MACH
rares, quelle foule d'infortune's dans un dénûment perpétuel, sans espérance d'un avenir quelconque pour eux ni leur postérité ! Aussi que de fois le peu d'argent amassé à force de travail , enfoui par crainte et par prudence , n'est-il pas perdu pour leur famille, s'ils n'en révèlent le secret avant leur mort ! (i)
Mach , Mai.
Non sp se tu.m'ingcmni speranza lusinghiera; So che faUace o vera, consola aùneno il cor!
Un sage a dit que l'homme devait vivre dans la léthargie de l'ennui ou les convulsions des passions; sans douté il n'existait pas dans un siècle aussi convulsionné que le nôtre, et dont, malgré soi , il faut suivre le torrent ; sans cesse éloigné du bord, rejeté au milieu du fleuve, il eût été contraint de suivre l'impulsion donnée. Dans la jeunesse, avide de jouir, tout assujétissement parait un larcin fait au bonheur ; on ne s'endort que trop dans cette molle incurie, qui rend irréparable l'âge des songes. Ainsi, préférant les voyages à une vie uniforme , j'ai parcouru l'Eu- Tope , pour connaître le génie des peuples ; étu-
(1) J'ai été témoin en Pologne de la découverte de semblables petits trésors^ trouvés dans des masures aban-^ données ou des terres labourées.
diant à sa source la cause de leurs maux ou de leur prosperîté, je me suis flatté quun jour ces lumières pourraient être de quelque utilité à mon pays. Errant pendant dix années^ j'ai éprouvé tour à tour les vicissitudes et les jouissances qu'amenait cette roue d'activité ; enthousiaste du passé , j'ai souvent désiré un mieux qui toujours m' éloignait du bien^ car on aime presque autant ce qui n'est plus que ce qui n'est pas encore. Enfin ^ tel que le cheval de la fable ^ qui revient la nuit dans les gras pâturages d'où il s'était éloigné, et les reconnaît au jour pour le pré qui l'avait nourri ; ainsi bientôt je vais me retrouver à Vienne .... à Vienne , où j'ai éprouvé les sentimens qu'en vain j'ai cherchés loin de ce sol heureux pour moi ; je m'étais flatté que le même hasard auquel j'avais du ton amitié , m'ofiriraît encore de semblables bienfaits : on est si confiant à l'âge où je t'ai quitte , l'imagination entretient la jeunesse de l'âme, douce erreur dont j'ai été trop tôt désabusé ! J'ai vu partout régo'fsme se parer des couleurs du dévouement, la calomnie faire un crime des actions les plus simples 9 et, telle que le charbon ardent^ noircir ce qu'eUe ne peut consumer ; l'envie ne pardonner aucun succès , et , couvrant ses basses intrigues du voile de l'attachement , déchirer, en la serrant dans ses bras, la victime qu'elle vou-
KEUMARK, 579
drait étouffer. Froissé sur tous les écueils , balotté par une vague qui sans cesse m'approche ou me repousse du port^ j'aurais succombé , sans doute ^ si tu ne m'eusses inspiré le courage d'opposer le dédain à l'envie , en appuyant ' tes sages leçons de cette consolante maxime de Cicéron : Mea ndhi conscientia pluris est quant omnium sermo. (i)
Nbumark, Mai.
Neumark, jolie petite ville, heureusement située, possède,' outre un collège de calvînisfcs, la belle bibliothèque du comte Téléky. Presque tous les habitans gravent quelques sentences allemandes au-dessus de leurs portes. Une, entre autres , disait : ce Puissions-nous toujours avoir « du pain et le manger en famille ! » Elle m'a rappelé l'inscription polonaise, mise en lettres d'or sur le frontispice du château du comte Potocki, à Toulchîn. Ainsi ^ ces hommes du palais et de la chaumière n'ont eu qu'une même pensée exprimée en d'autres mots : nous les imiterons aussi ; et , sur la porte de notre maison , nous écrirons : « Puisse cet asile ne rasce sembler que des êtres aimans et sincères ! »
(i) Je fais plus de cas du témoignage de ma con« science que de tous les jugemens que Ton peut porter contre moi. '
58o VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
Mullsv-Bàch, Mai.
Un cercueil, élevé sur quatre piques, est sculpté au-dessus des portes de la ville. En voici la raison. Lorsque en i555, Mehemet-Pacha, assiégeant MuUen-Bach, fît sommer les habitans de se rendre , ils portèrent en silence sur le renipart un cercueil couvert de voiles noirs , et le placèrent sur quatre piques , pour indiquer qu'ils s'enseveliraient sous les ruines de leur ville. Le parlementaire rapporta au pacha cette terrible miais éloquente réponse , et bientôt après Mehemet ordonna l'assaut ; il fut reçu avec la plus grande intrépidité, et les assiégeans devenant bientôt les agresseurs , forcèrent les Turcs de se retirer avec une perte de plus de trois mille hommes : en récompense de cette défense héroïque, un décret des états permit qu'un cercueil devînt les armes de MuUen-Bach.
SiBOT, Mai.
Sibot, maison isolée d'où je t'écris, est une de ces fermes que l'on nomme pustas. Placée au centre de pâturages immenses, on y élève un très grand nombre de bestiaux de toutes les espèces , mais principalement des buffles , dont les peaux et les cornes sont un objet important de commerce : le haras m'a paru mieux soigné
SIBOT. 38i
qu'en Ukraine. On m'a fait remarquer une espèce particulière de moutons à cornes fourchues ; elle est entièrement indigène : leur laine ^ longue et soyeuse, pend jusqu'à terre; cependant, on n'en fabrique que des étoffes grossières. ^
Cette plaine étendue, bornée par ces amphithéâtres de verdure , d'où descendent en cascade des sources abondantes , qui vont se réunir au Tramos, me rappelle ces solitudes de la Crimée, concessions impériales, dont le défrichement nous eût rendu les Triptolcmes de riantes et fertiles contrées ( i ) : elles me retracent encore les songes dont nous berçait la belle comtesse Sophie , avec les merveilles de son protégé Sophio-Polis. Ah! pourquoi ce plan, digne d'elle, n'a-t-il pas reçu son entière exécution! Fondatrice d'une colonie nouvelle , son nom serait resté inscrit parmi ceux des bienfaiteurs de la terre , dont , pendant sa vie, elle aurait ^it l'ornement et l'admiration.
(i) Ce plan était vaste et bien conçu; tous les moyens d'exécution rassemblés : le gouverneur d'Odessa , blessé de ce qu'on avait obtenu un ukase de l'empereur sans son intermédiaire , fit avorter le projet, et des milliers d^arpens sont restés en friche : des colonies agricoles et manufacturières n'ont pas vivifié cette belle Tauride , parce qu'on avait froissé l'amour-propre d'un homme vindicatif.
38a VOYAGE DE MOSCOU À TIENNE*
Au milieu de la cour de cette ferme ^ voici un tilleul blanc ^ indigène d'Amérique, que je ne pensais trouver en Europe que dans les serres.
CzàsswARos, Mai.
They haçe only finisked thatjoumejr which itis nectssary for every one of us to take.
Au bout du jardin de l'auberge est un cimetière abandonne, dont les pierres tumulaires portent des inscriptions avec la date de 1640. Sur une d'elles étaient gravés deux vers allemands , dont voici le sens :
(c Si la vertu garantissait du trépas, ô ma i< mère, tu vivrais encore! »
Sur une autre, w Ida, 17 12. » Quel touchant laconisme ! et que ce seul mot parle éloquemment à l'imagination! Ida!!!... Ce fut une fille ravie à sa mère, comme une fleur qui meurt en s'épanouissant; peut-être une amante qui, la première au rendez-vous, est réunie maintenant à l'unique mobile de sa vie : aussi la terre, dépositaire de ce trésor d'amour , semble avoir pris soin d'en orner la tombe modeste ; des arbustes arux branches flexibles, y forment un berceau en s'entrelaçant; des violettes simples et odorantes croissent en abondance sur le tertre qui la couvre , et cette oflrande de la nature , en se renouvelant tous les ans , rappelle encore l'ornement précieux qu'elle a perdu. Extincta amahitur.
DEVA. 583
On parle toujours ici la même langue qu'en Valachie, c'est-à-dire, ce dialecte latin corcorrompu : le costume des paysans est à peu près celui des anciens Romains ; les cheveux courts , le col nu , une tunique de toile blanche , bordée en laine de couleur, qui ne tombe que jusqu'aux genoux , et est soutenue par une large ceinture; les pantalons descendent ^n plis jusqu'aux chevilles, et leurs sandales de peau de chèvre sont attachées avec des bandes d'étoffe. Tu vois qu'ave^c la rtioindref imagination, on peut aisément se figurer entendre parler les descendans des Césars ou des Cicérons. Ceci me rappelle que des Français s' étant réfugiés aux confins de l'Europe et de l'Asie , lors de la révocation de redit de Nantes, leurs descendans viennent tous les ans d'un village sur les bords du Wolga à la foire de MakarieflF, pour y trafiquer avec les Hindoux ; ayant conservé, au fond de la Russie , lé costume complet du règne de Louis xiv , sans en excepter la volumineuse perruque , et s' exprimant encore dans la langue de Corneille et de Racine.
Dbva, Mai.
Située dans une position charmante, cette ville est dominée par un château en ruines, dont la destruction remonte à l'invasion des Mongols,
584 yOYAGE DE MOSCOU k VIENNE-
SOUS le règne de Bêla iv : la singularité gothique de son architecture a produit sur moi un effet que je ne pourrais rendre. Quelle distance de mœurs et de temps entre les hommes qui l'ont tour à tour habitée ! Nous nous sommes arrêtés peu d'instans à Deya, mais assez, cependant^ pour remarquer que la figure , le costume et la tournure des femmes peuvent. engager un voyageur à y séjourner plus que nous. On m'a assuré qu'il y a près d'ici une telle quantité de bois opalisé , qu'une église d'un village voisin en était entièrement construite.
Les juifs ^ soumis à la plus exacte surveillance^ paient pour droit de séjour une taxe nommée tolérance; un édit fort sage les exclut de toutes les villes qui avoisinent les frontières et les mines ; mais y en se méfiant de leur amour pom* le métal ^ on n'a pas prévu qu'ils ne se donneraient que la peine d'attendre, afin de l'accaparer tout monnoyé. On en compte cent cinquante mille en Hongrie et en Transilvanie , tant de la secte des rabinistes que de celle des karaîtes.
Lbshsk , Mai.
Un bon diné, une jolie hôtesse : voilà ce que je puis te dire de Lesnek, où nous avons partagé le repas d'un courrier de la chancellerie d'état, qui se rend à Constantinople.
LESNEK. 585
Il avait ëtë expédié à Hambourg au général Tétenborn , et c'est avec une satisfaction bien vive que j'ai reçu par lui des nouvelles de ce brave et loyal chevalier, qu'avec un véritable orgueil, je compte au nombre de mes plus çhers amis. Ge'jeune homme a bien prouvé qu'avec des talens et une volonté ferme on atteint toujours un but glorieux : souvent entravé dans sa carrière, il s'est joué des obstacles, et sautant à pieds joints les difficultés, a laissé loin en arrière tous ses rivaux de gloire, qui n'étaient pas ses émules en génie, (i)
Comme cette auberge était petite , et le gardemanger mal pourvu, nous fîmes dîner avec nous le courrier , qui paya bien son écot par sa galté originale. Il eût fallu, en vérité , la plume de Rabelais ou de Pigault-Lebrun pour retracer exactement le piquant de sa conversation. u Plaisant état que le nôtre I nous dit-il : agens imperceptibles des plus grands événemens, le
(i) Le général Tétenborn, après avoir parcouru la carrière la plus brillante , reçut de la reconnaissance des souverains les récompenses flatteuses qu'il méritait : de» occupations pacifiques ont succédé maintenant à soii activité guerrière ; ministre de la cour de Baden , près de celle d'Autriche , et marié à une femme charmante ,. il jouit du repos de l'Europe , auquel il a si honorable*^ ment contribué.
bouleversement d'une fortune^ ou même d'un ëtat y dépend parfois d'un temps de galop plus ou moins vif de nos bidets. J'ai été sept ans courrier du. commerce; alors, dans le modeste attirail d'un employé subalterne , je courais d'un bout de l'Europe à l'autre, commander les trésors des deux mondes , et , tel que le mouvement d'une montre, simple rouage de cuivre, faire mouvoir des aiguilles d'or. Jockey diplomatique, maintenant, ainsi que nous nomme le £sicétieux barbier de Séville, aussi galonné que le dottor napolitano, qui, depuis trente ans, vend à Paris sa panacée universelle , je vais annoncer la paix à ceux qui voudraient guerroyer , et déclarer la guerre aux peuples les plus pacifiques. Impassible comme le cheval qui me porte, je chemine uniformément comme le temps; mais à quoi me servirait de m'intéresser, même en pensée, aux résultats de ma course? «Martin , me dit un ministre un jour , en me remettant lui-même les dépêches qu'il venait d'achever j j'ai travaillé vingt ans au bonheur de mon pays : ce paquet consolide mon ouvrage; hâtetoi de le remettre , et cent louis seront ta récompense. » Elle était déjà dans mon cœur; car je voyais dans les yeux de l'homme d'état toute la vérité de ce que me disait l'homme de bien.
Cinq minutes après, j'étais en selle : je galoppe
LESNEK. 387
^ dix jours et dix nuits; mes paquets sont à leur adresse; la paix est signée, et j'en rapporte le
traité à son successeur! Depuis une semaine
l'honnête homme était disgracié, et l'intrigant adroit héritait dans un moment des vingt années de zèle de son prédécesseur. Ma gratification même fut oubliée , et mon cœur seul effectivement me récompensa. — Encore trop heureux, lui dis-je, de ne pas trouver à votre retour, ainsi que vos confrères les Tartares, agens actifs de la diplomatie turque ^ la tête de votre patron plantée sur la porte de la Sublime Porte. ' — Tout cela , monsieur, m'eûtbien dégoûté de la profession ; mais il fallait vivre et faire vivre. Marié depuis quinze ans, j'ai sept enfans, et ne crois pas avoir vécu six semaines consécutives avec leur mère. Tantôt courant pour la France ou l'Italie, aujourd'hui pour l'Autriche : c'est à la lettre un métier de galère; cependant on s'y fait : car après tout il y a des compensations ; témoin notre rencontre, et le dîner que vous avez bien voulu m' offrir. » Après avoir arrosé ce compliment d'un dernier verre de vin, il remonta à cheval, et partit galoppant, lui, ses dépêches et sa philosophie, voir si la peste avait laissé à Constantinople quelqu'un de vivant pour les y recevoir.
EsosBSD, MaL
J'ai traversé de belles et fertiles plaines , entourées de montagnes boisées , théâtre des combats livrés par les princes de la Transilvanie aux Autrichiens. La mémpire des Ragotzi^ des Téléli^ et de tant de héros hongrois, s'y rattache aux lieux où ils défendirent Tindépen-dance de leur pays contre l'empereur Léopold* Cette nature si pittoresque reçoit de l'imagination un nouvel intérêt, qui ajoute au charme des voyages celui des souvenirs. C'est un comte de Bussy qui fut chargé de la conduite de cette guerre : il était parent de Bussy Rabutin, que son Histoire amoureuse des Gaules rendit trop célèbre pour son repos. La plupart des habitans d'Ësonesd sont sociniens*
RosovA, Mai.
Une mis^able étable, au milieu des montagnes, est adossée aux ruines d'un couvent, nommé Rosova, dont les moines donnaient l'hospitalité à ces croisés fanatiques, que la cupidité plus que la religion attirait en Palestine, et dont le passage en Europe fut marqué par tant de traces de sang. Ces montagnes sombres^ une maison solitaire, ces ruines lugubres, eus-^ sent suffi pour inspirer à madame de Genlis
son effrayant drame des Deux Mots dans la forêt ^Ce cabaret est tenu par un Arménien y qui y tel que presque tous les individus de sa croyance, se livre ici au commerce des bestiaux y et n'est aubergiste que par occasion : ce dont nous ne nous sommes que trop aperçu au diné.
BoscHUB, Mai»
Corne son brevi oime, ..... L*ore felici!
Il est neuf heures; le thé est servi dans notre joli salon du Jager-Zeil : nous nous y réunissons pour y déjeuner^ toi, George Sinclair, et moi. Toutes les fenêtres sont ouvertes , et Tair embaumé de Laugarden vient ajouter au charme d'une belle matinée du printemps. Nous parlons des plaisirs de la veille , en arrangeant ceux de la journée. Sinclair, ce jeune Écossais qui loge avec nous, et qui n'avait pas besoin de sa récente aventure avec Bonaparte pour avoir déjà de la célébrité (i)^ nous lit quelques passages
(i) Peu de )oars avant la bataille d'Iéna , M. G. Sin<^ clçLÎr, qui se rendait à Vienne, fat arrêté par les ëclai* reurs de l'armée française , et conduit au quartier-^ général. « D'oii venez-vous ? oii alliez-vous ? lui dit Bo- « naparte > avec ce ton qui précédait un arrêt de mort. « — Je viens de l'Université d'Iéna , et vais à Vienne , « cil \e dois trouver des lettres et les ordres de mon përe.
d'Hoiîière, qu'il traduit à la fois en allemand'^ en français y et en anglais ; travail qui fixera son rang parmi ses ërudits compatriotes. Toi, qui^ après avoir si bien vu l'Europe , T Amérique et l'Asie^ promènes tes amis dans tous ces coins du mqnde , avec autant de plaisir qu'ils en ont à t'y suivre; et moi, qui, en échange de tant de genres de mérite , n'ai que celui de jouir sans envie de toute votre supériorité : voilà ce trio d'amis qui, à onze heures, se séparent, pour se réunir plus tard avec un charme nouveau. Je cours chez le prince de Ligne entendre et admirer, en robe de chambre, cette vivante et instructive archive du siècle passé, A uwe heure
« Qui est votre père ? — Sir John Sinclair. — Sir « John? celui qui a tant écrit sur l'agriculture? — Dui, « sire. » Il /parla ensuite au général Duroc, et continua son interrogatoire avec un peu plus de bienveillance. M. Sinclair, c[ui atteignait à peine à dix<-huit ans, joignait au physique le plus avantageux une foule de con* naissances profondes sur la géographie et l'histoire, et avait fait une étude particulière de la chronologie, ainsi que de la filiation de toutes les maisons souveraines d'Allemagne. Sa conversation étonna Bonaparte , qui , après deux heures d'entretien , donna Tordre à Duroc de le faire escorter jusqu'aux avant^postes , et de lui laisser continuer son voyage. Faveur inespérée , et d'au-P tant plus flatteuse qu'il la devait entièrement à son inérite. «
bosghur; Sgt
je monte à cheval , avec le colonel Duff , que le désir de la gloire tourmente^ et qui songe à aller la trouver en Espagne. Après quelque temps de galop au Prater, je le quitte , et m'enfonce dans le bois qui borde le Danube y où madame***; mais 9 chut! on dit que le mystère ajoute tant de prix à ces choses-là; c'est cependant ce que , nous autres Français , nous croyons avec peine. A trois heures, ma leçon de dessin chez Duvivier. Quel charmant atelier! On m'a donné une vue des rochers de Meillerie à copier; mais j'ai fini le profil de ma jolie voisine, la comtesse Vanda, dont j'avais hier commencé l'esquisse. Voyes, dîs-je à DivofF, comme il est parfait de ressemblance : rien n'est tel que l'étude de la nature ! Il est six heures; je rentre chez moi; on va servir; dix personnes à dîner, et pas cinq minutes pour sa toilette. N'importe, à vingt ans on est paré dans un clin d'oeil. Nous sommes à table : la galté est le meilleur cuisinier d'un dîné de garçon. Allons, marquis de Bruges, une de ces histoires que vous contez si bien : Carpani , une improvisation sur le Champagne : major O'Conuel, une chanson irlandaise, et nous ferons chorus. Ma foi, cela e st charmant I messieurs, une dernière santé aux dames, et vite au théâtre de la Viden : Duport y danse dans CendriUon. Déjà dix heures, et le ballet
Sga Voyage bb moscoit a viENNEr
n'est qu'à moitié. Cocher, au Wolzeîl chez là comtesse de Fuchs; j'y trouverai tous mes amis. Aimable soirée! Tétenborn, Boreel, Nostitz, le prince de Hesse, Walmoden. Que d'esprit sans prétention ! que de savoir avec modestie ! Bon, bon, mes cfaers amis! continuez; vous ferez votre chemin. Ah ! voici la chanoinesse Kinsky^ la comtesse de Plétenberg , les princesses de Courlande. Je ne m'étonne plus de tous les frais que Ton fait pour plaire. On sert le souper, un poulet froid et une salade : c'est peu pour vingt affamés; mais si la belle comtesse Laure n'a pas les histoires de madame de Maintenon pour suppléer au rôti, Laure a le regard si doux , l'ensemble, si accompli , qu'au premier mot d'excuse sur l'exiguité du repas, chacun s'est persuadé n'avoir plus faim. H est minuit : on joue encore; mais Sinclair et moi nous nous retirons. Cocher, au Jàger^Zeil! Il va comme le vent ! « J'ai une lettre de quelqu'un « pour vous, qui vous fera bien plaisir, me dit i< Sinclair; lisez.... Ouf! voilà qu'on accroche (c en entrant dans l'hôtel. Bon Dieu! où suis-je? « — A Boschur, au Bœuf d'or, où nous avons u failli verser , » me dit Dudesco. Maudit le cocher mal adroit qui m'a réveillé ! Mon joli rêve n'a duré qu'une poste : eùt-il été trop long de la vie ? Mais , enfiri , si Je n'ai pas connu le contenu'^
FATSCHET. 595
de la lettre de***% celle-ci te rappellera, mon ami, une de nos heureuses journées à Vienne.
Fatsguet, Mai.
Il se trouve à Fatschet une colonie saxone qui fait remonter son établissement au temps de saint Etienne, premier législateur de la Hongrie : ils s'occupent particulièrement de l'éducation des abeilles, et de la culture du mûrier, pour élever les vers à soie. C'est au comte Mercy-d'Argenteau que la Hongrie doit le bienfait de cet arbre utile. Près de cette ville sont des sources saline.s et quelques carrières de marbres de diverses couleurs.
Je n'ai trouvé de remarquable ici que l'énorme goitre de l'hôtesse de cette auberge , et le prix excessif du mauvais diné qu'on nous y a servi. Nous devons cette rançon à l'indiscrétion d'un de nos domestiques, qui a fait connaître le rang dé mon compagnon de voyage. « Les œufs sont « donc bien rares chez vous ! disait l'empereur ce Joseph II , à un paysan suisse qui , l'ayant re- «connu, lui demandait vingt -cinq louis pour « une omelette. — Non, sire, ce ne sont pas ce les œufe qui y sont rares , mais les empéi< reurs. » Au bon mot près, son excellence nous a fait traiter en monarques.
X Lvcos 9 Mai.
J'avais une belle occasion d'ajouter aujourd'hui à l'itinéraire que je te donne de mes voyages , Fintérêt presque indispensable d'une aventure de voleurs. J'ai traversé ce que l'on nomme ici la station dangereuse ; c'est de Fatschet à Lugos : cependant , malgré notre résolution de ne pas prendre d'escorte^ il ne nous est arrivé que de nous meubler la tête d'une foule d'histoires tragiques y dont nos cochers ont égayé le trajet. Il y a moins d'un an que y sur ces fron* tières de la Transil vanie et du Banat • une bande de brigands^ composée d'individus de toutes les nations de la grande principauté, se permettaient impunément l' exercice de leur lucrative professsion. Le moyen auquel on eut recours pour s'en saisir a quelque chose de particulier.
On remarquait y depuis quelque temps, qu'un berger des environs achetait chaque semaine à Lugos une provision considérable de vin : on le soupçonna d'être le pourvoyeur de la troupe, et, sur ces conjectures, le gouverneur se le fit amener, l'interrogea , et , à force de promesses et de menaces , lui arracha un aveu si impor-* tant à la tranquillité publique. Ces bandits, au nombre de soixante , dont plusieurs avaient leurs femmes avec eux , s'étaient retirés dans une de&
LtJGos. 3g5
cavernes naturelles dont ce pays abonde^ et qui ont quelquefois un quart de lieue d'étendue ; ils s'y étaient tellement fortifiés par des avenues minées et chargées de poudre , qu'on y eût peutêtre perdu beaucoup de monde y sans parvenir jamais à s'en rendre maître. Le gouverneur promit donc au berger de ne jamais l'inquiéter pour sa conduite passée y et une pension à vie de i oo florins, s'il gardait le secret sur son interrogatoire. L'honnête agent , qui se voyaitdéjà pendu, jura tout ce qu'on voulut , et le magistrat s' étant fait remettre en otage sa femme et ses enfans , lui ordonna d'aller le même jour porter à la ca-» verne la provision accoutumée de vin, mais dans lequel il avait fait infuser une suffisante dose d'opium . Le berger obéit fidèlement; les brigands ne soupçonnant rien s'enivrèrent comme d'habitude , et se réveillèrent le lendemain dans les prisons de Lugos. On nous montra de loin le pic de la montagne sous laquelle ces cavernes étaient creusées, et le gibet auquel ils sont tous accrochés ; mais quand je proposai au cocher de m'y conduire, il avait encore l'esprit tellement rempli de ces aventures terrifiantes, que pour aucun prix il ne voulut y consentir.
Cette station est parsemée de croix érigées en mémoire de catastrophes plus ou moins dé-* plorables. Une, entre autres, plantée au borcl
SqG voyage de moscoxi a TIEIÏTïE.
d'un précipice^ apprend , par son inscription^ que la diligence d'Hermanstadt y après avoir été pillée par ces bandits y fut précipitée dans ce gouffre y ainsi que 'tous les voyageurs qu'elle contenait. Je te fais grâce des nombreuses histoires auxquelles l'existence de cette bande a donné lieu^ mais ce que je puis t'affirmer^ c'est que s'il n'existe plus ici de brigands^ la position sauvage de ces bois la rend digne de pareils hôtes. V
Lugos est une jolie ville , bien bâtie ; elle possède quelques manufactures 4e chapeaux^ qui sont en général d'une médiocre qualité.
Une troupe de musiciens bohémiens est venue à l'auberge nous donner un concert f partout ils excellent dans les chants et les danses nationales^ et quoiqu'ils ignorent jusqu'aux premiers principes de la musique^ leurs accords ont de l'harmonie et de l'expression : ils arrivent de Cronstadt, et se rendent à Karls-Bade pour la saison des eaux. »
Like wand'nng arahs , shift from place to place The stroUing trihe.
Nous bûmes à souper du vin de Lugos^ dont le nom a quelque célébrité : Faubergiste le prétend supérieur à celui de Tokai y et nous l'a fait payer en conséquence. Ne serait-il pas un J
échappé de la caverne ?
KISSETS. 597
E18SBTS, Mai.
De Lugos à Kissets y la route est parfaite* ment entretenue. C'est une chaussée plantée de saules. On côtoyé, pendant quelques heures, le canal de la Béga, qui traverse tout le Banat, et communique de la Béga à l'Atemech. 11 parait principalement destiné à flotter le bois des montagnes , et à transporter les marbres de Fatschet à Temeswar. Les écluses en sont belles, et il serait à souhaiter pour ce pays que de telles entreprisés contribuassent à la prospérité de soa commerce intérieur.
RiGÀSy Mai.
Rigas n'est qu'à une poste et demie de Temeswar; ce soir je serai dans la capitale du Banat; encore quelques jours, et nous serons réunis. Tant de fois j'ai couru la poste en m' éloignant de toi , que chaque heure , en accourcissant la distance , semble amener une jouissance nouvelle.
Comme je témoignais ma surprise de trouver des rizières dans ces plaines marécageuses; ce fiirent , m'a-t-on dit , des Italiens qui , lors des alliances des rois de Hongrie aux familles souveraines d'Italie, en naturalisèrent la culture dans le Banat , où quelques individus de cette nation se sont colonisés.
SgS VOYAGE DE MOSCOU A. VIENNE.
Je me suis trouvé dans cette auberge avec M. de RoQCOurt ^ capitaine dans le régiment de Bussy, qui , au commencement de la révolution^ avait émigré avec ses parens en Autriche. Placé à l'école du Génie , et par suite au service , n'ayant depuis parlé qu'allemand^ il a presque entièrement oublié sa langue. Fait prisonnier k la bataille de Marengo, par un régiment français que commandait son frère , quand ils se reconnurent , ils ne purent plus s'entendre; funeste effet de ces commotions politiques qui transplantent si étrangement les hommes* Cet officier m'a dit qu'il y avait en Hongrie plusieurs petites ^ colonies françaises qui s'y étaient établies sous le règne de Marie-Thérèse, et qu'à Breztovacz, dans le district de Bacs , toutes ces familles parlent encore français r
Tbmbswar, Mai.
Cette capitale de la Haute-Hongrie se gouverne par des lois particulières : elle est d'un bel aspect^ et les fortifications sont imposantes.^ Presque toutes les rues alignées aboutissent à une place spacieuse qui forme le centre de la ville. Temeswar appartint aux Turcs jusqu'en 1716, que le prince Eugène la leur reprit.
On donnait ce soir au théâtre les Brigands de Schiller. J'ai été aussi content du jeu des
TEMESWAB. 599
acteurs , que choqué de Fimmoralîté du drame : c'est une véritable école d'assassins.
Des jardins de plaisance ayoisinent un parc étendu^ qui sert de promenade aux habitans.
Il semble dessiné sur le plan du Prater^ tant admiré des étrangers à Vienne; mais ce beau tableau n'est pas sans ombre; ce qui le dépare, c'est ce petit nombre de jolies femmes qui raniment : à peine sur vingt en trouve-t-on une de passable. Il n^en était pas ainsi à Hermanstadt, où, sur le même nombre, on en eût à peine rencontré deux de Jaides.
Une coutume , qu'il serait fort à désirer de voir adopter partout , comme dans cet hôtel des Trois Mages , c'est que le prix des chambres en est inscrit sur chaque porte à côté d'un tarif des objets de consommation ; ce qui permet à tout voyageur de régler sa dépense sur ses moyens , et de faire lui-même sa carte à payer en partant.
Temeswah, Mai.
Cuncti adsint, meritœque expectent pnenda pctlmœ» Qu'ils se présentent , et reçoivent la palme qu'ils méritent.
. J'ai dîné aujourd'hui avec un compagnon de Kosciuzko, que des opinions politiques, trop énergiquement émises, ont fait exiler de son pays : le colonel W *** nous dit avoir ,suivi ce
400 A^OYAGE DE MOSCOU A YIENISE.
célèbre général en Amérique , lors de la guerre de l'indépendance, en être revenu avec lui, pour le précéder de quelques jours à Cracovie, et y préparer la révolution du 24 mars 1794 • qu'après la bataille de Macijowicé, il avait partagé sa captivité à Pétersbourg , en avait du le terme à la magnanimité de l'empereur Paul, et nous détailla enfin si minutieusement la vie du héros polonais , que si je n'eusse su Kosciuzko retiré alors à Belle ville chez son ami , M. Zeltner , ministre de Suisse en France , j'aurais juré avoir dîné avec lui à Temeswar.
Je n'ai jamais entendu un Polonais parler de l'indépendance de sa patrie , sans me convaincre de la facilité de communiquer l'enthousiasme : il semble que l'éloquence soit l'apanage de leur génie. Lorsque celui-ci sut que je me rendais à Vienne , il me pria de me charger d'un manuscrit qui traite de l'état actuel de la Pologne : je lui promis de le traduire et de le publier» Nous en lûmes ensemble quelques passages relatifs à des plans d'amélioration , qui montraient plus d'exaltation que de prudence, plus de désir du bien quede possibilité d'exécution ; mais, au total, si la véritable poétique est de plaire, son style élégant et énergique, cette foule d'anecdotes , que je crois peu connues , le feront , je l'espère^ atteindre au but qu'il se propose :
BÉKOKER. 4oi
^nfia, quel qu'il soit, son ouvrage paraîtra , ne lut-ce que pour mieux faire connaître aux Français une nation généreuse, dont le trône fut occupé par un de nos rois, qui a donné une reine à la France, et que tant d'autres genres d'alliance unissent à jamais à nous* Le goût des lettres, l'élégance des manières, l'éclat du cour rage chevaleresque , tels sont les traits de ressemblance qui justifient ce titre de Français du Nord, dont sont fiers les Polonais, et que nous serons toujours flattés de leur voir prendre.
Le dîné était fini, et les chevaux attelés : je me séparai avec regret de ce vétéran de l'espérance, emportant avec son ouvrage le souvenir d'un homme de bien , rêvant depuis vingt ans la régénération de sa patrie , qu'il aime toujours comme on aime un ami malheureux.
ÊiKoxBR, Mai.
A l'entrée de ce gros bourg de Békoker, nous avons rencontré une noce de village, ce qui est, m'a observé le chancelier, de fort bon augure pour le reste de notre voyage. Toutes les jeunes filles étaient couronnées de flieurs, et suivaient, en dansant , plusieurs musiciens qui soufflaient dans leurs cornemuses. Un voyageur moins véridiquc te ferait de la mariée un séduisant portrait; mais, hélas ! outre^'elle était bossue^
elle renchérissait même sur la laideur ordinaire des fiUes^ du Banal. Sa coiffure nuptiale semblait peut -être encofe plus extraordinaire que sa figure : sur une toquie de velours bleu^ évasée par Je haut^ oa. avait planté de longues plumes de paon y en manière de couronne péruvienne y qui plaçait sa tête plus près de ses talons que du sommet de son flottant bandeau virginal.
Outre rexcellent vin que l'on recueille ici , on y distiUe une liqueur, très estimée dans le Banat, faite ^vec di^s prunes , et nommée sUi^awitza ; je l'ai effectivement trouvée parfaite.
AiAPy Mai.
.... 0emande-r-tl Thospitalité sur la route , il frappe , et Ton .n*oavre point ii il n'a po^ir appuyer ses meabres fatigués que ia colonne du chemiu public, et on lui dispute nuôme ce lieu de repos pour le forcer à marcher vers de nouveaux déserts.
Un des chevaux de ma voiture s'était blessé ce matin, et no$ cochers nous ont conduits toute la journée au pa^ causai ne sommes-nous arrivés au gite que fort tard. En traversant un bois qui.ayoÂsine Arad , nous vîmes au bord de la routç quelques paysans qui comblaient un fossé à la lueur d^une torche. Comme j'étais à pied, je m'approchai pour leur demander à quoi ils travaillaient si tard. « Nous venons a d'enterrer un pauvre homme, me répondit
ARAD. J^o5
« l'un d'eux, qui est mort ici ce matin : il « n'e'tait pas de ce district , et le cimetière est (( si loin , que nous l'avons mis là ! » Ein me disant ces mots , il attachait en croix deux branches de sapin, qu'il planta sur la place qu'il m'indiquait. Cela fait, il ramassa sa pioche, éteignît son flambeau, fet ces hommes s'éloignèrent dans le bois !... Pauvre étranger! voilà donc ce qui, pour un seul jour, indiquera ton passage sur la terre ! . . .
La rivière de Koros, nommée aussi la rapide, baigne les remparts d' Arad ; à peu de distance de cette ville , on recueille , dans de vastes ma- . rais, une sorte de sel dont l'extrême blancheur fait donner au lac , où il se reproduit toutes les cinq heures, le nom de lac de Neige. Déposé dans d'immenses magasins , on en exporte , m'a-t-on dit , plus de vingt mille quintaux par an. Vers la fin du quinzième siècle , pendant la guerre de Mathieu Corvin avec les Bohèmes , cette ville fut attaquée, prise, et les habitans passés au fil de Fépée : le petit nombre de ceux qui s'étaient retii^és dans les mines de cuivre avoisinantes , y furent suffoqués par la fiimée des feux de paille mouillée qu'on alluma à touteâ les issues*
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Komj:.os, Mai.
Komlos'^ aussi agréablement située cpi'Arad l'est peu y possède une fabrique de faïence , où se font ces milliers de pipes en terre rougeâtre , qui s'exportent ^ans toute l'Allemagne y la Grèce et la Turquie.
Il y a tant d'espèces de vins en Hongrie y que je t'en épargne la complète nomenclature. Les plus renommés sont ceux de Tokai, C£dembourg, Rust, Sa^t-George, Ofen, Erlau et Mench . Je me suis procuré ici y par un habitant de Tokai même y des détails sur cet excellent vin. On le recueille sur une montagne dépendante de la chaîne des monts Crapach y appelée Hégf^jilUa y qui n'a que quatre lieues de longueur, et es! bordée par la Theisse. C'est une bien petite étendue pour la quantité qui s'en débite sous son nom; mais on y supplée y comme partout , avec les vins des crus environnans. Il y en a de trois qualités : la première, qu'on nomme essence, se compose des gouttes qui découlent des raisins exposés ^u soleil sans qu'ils soient pressés ; la deuxième est produite par des grappes qui le sont légèren^ent ; et la troisième est le résultat d'une pression entière.
L'Arménien qui me donnait ces détails, voyageait pour cette branche importante de com--
MOCRiy et BÀNISGHA. 4^^
merce ; il m'en a rendu T explication plus sensible^ en me faisant déguster ces trois sortes de yins^ ainsi que celle appelée l'ansbrusch^ la mère-goutte, qui est un véritable nectar. Le prix de ces vins varie selon leur âge : à Tokai même on le paye 1 2 francs la pinte ; mais j'en ai bu en Pologne du prix ^excessif de 120 francs la demi-bouteille.
MocRiH et Ramischà, Juin.
Placés comme deux points au milieu d'une plaine 9 dont ils coupent l'uniformité^ ces deux villages offrent un aspect aussi riant qu'inespéré. Des joncs solidement attachés servent à couvrir le toit des maisons; d'autres, élégamment entrelacés, forment la clôture de jardins bien cultivés , où des accacias en fleurs répandent un parfum suave. Enfin ^ la fertilité de ce petit canton, que vivifient des sources abondantes, produit l'efiet d'une lie vierge au milieu d'une mer de sable.
On trouve dans le village de Ranischa des Grecs modernes , appelés Macédoniens , qui ne s'occupent que du commerce. Oi^ donne aussi ce nom de Macédonien, en Turquie et en Valachie , aux Arnautes ; mais je ne pense pas qu'ils aient plus de rapport avec les soldats des phalanges dlAlexandre y que cette peuplade
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de Philistins à Mocrin , avec ceux de l'Histoire sainte 9 et dont la défaite fît tant d'honneur à Samson .
' SziGÉDiii, Juin.
Cette ville, grande, commerçante, mais très mal bâtie , est traversée par la Theisse , rivière qu'on assure être la plus poissonneuse de l'JËu-* rope, et, après le Danube, la plus utile aux transports des productions de la Hongrie. Elle sort des montagnes de Marmaroch , et peut porter bateau à mille pas d'où jaillit sa source* La rivière de Maros se réunit à elle aux portes de cette ville, et toutes deux se jettent dans le Danube, entre Semlin et Petervvaradin. Szégédin fait un commerce considérable en grains et bestiaux, et, malgré son opulence et une population de vingt-huit mille âmes, elle est si mal entretenue, ses maisons éparses semblent si peu en rapport, qu'on prendrait plutôt ces bâtimens sans ordre pour une réunion de petits villages, que pour une ville royale de première classe. Les rues n'y s'ont pas pavées , et le seul édifice qui attira mon attention fut d'insalubres boucheries construites au centre de la ville. Enfin, sans le mouvement que la Theisse donne à ce ramas d'habitations, et les carpes monstrueuses que l'on y mange, le souvenir de Szégédin fuirait avec la rapidité du fleuve qui la traverse.
SZiTYMASZ. /^CJ
M. Ritter, conseiller des finanees, avec lequel nous ayons diné , nous entretint pendant le repas d'un ouvrage qu'il vient de publier sur les ressources de la Hongrie : ce que j'ai pu 'recueillir d'un si succinct aperçu , c'est que les revenus de ce royaume se composent du produit des mines 9 des taxes sur les individus^ les bestiaux^ les terres et les articles de commerce : que les contributions annuelles sont prélevées exclusivement sur la bourgeoisie et les paysans ; que la noblesse en est exempte y niais qu'elle subvient aux besoins de l'état par des. taxes temporaires réparties dans les diètes y au prorata des fortunes^ et qu'elle seule supporte en outre toutes les charges de la guerre.
SzàTTMASZ, JuÎD.
Il parait que Ton s'occupe avec quelque sollicitude de la réparation des routes ; il serait à désirer que beaucoup de magnats imitassent les^ comtes Palffi et Zapary^ qui ont fait établir , à leurs frais , des chaussées ferrées pour faci*liter les communications^ et les rendre plus sûres. Les ponts sont particulièrement trop né* gligés; presque tous, construits en bois, offrent si peu de solidité , que souvent, dans la saison des pluies, la rapidité des torrens les emporte.
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Petbbs, Juin.
Extra Hungaruan non est 'vUa, Si est 'vita non est ita,
A l'aspect de villes démantelées , jetées au hasard dans ces déserts y Tenfance dirait y voilà un bien triste pays. En rencontrant de jolies Hongroises , fraîches , sveltes et vermeilles , dont Thabillement pittoresque ajoute à la grâce naturelle^ la jeunesse s'écrierait^ voilà de riantes contrées ; mais en buvant à chaque station ces vins pétillans de Tokai^ de Ménescb^ ou de Saint-George , la vieillesse répéterait , voilà le sol régénérateur^ le pays qu'il faut habiter de préférence. C'est ainsi que^ dans le monde^ chacun envisage les choses et les lieux sous le point de vue qui le flatte; de là Tégoïsme, et l'excuse du proverbe hongrois : « Hors de la <c Hongrie on n'existe pas, et si l'on vit, c'est M moins bien qu'en Hongrie. »
Je ne t'ai point encore parlé des constitutions de ce .pays , mon ami ; car on ne doit guère ses degrés en droit à des commentaires sur la jurisprudence des grands chemins ; cependant , je veux t'en dire un mot. Ce royaume, gouverné depuis plusieurs siècles par la maison d'Autriche, a conservé ses lois, ses magistrats, ses privilèges; et, par un traité particulier , sa