour « soutenir leurs culottes : s'ils en avaient une u troisième y ils l'emploieraient à porter leurs (c pipes. »
Le costume des femmes bulgares est assez gra* cieux. Elles enlacent dans leursr cheveux quelques ornemens d'or , et portent des bracelets d'une grosseur prodigieuse^ soit en métal ou en verre ; la forme en est absolument pareille à ceux trouvés dans les fouilles d'Iïerculanum : on les leur passe au bras dans l'enfance y et elles ne les quittent plus y même au tombeau.
Herkanix, Janvier.
Depuis le 22 janvier, je couche au milieu des champs dans mon arraba, ou auprès d'un feu que nous allumons pour nous dégourdir, faire dégeler nos provisions , et éloigner les loups et les ours qui sont ^ci en fort grand nombre. Ce n'est cependant pas qu'il manque de villages sur la route, mais ils sont habités par des Turcs qui, ni pour de l'or ni pour l'amour de Dieu, n'ouvriraient leurs portes à un ghiaour.
HEBMANIir. 3lf
" Je me rappelle avoir lu, dans l'ouvrage de M. Thomton sur l'état actuel de la Turquie, qu'il n'est pas un paysan qui n'offre de partager sa cabane avec un voyageur, et que , dans aucun cas, il ne lui refuse l'hospitalité. Je félicita *M, Thornton d'avoir été si cordialement accueilli ; mais nous qui , depuis trois jours, campons sur la neige, par un froid de vingt degrés , ou qui prenons d'assaut une malheui^euse chaumière, après avoir tenté pour y entrer tous les moyens de persuasion, je ne pense pas que, dans la situation où je me trouve en Buljgarie, il eût, après de pareilles nuits, si fort exalté l'hospitalité de ces brutes féroces. Est-il concevable en effet qu'un misérable en guenilles, avec un torchon roulé sur sa tête, s'imagine être supérieur au reste des hommes, et prenne l'inhumanité pour de la morale? qu'ainsi que dans le palais des grands, il ait dans sa chétivc cabane une enceinte destinée aux femmes, qu'il intitule pompeusement son harem , où des être» de la dernière classe de la société se peignent les cheveux en rouge, les ongles en écarlate, et préfèrent mourir de faim et de misère, plutôt que de recevoir quelque argent pour empêcher un malheureux étranger d'expirer de froid à leur porte? Supertition, fanatisme,, faut-il donc vous retrouver partout ! Mon bon Joseph leur
5ia VOYAGE DE-MOSCOUA VIENNE,
cite, cependant, à travers les trous de la serrure y les plus persuasives maximes de la morale chrétienne , car il sait passablement son catéchisme; mais son homélie ne lui attire que quel* «ques potées d'eau sur la tête', dont il vient tristement se sécher auprès de notre feu, en maudissant de bien bon cœur les préceptes inhumains de Mahomet , disant sans doute : N^ouvrez pas à ceux qui frappent l
SiLiSTBiA, JanTier.
Enfin me voici à Silistria , c'est-à-dire , parmi des monceaux de décombres et de cendres, attestant toutes les horreurs de la guerre , dont cette ville assiégée, brûlée, a été la victime. Quelques cahutes, bâties en terre, adossées à des ruines de bains ou de mosquées, quelques malheureux, manquant de tout, pleurant sur les restes de leurs habitations désolées; dans une masure un peu plus spacieuse , Salich-Pacha y jeune et fort aimable général , faisant à ravir les honneurs de son taudis , dont les murs sans tenture, et le parquet sans tapis, contrastent bizarrement avec la cour brillante et nombreuse qui l'entoure. Voilà le tableau de Silistria, où je vais prendre quelques heures de repos, dont j'ai grand besoin : puis, après avoir congédié mes arrabadji et traversé le Danube, me trouver
^ïtlSTllIA. 5i5
enfin parmi des chrétiens à Calarach. Je t'écrivais y mon ami , quand le gouverneur m'a fait inviter à souper^ honneur que j'ai accepté, moins par vanité que par nécessité : il n'y avait pas moyen de se rien procurer au bazar.
Je me rendis donc chez mon hôte, le pacha, qui me reçut avec beaucoup d'empressement, et dès qu'on eut servi, nous nous accroupîmes sur jios talons autour d'une table qui ne s'élevait pas à un pied de terre. Le souper fut apporté sur un grand plat de cuivre , et dans des vases d'étain ; il fallut aussi manger sans couteau ni fourchette, et faire comme la pacha, qui, préchant d'exemple, se servit avec ses mains. Je lui demandai pourquoi , à la table d'un effendi tel que lui , on ne voyait ducun vase d'argent ; il me répondit , en riant , que ce luxe était sévèrement défendu par le Coran, où il est dit ; Le feu de V enfer rugira, comme rugif-le chameau, dans le ventre de ceux qui se serviront de vais*' selle précieuse. Cependant vers la fin du repas, on m'ofiVit du vin , dont il m'engagea à me servir ; mais lui ne but que de l'eau dans une coupe d'or, qu'il a reçue du sultan Mahmout. Quand ie repas fut terminé , on nous présenta à laver , puis vinrent les sorbets et des parfums; enfin l'on nous laissa seuls. Nous nous entretînmes alofs des coutumes de l'Europe, auxquelles il
5l4 VOTA.GE DE MOSCOU A VIENNE.
n'était point étranger. J'en pris occasion dé le complimenter sur le pouvoir absolu qu'il exerce, et qui prouve combien , si jeune encore, il a su captiver la confiance de son souverain. « Si vous connaissiez bien ma position, me répondit-il^ vous la jugeriez , sans douté , plus digne de pitié que d'envie; l'éclat de mon rang, mon autorité sans borne,' m'exposent continuellement aux atteintes de la calomnie, ^aux rapports envenimés des espions dont je suis entouré ; ma seule volonté, qui peutrendi'e mon ministère terrible, est un lien de fer, que je ne puis ni alléger, ni rompre. -Dans ce gouvernement, où nous sommes tous esclaves, les plus exposés aux caprices du maître sont précisément ceux que sa faveur élève aux postes les plus émînens : notre autorité est comme une éponge , qui s'imbibe de tous les sucs d'une prospérité passagère, jusqu'à ce qu'une main plus puissante s'en empare pour la presser à son tour. Ne soyez donQ pas surpris si , imbu dès mon enfance de ces principes de crainte et de sévérité , je n'en porte pas moins envie aux nations qui sont gouvernées par une législation bienfaisante : le pouvoir absolu est un poison qui corrompt les individus et les perd. Depuis cinq ans que le sultan m'a revêtu de ce pouvoir, dont vous voulez bien me féliciter, je vois chaque jour ma tête à un pied de mon
CAtÀAÀGH. 5l5
Corps ^ et ce cochemar perpétuel tempère bien l'ivresse de la puissance. » Un officier de sa âuite vint lui porter un message^ le pacha sortit^ et cette interruption mit un tei*me à l'e^usion de son cœur. En rentrant, il me présenta un obfet très rare : c'est le Coran qu'en 1727 Ibrahiiïi- £ffendi (i) fit imprimer à Gonstantinople , avec les caractères qu'il avait rapportés de son am-* bassade de France. Comme je me disposais à prendre congé du pacha, il m'obligea à recevoir, en souvenir de lui, un rosaire fait de grains de roses, d'un travail achevé, et me proposa de me recommander à l'isprawnîc de Calarach : j'acceptai , et sur-le-champ il fit appeler un secrétaire, qui écrivit, sous la dictée de son maître, ce firman amical, dernier gage de bienveillance d'un Turc , digne de vivre sous d'autres lois, et si peu semblable à ses bornés compatriotes. (2)
Calabagh 9 Janvier. •
Ben ama quiem nunca oltfida.
Bien aime qui jamais n'oublie.
J'ai traversé hier le Danube , et j'ai soupiré en songeant que ces mêmes flots avaient coulé à
m — — — — -^— ^— I ^».— — ■— ■■ II— ^i<— i M I I 11
(i) C'est le même qui signa, à Passarowitch , le traité de paix entre la Porte ottomane , l'Autriche et la république de Venise.
(2) Salich-Pacha , créé grafid-vizir après la déposîlioa
5l6 VOtÀGE BB HOSGÔU k TIBNiNE.
Vienne. Avec quelles délices je me suis reporté à ce temps de ma vie si tôt passé près de toi ! J'ai assez voyagé maintenant pour connaître lé prix du repos. On avait besoin jadis de tout ce mou-* vement pour acquérir une expérience que les événemens du siècle ne donnent que troppromp' tement. L'Europe, presque entièrement gouvernée par les mêmes Ims , n'offre à l'observateur qu'un coup d'oeil uniforme, et conséquemnient sans intérêt. Ce sont des cailloux d'un même fleuve , émoussés par le frottement. Partout mêmes habitudes, même langage , mêmes cos* tûmes : il vaut autant étudier chez soi de bons originaux, que courir beaucoup pour ne voir que de froids imitateurs. J'excepte cependant, de ce tableau , la Turquie , qui est assez peu civilisée pour ne ressembler à rîen. Ce vaste empire , qui , dès qu'il est menacé , se meut à la voix de son souverain , n'a point de force réelle en temps de paix, et ne forme d'armées que quand le danger l'avertit de se défendre (i).
d'AH-Pacha , a été , ainsi que son prédécesseur et son
successeur, Abdullah-Pacha , relégué à GalHpoH.
(i) Une déclaration de guerre du sultan doit recevoir la sanction du mufti y qui fait connaître son approbation par un manifeste a\ipeléJeHfaa , et légalise ce droit de repousser la force par la force.
CALAKÂCn. Sf]
Quels secours peut-on attendre d'une milice assemblée à la hâte , à peine exercée, et que l'espoir du butin , plus que l'amour de la patrie , range en foule et sans ordre sous les drapeaux d'un chef énervé par la mollesse du sérail?
Presque point de troupes régulières dans un moment où ses voisins ont des armées immenses , dont la discipline décuple la force : les Turcs sont braves , chevaleresques niémp ; mais à quoi sert un courage intrépide contre une tactique savante? Les Polonais, leurs voisins, qui, militaires en naissant y formèrent un camp immense au milieu de l'Europe, n'ont-ils pas succombé malgré des efforts inouïs, par la seule raison que , sans armées régulières, ils n'étaient jamais en mesure d'opposer des masses aguerries à des voisins ambitieux!
Je voulais te parler du Danube, de Vienne et du bonheur qui m'y attend, et me voilà enfoncé dans un chaos de comparaisons « Je reviens vite à Calarach , chétif petit village valaque , où j'ai été charmé cependant des attentions de l'isprawnic, le jeune Bogdan, qui, ainsi que les fils des plus riches boyards , fait son début dans la carrière administrative , par cet emploi subalterne ; il s'est empressé de nie procurer oblî* geamment tous les moyens d^ transport à sa disposition.
3l8 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
C'est ici que je me sépare de cette intéressante famille des G)mènes : le temps et le hasard même ne nous réuniront sans doute plus ; mais qui voyage beaucoup semble condamné à vivre pour regretter.
Adieu ^ mon ami : si les flots du Danube remontaient à leur source , je les chargerais de te porter mes vœux y que je ne puis confier qu'au papier et au vent.
JanTier.
La route de Calarach à Bucharest n'offre Aen d'intéressant 9 hors la coiltumede ne faire payer les frais de la poste qu'une seule fois pour tout le trajet , ce c(ai empêche d'être rançonné aux relais 3 et exempte de l'ennui de compter sans cesse son argent. Dans une espèce de chariot garni de paille^ monté sur quatre petites roues non ferrées y auxquelles sont attelés quatre che« vaux qui n'ont que des cordes pour harnois, une seule personne se place avec peine ^ ce qui oblige à employer autant de voitures que de voyageurs et de coffres. Un des postillons qui m'a conduit y avait été témoin de la mort du jeune prince Suwarow, qui, victime d'une bizarre fatalité, s'egt noyé, non loin d'ici, dans le iRiminic, dont, après la bataille gagnée sur les Turcs, le maréchal son père prit le surnom. Ce
BUCHAREST. SlJ)
fleuyç, presque toujours à sec, s'enfle subitement parles torreus de la montagne. Le prince, malgré les représentations de ses guides, voulut le passer à gué ; la rapidité des flots renversa la calèche , et de six personnes qui l'accompagnaient, Suwarow seul a péri, 11 se tint attaché quelques instans à l'un des chevaux de traits , mais , excédé de fatigue , le cheval s'abbatit , et l'écrasa sous lui. On ne put retirer son corps que vingt - quatre heures a|>rès cette catastrophe, (i)
Buchâbist, Janyler.
Je m'empresse de t^annoncer mon heureuse' arrivée dans la capitale de la Valachie, où me voici, grâce au cîel , depuis hier, à onze heures du matin. Mon premier besoin était une chambre et un lit, mais je les ai cherchés long-temps en vain; car ici, comme en Turquie, on ignore ce que c'est qu'une auberge. On me conduisit enfin chez le vice-consul de France, M. Barbier, jaégociant de cette ville, qui fort obligeammerfl
(i) Ce jeune prince , marié à la princesse Hélène, fîlle du grand -chambellan Narischkin , a laissé deux fîls ^ héritiers d'un nom que son përe a tant illustré. Leur mère , une des plus belles personnes de la Russie , donn^ k leur éducation tous les soins de la tendresse maternelle unis au jugement d'une fçmme supérieure.
B'iO VOYAGE DÉ MOSCOU À YIENN^.
m'offrit sa maison pendant qu'on me trouverait un appartement convenable.
Je causais avec lui de mes tourmens de la route, lorsque sa femme est entrée. Gracieuse comme une jolie Parisienne, sensible comme toutes les femmes , elle m'a prié d'en recommencer le récit, et l'écouta avec cet intérêt qui fait si promptement oublier les infortunes.
J'envoyai porter les dépêches, dont j'étais ' chargées pour le caïmacanArgyropolo, auquel son frère de Constantinople m'avait particulièrement recommandé : il me désigna aussitôt, chez un boyard , un logement commode et bien chaud, où un pauvre voyageur qui ne désire rien tant que le repos, pourra se remettre, je l'espère, des fatigues de cette quarantaine ambulante. .
A quatre heures on servît un dîné français , auquel je fis honneur en pèlerin affamé. Au dessert on annonça madame Catînka de S***, veuve d'un des |>rinclpaux membres du divan.
J'en avais entendu parler avec éloge h. Odessa, où elle avait accompagné son père en exil, et je vis avec un plaisir nouveau que la renommée, si souvent trompeuse , n'avait point exagéré ses agrémens. On rît, on causa toute la soirée; enfin, je m'oubliai si bien , que l'on fut obligé de me rappeler qu'il était minuit passé , et que je
BUGHAREST. 521
devais vraisemblablement avoir besoin de repos. Je quittai donc cette famille pour aller me livrer au sommeil 9 dont les émotions de cette journée allaient sans doute embellir les songes.
A cinq heures du matin ^ un bruit épouvantable me réveilla en sursaut. Je crus la ville au pillage; une clarté excessive brillait dans ma chambre : je courus k ma fenêtre , et vis , précisément en face de moi , le palais du prince de Valacbie tout en feu. Placé sur une montagne ^ il me retraçait le Vésuve en fureur : les torrens de flamme qui s^en échappaient menaçaient la ville d'un incendie général. Bucharest^ presque entièrement bâtie en bois ^ se trouvait en danger de s'allumer par tous les bouts « > Je m'habillai à la bâte, et courus observer de plus près ce nouveau fléau. Les secours furent prompts et bien administrés. Des pompiers ^ couverts d'une espèce de casque et d'un habit romain y montaient vaillamment sur les toits brù-* lans ^ pénétraient dans les appartemens embrasés^ pour en sauver quelques meubles ; mais malgré leurs efibrts^ le feu gagnait rapidement. Tous les habitans étaient sur pied : on y voyait comme en plein jour. Poussé en tous sens par ce peuple alarmé y la foule me porta vers madame Catinka ^ que l'inquiétude avait aussi attirée jjft'du danger. Quittée par son frère ^ Taga dé la police , qjic
sa charge obligeait d'accompagner le prince ^ elle voulut bien accepter mon bras pour retourner chez elle 9 et comme il faisait de^à grand jour ^ elle m'y offrit à déjeuner. Qn vint peu d'instans après nous apprendre qu'on était maître du feu^ tnais que le palais, et tout ce qu'il contenait, avait été la proie des flammes.
Il m'eût été difficile de trop maudire un déisastre auquel je devais cette douce rencontre , et je quittai ma belle hôtesse , très convaincu que les malheurs généraux ont toujours un bon côté pour quelqu'un.
BuGHARBST, Féyrier.
Cette capitale de la Yalachie me parait bien supérieure à l'idée que je m'en étais formée (i). Bucharest, résidence ordinaire de l'hospodar, est assez commerçante. La Dumbowitza qui la traverse doit rendre sa position fort pittoresque en été. Ce mélange d'Européens et d'Asiatiques lui donne un caractère particulier^ et l'on re-
fi) Bucharest contient quatre-vingt mille habitans, trois cent soixante*six églises et vingt monastères. 11 y a environ quatre cents ans ce n'était qu'un village appartenant à un homme appelé' Bukor, d'oii lui est dérivé son nom , qu'elle garde jusqu'à présent. Ce fut en 1698 que Constantin Bessaraba en fit le siège du gouverne-^ ment de la Yalachie.