BUCHAREST
la terre de l'oubli^ pour marcher vers un meilleur avenir .-j'espérais avoir encore mille choses à l'écrire d'ici; mais on s'instruit peu pendant la fièvre , et maintenant mes idées sont trop confuses pour que je puisse te tracer rien de sensé : il faut être si calme pour voir juste! Toutes les passions aveuglent tellement , qu'on assied de faux jugemens sur de fausses bases ; mais que de repentirs on s'épargnerait , si l'on mettait seu- ^lement un instant d'intervalle entre la colère et ses eflFets !
Malgré la rapidité de la poste valaque^ j'admire la fertilité naturelle de cette terre que je parcours ; quelle variété de beautés ! il ne lui manque, pour être cultivée, qu'une population, et, pour être peuplée, qu'un autre gouvernement (i); mais partout où un joug de fer courbe le front de l'être avili , là où la réclamation de l'opprimé n'a ni justice ni avenir à attendre, l'espèce dégénère, et finit par s'effacer entièrement.
Je viens de rejoindre mon compagnon de voyage, le comte Dudesco, logothett-maray^ grand-chancelier de Valachie , qui va passer la
(i) La population de la Valachie n'est que d'un million d'âmes, et son révenu annuel n'excëde pas ig^Soo^OQe piastres , k peu près ao millions de francs.
35o VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
saisoa des' eaux à Baden , et que j'accompagnerai jusqu'à Vienne. Ce boyard des boyards, sous l'enveloppe la plus tortueuse, car il n'a pas quatre pieds de haut , et est bossu par tous les «bouts, pofssède un esprit délié, et souvent profond ; bon et fastueux , il a dissipé son immense fortune en se donnant beaucoup de mal pour faire des ingrats. Je le crois réduit maintenant à dire , comme Antoine mourant : « Il ne me (c reste que ce que j'ai donné ; » mais , vivant encore sur son crédit, il voyage comme un satrape : douze Arnautes (i) l'escortent à cheval jusqu'aux frontières, avec autant dé pompe que s'il allait prendre possession de la Transilvanie : partout on lui rend des honneurs, dont il a le bon esprit de ne guère se soucier, son unique désir étant de quitter promptement la Valachie^ pour respirer un air un peu moins servile.
PiTEscHTY, Avril.
Nous avons couché cette nuit chez un bon châtelain valaque , qui nous a donné l'hospitalité avec toute la bienveillance des premiers âges. Il, a tué le veau gras par honneur pour le veau d'or ; mais si l'eau bénite de cour est une monnaie courante , le grand-chancelier peut se flat- ■ -.,-■■-.■
(i) Macédoniens.
PITESGHTY. 55l
ter d'avoir fait la fortune de son hôte : à souper, je goûtai la mammalinga^j faite avec de la fleur de maïs «t du lait : cette nourriture ordinaire du peuple ressemble à la poUnta vénitienne.
Sa réception cordiale m'a rappelé qu'il y a environ trois ans, forcé d^ m'arrêter la nuit dans un village de la Petite-Russie , j'y descendis chez un cabaretier juif, où, comme toujours, on manquait de tout; j'appris qu'un gentilhomme polonais habitait ce village ,-dont il était le propriétaire. Je lui envoyai un domestique, pour le prier instamment de m'accorder un gîte seulement pour cette nuit. ''Il me fît faire poliment ses excuses , en m'objectant qu'une saisie de créanciers l'expropriant de son château , il voulait m'épargner la vue d'un tableau aussi peu divertissant ; mais il accompagna son refus d'un souper délicat, et de quelques bouteilles de vin, que je bus de bien bon cœur à la santé de son hospitalité pratique : le lendemain matin je voulus l'aller remercier : mon philosophe dormait encore , et je partis sans le faire éveiller, mais en promettant bien d'inscrire le nom de Ratsiborowsky sur les tablettes qui ne s'etTacent jamais.
Piteschty , d'où je t'écris , est une jolie petite ville, placée au pied d'une montagne. Toute la noblesse du canton est venue ce matin en grande
352 VOYAGE DE MOSCOU A VIENlï^.
cérémonie préseater ses / hommages à notre boyard voyageur , et lui offrir autant de confitures et de liqueurs qu'il eh faudrait pour établir en Allemagne un magasin passablement assorti. Le logothett-maray accepta tout; car^ qui sait bien donner y sait bien prendre ; aussi encombra-t-il de sucreries jusqu'aux fourreaux des pistolets de ses Arnautes; distribuant en échange à ces pourvoyeurs attentif de larges pastilles du sérail y dont il a les poches garnies y \ ^ comme un capucin d'amulettes ; et nous partons enfin ^ comblés autant de bénédictions que de friandises.
Avril.
Nous montons maintenant à cheval la chaîne des Crapach y mise au rang des plus hautes mon^ tagnes de la terre. Sa largeur varie de dix à quinze lieues. C'est la barrière la plus forte que la nature ait pu donner à un état contre tout genre d'agression. Les chemins à peine tracés sont qujelquefois suspendus sur' des précipices - effrayans ; le plus souvent encore entièrement coupés par les Turcs, qui, dans la dernière guerre avec l'Autriche, empêchaient ainsi l'approche des ennemis. On n'a pu rétablir les communications qu'en plaçant dans le rocher des poutres que nul ferrement ne retient, et qui, balancées par le poids des voitures , se rom-
PITESCHTY. 353
pent xpielquefois , et précipitent les voyageurs dans des abimes^ dont la profondeur ne laisse plus d'espoir de les retirer. Quel aspect ^'^on ami ! des arbres déracinés ou rompuâ par la foudre ; d'énormes masses de pierres suspendues sur nos têtes ; la cime de ces rochers couverte d'une neige éternelle ! Le vent gronde, le torrent se précipite, entraînant dans sa chute tout ce qui résiste à son cours. Je ne puis im'arracher a ce tableau superbe et terrible; de l'œil je mesure Fabime, et je jouis de ma terreur. L'épouvante de l'àme, unie à la sécurité de la réflexion , est la source des plus sublimes plaisirs. Que les évéhemens de ce siècle sont énergiquement retracés par ce désordre de la nature!
Dans ce ravin , un chêne plein de sève , renversé par le feu céleste , et dont les rameaux , souillés par la fenge, n'ont déjà plus qu'une teinte décolorée. A quel fil inàperceptible tient donc la splendeur ou la chute d'un ambitieux ! Je voulais copier quelques unes de ces scènes majestueuses pour les joindre à ma lettre : j'y renonce; quel dessin rendrait avec vérité ce chaos sublime?
La Kivàtj Avril.
Je t'écris des frontières de la Valachîe. J'ai passé bien des mauvais chemins ; cependant oa.
prétend qu^il nous en reste de pires encore : je l'eusse cru impossible. Douze hommes suffisaient à peine pour tenir nos voitures en équilibre y et nous-mêmes y descendant de cheval ^ gravissions des pointes aiguës de rocher^ que l'on veut bien appeler route ^ en nous traînant à genoux , et nous cramponnant aux saillies comme des gens échappes d'un naufrage : en un mot^ nous avons employé 9 parle plus beau temps du monde ^ toute la journée d'hier à faire une poste. Il parait que dans la crainte d'exciter le soupçon de vouloir faciliter un passage aux troupes étrangères y les hospodars négligent exprès les réparations les plus urgentes; et soit calcul^ soit prudence y ils ne s'exposent pas même à en demander l'autorisation à la Porte.
Ces frontières , qui bordent la Turquie , sont gardées par des régimens colonisés y dont l'administration dépend à Vienne du conseil aulique de guerre ; les individus qui les composent sont à la fois cultivateurs y soldats , et pères de famille : ce système , un peu modifié , pourrait bien être adopté par suite en Europe : c'est le second régiment de Szekler qui est maintenant à la Kinée.
Lorsque les postillons arrivent à l'escarpement du rocher, ils ne sonnent pas du cor comme en Allemagne , ni ne font claquer leur fouet comme en France , mais ils crient un Oh ! prolongé , afin
LA KINEE. 355
que les autres voituriers s'arrêtent, et n'entravent pas la route ; car les passages sont tellement étroits que, sans cette précaution, on ne pourrait ni tourner ni reculer.
Je me rappelais cette nuit une anecdote que le jeune baron de Rozen m'a contée à Stockholm. Malgré son peu de rapport à mon voyage actuel, j'en veux terminer ma lettre.
C'est la coutume , à Upsal , de dresser pour le couronnement du roi, un cheval que l'on n'em- v ploie qu'à cette cérémonie. Celui que devait monter Gustave Adolphe iv était d'une grande beauté : l'écu^er qui le promenait chaque jour, s'arrêtait devant la boutique d'un cordonnier, dont la femme lui donnait régulièrement du pain et du sel. Le bel andaloux en prit si bien l'habitude, que lorsque Gustave, la couronne sur la tête, et le globe en main, se rendait à l'archevêché pour s'y faire sacrer , le cheval ne voulut jamais passer la boutique sans avoir reçu dé l'attentive cordonnière sa ration accoutumée. Le roi, ignorant ce qu'il pouvait désirer, lui fit sentir trop vivement l'éperon; le cheval se cabra, et le sceptre et la couronne tombèrent par l'impulsion. On en pronostiqua dès lors tous les événemens qui ont par la suite privé Gustave du trône.
Contremarche y Ayril.
Un autre genf e de contrariété va coûter cinq jours de retard à notre réunion : on me retient à la quarantaine^ malgré les exemptions dont nous sommes porteurs, nos certificats de bonne santé, et notre brigade d'Arnautes qu'en y entrant le chancelier vient de congédier.
Ce lazaret est dans une situation très pittoresque : bâti sur un plan régulier, il renferme dans Son enceinte de vastes magasins où Ton dépose les marchandises venant de l'Orient :
plusieurs petites maisons commodément construites , sont destinées à recevoir les voyageurs, divisés ici par classes , non plus selon le rang que la société leur assigne , mais selon les probabilités dû degré de contagion dont ils sont infectés. Une église , une caserne , le presbytère , la maison du gouverneur, et enfin, toutes celles des gens de service , en font une ville en miniature. Entourée de hautes montagnes boisées, elle est traversée dans toute sa longueur par l'Alte, rivière qui coule sur un sable mêléd'or (i), dont, ainsi que de ses flots , elle va enrichir le Danube.
(i) Sa source est dans les monts Grapach. Le gouverneur dé la (|uarantaine ni'a assuré que cette rivière a quelquefois déposé sur ses bords des morceaux d'or pur, de la grosseur d'une noix; il prétend aussi que l'on a
CONTREMARCHE. SSy
Malgré le voisinage de cet autre Pactole , je maudis de bien bon cœur notre réclusion^ quoique ma mauvaise humeur n'aille pas si loin que celle du comte Dudesco^ qui a juré de ne rien prendre ici, parce qu'il s'est aperçu qu'on veut l'y rançonner . On vous traite en grand-chann celier, M. le boyard, et hors de vos domaine» valaques vous refusez de payer Tencens. Devraitil donc en ignorer le prix , lui partie intégrante d'une cour dont chaque membre connaît si bien le tarif des coups d'encensoir î Peut-être se flattait-il que ses amulettes turques auraient coui^s en Allemagne comme en Dacie*
Le buvetier me disait. à Finstant : n 11 n'y a if plus que de l'eau à boire ici; la quarantaine a n'est que de cinq jours : passe encore quand rr elle durait trpis semaines ; mais à présent c'est , a une pitié. » Or, mon ami , cet honnête homme , que le diable ne manquera pas de réclamer, quoiqu'il aille, m'a-t-il dit, chaque matin à la messe, et la serve tous les vendredis, me fait conscient cieusement payer trois ducats pour le foin de mon lit, car il n'était pas question de matelas, et jure, par son âme, que sur chaque botte il
trouvé rémeraude, le rubis, l*opale et l'hyacinthe dans ces montagnes : serait-ce donc l'El-Dorado que ces antres sauvages?
ne gagne qu'un kreùtzer. J'en donnerais volontiers cent pour lui faire manger le tout.
Contremarche y Ayri].
Afin de ne pas mourir d'ennui dans ce monotone lazaret ^ je vais^ en rassemblant quelques notes sur la Valachie y que je quitte sans doute pour toujours, essayer de te donner une idée d'un pajs aussi peu connu qu'il mériterait de l'être. Située entre le quarante-huitième et le cinquantième degré de latitude septentrionale ^ et le vingt-troisième et trentième degré de Ion-gitude, la Valachie est réparée des provinces autrichiennes par les monts Crapach^ de la Russie par la Moldavie y et de la Bulgarie par le Danube. La proximité de la mer Noire et du mont Hœmus d'un côté y ainsi que de la chaîne crapatienne de l'autre^ rend son climat très variable : sa population y depuis la dernière paix de Bucharest y est évaluée à un million d'âmes ; la fertilité dé son sol est extrême y il produit en abondance du blé^ du vin^ et tous les fruits communs en Europe : son commerce principal se compose de cire , miel , beurre , peaux et bois de construction : on exporte tous leâ ans cinq cent mille peaux de lièvres , et quarante mille quintaux de laine. Cette province abonde aussi en bestiaux et volailles ; elle «envoie chaque an-
née à Constantinople environ trois cent mille moutons^ de trois à quatre mille chevaux, et un nombre considérable de bœufs dans les provinces avoisinantes. Comment sç persuader^ d'après ce relevé , que le quart d'un pays aussi fertile soit à peine cultivé ?
Un des objets les plus importans de sa richesse serait l'exploitation des mines; car la Valachie en possède d'or, d'argent, de mercure, de fer, de cuivre, de soufre et de charbon. Sous un autre gouvernement, ces ressources seraient incalculables; mais la position précaire des hospodars , vivant dans l'appréhension continuelle d'une soudaine disgrâce, ne leur permet de s'oc^ cuper que de ce qui peut les enrichir sans délai.
Il y a des écoles publiques^ à Bucharest, dont les jeunes boyards peu fortunés , et les fils des marchands, suivent les cours; quant àl'éduca* tion des riches seigneurs , elle est faite par des prêtres grecs, ou des précepteurs français et allemands. La langue en Valachie est un mélange de inots corrompus du latin , du turc et de l'esclavon; cependant le grec moderne, introduit à la cour par les hosppdars , est maintenant aussi familier aux boyards que le valaque, et l'on prétend même qu'ils le parlent avec plus de pureté que dans aucune partie de la Grèce. La musique a quelque ressemblance avec celle
S6o VOYAGE DE MOSCOU A TIENNE,
des Grecs; mais^ ne sortant jamais du ton mî-r ïieur, elle n'ofiFre ni harmonie ni variété. Leurs seuls instrumens sont le violon^ la flûte de Pan^i et une espèce de guitare particulière au pays. Les Valaques $e marient très jeunes^ presque toujours par l'intermédiaire de leurs parens y et souvent sans s'être jamais vus : de là ^ cette source de tant de mauvais ménages^ suivis de divorces autorisés pa]^ le métropolitain : il arrive fréquemment qu'une jeune femme, de quinze à seize ans , plaide en séparation , sous le prétexte le plus frivole , et seulement après quelques mois de mariage. La religion dominante est la grecque , entachée d'une foule de ridicules superstitions. Les catholiques romains, très nombreux en Valachie ,,ont deux églises à Bûchare^t , et le pape y est représenté par un évéque. Deux chapelles protestantes, fondées par Charles xii pendant son long séjour dans cette principauté, 3ont dirigées par des pasteurs nommés encore par l'archevêque de Stockholm.
La capitation est de 10,800,000 piastres :
le produit dc^s différentes taxes sur les mines de sel, la douane, la poste, lânsi que les droits Sun le vin , les moutons et les abeilles , sont affermés à des particuliers pour près de trois millions de piastres. On peut y joindre encore la création des titres et des dignités , la retenue
CONTREMARCHE. 36l
sur les émolumens des places que l'hospodar confère 5 et qui ne lui rapportent pas moins de deux millions ; mais outre ces diverses branches de revenu , la Valachie est une source inépuisable de richesses pour le prince exploitant y et le proverbe qui la nomine le. Pérou des Grecs , est assez prouvé par Texpérience.
Le tribut payé à la PoFte est fixé maintenant à deux millions de piastres ; néanmoins les pré^ sens envoyés chaque année par l'hospodar aux grands de l'empire, pour s'assurer de leur appui, excèdent de beaucoup cette somme.
Enfin, les richesses naturelles de la Valachie sont telles que, si cette contrée jouissait des avantages d'un gouvernement régulier , d'une administration protectrice de l'industrie et de l'agriculture, que le commerce y fut protégé, et les mines surtout exploitées , cette province deviendrait en très peu de temps une des parties les plus peuplées et les plus florissantes de l'Europe.
Contremarche^ Avril.
Le gouverneur du lazaret est venu nous annoncer ce matin qu ei^ considération de son altesse çhancelière, il abrégeait de deux jours la quarantaine pour toute la caravane, et qu'après lui avoir fait l'honneur de dîner chez lui, il nous
serait libre de .continuer notre route. Nous avons accepte le traité sans en débattre les articles y et nos ordres ont été donnés sur-le-champ pour hâter ce départ tant désiré. La fenanie et la fille du gouverneur nous ont accueillis de façon à faire presque regretter la faveur que nous venions de recevoir. La jeune personne a des talens agréables 9 possède plusieurs langues^ les parle avec facilité^ et fait honneur au couvent de Neusohl^ en Hongrie, où elle a été élevée.
Rothbv-Thubk, ou la Tour ROUGE.
Une gorge de ces montagnes que nous venons de passer, prend son nom du village d'où je t'écris : on T appelle le pas de Rothen-Thurm. Cest un chemin taillé dans le roc , de la longueur de onze lieues , et qui va aboutir près du couvent de Koschia. L'empereur Charles vi le fit faire en 171 7, pour faciliter le commerce de la Valachie. Les ouragans, qui au printemps désolent ces contrées , s'appellent aussi les vents de la Tour rouge. C'est ce que vient de m'apprendre le directeur de la douane , chez lequel nous prenons le café , et qui nousr a présenté ses deux filles ^ dont la beauté , célèbre dans le pays, justifie leur réputation.
On m'avait beaucoup effrayé sur la rigidité des douanes ; mais nos voitures n'ont pas mèm«
HEHMANSTÂDT. 363
été visitées : celle du comte ^ cependant y sentait assez l'essence de rose pour qu'elle put éveiller les soupçons. Nous avons trouvé ici des chevaux envoyés de la poste d'Hermanstadt : le son des petits cors dont se servent les postillons allemands 9 m'a fait tressaillir de. souvenirs.
Hbbmakstàdt, I*' Mai.
Nunc formosissimus annus !
Hermanstadt est la capitale de la Transilvanie , que Marie-Thérèse érigea en principauté dans l'aanée lyôS (i). Toutes les maisons sont bien bâties* et couvertes en ardoises : de beaux édifices ornent les rues tirées au cordeau. Cette ville est entourée de jardins publics ou particuliers y qui lui donnent un air riant y surtout dans, cette saison. Des marronniers^ plantés sur les remparts aux frais de la noblesse^ servent de promenades aux jolies Transilvaniennes ^ qui s'y montrent parées de leurs costumes pittoresques, dessinant des formes charmantes.
Des voituriers se sont engagés à nous con-
(i) La Transîlvanie (Erdely-Orszag), le royaume des forêts , est bornée au nord par le district de Marmaros, à l'est par la Moldavie, au sud par la Valachie, et à l'ouest par le Bannat : elle est divisée en vingt-neuf districts.
duire en deux semaines k Vienne , et nous par** tirons dès que nps voitures , brisées par ces Alpes crapatiennes, seront réparées : cette manière de voyager est à la yérité moins prompte^ mais aussi plus commode que la poste , et surtout plus économique ; il y a une telle différence dans les prix de toutes choses , d'un pays à l'autre , qu'un tableau de proportion en serait risible. Par exemple : au dernier postillon valaque^j'aidonné huit paras turcs pour boire ^ à peu près six sous de France^ et il m'a baisé les pieds; au postillon hongrois qui l'a relayé y il m'a fallu payer ^ pour la même distance y deux florins d'argent^ équivalant à cinq francs^ et il ne m'a pas même dit le commun Ich kûsse die handen jkrer gnade (i) y dont on vous salue en Allemagne à tout propos.
Lorsqu'après le diné , le chancelier et moi y avec nos cochers, eûmes signé notre contrat de transport, le comte me dit : « Depuis six jours, nous voyageons ensemble; quinze autres vont se passer encore sans que nous nous quittions : suivons donc , si vous m'en croyez , une ancienne coutume valaque , en nous {aÀsantJraté de crucé, frères de la croix. » Aussitôt il mit dans un vase une petite croix d'ivoire , qu'il porte toujours,
(i) Je baise les mains de voire grâee.
«EKMANStADT. 565
sur lui; il y ajouta du paiii et du Éel^ puis il me dit :« Répétez avet moi ipécmcé^ par là croix j pepitUf par le pain; pé saré^ par le sel; nous jurons d'être toujours frères, et de nous donner assistance dans toutes lés occasions. » J'avais déjà vu prêter ce serment en Suède, et je le lui dis : « Cela ne m'étonne pas ^ me répondit-il : on prétend à Bucharest que cette coutume nous a été apportée par une colonie Scandinave. >) Elle est de tous les pays quand on s'aime, mon cher Jules , car combien de fois , sans croix et sans sel, nos cœurs n'ont-ils pas répété ce serment ! Le premier acte de notre co-associatioti fut d'aller au spectacle. La salle est assez belle ; nous y vîmes représenter en allemand le petit opéra des Aveugles. Je définirais mal l'émotion que la musique a produite sur moi ; j'ai été attendri jusqu'aux laVmes. Ce fut sans doute l'effet d'une année de privation , et de tous les souvenirs que cette mélodie faisait renaître en moi. Est quœ-^ damjlere voluptas!
Hbrmavstadt, Mai.
Il y a, dans cette première semaine de mai, une foire à Hermanstadt , qui ajoute à l'aspect varié et intéressant de cette ville. On y trafique de tous les produits de la Transilvanie; des blés, des laines, des tabacs; des bestiaux aussi beaux:
que ceux de l'Ukraine ; des chevaux d'une petite taille y mais très vifs y et que l'on dit propres à la fatigue ; divers produits des mines y et une foule d'objets manufacturés.
Un grand nombre de Grecs schismatiques sont fixés à Hermanstadt ; ils portent un costume particulier, aussi riche qu'élégant : quelques uns, par suite de leur longue résidence en Transilvanie, sont agrégés à Tordre de la noblesse.
Les ustensiles en cuivre , en fer, et les clous particulièrement , dont il se débite une énorme quantité, sont vendus par ces Bohémiens que l'oii nomme ici Zigeuns , et que je retrouve partout où il y a quelque apparence de profit. Ces peuplades vagabondes, nombreuses en Transil- ^ vanie, sont une caste de Parias, exilée de l'Inde lors des conquêtes de Tamerlan , en i4o8 ; d'autres disent de l'Arabie ou de l'Egypte ^ s'appuyant du nom de Pharaons qui leur fut donné; d'autres epfin, de Perse et de la branche des Usbecks : dans telle hypothèse que ce soit, quelle suite de révolutions n'a-t-il pas fallu pour les transporter si loin de leur terre natale ! Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que, vils et dégradés partout où ils pénètrent , ils sont regardés comme infâmes et dangereux ; qu'accusés en Transil vanie d'être anthropophages, on m'assure que plusieurs d'entre eux y furent brûlés vifs , convain-
HERMANSTADT. 567
eus de ce crime horrible. Cependant^ depuis qu'une loi de 1791 impose aux seigneurs le devoir de s'occuper de leur civilisation , de telles atrocités ne se sont plus renouvelées. L'empereur Joseph II avait essayé de ramener ces malheureux à un état plus noble : la mort de ce fnonarque bienfaiteur les a replongés dans l'abjection d'où sa philosophie les eut sans doute tirés : ils font même tellement peu partie de l'état social^ qu'exempts d'impôts et de conscription, on ignore jusqu'à leur dénombrement.
Je viens de visiter la magnifique bibliothèque du baron de Brùckenthal , qui contient plus de soixante mille volumes, parmi lesquels un grand nombre de manuscrits arabes. Il possède en outre une galerie de tableaux des meilleures écoles, ainsi qu'un cabinet numismatique et d'objets précieux, que l'on compare pour la richesse à celui du comte Vitzaï. J'y ai trouvé des monnaies ou médailles de presque tous les princes souverains de la Transilvanie , des Battory , d'Etienne Botskai , de Gabriel Bethlen , qui fut pendant quelque temps possesseur de toute la Hongrie, des deux Ragotzy, dont le second ifut la terreur de l'Autriche; enfin, des deux Apaffi, derniers princes régnans de la Transilvanie.
Le savant propriétaire de toutes ces raretés.
568 VOYAGE DE MaSGOlT à VIENNE.
qui nous en fit les honneurs avec bienveillance ^ apporte à la conservation et au perfectionnement de ses cabinets , la minutieuse attentioa d'un botaniste de^ Harlem au soin de ses tulipes. M'ayant témoigné le désir de voir ce sabre que je t'ai dit avoir reçu de M. Gordon, il trouva effectivement que les caractères cuffiques^ gravés sur la lame , prouvaient qu'il avait appartenu à Soliman Kannuni, surnommé ainsi pour avoir introduit les canons en Turquie : c'est le même connu dans l'histoire sous le nom de Magnifique. M. de Bruckenthal m'a beaucoup engagé à venir le revoir ; mais il faudrait un mois pour apprécier toutes ses richesses , et ce baron ne sait pas que mon ami m'attend.
HSRIHANSTADT, MaU
l^eason ne'er sueceeeù, anct what's tke reàson P" Ifsuccessfid, 'tis no longer treason !
Le comte Dudesco vient de recevoir la visite de Manoul-^Bey, qu'il a été aussi surpris que charmé de retrouver vivant : il y a vingt jours qu'un capidji-baschi avait été envoyé de Constantinople à Bucharest, pour y chercher sa tête; mais tandis que l'exécuteur. des volontés impériales s'introduisait dans sa maison par la porte y Manouk , à l'aide des draps de son lit ^ s'en esquivait par la fenêtre^ et gagnait en toute
HERMANSTÂDT. 869
hâte la frontière. Cet Arménien, dont on vantait à Bucharest les richesses et le bonheur, avait été quelque temps secrétaire du célèbre grand -vizir Mustapha : quand la révolution des janissaires fut déjouée , il suivit son maître dans sa fuite, et, par une circonstance aussi extraordinaire que favorable pour lui , lorsque les chiavushes, envoyés à leur poursuite, eurent atteint et décapité Mustapha , la voiture que conduisait Manouk ne fut pas pillée, et il la mena intacte à Bucharest ; elle contenait les trésors de son maître, et il s'institua , sans opposition , légataire universel. Dès que la Porte eut repris possession delà Valachié, occupée jusqu'alors par les Russes , le grand-seigneur réclama la succession (de Mustipha- Vizir , et voulut entamer la procédure, en faisant au préalable étrangler la partie adverse : le prince Manouk , vu ces formes trop expéditives, a trouvé prudent de voir plaider sa cause d'un peu plus loin; et prenant l'Autriche pour cohéritière, il espère en obtenir les droits de sujet , qui le mettront à même de jouir avec tranquillité de son immense fortune. \
Voilà cependant où aboutit presque toujours
cette soif de briller qui dévore les Arméniens
et les Grecs : ils bravent tout pour l'assouvir, se
égorgent quelques instans de richesses , et, sem-
370 VOYAGE DE MOSCOU k TIENNE.
blables aux abeilles ^ finissent par être écrasés dans leur propre miel. Le bey Zaaday-Zutcho me disait à Constantinople : « Qu'ainsi que mon « père je sois prince régnant seulement vingt- « quatre heures ; que y ce terme écoulé ^ ma tête (( tombe 9 et la fortune aura fait assez pour (c moi. » Aussi 9 pour satisfaire une semblable ambition^ ne balancent-ils jamais sur le choix des moyens : ils sont tous affreux comme ceux que cette passion suggère aux âmes avilies. Le fils intrigue contre son père , le pêne dénonce son fils ; les familles désunies conspirent la ruine de leurs alliés; et^ s'il existe au Fannare quelque apparence d'amitié, elle ne subsiste que tant qu'un intérêt commun la cimente.
Après t' avoir écrit cette sortie contre l'ambition , j'ai été visiter un de ses ordinaires résultats ; c'est un château fort , à quelque distance de la ville, où sont détenus les prisonniers d'état. Placé dans une position saine, il m'a paru tel que Howard souhaitait qu'ils fiissent tous en Europe; et n'a, ni au-dehors ni au-dedans, l'apparence de sa triste destination. C'est une bien longue quarantaine qu'une prison d'état, mon ami , surtout quand on n'en prévoit pas le terme : celle-^i n'a , depuis long-temps , renfermé que cinq prisonniers , dont l'un y est mort il y a quatre mois , après seize ans de dé-
HERMANSTÂDT. 57 C
tention. J'ai désiré voir la chambre qu'il a occupée si long-temps; l'on m'y conduisit sans difficulté : elle est placée dans la partie la plus élevée du donjon qui forme un des angles de ce bâtiment. Au travers de larges barreaux de fer, il apercevait la campagne^ si pittoresque de ce côté ; la plupart des vues en sont retracées sur ces grandes murailles avec du charbon y et animées par des scènes de guerre et d'amour , qui^ sans doute ^ se rattachaient à sa vie. Tout ce que le geôlier a pu ou voulu répondre à mes questions, c'est que ce prisonnier était belge, et, à ce qu'il pense, officier supérieur ; mais il m'a protesté ignorer le délit qui l'avait fait ensevelir tant d'années dans ce tombeau aérien.
Des vers allemands étaient tracés sur les murs : je les ai copiés, pour essayer de les traduire, car ils m'ont paru d'un grand sens : parmi les autres fragmens en diverses langues, j'ai transcrit ceux-ci ^qui font, hélas ! présumer que cet infortuné aurait été encore une victime de la calomnie ou du pouvoir arbitraire :
« Régulateurs des hommes qui ne reconnaissez « de lois que celles que vous imposez, loin de a vous faire un devoir d'être justes, vous ne nous <( croyez pas même obligés d'être humains ; sur « les moindres convenances d'état , vous nous « balayez devant vous comme la poussière; vous
(f diffamez et deshonorez sans droit ^ sans më- « pris, même sans colère; et, parce qu'un sort {( aveugle nous a placés sur votre chemin , vous « nous écrasez pour éviter de répondre de vos (( iniquités. »
Et celui-ci, près de l'endrdit qu'avait occupé son lit :
w C^est sur l'apparence que l'on juge ; c'est « souvent par elle que l'on condamne. Malheur « à l'innocent contre qui elle prête des armes ! « Les hommes l'écoutent plus que la voix de « leur conscience , et l'opprimé sera frappé de « mort !» •
« A défaut de faits , on û mi:fltiplié les soup- (( çons. ... ne pouvant m'accuser, on m'a diffamé (( sans loyauté et sans honneur..». C'est dans « l'ombre que l'on ma frappé.... mais laisser « sentir à un malheureux le trait qui le blesse, « sans qu'il puisse aperce voit la main dont il
« part • •
w c'est le crime d'un lâche, et l'art d'un as- « sassin !» *
Ces pensées de la douleur , fruit du long silence de la captivité, relues mille fois par l'infortuné qui les avait tracées ; ces voûtes retentissantes encore de ses gémissemens , tous ces témoins muets de sa lente agonie, n'accusaient*
^ HERMANSTÀDT. 575
ils pas de barbarie des hommes si ingénieux à tourmenter leurs semblables ?
Il était doux et patient, me dit le geôlier, et, contre l'ordinaire des prisonniers , il ne se plaignait de rien : pendant les premières années de sa détention , une femme avait obtenu la permission de le visiter quelquefois , mais depuis sept ans elle n'est pas revenue , et le pauvre homme n'a plus été consolé que par moi....
Que par lui!....
Je lui demandai à voir les autres prisonniers; mais il me dit que , sans une permission expresse du gouverneur de la ville , il ne lui était permis d'introduire personne dans leurs cachots, w Ils « sont donc au cachot? m'écriai-je. Oui, mon- « siéur , répondit le geôlier, tant que leur santé « leur permettra d'y rester , ou que les ordres « de la' chancellerie d'état ne m'enjoindront pas « de les loger ailleurs. » Il me fit parcourir ensuite tous les détails de ce vaste château , l'arsenal, la salle du conseil, l'infirmerie, la chapelle , et le cimetière enfin : « Voilà , me dit-il , « en me montrant une petite élévation de terre, « où repose le prisonnier. » Je me suis assis sur ce tombeau, comme moi ignoré, et j'ai pleuré . sur cette victime du sort : elles coulaient en silence ces larmes de la pitié ; tout était muet autour de moi , et les battemens précipités de
Oy4 t'OYAGE DE MOSGOTT A TIENNE.
mon cœur troublaient seuls le calme profond dé la tombe. Nous rentrâmes dans le fort par les casemates, et après avoir remercié et récompensé le geôlier de sa peine , je quittai ce dernier asile du crime , et plus souvent encore du malheur.
Quel est donc le pays exempt de torts a rér primer y et sans abus à punir ? le gouvernement qui sache bien qu une indulgence ferme est le meilleur moyen de ramener les hommes à leurs devoirs, plus par la honte du crime, que par la crainte du châtiment ?
Mbbmahstautv Mai.
La Transilvanie est peut-être, de tpijites les contrées d'Europe , celle qui , sur un tép/îloire aussi peu étendu , rassemble un auçsi;«gi*and nombre de nations diverses. On en comjfte jusqu'à douze bien distinctes, conservant leuj* esprit national , leurs costumes , leurs mœurs particulières, et vivant en bonne intelligence.
,; Les manufactures que je viens de visiter sont dans un état florisss^nt : celles de chapeaux et de draps surtout , montrent que cette branche de commerce est très productive. J'ai été prendre le café avec le comte Dudesco , dans une de ces
/'olies guinguettes autour de la ville, qui ajoutent :ant de charmes à la douce apathie des Aile-
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HERHANSTADT. SjS
mands; c'est vraiment un nouveau monde : une galté franche , répandue dans tous les états , apanage réel de la liberté , règne généralement parmi ce peuple. Chaque être ici goûte l'existence y et jouit de son bonheur. La transition est forte , disais-je au chancelier^ en lui £aiisant observer des groupes d'ouvriers y buvant , en chantant^ l'excellent vin de la Transilvanie. Vos paysans s'épuisent de travail sans jamais espérer d'assouvir votre cupidité : brutes organisées y placées entre la béte et l'homme y si vous n'avez pas le droit de les tuer, un châtiment prolongé décuple leur agonie : aussi, entraînés par l'inàtinct du moment y ces malheureux sacrifient leur bien-être à une jouissance passagère. -^ Oui y me dit le comte y ils pieu* renjt.'Ie soir leur lit qu'ils ont vendu le matir^ pour s'enivrer d'eau-de-vie ; d'ailleurs n'en estil pas de même en Pologne, en Russie, et dans une grande partie de la Bohême et de la Hongrie ? Croyez-vous ceux de France et de l'Italie plus heureux? Trouve-t-on un seul mendiant en Valachie ? et nos paysans du moins ne sont ]|lus esclaves (i). — Attendez, lui dis-je,
( I ) UabolitioB de l'esclavage des paysans moldaves et valaques d^te de 1736 , époque à laquelle Mavrocordato gouvernait les deux principautés. Les Égyptiens seuls
5j6 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
poin* juger d'avoir examiné par vous-même; tout ce que j'alle'guerais maintenant ne vaudrait pas une heure de comparaison. Ce qui me surprend, c'est que nos philosophes qui ont cherche' si loin des exemples d'abus d'autorité, n'ont pas jeté les yeux sur leurs voisins d'Europe, peut-être beaucoup plus maltraités que ne l'ont jamais été les nègres de nos colonies ; qu'inspirés par cette philanthropie à laquelle sont dus tant d'ouvrages immortels, ils aient négligé d'embrasser la cause de l'humanité en faveur d'êtres de la même couleur et de la même religion qu'eux, parmi lesquels la jeunesse et la beauté , livrées aux caprices de maîtres dépravés, voient par des châtimens cruels punir ce. que nous nommerions des exemples admirables de pudeur et de vertu . Je sais bien que quelques uns de ces enclaves acquièrent parfois de grandes richesses; qu'on m'a cité en Russie qu^un serf du comte SchéremetofF avait offert à son seigneur jusqu'à 3oo,ooo roubles d'argent ( plus d'un million de francs ) pour sa liberté, que par excès d'orgueil son maître avait refusés; mais en opposition de faits si
xnaiittenant y sont serfs , et susceptibles d'être vendus. On paye à peu près mille francs pour un de ces infortunes 9 et moitié pour. une femme.