NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST SOUFFRANT A JÉRUSALEM LE JEUDI SAINT
Notre Divin Sauveur, durant les trois ans qu'il passa à prêcher l'Evangile, s'était attiré un grand nombre de disciples, surtout par l'effet des miracles opérés en Galilée et en Judée. Il avait préparé la voie à l'établissement de l'Eglise, en choisissant lui-même ses apôtres, et en les instruisant sur la doctrine qu'ils devaient prêcher plus tard. Le peuple était si convaincu qu'il était le Messie promis à Adam et à sa postérité, qu'il l'avait pour ainsi dire porté en triomphe,et prochimé le Fils de David, le Rédempteur promis au genre humain. Ce triomphe de plus avait été tel, que le bruit s'en était répandu dans tout l'univers ; car il ne faut pas oublier qu'il eut lieu durant les fêtes de la Pàque, et dans cette saison la ville sainte était
remplie de pèlerins accourus de tous les pointa du globe.
Il y avait toutefois à Jérusalem gprand nombre de personnes, qui non-seul(?ment refusaient de croire en lui, mais encore poussaient la malice jusqu'à le haïr. C'étaient les premiers des magistrats, les prêtres, les Scribes et les Pharisiens.
Ces gens se seraient bien volontiers attachés à lui, s'il eût fait la promesse de les enrichir ou de les élever en dignité. Mais parce qu'il ne leur promettait que les biens et les faveurs du ciel, parce qu'il avait dénoncé leur avarice, leur corruption et leur hypocrisie, et surtout parce qu'il avait prédit leur ruine prochaine, ils avaient résolu et comploté de le mettre à mort.
L'heure solennelle, l'heure du grand sacrifice avait sonné ! Son dessein, en venant à Jérusalem, était de se livrer volontairement entre les mains de ceux qui avaient juré sa mort.
Nous allons maintenant voir ce qu'il daigna souffrir, et dans le cours du récit nous parlerons encore de Jérusalem, théâtre de ses souffrances. L'histoire de la Passion nous montrera quelle émotion s'empara du monde entier quand le Sauveur apparut dans la Terre-Sainte.
Mais, avant de rapporter les souffrances de l'Homme-Dieu à Jérusalem, j'ai deux demandes à adresser au lecteur ;
1. Levez les yenx vers le ciel, promenez vos regards sur la terre et sur les eaux, pensez à tous les êtres qui existent sur la surlace du globe, et rappelez à votre esprit toutes ces générations écoulées depuis Adam jusqu'à nous : c'est le Verbe Incarné, le Fils de la vierge Marie, qui, en tant que Dieu, a tout créé et tout dirigé dans le passé. C'est lui qui de nos jours dirige encore le monde. La vie, l'intelligence dont vous jouissez, c'est do lui que vous les avez reçues. Il est en effet la source de la vie, et la lumière qui éclaire tout homme venant dans ce monde.
2. N'oubliez pas que votre âme est immortelle; vous étiez exposé à une damnation éternelle, vous aviez par conséquent besoin d'un rédempteur ; enfin chacune des actions, chacune des prières offertes par le Fils de Dieu, chacune de ses souffrances avait pour objet votre salut à voue, considéré comme individu.
L'Eglise commence à nous entretenir de la Passion de Jésus-Christ, le jour des Kameaux. Ce ne fut toutefois que le jeudi suivant que commença la passion proprement dite, et je vais raconter, ou plutôt je vais essayer de raronter ce que le Fils de Dieu souffrit le soir et durant la nuit du Jeudi Saint.
Je sens que je suis incapable de faire justice à un si grand sujet. Une chose me console toutefois, c'est que chaque année vingt mille pèlerins se rendent à Jérusalem pour vénérer les
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lieux saiiciilics i)ar les HouliVaiicos de rilomrnf^ Dieu, et que des millions de (.hrétiens diHperHén sur la surface du globe mt'ditent chaque jour sur ces souffrances, et rendent des actions de grâces à Celui qui les a endurées. Le Seigneur institua le Saint Sacrement, dans cette partie de Jérusalem qui s'élève sur le Mont Sion, et dans la maison qu'y possédait Joseph d'Arimathie. Le Mont Sion est célèbre dans les annales du peuple Juif. L'arche d'alliance y avait été déposée pendant quatre ans, et dans l'arche se trouvait une certaine quantité de la manne tombée du ciel pour nourrir les Israélites dans le désert, touchante figure de la nourriture céleste que le Sauveur devait léguer à son Eglise, la veille de sa mort! La salle de la dernière Cène était vaste et bien garnie, mais qui dira jamais l'angoisse ressentie par le Cœur de Notre-Seigneur lorsqu'il y entra ? Il voit devant lui les douze apôtres, à qui il a prodigué les marques de son affection, et hélas ! l'un d'eux va le trahir ! Oui, Judas l'a déjà vendu pour trente pièces d'argent, et s'est engagé à le livrer pour cette somme entre les mains de ses ennemis. Notre-Seigneur ressentit jusqu'au fond de l'âme l'ingratitude de ce traitre ! *' Si c'eût été un ennemi, je l'aurais volontiers enduré... mais toi, l'ami de mon cœur, le compagnon de ma vie ! " Psaume LIY : 13, 14.) Il voyait déjà Judas mettant fin à ses jours, mourant dans le désespoir et se précipitant dans les abîmes éternels.
Il savait aussi à l'avance que Pierre, Pierre le chef futur de son Eglise, allait le renier cette nuit même, il savait que tous ses apôtres l'abandonneraient et le laisseraient seul exposé aux insultes de ses ennemis. Il avait aussi devant l'esprit, toutes les tortures et du corps et de l'âme auxquelles il allait se soumettre. Néanmoins il s'en va avec les onze apôtres au jardin de Gethsémanie. Judas, qui l'a devancé, va, dans un instant, livrer son Maître à ses ennemis. La distance du mont Sion au jardin de Gethsémanie est sûrement d'un mille. La manducation de l'agneau pascal, l'institution de la Sainte Eucharistie, et le discours après la Cène avaient pris un temps considérable, et il était assez tard quand ils partirent pour le Mont des Oliviers.
David, évitant la poursuite d'Absalon, son fils révolté, s'était enfui du Mont Sion, et, accompagné de ses soldats et de ses serviteurs, avait gravi la Montagne des Oliviers. En cette occasion, tous les fuyards avaient, dit-on, la tête couverte, et la honte et la douleur leur arrachaient des pleurs et des cris. David, lui, vainquit son fils ; mais Notre-Seigneur fut réellement et en vérité livré par Judas et abandonné de tous ses apôtres : puis le lendemain il fut mis à mort sur le calvaire.
La tradition ne parle pas du sentier ou de la rue que suivit le Sauveur en se rendant du mont Sion au jardin des Olives. Tout porte à
croire qu'il y avait à cette ^'poque dos mes régulières dans ce lieu aujourd'hui désert. I>e voyage toutefois dut étni i>énib]e, car il leur fallut descendre le mont Sion, passer la colline d'Ophel, et monter ensuite jusqu'au jardin do Gethsémanie.
Gethsémanie était le nom d'une villa ou maison de campagne bien connue par les oliviers qui y croissaient. Les terrains de cette villa s'étendaient à une certaine distance le long du pied de la montagne, et un chemin les séparait du torrent du Cédron. Le Sauveur était venu souvent dans ce lieu avec ses disciples, et Judas savait bien qu'il l'y trouverait. Le traitre avait pris toutes ses mesures pour s'emparer du Maître, et nous le verrons bientôt arriver avec une bande " d'hommes et de serviteurs fournis par les prêtres et les pharisiens, et porteurs de flambeaux et d'épées. "
Entrons avec le Sauveur dans le jardin. Il a laissé huit des apôtres à une petite distance, il est accompagné de trois d'entre eux seulement, Pierre, Jacques et Jean. Du chemin qu'il a suivi le long du torrent, il monte au milieu des oliviers, et dit à ses trois apôtres de s'arrêter pendant qu'il va prier à une petite distance de là. Ces trois apôtres étaient très attachés à leur Maître, mais succombant à la fatigue, à la crainte et aussi à la douleur, ils s'endormirent bientôt sur un rocher que l'on montre encore au pèlerin, et où ils passèrent une partie de:
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cette terrible nuit. A une portée de pierre decet endroit il y avait un enfoncement, quelquesuns disent une grotte. Dans ce lieu, dans l'obscurité de la nuit, Notre-Seigneur se trouve maintenant seul. Ilélas ! non-seulement il est laissé sans un ami pour le consoler, mais Diea même semble l'avoir abandonné. C'est là le temps qu'il a voulu choisir pour sentir le poid» des iniquités de l'univers. " Les frayeurs de la mort l'entourent ; le torrent des iniquités l'accable, les tourments de l'enfer l'environnent, de toutes parts. " (P. XVII.)
Tout d'un coup il se voit comme écrasé par les péchés du monde passés, présents et futurs. Voyez votre Dieu prosterné sur le sol dans une des grottes de ces montagnes de la Judée, dont la vue même aujourd'hui nous ra})pelle, d'une manière si frappante, le déluge qui bouleversa la terre ! Voyez-le abîmé dans son agonie, près de ce lac empoisonné qui couvre, dit-on, les ruines de Sodome et de Gromorrhe ! Oh ! il lui faut expier non-seulement le péché d'Adam et de ses fils, non-seulement les péchés des habitants de Sodome, mais " Le Seigneur a placé sur lui toutes nos iniquités !" Il a sur lui tous leslarcins, les homicides, les adultères, les blasphèmes et les intempérances commis ou à commettre jusqu'à la fin des temps.
Le Sauveur connaît le pouvoir et la sainteté de son Père, il connaît aussi le néant de l'homme et, par conséquent, l'énormité de sa désobéissance ;.
non-soulomont il voit tous ces crimes différents, mais c'est comme un poids énorme qui l'écrase, ils semblent pénétrer jusqu'au fond de son àme, cet abime de pureté et de sainteté. Cette ame est saisie d'horreur à la vue des fautes dont il 45'est chargé, et de la bouche du divin Sauveur, qui n'avait rien tant à cœur que de souffrir, sort cette exclamation de douleur: *'0 mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ! " (St. Matt. XXVI : 39.)
Les évangélistes semblent être à court d'expressions pour décrire les souffrances du Seigneur ; voici comment ils s'expriment : *' Alors il commença à devenir triste, abattu sous l'empire de la crainte et du dégoût. " O mes amis, cette scène d'angoisse se passa dans une terre éloignée, et alors inconnue ; plus tard nos pères construisirent une église à l'endroit de l'agonie ; mais elle n'existe plus, il n'en reste que le soubassement. Les pèlerins disent la messe ou re- ■çoivent la sainte communion à l'endroit même qui fut arrosé du sang de Jésus-Christ. Si cet auguste privilège n'est accordé qu'à quelquesuns, tous devraient du moins aller à Jésus dans le sacrement de son amour, et lui demander pardon, surtout durant les jours destinés à honorer sa passion et sa mort.
Cet état terrible et désolé, que l'on appelle ordinairement l'agonie de Notre-Seigneur, dura j)our le moins une heure de temps. Il se releva trois fois, pour aller chercher quelque consola-
tion auprès de ses amis, mais chaque fois il les trouva endormis ; alors il leur dit : *' Ainsi vous n'avez pas pu veiller une heure avec moi ? "
L'Evangile rapporte que, durant son agonie, un ange descendit du ciel pour le consoler et le fortifier. Alors, après avoir prié, il se leva tout à coup, marcha vers ses apôtres, disant : " Levezvous, car celui qui doit me trahir approche. "
Comme il parlait encore. Judas, l'un des douze, arriva, et avec lui une grande multitude d'hommes, munis de bâtons et de glaives. Il y avait aussi à sa suite une compagnie de soldats romains, envoyés par les prêtres et les Pharisiens.
Les pères Franciscains en Terre-Sainte ont acheté et entouré de murs une grande partie de ce qui était autrefois le jardin de Grethsémanie. Au nord-est, à côté du mur, on peut voir le rocher où les trois apôtres s'endormirent ; îi quelques pieds plus loin vers le sud on remarque une colonne peu élevée, tout à fait isolée, dans un lieu étroit, entre deux murs. Ce fut là que Judas trahit son Maître par un lâche baiser. Ce fut aussi à cet endroit que la bande de soldats et de serviteurs députés par les Juifs s'empara de Jésus et le lia. De là on l'emmena chez Anne. (St. Jean, XVII, 12.) Anne avait rempli l'année précédente la charge de grand-prêtre; il était le beau-père de Caïphe. Les commentateurs nous disent qu'Anne et Caïphe occupaient des compartiments distincts
(liins lo même édifice, et que ces compartiments étai(»nt Kt'parés par des cours formant dépendancos de l'édifice en qu«*8tion. Cela pouvait })ien être. Quoiqu'il en soit, nous savons que lo lieu où le Sauveur fut conduit du jardin des Olives était très près de la maison bâtie sur le mont Sion, où le saint sacrement de l'Eucharistie avait été institué. Il dut donc repasser une seconde fois le torrent de Cédron et gravir deux collines avant d'arriver à la maison d'Anne. Une légende rapporte que pendant qu'on lui faisait traverser le pont du Cédron, ses ennemis le poussèrent si violemment qu'ils le firent tomber sur les roches ; leur désir était de le tuer, et de faire croire plus tard que sa mort avait été le résultat d'un accident.
Arrivé en présence d'Anne, le Seigneur fut interrogé au sujet de ses disciples et de la doctrine qu'il prêchait. Ce fut alors qu'après la réponse pleine de sagesse et de dignité qu'il fit au grand prêtre, un des serviteurs le frappa au visage. Le lieu où cette scène se passa se trouve maintenant enclos dans une église occupée par les Arméniens,
Le suprême tribunal des Juifs se rassembla dans le palais de Caïphe, qui était le pontife de cette année. Anne y fit conduire Notre-Seigneur enchaîné comme un criminel. Les membres de ce tribunal s'étaient réunis, non pas dans le dessein de découvrir la vérité, mais bien dans le but avoué de trouver quelque accusation contre
lui et de le condamner à mort. Les dépositions des témoins ne concordaient pas, et Jésu.s ne répondit pas un mot à tout ce qu'ils dirent de lui. Le président de cette inique assemblée, Caiphe, quoique représentant de Dieu, en sa qualité de grand - prêtre, était un homme impie qui ne reculait devant rien pour conserver sa position élevée. Au.ssi, lorsque, s'adressant solennellement à Notre-Seigneur, il lui dit: "Je vous adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si vous êtes le Christ, le Fils de Dieu." (St. Matt, XXVI, 63.) Jésus répondit : — " Vous venez de le dire. De plus je vous le dis, plus tard vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu, et paraissant dans les nuées du ciel." (ibid) Après que le Sauveur eut ainsi parlé, le grandprêtre déchira ses vêtements, déclarant qu'il venait de blasphémer, et tout le conseil s'écria d'une voix unanime : " Il mérite la mort." Ce jugement, qui n'était qu'une farce,s'était terminé le matin de bonne heure dans la maison de Caïphe. Immédiatement après, les juges iniques s'étaient retirés, mais l'adorable victime était restée entre les mains dos soldats et des valets. Ceux-ci de s'en moquer, de le bafouer, de lui bander les yeux et de le frapper au visage en disant : " Disnous qui t'a frappé ? " Ils ne cessèrent de l'insulter et de proférer des blasphèmes contre lui. (St. Luc, XXII, 63, etc.) Une pieuse tradition rapporte qu'après ce traitement barbare, ils le renfermèrent, après l'avoir enchaîné, dans un coin obscur et isolé du palais. Nos ancêtres dans
la foi construisirent nne église à Tendroit où s'élevait la demeure de Caïphe. Dans cet édifice, qui est encore debout, un autel très petit désigne l'endroit môme où le Sauveur passa la dernière partie de cette nuit terrible. (1)
Durant cette nuit de tortures et d'ignominies, le Sauveur n'avait personne pour le soutenir. Tous ses apôtres l'avaient abandonné et Pierre lui-môme, qui peu d'heures auparavant disait qu'il ne le renierait jamais, venait de déclarer solennellement, à trois reprises différentes et avec serment, qu'il ne le connaissait pas. Les événements que nous venons de rappeler forment l'histoire de ce que Notre-Seigneur souffrit dans son corps adorable, le Jeudi Saint, la veille de sa passion. Nous disons les souffrances qu'il endura dans son corps, car qui dira jamais les tourments qu'il éprouva dans son âme ? La chute de Pierre, la trahison de Judas et sa perte éternelle, les offenses faites à son Père et l'impénitence du grand nombre : tout cela dut briser le cœur de notre Dieu.
Mais ici une pensée se présente à notre esprit. Etait-il bien le Tout-Puissant et le Fils de Dieu, Celui qui souffrit tant d'outrages et d'ignominies de la part de ces méchants ? La réponse est toute simple : il souffrit tout cela dans la nuit
(1) Les Arméniens sont aujourd'hui possesseurs de cette église. Chaque année, le lundi de la Pentecôte, les pères franciscains ont le droit d'y célébrer pendant six heures de temps.
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du jeudi, et il mourut le lendemain^ parce que telle était sa volonté sainte. La veille^ même de sa mort, il fit éclater encore la divinité de sa mission par l'accomplissement de ces prodiges dont rhomme est absolument incapable. Retournons en esprit au jardin des Olives. Voyez la foule des soldats et des méchants qui s'avance l^our le saisir. Il va lui-même avec une grande majesté au-devant d'eux ; à peine a-t-il dit un mot que tous reculent, ils sont pour ainsi dire jetés cV terre par une main invisible. Un moment après, saint Pierre tire son épée pour défendre son Maître et coupe l'oreille droite de Malchus, le serviteur du grand-prêtre. Le Sauveur commande qu'on lui amène ce malheureux et il remet à sa place l'oreille de Malchus. Il est vrai qu'il ne se défend pas en présence de ses juges, mais quand il est question de la divinité de sa mission, il déclare à la foule qu'il est le Fils de Dieu, et qu'un jour les hommes le verront assis à la droite de Dieu. (St. Marc, XIV, 12.)
Un Dieu seul pouvait montrer tant de compassion pour les pécheurs, au milieu des souffrances. Au jardin des Olives, Judas le trahit par un baiser. Que ne commande-t-il à la terre d'engloutir ce malheureux ? Oh ! ne le pensez pas. A l'instant môme où Judas le livre pour une vile somme d'argent (la somme même qu'on payait pour un esclave), il n'éprouve pour le traître que des sentiments de compassion : " Mon ami, pourquoi ètes-vous venu ? (St. Mat.
XXVI, 30.) Judas, c'est ainsi que vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser. " (St. Luc, XXII, 48.)
Depuis longtemps Judas était un indiipie apôtre. Le Seigneur savait qu'il n'était qu'un hypocrite et un voleur, disposé à commettre même les plus grands crimes pour remplir sa bourse. Mais Pierre, l'ami de son cœur, à qui il avait prodigué les marques de sa grande prédilection, qu'il venait d'annoncer comme le chef futur de son Eglise, Pierre lui-même le renie jusqu'à trois fois dans cette nuit douloureuse. Il le renie à la voix d'une servante ; il confirme son apostasie par un serment, au moment même où son Maître avait tant besoin de quelqu'un pour le consoler. Eh bien ! sera-t-il pardonné ? Pierre renia son Maître non loin de l'endroit où David avait déshonoré la femme d'Uric. C'est encore dans ce voisinage que le Roi pénitent vint plus tard expier sa faute et exhaler sa douleur dans les psaumes où il invoque la miséricorde de son Dieu. " Ayez pitié de moi, ô Seigneur, selon votre grande miséricorde, effacez le péché de mon âme, purifiez-la de toutes ses iniquités. " David demeura quelque temps en état de péché, il ne devint pas de suite un grand pénitent.
Mais notre apôtre fut plus prompt à se repentir. Si vous visitiez jamais Jérusalem, et que vous vous rendiez du mont Sion au jardin des Olives, vous trouveriez sur votre chemin
une caverne connue dans le temps sous le nom de chapelle " Sancti Pétri in Galli cantu, chapelle de saint Pierre, au chant du coq. " On dit que c'est là qu'il s'arrêta, écrasé do honte et de douleur, après avoir renié son Maître. Depuis ce jour jusqu'à la dernière heure de son existence, Pierre ne perdit jamais le souvenir de sa chute, La tradition rapporte que ses yeux et ses joues portaient la trace de ses larmes ; dans sa vieillesse il avait presque perdu la vue, et ses joues étaient pour ainsi dire creusées par les larmes qu'il n'avait cessé de répandre. Tout le monde sait comment il fut converti. " Le Sei^eur jeta un regard sur Pierre... et Pierre sortit et pleura amèrement. " (St. Luc, XXII, 61-62.) Un Dieu seul pouvait payer de tant de charité une si grande ingratitude. Ayons bien garde d'oublier que toutes les souffrances qu'il endura la veille de sa Passion, il les avait toutes acceptées pour le rachat de nos âmes. Dieu, dans sa divine Providence, a ainsi inspiré l'Eglise pour que partout et toujours elle nous rappelle la Passion du Fils de Dieu, surtout durant les jours de la Semaine sainte.
Et, retournant en esprit sur la montagne do Sion aujourd'hui môme, il me semble voir surgir devant moi les monuments de la colère do Dieu contre le pécheur. De la montagne de Sion on peut voir le " mont du Mauvais Conseil ". C'est un champ situé sur une colline, au-delà de la vallée du Hinnon, vis-à-vis de la maison de Caïphe. C'était jadis le jardin de cet homme
méchant. Dans ce jardin, où les ennemis du Sauveur b'étaient rassemblés, Caiphe avait solennellement fait la déclaration suivante : " Vous ne savez rien du tout, ne voyez-vous pas qu'il est avantageux pour vous qu'un seul homme meure pour le peuple, et que la nation ne périsse pas tout entière ; et dès lors ils cherchèrent les moyens de faire mourir Jésus. '* (St. Jean, XI.)
Depuis ce jour, les chrétiens ont toujours regardé avec des sentiments de terreur cette place où ces paroles furent prononcées, et on la nommée le mont du Mauvais Conseil.
Si de la montagne de Sion nous portons nos regards vers le Levant, nous distinguons, sur le flanc d'une montagne aride, quelques constructions, basses, irrégulières, impossibles à décrire. C'est le lieu qu'habitent les lépreux ; on dirait un endroit maudii. Or, cette montagne, on l'appelle le mont du Scandale^ et une histoire bien triste s'y rattache.
Salomon, le grand Roi, avait passé la plus grande partie de sa vie dans la crainte de Dieu : dans l'univers entier, il était fameux par sa sagesse et sa puissance, mais dans sa vieillesse il avait donné toutes les affections de son cœur à des femmes étrangères. Les passions corrompirent son intelligence, et ce fut sur cette montagne que le malheureux éleva des temples aux dieux de ses concubines. C'était tout auprès et en face du mont Moriah, où il avait, dans des
jours meilleurs, élevé à Dieu le temple si renommé et si connu de toute la terre.
Plus loin, vers le Sud-Est, se trouve la mer Morte, dont les eaux empoisonnées couvrent les ruines des cinq villes coupables qui périrent par le feu du ciel.
Plongez maintenant vos regards dans la ravine, aux pieds du mont Sion, au point où se joignent les deux torrents Gehon et Cédron ; on vous montrera la place où se trouvait jadis Tarbre auquel Judas se pendit : et, pendant qu'il était suspendu à ces arbres, " Il creva par le milieu et ses entrailles se répandirent sur le sol."
A quelques pas plus loin, se trouve V " Ilaceldama," le champ du Sang, le champ payé par l'argent que Judas obtint pour prix de sa noire trahison. Il y fut le premier enterré. Là fut déposé son corps objet d'horreur aux yeux du public, tandis que son âme fut ensevelie dans l'enfer.
Mais laissons-là ces lieux profanés par le crime de l'homme, laissons-là les monuments de la colère de Dieu contre l'homme coupable.
Quand nous pensons à Jérusalem, surtout durant le Jeudi Saint ; tout dans son enceinte ses collines, ses vallées, ses mes, ses jardins, tout nous rappelle Î^otre-Seigneur Jésus-Christ. Pas un endroit de la ville qui n'ait été sanctifié par sa présence. Voilà Gethsémanie qu'il arrosa de ses larmes et de son sang ; voici le temple où il enseigna et opéra tant de miracles.
Voici encore la voie qui conduit du prétoiie de Pi late jusqu'au sommot du Calvaire. Demain, Jésus suivra ce chemin, charçé do sa croix, de sa croix si lourde; d»'main, il mourra sur cette croix pour le rachat du genre humain. Comme nous sommes encore en esprit sur la montaçne de 8ion, rappelons-nous que c'est là qu'il ordonna les premiers prêtres et leur donna le pouvoir d'offrir le saint sacrifice. Au même endroit, après sa résurrection, il leur dit : " Comme le Père m'a envoyé. Moi aussi je vous envoie... Recevez le Saint - Esprit. Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez." (St. Jean, XX, 21, 22, 23.)
Jérusalem sera toujours chère à tous les cœurs vraiment chrétiens. Si tous ne peuvent aller visiter les Lieux Saints, tous du moins peuvent suivre le Seigneur dans la voie douloureuse, tous peuvent recourir à ses sacrements et aller le visiter dans les tabernables où il a établi sa demeure.