‹ Voyage de Moscou à VienneChapitre 17 sur 24 · BUCHAREST. Z2J · texte numérisé non relu

BUCHAREST. Z2J

iietie BaisQXf. le passage des monts Crapach : si l'hiver^lève cette barrière entrei nous, j'en adoucirai les regrets, en cherchant sur ce pays des détails qui puissent t'intéresser.

Bughàbest, Février.

Je t'écris de cette Dacie célèbre, tjue, l'an 1 02 de notre ère, Trajan réunit à l'empire romain, lorsque triomphant du courage opiniâtre de son roi Décébale, il mérita le surnom de Dàcius, et que ses succès fussent immortalisés par la colonne élevée dans le Forum 4e Rome.

Ce pays, durant la décadence de l'empire, fut successivement la proie des Goths, des Huns, et d'autres barbares; puis, reconnu par les Romains , comme souveraineté d'Attila , il devint enfin , après l'empire des Chagant , un fief des rois de Hongrie ; mais ce ne fîit que sous le règne de Ladislas i*^', que Ravul, surnommé le Basané , érigea en principauté le pays situé entre le Siret et l'Ait, ce qui forme aujourd'hui la Valachie.

La cour de Hongrie donna, vers ce temps, le Bannat de Crayova, ou Basse-Yalachie , aux chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem , pour y protéger les pèlerins et les croisés qui se rendaient de l'Allemagne à la Terre Sainte. Ce petit état revint ensuite sous la domination des '

rois de Hongrie , jusqu'au temps où ses habîtans^ ainsi que ceux de la Moldavie^ ayant fait alliance avec le roi de Pologne, assurèrent leur indépendance.

La Valachie, soumise en i4i8 par la force des armes , fut considérée comme fief de Fem* pire ottoman, et donnée dans la suite, à titre de vayvodik, à des Grecs, issus de la famille impériale; mais ces hospodars, élevés momentanément au rang suprême , ' qu'ils devaient à l'intrigue ou à l'argent , ne purent s'occuper que bien faiblement du bonheur des peuples qui leur étaient confiés : aussi cite-t-on peu de princes, depuis qu'ils ne sont plus électifs , qui se soient illustrés par des établissemens utiles , ou par une administration irréprochable.

Le prince Alexandre Ypsilanti est le seul qui, après six ans de règne, ait fait regretter son administration. Parmi les traits dont un législa-* teur pourrait s'honorer, on cite celui-ci : arbitre de la vie de ses sujets, qui n'ont aucune possibilité d'appel , connaissant ce qu'un despotisme aveugle, guidé souvent par la passion, peut commettre de cruautés , Ypsilanti , pour en tempérer la rigueur , ordonna que l'armase, gouverneur des prisons , avant de faire exécuter la sentence de mort d'un criminel, se présenterait trois fois devant le prince, en répétant,

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solennellement : « Persistes-tu à répandre le « sang humain?»

Il y a ici un divan , qui se compose de l'archevêque, du généralissime^ du trésorier, du chancelier, du ban, des juges de la haute et basse Valachie, du sergent d'armes, et de quelques autres grands fonctionnaires publics , qui selon l'ancienne coutume doivent être nés ou natura^ lises Valaques. C'est à ce conseil suprême qu^ se décident, en dernier ressort, les affaires présentées par les tribunaux inférieurs. J'eus la curiosité d'aller à cette salle d'audience, voii* l'hospodar y tenir' son lit de justice. Je ne fus pas médiocrement surpris de remarquer que les Grecs n'en approchaient qu'en faisant le signe de la croix, avec autant de componction que s'ils eussent touché le seuil d'une cathédrale. Mais que te dirais-je du tableau intérieur de ce divan, et du respect servile que les boyards affectent devant leur prince ! Ils semblaient avoir tous pris pour devise cette maxime valaque :

Ilj' a bien peu d'herbes rtimpantes qui, à force de se traîner^ n^arrivent à trouver un soutien. Ces Grecs si présomptueux, rangés en silence dans l'attitude la plus humble, tenaient à grand honnetir de baiser un pan de sa robe : prosternés aux pieds de ce souverain d'un jour, ils semblaient tour à tour terrifiés d'un regard, ou

S5o VOYAGE DE MOSCOU À TIENNE.

enthousiasmés d'ua sourire. Comment de tels hommes ne seraient-ils pas enivrés de cette puissance factice^

Caradja se fît rendre compte des affaires de la principauté^ j^g^^ selon le code de Justi* nien (i), revu, corrigé, et augmenté par luimême ; nomma quelques boyards subalternes à des emplois de troisième classe; anoblit quelques roturiers qui avaient chèrement payé leur patente , et termina cette mémorable séance en ~ brisant son espèce de sceptre sur la tète d'un courtisan borgne, accusé d'avoir manqué de respect à la princesse Rabboul, sa fîUe.

Enchanté de ce grand acte.de justice, il retourna dans son appartement , précédé des Alba- . nais de sa garde , et soutenu par ses deux gendres, Vlaccuzzi et Mavrocordato ; le premier, postelnik , et le second , spathar (2) , charges les plus éminentes > ce qui veut dire, les plus lucratives de la principauté.

J'entrai, en quittant la cour, chez madame*

(i) Ce fut Ma^ieu Bessaraba qui, en i644>^c^opta en Valachie le Gode Justinien , en le modifiant d'après les coutumes du pays.

(a) Postelnik est principal ministre et maitre des ce-* rëmonies de la cour ; la charge de spathar torrespond à celle de ministre de la guerre.

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Catinka y dont la^ maison touche à celle que le prince habite maintenant. Je la trouvai à soil piano y chantant ces airs grecs y dont les paroles vantent l'amour çt la liberté , avec une sorte de mélancolie qui* tient du regret. Assis auprès d'elle , je ressentais ce vague bonheur qu'il est plus aisé d'éprouver que de peindre , et je l'écoutais en silence^ car toutes les langues sont pau* vres pour l'amour; les mots manquent k qui sent beaucoup; mais mon regar4 achevait ma pensée : sourire , propos ^ regards , tout est en^ chanteur^ tant qu'on est enchanté.

Adieu ^ mon ami. Aimer, toujours aimer, voilà ce qui nous est r^sté de notre héritage céleste.

Une secousse terrible m'a réveillé cette nuit; les cris que j'entendais de toutes parts m'ont con* traint de me lever. J'avais sonné, pour apprendre la cause de ce tumulte , quand une seconde secousse , plus violente encore que la prtv mière , m'a prouvé que la terre tremblait autour de moi. Mes domestiques vinrent m'engager instamment à sortir, attendu que la maison voisine venait de s'écrouler, et que le même sort menaiçait la nôtre. Comme je ne me souciais guère 4'u|i pareil mausolée, je me suis habillé à 1«|

33à VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

hâle, et j'ai couru chez ma belle veuve, que j'ai trouvée dans son jardin, qu'éclairaient d'énormes njach-allah (i). Je fus bien surpris de la voir si peu effrayée de ce désastre ; mais il n'y a, me dit-elle en riant, que la première nuit et la première mort qui aient du causer de l'étonnement aux hommes. Ces commotions sont assez fréquentes à Bucharest : nous ne nommons tremblemens de terre que ceux qui détruisent une partie de la ville.

Je n'avais pas encore aperçu une jeune personne d'une pâleur extrême , qu'elle me présenta comme sa cousine. Depuis trois ans , ajoutât-elle , entièrement retirée du monde , elle vit dans un couvent, dont, derrière ces arbres, vous apercevez le dôme.

Je demandai à madame Catinka , si les parens de sa cousine la contraignaient à prendre l'habit monastique, (c Sa résolution tient a une autre « cause, me répondit-elle, et comme elle n'en-

(i) Espèce de torche , particulière à ce pays , que Ton allume dans des cercles de fer, fixes au bout d'un bâton , et que l'on porte par étiquette devant les voitures des premiers boyards ou des étrangers de distinction. Il est d'usage d'en laisser brûler une ou plusieurs dans la cour du prince et des officiers attachés à sa personne. Ces torches ont la propriété de ne pas s'éteindre sous la pluie la plus violente. ,

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u tend pas le français^ je puis y sans renouveler n ses douleurs, vous en expliquer le motif. »

(c Aimée passionnément par LabanofF, officier de la garde russe , elle partagea bientôt sa tendresse : son père, dont la fortune est immense^ craignant d'arrêter trop tard les effets d'une passion qu'il désapprouvait, obtint du général en chef Kaminsly, dont ce jeune militaire était parent, la promesse de l'éloigner de Bucharest* Le général chargea donc son neveu de se rendre à Pétersbourg,- pour y porter les trophées enlevés aux Turc^ ; mais en ne lui cachant pas la cause de son départ, il lui intima Tordre d'attendre dans sa famille son rappel près de lui. Forcé d'obéir, cet infortuné vit une dernière fois son amie, et ils se jurèrent un amour éternel. A peine à la seconde poste , la fièvre si fatale aux étrangers dans notre pays, le contraignit de s'arrêter : les effets en furent tellement rapides, que peu d'heures après on désespérait de sa vie.

(c La nouvelle en fut apportée au général par un de ses gens; bientôt elle circula dans la ville, et parvint enfin à ma cousine. Elle eut le courage de partir seule pendant la nuit pour le village où son amant expirait ; lîiais quand elle arr riva, Labanoff n'existait déjà plus : on la rapporta mourante à Bucharest , et pendant près de deux

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niois sa raison fut entièrement égarée. Rendue à elle-même , elle voulut se séparer pour jamais du monde. Ni les prières de ses amis^ ni le dés-f espoir de son père ne purent changer sa résolution : retirée dans le monastère où nous avons^ été élevées, je suis la seule personne de sa famille qu'elle ait voulu permtettre qu'on y admit. Depuis trois ans, j'ai la douleur de la voir len-* tement s'éteindre ; -jadis elle était la plus belle d'entre nous, maintenant ses traits sontfiétrisy et le temps ne fera plus renaître cette fleur que le vent des passions a décolorée.

A pena si pub dir quesfa fù rosa.

« Et vous penser qu'il n'est pas de bonheur sans amour ! En voilà les effets. Ne suffisent-ilspas pour se m.éfier de ce qu'il vous plaît d'appe-^ 1er une autre vie dans la vie, et ne doit-on pas plutôt dire qu'il existe rarement un amour san& douleurs ? « L'amour, a dit un auteur allemand y « ne serait qu une irritation de nerfs , si la volonté fc n'en faisait une sensation céleste. » — Qu'estce que la vie sans cette volonté? demandai-je à ma belle prêcheuse. Les exemples dû danger' de l'amour ne sont peut-être qu'une raison de plus d'en braver le péril : sans les orages , apprécierait-on un beau jour!

Le tremblement de terre avait cessé ; madame

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Catinka devait reconduire sa cousine au couvent ; je quittai ces darnes^ incertain si je trouverais encore ma maison entière, ou quelqu'un de vivant pour m'y recevoir.

p Bughàbbst, Février.

Cetai qui connaît tout le prix d'une heureuse médiocrité, préfère une demeure simple qu'habite le repos , à ces palais somptueux qui fixent les regards de Tenyie.

Le consul dé France, M. Ledoux, que des évcnemens politiques avaient momentanément éloigné de la Valachie , a présenté hier ses lettres de créance au nouveau prince, et j'ai accepté de l'accompagner au palais.

Cette cérémonie m'a paru assez intéressante en ce qu'elle singe exactement la réception des ambassadeurs à la Porte. Voici à peu près ce qui se passa.

A dix heures du matin, les gens de service de son altesse ont amené au consul un équipage de parade à six chevaux, dans lequel il s'est placé avec le chancelier du consulat : venaient ensuite les voitures des Français établis à Bucharest , ou des individus jouissant de la protection fran<caise : un détachement d'Arnautes précédait ce cortège , qui y traversant les rues principales, se rendit au palais du prince; on l'y reçut au charivari d'une musique turque, composée de cin^

quante grosses caisses y d'autant de timbales ^ de trois musettes , et de six oboës , complément de cette infernale symphonie. Précédés par leschiohadars, portant les livrées de la cour^ on nous introduisit dans la isalle du trône y où un vieillard vénérable, assis sous un dais de velours, Krodé en perles et en or , entouré d'autant de pompe qu'il avait pu en déployer, m'a prouvé que le rôle de roi , qu'il ne fait que depuis deux mois , n'est ni difficile , ni désagréable à remplir. Un siège était en face pour le consul , et des sophas de chaque côté pour nous.

M« Ledoux prononça le discours d'usage , dans lequel il parla de la bonne harn[K)nie que le gouvernement français désire voir régner entre lui et la Sublime Porte, ainsi que de l'affection particulière de son souverain pour le prince, et dont lui, consul, s'estimait heureux d'être l'organe; mot qui dut délicieusement chatouiller l'oreille orgueilleuse d'un Grec. Je n'entendis pas la réponse de Caradja , car il la marmotta très bas; mais il ordonna très haut qu'on servît des sorbets et du café , que nous prîmes en par- . lant desévénemens politiques actuels, de la peste de Gonstantinople , de la rigueur de l'hiver ; et, quand oii ia'eut plus rien à dire , oi}. me présenta pour alimenter un peu la conversation. Son altesse m'honora d'un sourire suave comme la

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première goutte de rosée; et^ après quelques mots însignifians y et des réponses analogues aux demandes , tout le cortège diplomatique se rendit chez la princesse régnante ^ où nous recommençâmes les mêmes facéties ; elle était entourée de ses filles et de quelques datnes de sa cour^ fort jolies ; des confitures et des parfums nous furent présentés par de belles esclaves ; puis on nous régala des sons aigus d'un orgue de Barbarie y que son altesse nous dit ne pouvoir se lasser d'entendre. A la dernière mesure de la merveilleuse serinette, nous primes congé, et regagnâmes, non sans peine, les portes du palais , poussés , heurtés , froissés par mille gredins vêtus de rouge , de blanc , de vert , barbus ou imberbes, en turbans ou enkalpaks, qui, n'ayant d^autres gages à la cour que ces raines aubaines et leurs étrennes au premier de l'an, se pressaient de recevoir la gratification d'usage que doit répandre le consul présenté. J'ai vu le moment où, à force de le tiraiUer, on allait le mettre en pièces, lorsque heureusement pour lui, quatre vigoureux chiohadars l'ont porté en un clin d'oeil dans son carrosse, d'où il a fait pleuvoir quelques poignées de roupies sur le dos de ces meq^ans galonnés.

Quant à nous , simples indi^^dus de la grande xiation , qui n'avions pas l'hc ..eur d'être brodég

sur toutes les coutures ^ ce fut au péril de notre vie que nous parvînmes à retrouver nos voitures. Échappé à ce tumulte^ seul avec toi^ maintenant je puis rire un peu des folies humaines^ et gloser sur l'importance que Ton met à de si petites choses ^ en me demandant néanmoins si cette comédie bouffonne ne finira pas tragiquement pour l'acteur principal, (i)

Buchàrbst, Mars.

J'ai diné hier chez BrakovanBessaraba , unique descendant de cet infortuné prince si cruellement mis à mort dans le château des Sept-Tours , et dont je t'ai parlé dans mes lettres de Constantinople : il passe pour le plus riche boyard de la Valachie ; le bien dont il a hérité de ses ancêtres est estimé , en propriétés territoriales , à près de quatre millions de piastres : je veux te donner une idée de ce banquet patriarcal.

Avant de se mettre à ta:ble , des domestiques , dans le costume de di£férentes nations , appor-

(i) Le 1 1 octobre 1818, Garadja, qui depuis long" temps préparait sa retraite , quitta Bucharest avec toute sa famille. Escorté de quatre cents Albanais de sa garde, il dirigea sa fuite vers Gronstat , en Transilvanie , ou il arriva le quatrième jour. Retiré en Suisse , et depuis en Italie , il y jouit d'une immense fortune , qui le console de sa prudente abdicttion.

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tèrent de Feau dans des bassins de vermeil; on se lava les mains avec cjes savons de toute espèce y puis nous nous assîmes dès que le maître nous en eut donné l'exemple.

Je ne t'envoie pas la carte des mets y dont les uns furent turcs, d'autres allemands, beaucoup * valaqùes et russes, mais en telle profusion qu'ils prouvaient autant d'opulence que de manque de goût. Selon l'usage , chacun porta la main au plat, ce qui est plus cordial que propre ; mais il fallut bien m'y conformer, ou me résoudre à rester à jeun. Au dessert, par une marque particulière de considération, le boyard m'envoya les pépins des pommes qu'il avait mangées , puis on fit passer les vins de l'Archipel , l'hydromel de vingt ans , le Tokay, et après quatre petites heures de cette séance gastronomique, on se relava les mains, la bouche, la barbe; on se couvrit d'essences, et Ton passa enfin au salon.

Dès que l'on eut servi les confitures, le café et les glaces , les filles de Brakovan jouèrent du piano et de la harpe, chantèrent en grec et en russe, et dansèrent même, pour donner à la fois une idée de leurs divers talens. J'étais tenté de leur dire ce mot charmant de Fontenelle :

(c On vous a tout appris , hormis à plaire, et (c c'est cependant ce que vous savez le mieux. ^>

34o VOYAGE DE MOSCOU A tiehhe;

Cette espèce d'examen terminé^ on fut en calèche à Hellestéo (1)5 d'où l'on revînt s'asseoir à une table de pharaon, qu'on n'abandonna qu'au jour. Pour moi^ dans la douceur d'une intimité charmante^ j'achevai cette soirée chez madame Catinka.

Si ce n'était pas assez de l'idée que mon bonheur se rattache à cette nouvelle liaison^ je tempérerais la sévérité de tes reproches, en te répétant : « L'homme parcourt si rapidement la vie , qu'il n'en connaît autre chose que le sentier qui le conduit à la mort : il est un seul point sur la route où il s'arrête un peu plus ; là, il avance lentement, il examine chaque objet, et s'il ne peut cueillir chaque fleur qu'il rencontre , il la considère , la regrette ou la baigne de pleurs. Ce point, c'est l'amour; c'est l'instant unique dans la vie où l'homme n'existe pas dans le passé, où il ne vit pas dans l'avenir, où il vit une fois dans le présent. » Pardonnemoi donc de savourer goutte à goutte ce déli- ,cieux sentiment, dès que le hasard m'en offre

(1) Hellestéo est un petit lac , à une lieue de Bucharest ; lur ses bords se trouve un joli parc , nommé Banessa , qui sert de promenade à la ville. 11 appartient au boyard Vakaresko , qui dépense chaque année des sommes con^

sldérablei k son ciAbellûaemei(t.

BUGHÂREST. Z^l

la coupe; et^ dans ce monde où tant de choses sont illusion^ laisse-moi quelques instans me bercer de la plus douce.

Bughàrbst, Mars.

Madame Catinka a marié une de ^es femmes • et j'ai assisté à cette noce valaque. Depuis deux jours on promenait la fiancée, parée de ses plus beaux atours. Sa dot était portée dans un char, sur lequel se trouvait aussi son lit complet; au retour de l'église, on s'assit au banquet de fiaimille, puis enfin le bal commença. On y dansa la romaïca, qui, malgré son origine grecque, est bien la plus monotone de toutes les pantomimes dansantes. Des femmes tournent en cer-* cle, sans rien changer à l'expression de leur visage , ni au mouvemçnt de leur corps ; puis un couple figure seul, en élevant les mains audessus de leur tête, ce qui ressemble un peu an pas russe , mais sans grâce ni variété.

Pendant le souper^ bn apporta aux époux deux flambeaux composés d'une cire verte , particulière à ce pays, qui, lorsqu'elle est allumée, exhale un parfum des plus agréables; ils les éteignirent ensemble dans un bocal plein de vin de l'Archipel, et se retirèrent peu d'instans après.

En rentrant, mon cocher faillit me verser

o42 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

dans un grand trou y laissé sans mach-allah , an milieu de la rue. Je demandai à l'aga de la police, qui m'accompagnait, comment il était possible que Ton ne pavât pas la ville au lieu de la planchéier, ce qui fait donner aux rues le nom de ponts, et rend l'air de cette capitale si malsain, par les eaux stagnantes qui croupissent sous les poutres de chêne. 11 me répandit que la difficulté d'établir un pavé solide sur un sol marécageux, entraînerait des frais trop immenses pour que jamais on pût l'efFecjtuer, et que d'ailleurs une seule démarche vers ce but appesantirait le joug qui pèse sur ces malheureuses provinces, (i)

Buchàrbst, Mars.

Passager Inconnu sur l'océan de la vîe y moins rhomme se montre , moins il offre de surfaces aux blessures.

Depuis quelques jours on faisait à Bucharest de grands préparatifs pour y recevoir l'ex-capitan pacha, proscrit pour avoir tiré les canons de la flotte contre, le séraiL Rentré en grâce auprès

(i) Cette idée de l'impossibilité de paver en pierre, qui a prévalu parmi les babitans de cette principauté , devrait se détruire par les restes de la voie Trajane, qui , d'une ville nommée Caracalla , sur les bords du Danube , traverse toute la Valachie , et ne cesse d'être visible qu'au pied des monts Grapacb.

BUCHAllEST. ' 343

de Mahmout, il revenait de Russie à Constantinople avec la promesse d'être élevé à la dignité de vizir : on avait déjà rendu compte ici de la pompe de son entrée à Yassi ; et Caradja , ne voulant le céder en rien à l'hospodar de Moldavie, lui préparait une réception digne d'un souverain.

Prévenu ce matin de sa prochaine arrivée, le prince, à la tête de toute sa cour, sortit de Bucharest ; les consuls , ainsi que les autres étrangers , curieux d'assister à cette cérémonie, se joignirent à sa suite. Dès la veille, une partie des Albanais de l'hospodar s'étaient portés jusqu'à un village éloigné de deux lieues, pour y servir de garde d'honneur au capitan pacha, et remplacer l'escorte à sa solde, forte de huit cents hommes, que l'on avait dirigée vers la ville, où tout était préparé pour la recevoir. Dans une plaine à peu de distance de la Dumbowitza, nous aperçûmes Ramich-Pacha , entouré de ses officiers, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, et précédés par la musique militaire des Albanais ; toute la suite du prince mit à l'instant pied à terre , et lui-même descendant de cheval, s'avança vers l'amiral pour le complimenter. Qui se serait imaginé que cette servile adulation , et tout ce faste de rOrient, n'était qu'im plus sûr moyen de lui

déguiser son supplice? Du milieu de nos rangs ^ un capîdji-bascbi (i) s'élance^ le. pistolet à la xnain, sur le capîtan pacba^ lui tire son coup dans la poitrine^ et le manque. L'amiral^ ses neveux et ses officiers se mettent en devoir de se défendre contre les chiavushes que commandait le capîdji-bascbi : un combat s'engage ; déjà seize personnes étaietit étendues sur la terre ^ lorsque d'un coup de sabre le chef des bourreaux fit voler la tête de l'amiral^ et déployant soudain un firman de sa hautesse ^ publia que^ convaincu de trahison^ Bamicb-Pacha venait de subir le châtiment de son crime. Enveloppant aussitôt cette tète sanglante dans le schall du turban de sa victime, il regagna Buchàrest au galop ^ tenant à la main la preuve de son obéissance aveugle aux arrêts de son maître. Voilà ^ mon ami ^ comme s'est terminé sous mes yeux l'énigme obscure de la vie du grand-amiral.

Dans ce siècle de feu^ qui dévore les hommes et les empires y il n'aurait presque pas valu la peine de te parler de la mort de cet homme de

(i) Officiers attachés à la personne du sultan ^ qui, ministres de sa haine ou de sa justice , courent, au moindre signal, jusqu'au bout de Tempire, chercher une tête que le grand-seigneur veut faire rouler dans la poussière de sa vengeance.

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génie ^ que le sultan Sélim estimait^ si je ne me fusse rappelé qu'il était ami de la comtesse Potocka y et que je t'ai envoyé une copie de son portrait , peint à Toulchin par ton^compatriote W. AUan.

A mon retour à Bucharest , j'ai couru chez madame Catink^^ que j'ai trouvée mourante d'effroi. Cette té te ^ dégouttante de sang, avait été promenée sous ses fenêtres y et dans ce pays où un sort pareil peut atteindre à chaque instant des êtres chéris , de tels tableaux ne manquent jamais leur effet.

Toute cette journée s'est passée dans un état d'extrême anxiété. Les habitans étaient frappés de stupeur , et craignaient que l'escorte du pacha ne vengeât , par le pillage de la ville , le meurtre de leur maître. Cependant la surveillance de l'aga de la police, Grégoire Philipesko, a tout prévenu, tout calmé. Des patrouilles nombreuses parcouraient les rues ; et cette scène tragique n'aura, j'espère, d'autre résultat que la longue impression d'horreur que les spectateurs en garderont;

Bucharest, Mars.

Les pias doux plaisirs deviennent souvent des douleurs , comme si la nature craignait que nous oubliassions que nous sommes hommes.

N'ayant pu voir, dans le champ de la mort à

Péra, les îcoglans (i) s'exercer devant lesultah à' lancer le dje'ry t , j'ai accepté l'offre que m'a faile madame Catinka d'accompagner le prince à Hellestéo , où les plus jeunes de ses gardes devaient lui procurer ce spectacle. Lorsque nous arrivâmes, le jeu était commencé : le prince nous y avait précédé. Ce coup d'œil paraissait magnifique : il n'y avait pas moins de mille voitures, et cinq cents boyards à cheval.

Je connais peu d'exercices plus propres que celui-ci à donner au corps de la force et de la souplesse. Djéryt signifie roseau; mais, en général , on nomme ainsi tout bâton lancé à la main. Armés de plusieurs de ces javelots , montés sur des chevaux qu'ils manœuvrent avec autant de grâce que d'aisance , nous vîmes une centaine de cavaliers se courir sus à toute bride, se lancer leurs javelines, en parer l'atteinte avec beaucoup d'adresse, et se faire poursuivre à leur tour , en ramassant avec un crochet les javelots qui sont à terre : cette manœuvre s'exécute avec des cris et des tours d'agilité impossibles à dépeindre. Il arrive quelquefois, m'a-t-on dit, que l'on soit mortellement filessé par suite de ce plaisir dangereux ; mais aussi rien ne donne une idée plus exacte de la guerre : divisés en

(1) Ce sont les pages c!u grand-seîgneur.

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