‹ Voyage de Moscou à VienneChapitre 21 sur 24 · PETERS · texte numérisé non relu

PETERS

couronne n'est héréditaire que dans la maison actuellement régnante ; mais à son extinction la Hongrie reprendra son droit d'élection ; les états ^ que le roi convoque, proroge ou dissout à volonté, sont divisés en deux chambres; celle des magnats , formée des évêques , princes , comtes , barons et gouverneurs des districts ; la seconde composée des abbés, des députés des comtés, des chapitres et des villes royales : les résolutions des diètes doivent être sanctionnées par le roi pour avoir force de loi.

Quant au sort des paysans, il est , à beaucoup d'égards, égal à celui des fermiers en France. Depuis la diète de 1791 n'étant plus attaché à la glèbe , en échange d'une ferme , du bois de chauffage et de quelques avances, ils travaillent cinquante-deux jours pour le maître qu'ils se sont choisi (i). Devenus colons libres, des talens, joints à une bonne conduite, leur permettent d'aspirer aux emplois publics, à dès titres de noblesse , et de prétendre même aux premières charges de l'état. Je ne crpis pas de

(i) Suivant une ordonnance de Marie-Thérèse , une ferme complète doit se composer d'une maison , avec cour, grange et jardin, et d'environ dix arpens, tant de terres labourables que de prairies : le fermier peut disposer d'une portion de ses biens, et en transmettra toute la partie mobilière à ses enfans* .

4lO TOTAGE DE MO5C0U A VIENNE»

semblables exemples très fréqueas , mais il y a loin de cette chance, telle peu probable qu'elle soit, au joug de fer appesanti sur les serfs russes, polonais et valaques , et que ni Tor ni le génie ne parviennent jamais à soulever.

Fklbgtbàza^ Juin.

Dans la très bonne auberge du Cygne, où nous sommes descendus, on célébrait la noce d'un des bourgeois aisés de cette ville. Bien- s veillant et hospitalier, comme presque tous les Hon^ois , le père de la mariée est. venu nous inviter à partager le repas et la joie de ses enfans : nous avons accepté, et fumes nous asseoir à une table de quatre-vingts couverts : on y servit des omelettes coupées en petits morceaux, arrangés diamétralement sur des prunes bouillies ; des rôtis de plusieurs espèces sur des poires cuites, du gibier sur des confitures, du maïs sous toutes les formes , et des vins de tous les crus./ J'étais placé à table à côté de la mariée, et pour cette fois le sort de l'époux pouvait s'envier, car sa femme était charmante. Après le souper on dansa ; mais les danses hongroises n'ont rien de très particulier, quoiqu'il y en ait de beaucoup d'espèces. Les unes ressemblent aux pas cosaques, et s'exécutent avec beaucoup d'agilité; les autres aux danses des

PAKA. /^ll

Grecs; et pour figurer celle-ci, une moitié d'un grand cercle se fait en chantant des demandes à l'autre moitié sur les objets qu'elle désire ; on chante en réponse sur le même ton, et cela dure jusqu'à ce que l'on soit fatigué de tourner , d'interroger ou ^e répondre.

Le bal se prolongea fort ayant dans la nuit; mais devant partir le lendemain de grand matin ^ nous nous retirâmes de bonne heure , en souhaitant aux époux tous les plaisirs que sans doute ils se proinettaient. Ne pouvant plus exercer sur nous ce sentiment d'affectueuse hospitalité, ces bons Hongrois le reportèrent sur nos gens, et grisèrent si complètement mon petit cosaque, que, hors d'état de se remuer ce matin^ on a dû l'attacher sur le siège de ma voiture , où il dort maintenant comme sur un lit de roses.

Pàxà, Juin.

L'éducation des mouches à miel est ici l'une des branches les plus importantes de l'économie rurale : la cire qu'on en exporte est connue dans le commerce par sa qualité supérieure. Nous bûmes à dîner de Thydromel qui , depuis douze ans en bouteille ; a presque le même goût et la même force que le vieux rhum. Une partie de ce district est consacrée à la culture du tabac :

4lt2 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

on en évalue à quatre cent mille quintaux , tant en poudre qu'à fumer , la consommation annuelle de la Hongrie.

Dans un petit bois qui borde la route près de Paka^ un monument est élevé à la mémoire de Tékéli. J'ai trouvé cet hommage de la reconnaissance à la valeur aussi simple que la vie du héros qu'il couvre fut brillante ; sur un des côtés de la tombe on avait gravé Tékéu, et au-dessous , Te saota loquuntur (i); mais, ainsi que le souvenir de son éclat passager , ces pierres mêmes qui le rappellent n'existeront bientôt plus; la fougère cachait à demi son dernier asile ; j'ai arraché ses nombreux rejetons : est-ce donc à l'herbe vile d'obscurcir la renommée de l'homme célèbrcf !

Kestsémet, Juin.

Ce bourg, très étendu et régulièrement bâti, est situé dans une riante position : nous y fumes voir une tannerie où se fabriquent ces cuirs maroquinés, plus estimés que ceux de l'Orient.

C'était aujourd'hui la fête patronale de Restlémet ; on s'y rendait de tous les environs ; la route était couverte de petits chariots ornés de fleurs; sur une esplanade on tirait à l'arquebuse, et là j'ai pu juger que rien n'est martial

(i) Les pierres parlent de toi.

FALDEACK. 4^^

et ea même temps élégant comme Thabit des nobles Hongrois : semblable à celui des hussards ^ il est d'une étoffe noire, garnie de brandebourgs en soie de même couleur; leur bonnet de velours est surmonté d'une plume de héron ^ et ils attachent à leur ceinture^ ornée de glands d'or et d'argent^ un sabre dont le fourreau est d'acier. Peut-il rien exister de plus imposant qu'une réunion de pareils hommes, lorsqu'arbitres de la destinée des Césars , et pénétrés du plus sublime dévouement^ ils accueillaient la mère d'un auguste enfant par ce noble cri de l'honneur : Mourir pour la patrie^ et pour notre roi, Marte-Thérèse! Généreux et vaillans^ la franchise et la loyauté sont les traits caractéristiques des Hongrois ; et si , avec moins d'amour-propre, ils étaient plus calmes et plus laborieux y il est peu de nations qui leur seraient comparables.

FàlOeacx, Juin.

Je viens de traverser une partie de ce que l'on nomme la grande plaine , qui du nord au sud n'a pas moins de cent lieues d'étendue; le silence de ces vastes solitudes, qu'interrompt les cris des oiseaux de proie , ou le chant plaintif de la perdrix de mer et du pluvier solitaire : cette lande immense, où nulle route n'est tracée, cehameau de Faldeack, d'où je t'écris, me rappelaient le bourg

4l4 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

de Ghéel en Brabant , qui y placé au milieu d'une vaste bruyère, fut choisi, il y a plus d'un demi siècle , pour y distribuer les fous du pays chez les habitans , qu'une forte pension indenmise de cette charge. La surveillance y est très facile ; deux ou trois hommes suffisent pour garder ce troupeau d'insensés , qu'une cloche rappelle chez leurs hôtes aux heures des repas, ainsi qu'à la chute du jour; des alimens sains ^ un air pur, un exercice habituel, toute l'apparence de la liberté, tel est le régime qu'on leur prescrit, et auquel le plus grand nombre doit, dans l'espace de peu de temps , sa gucrison parfaite. Dans ce siècle, fertile en ge^nres d& folie comme en insensés, si on rassemblait dans cette bruyère , plus vaste que celle de Ghéel , tous les maniaques législateurs , conquérans ou politiques , dont fourmille l'Europe depuis vingt ans, cette utile réclusion rendrait au monde sa tranquillité, que tant de* têtes ardentes ont troublée par leur yifluence funeste, (i)

(i) Le calme du inonde pacifié est la conséquence, sans doute, des nombreuses commotions dont nous avons été ou les témoins ou les acteurs : en bénissant cet inappréciable bienfait de la Providence , on voudra bien se rappeler que cette petite diatribe, écrite en i8i3, s'a»* dressait à des insensés , engloutis eux-mêmes dans l'abîme ^u'ib avaient creusé.

ORKBIÎY, 4*5

Je croîs qu'à tout prendre, je préfère eacore les chemins dangereux , mais pittoresques, des monts Crapach a la sécurité monotone de ces steps* Combien doit être insipide et nulle l'existence des habitans de ce bourg. ! Au milieu d'un océan de sablé, rien de riant ne s'offre jamais à leur Vue, et comment l'imagination â'alimenterait^elle quand l'horizon ne réfléchit que l'aridité du désert ?

Obkbhy, Juin.

Dans ce très misérable village d'Orkeny, la maison de poste, qui sert également d'auberge, est tenue avec recherche et élégance. Le maître, qui a lui-même beaucoup voyagé, y a naturalisé les divers usages des autres contrées; tous ses en fans parlent plus volontiers latin que hongrois. Tu sais que la langue latine est presque générale dans ce pays, et que l'on abandonne l'idiome national aux gens de la dernière classCt

Parmi les individus de cette famille, unç jeune fille de douze ans commente et explique les beautés de Virgile, d'Horace et de Cicéron, que l'usage continuel du latin lui a rendu fami-* lières. Je la voudrais opposer comme argument irrésistible à ces défenseurs des anciennes méthodes, qui s'obstinent à soutenir qu'il faut dix années d'étude suivie pour connaître une langue

4l6 VOYAGE DE MOSCOU A VIENHÊ.

morte^ que l'on parlerait avec facilité dans l'espace de quelques mois y si l'on y était contraiiit comme dans la plus grande partie de la Hongrie. Que j'aimerais à tenir maintenant mon érudit principal du collège de Sens , M. Salgues (i), pour voir comment il réfuterait cette preuve irrécusable de l'art de s'instruire sans peine ! Je publierai certainement un jour mon opinion sur ce sujet : on combattra mes idées , je le sais; mais qu'importe , si tu les approuves ? ton suffrage me vaut celui d'un public entier.

IvKBXs, Juin.

Tous les pas mènent à la mort; le dernier j arrive !

n fait un temps effroyable : le vent souf&e avec une telle furie y que nous craignons qu'il ne renverse nos voitures. Ses ftinestes effets sur FEuxin me sont encore tellement présens, que je ne puis Tentendre sans me rappeler les désastres dont il m'a rendu témoin. A quoi tenait nôtre éternelle séparation, mon ami? Mainte^ nant que je vais te rejoindre , combien je sens

(i) M. Salgues, dans sa carrière politique et littéraire , ne s'est jamais écarte d'une pureté de principes , qui lui ont acquis la reconnaissance de ses élèves et l'estime de tous les gens de bien. On lui doit plasieor» ouvrages d'un mérite transcendant.

SOROKSAR. 4^7

itiieux le prix de ce que j'aurais perdu ! Ces ré-, flexions dégoûtent bien des voyages ; on paye trop cher le vain orgueil d'émouvoir par le récit de ses dangers^ ou d'étonner pbr son exactitude topographique j et depuis vingt ans la géogra-* phie de l'Europe ne s'apprend que trop bien par l'exil et le malheur : enfin ^ le sort nous tiendra^ t-ilcompte des jours si longs de notre séparation , et ne nous prépare-t-il pas encore de nouvelles épreuves? Je n'ose approfondir cette idée; car avec ce temps abominable ^ et le spleen qu'il me cause ^ une crainte imaginaire deviendrait l'efiroi d'un pressentiment*

SoBOKSAR, Juin.

Amorés

De ténero meditatur Ungui.

L'amour, dès leur plbs jeune âge, occupa leur pensée.

Pendant que l'on préparait notre dîné à l'auberge, je me dirigeai vers un vaste château^ appartenant au comte Amady, magnat de ce pays.

Son architecture gothique , dessinée sur le vert des sapins, en rendait VefFelt très pittoresque. Une foule d'oiseaux aquatiques se jouaient autour des murailles crénelées , et le pont-levis , fixé par des branches de lierre enlacées aux poutres de chêne , complétait un tableau digne du pinceau de Ruysdaël. La grille du parc était ouverte : je me hasardai à y entrer, et , fatigué de cette longue route dans des sables arides, assis près d'un ruisseau

4l8 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

qui coulait parmi les fleurs y je goûtais avecravis^ sèment le calme et la fraîcheur des bois. Je vis bientôt un jeune homme, vêtu d'un uniforme hongrois 9 décoré de la croix de Marie-Thérèse, qui , soutenu sur le bras d'une femme , s'avançait ûe mon côté. Au bandeau noir qui lui couvrait les yeux, je m'aperçus qu'il était aveugle; et supposant qu'il venait se reposer sur le banc de gazon que j'occupais , je me retirai en saluant ce charmant guide, dont je ne pus voir la figure, cachée'par un long voile ; mais doot la taille élégante et les soins attentifs annonçaient un être aussi sensible qu'intéressant.

De retour à l'auberge, je demandai à notre hôtesse si le militaire aveugle et la jeune personne que je venais de rencontrer dans le parc étaient les enfans du comte Amady» « Serait-il possible, M me dit cette femme (oubliant que j'étais étran- « ger) , que vous ne connussiez pas l'histoire du M comte Hadik et de notre jeune comtesse ? -^ « Comment la saurais-je , luirépondis-je , puisque tf j'arrive en Hongrie pour la première fois ? — « Cette aventure est assez intéressante pour « qu'elle ait passé nos frontières , me dit-elle ; « mais puisque vous l'ignorez, n^onsieur, je me a ferai un plaisir de vous la conter.

(( Liés d'une étroite amitié , cimentée par de longs et importans services , les comtes Amadj

SOROKSAR. 4^9

et Hadik résolurent d'y joindre des liens de parenté en unissant leurs enfans y à peu près du lïiéme âge. Théodore Hadik, seul rejeton de Cette famille illustre, fut donc élevé avec notre jeune comtesse, qui, dès son enfance, se montrait déjà aussi bonne qu'elle était belle. Mes sœurs et moi vivions alors près de notre mère , femme de charge du château, et, secondant l'intention de notre seigneur, nous concourions toutes à augmenter l'attachement de nos jeunes • tnaitres ; mais ces premiers sentimens devinrent à quinze ans ce qu'ils devaient être toute leur vie* Les châteaux des magnats étant voisins.

Constance, en assistant aux leçons de son jeune ami , apprit facilement tous ces exercices qui développent les grâces sans nuire à la beauté. On ne les citait dès lors dans la contrée que comme des modèles de perfection et de vertu, et leurs pères songeaient à fixer l'époque de leur prochaine union, lorsque la guerre força Tempe-* reur à faire un appel au courage de nos braves Hongrois -

« Vous savez, sans doute, que les lois constitutionnelles de la Hongrie obligent chaque noble à combattre personnellement pour la défense de la patrie, et que dans les grands dangers, quand la nation entière prend les armes , les magnats , leur bannière a la main, marchent à la tête de leurs^ vassaux. Le comte Hadik, jaloux de l'hon-'

4^0 YOYAGE De MOSCOU A TIENNE.

neur de sa maison , désirait vivement qu'un guerrier de son nom fit partie de cette nouvelle levée; et Constance^ dissimulant sa douleur , toute à la gloire de son ami^ vit sans verser des larmes les apprêts d'un départ que les chances de la guerre pouvaient rendre bien long, peut-être même étemel.

« Impatient de se dévouer à son pays , Théodore pressait l'instant de se rendre plus digne , encore de celle qu'il adorait : le jour en était fixé ; mais la veille de son départ, les fiançailles se firent au château, et ce fut avec la certitude de posséder la main de Constance, que le jeune comte, à la tête de ses vassaux, rejoignit à Pest r insurrection hongroise*

« Les résultats de cette guerre vous sont con nus : les Hongrois y conservèrent cette réputation de valeur acquise par tant d'actions brillantes, et notre jeune maître y mérita que le chapitre de Tordre de Marie-Thérèse lui conférât sa croix , que dans les armées de l'Europe on considère comme une des plus honorables distinctions militaires. Mais tandis que la glpire comblait de faveurs son noble ami. Constance, victime d'une maladie cruelle, était aux portes du tombeau : attaquée d'une petite-vérole maligne, long-temps on désespéra de ses jours ; et d'habiles médecins, en la rappelant à la vie, ne purent empêcher que l'efiet de ce veniiï funeste ne rendit presque

SOKOKSAII. 4^1

hideux ce visage que la nature avait formé charmant. On ne lui permit de contempler ses traits que lorsqu'elle fiit en pleine convalescence. « Ah! la mort eût été un bienfait , dit- elle en ce reculant d'effroi : Théodore pourra-t-il m'aiw mer encore ? »

« En vain son père et le comte Hadik cherchaient à la rassurer : la crainte de ne plus être digne de son amant la poursuivait sans cesse; sa douleur repoussait la vie loin d'elle , et cette jeune fleur mourait desséchée^ sans que rien pût la rendre à l'espérance.

i< Pressée un matin dans les bras de son père, lorsque notre bon seigneur la conjurait de vivre encore pour lui, le valet de chambre qui avait accompagné le jeune comte à l'armée, entra précipitamment dans l'appartement, en annonçant que son maitre le suivait : effectivement, déjà on entendait la voix de Théodore, qui s'avançait en répétant : « Où es-tu, ma Con- «stance, où es -tu? » L'infortunée, se couvrant la figure de ses mains, s'écriait d'une voix entrecoupée de sanglots : « Ah ! par grâce , « Théodore , n'approche pas ; je ne suis plus u digne de toi ; j'ai perdu ma beauté, et mon « cœur est le seul bien qui me reste à t' offrir. — « Qu'ai-je entendu? regarde-moi, chère Con- « stance ! — Non , non , Théodore , tu û*émiras « en me voyant. — Eh ! que m'importe, si ton

42a VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

(( amour est le même ! Constance^ je ne puU « plus te voir ! » Elle lève les yeux , le regarde.... Théodore était aveugle, un coup de feu Tavait privé de la vue. te Ah ! Providence, soit bénie ! « dit Constance , en tombant à genoux , et pres-^ « sant son amant dans ses bras ; Providence , soit w bénie ! Théodore , nous serons unis ; je devieni< drai ton guide ; et pour toi y toujours la même , « tu pourras m'aimer encore comme aux pre^ « ihiers momens de notre amour! »

« Peu de temps après ils furent mariés , et jamais couple si digne d'être heureux ne le fut peut-être plus réellement. Entourés de vassaux dont le bonheur est leur ouvrage , chéris de tout ce qui les approche^ ils reçoivent déjà dans ce monde la récompense que le ciel accorde à la constance et à la vertu. »

Effectivement, madame, lui dis-je dès qu'elle eut terminé son récit, cette histoire méritait de passer vos frontières , ne fut-ce que pour dœiner plus de force à cet axiome de tous les temps : O femmes! sans vous les deux extrémités de la vie seraient sans soutien , et le milieu sans plaisir l

V PfiST, Juin.

C'est encore émerveillé de la situation grarcieuse de cette ville que je t'éci*îs de Pest, où nous sommes arrivés hier au soir. Placée à l'extrémîté de la grande plaine, cette ville n'est

séparée d'Offen que par le Danube , et leur coiùmunication est établie par un pont de bateaux d'un quart de lieue de longueur. Sa position U rendant l'entrepôt général entre l'Autriche et la Turquie y des manufactures de tous genres j sont les suites naturelles du mouvement que le commerce imprime à tout : des bâtimens^ d'une forme noble et régulière , décoredt dé larges rues alignées; enfin ^ après cette mer de sable parsemée de villages chétits et misérables^ ce n'est pas sans un extrême plaisir que l'on contemple une ville aussi agréable jqu' animée. J'ai parcouru ce matin d'immenses casernes^ originairement bâties par Charles vi^ pour servir d'hôpital aux invalides ; de riches églises^ une université, et un cabinet d'histoire naturelle, qui contient toutes les productions géologiques de la Hongrie. J'ai visité ensuite le jardin botanique, justement célèbre en Europe. Le directeur, M. le docteur Haberle, qui en fait les honneurs comme savant autant qu'en homme du monde , donne les plus grands soins à la culture des plantes exotiques, ainsi qu'à tout ce qui a rapport à la Flore hongroise.

Peu de pays possède autant d'eaux minérales que la Hongrie : on en compte jusqu'à deux cent trente d'espèces différente^. M. MuUer , médecin de cette ville , doué probablement de la science rabdomancique, vient de découvrir récemment

dans son jardin une source ferrugineuse qn'ôn dit être d'une grande efficacité : le parti qu'il a su tirer de ces eaux thermales, pourrait servir de modèle aux établissemens dé ce genre; il m'en a fait voir tous les>.détails : l'eau est très limpide , et d'un goût légèrement acidulé ; il ne la prescrit à ses malades que mêlée au vin de Saint-George ou de Ménesch ; et c'est la première fois, je pense, qu'oq aura fait un cabaret d'un hôpitah

Cette après-dînée nous* sommes allés au Jardin Royal qu'entourent des cafés et des guin-^ guettes élégantes : partout de la galté, de l'abandon, du plaisir; à chaque pas de la musique ou de la danse ; c'est une douce existence que celle du peuple hongrois. La salle dç spectacle, construite depuis peu de temps, m'a semblé beaucoup trop vaste pour une population de trente mille âmes : la façade est d'un style im-* posant. On donnait ce soir Rinaldo^ le grand bandit y que nos dramaturges de Paris ont nommé F Homme à trois visages. •

Une commission, exclusivement chargée de l'embellissement de la ville, fait planter des arbres sur le bord du Danube, pour y former des promenades, afin qu'outre le pittoresque de sa situation , Pest possède encore ce qui peut ajouter au charme de la vie.

ÏEST. 42^

Pest , Juin.

Quœ e longinquo m€igis placent.

Ils plaisent d'autant plus qu'ils viennent de plus loin !

A mon retour d'une petite excursion sur les îles du Danube ^ j'ai ^té surpris bien agréableynent en trouvant logée au même hôtel que jnoi une de mes connaissances les plus intimes y le comte de Roehenstart y que j'avais laissé à Pétersbourg , occupant à la cour un poste distingué. Je te fais grâce des comment c'est vous? d'où venez-vous? où allez-vous? toutes ces phrases d'usage que l'impatience multipliait par la curiosité. Quand on se fut un peu calmé^ il sut que j'allais à Vienne, et me dit qu'il se rendait à Constantinople par la même rqute que je venais de suivre : je l'instruisis de ce qui m'était arrivé depuis notre séparation, lui traçai en peu de mots son itinéraire; en échange, il me raconta ce que tu vas lire :

« Vous vous rappelez que j'avais formé depuis long-temps le projet de visiter la Chine: n'ajant pu, il y a quelques années, me faire adjoindre à l'ambassade du comte Golowkin, je me déterminai à repasser en Angleterre, d'où régulièrement des bâtimens partent pour Canton. Je trouvai à Londres un de mes parens, qui, se rendant aux États-Unis, me pressa de l'y accompagner, m'assurant que j'y aurais de fréquentes occasions pour continuer mou

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voyage, et, cédant a ses instances, nous nous' embarquâmes sur le Susquehannah ^ à Liverpool. Dans moins de trente jours nous fumes à Philadelphie : si près de Niagara, je ne pus négliger de contempler l'imposant phénomène de sa chute. Je visitai ensuite le Canada, ses lacs et son majestueux fleuve du Saint-Laurent. Après avoir parcouru les Etats-Unis, je passai aux îles. A Saint-Domingue, la cour de Christophe m'oflfrit des scènes dont je vous peindrais difficilement le ridicule , surtout eh les comparant à celle de l'Ermitage que depuis si peu de temps j'avais quittée. D'Haïti je fîis à la Jamaïque , d'où je me rendis à Porto-Cavallo dans l'Amérique méridionale : j'y devins presque témoin de ce tremblement de terre qui détruisit entièrement la ville de Caraccas. Je partis alors pour le Mexique, où je séjournai plusieurs mois. Guidé par les savantes observations de M. de Humboldt, j'arrivai à une découverte dont l'importance eût produit en Europe une vive sensation : c'est que l'Amérique était connue des Phéniciens qui y avaient établi des colonies. Je sais que Ton m'objectera la difficulté de traverser l'Atlantique sans boussole, et sur des vaisseaux tels que ceux des Carthaginois ; mais à ces doutes je ne répondrai qu'un mot : j'ai possédé des monumens sépulcraux de ce peuple, preuve irrécusable du fait que j'avance, et

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