BUCHAREST. S^J
marque même quelques beaux édifices paripi les églises et les monastères.
Je viens de remettre les lettres de recommandation que j'avais apportées de Constantinople ^ et j'ai été reçu partout avec eiïipressement et ijienveillapCe. Le lendemain^ ceux auxquels je m'étais présenté y ainsi que beaucoup d'autres que je lie connaissais pas> sont venus lïie rendre visite et tn'offrir leurs services : c^est l'usage , m'a-t-ott dit, de faire toujours les premières avances aux étrangers. Sainte hospitalité! faut-v il donc t' admirer si loin!
La langue est un dérivé du latin ^ corrompu par un amalgame de mots slaves , turcs et tartares ^ Les Valaques assurent qu'ils descendent des Romains par les exilés, appuyant cette prétention de leur noiti de Romun j et de ce que la Valachie s'appelle encore Tsara Rwnaneska^^ le pays romain. Mais les boyards des plus anciennes familles font remonter leur origine aux Slaves, et sont ^ disent-ils, d'une race distincte de celle du peuple issu des Romains ^ alliés aux Daces.
Les boyards instruits parlent généralement pilusieurs langues : il n'est pas rare de les voir^ joindre à la leur le grec, le russe, l'allemand et le français.
Le sang à Bucbarest est très beau : les bonr>-
mes ^ sous les énormes kalpaks dont ils se coiffent, et qui les défigurent, ont des traits mâles et réguliers. Les femmes y sont jolies, et possèdent, pour la plupart, quelques talens d'agrément. Jalouses de montrer aux étrangers combien elles supportent impatiemment leur état de contrainte au dehors , elles s'empressent d'embellir leur intérieur de tout le charme qui leur est personnel, ^
L'habillement des boyards ressemble à celui tles Turcs , à l'exception du turban , qu'il ne leur est pas permis de porter : ils le remplacent par ce kalpak , espèce de boule de la forme d'une poire, recouverte de peau d'agneau d'une couleur grise ou noire , qui n'a pas moins de trois pieds de circonférence , et dont la hauteur est en proportion. L'habit des paysans est exactement le même que celui des Daces , représentés sur la colonne Trajane à Rome.
Le vêtement des femmes a de l'analogie avec celui des dames grecques de Constantinople, auquel elles joignent une plus grande profusion de bijoux : il n'y a cependant plus que les femmes âgées , et celles des boyards de la troisième classe, qui en fassent usage. Les autres suivent les modes de Paris et de Vienne , et rivalisent de goût et de coquetterie stvec les élégantes de nos capitales.
BUCHàREST. oaS
Autant les femmes des boyards sont indolentes et oisives y autant celles du peuple sont actives et laborieuses; toujours la. quenouille à la main 9 elles portent leurs marchandises et^ même leurs enfans sur la téte^ pour ne pas, être détournées de filer en marchant.
En traversant ce matin la place du marché , je vis un voleur que l'on conduisait par les rues, en le battant de verges, comme jadis les licteurs châtiaient les criminels à Rome. C'était un de ces malheureux Egyptiens (i) pour qui le vol semble être une seconde nature. Quelque fréquens que soient les exemples de pareilles punitions, l'habitude est chez eux plus forte encore que la crainte : quant à la honte , je ne crois pas qu'ils en connaissent le nom.
A la recommandation expresse de son éminent patron le reis-efFendi , Joseph Drakula vient d'être investi de l'emploi de shatrar , gardien des tentes du prince , ce qui lui donne le rang de boyard de troisième classe. Il est venu , me voir ce matin dans les habits de sa nouvelle dignité, et m'a semblé plus enchanté de son sort que Sancho , quand il prit possession de son île. «Ah! si ma femme, si ma Toinette me
(i) On en compte plus de cent cinquante mille dai^s les deux principautés.
i< voyait ! s'écriait-il souvent, — Oui , mon cher « Joseph, lui dis-je , elle serait heureuse d'être w boyarde à la cour, et il faut vous empresser (î de l'appeler près de vous : je suis certain aussi w que les moustaches du vieux sergent ne dé- (( pareraient en rien Timmense bonnet des Ar- H nautes, et qu'en leur apprenant la charge ea « douze temps , il ferait passablement son che-r <c min daps votre armée. — Riez, monsieur, (( me dit Joseph , riez tant qu'il vous plaira ; a mais convenez au moins que c'est une belle a conclusion d'histoire, — Il ne vous manqae « plus effectivement , monsieur le shatrar , que w la terre- de Lirias , pour,, nouveau Gil-Blas, « l'emporter en tous points sur le héros de Le « Sage ; mais en attendant ce complément de (( fortune, laissez-moi vous offrir cette petite « marque de ma reconnaissance. » Il ne m'a pas été possible de lui faire rien accepter : peut-p êti:*e eut-il déjà cru déroger : j'espère m'en dé-? dommager près de sa famille. Midi sonnait, el Sa place l'appelait à' la cour ; il y courut avec ce contentement de cœur qu'il était impossible de ne pas partager, me laissant bien convaincu qu'il est pli;s difficile de supporter avec calme la prospérité inattepdue, que les longues épreuves de l'infortune.
La neige, me dit-on, rend impraticable dan^