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bli, par cette raison que : la seule jusliCcation du travail forcé, c'est la diminution du travail de chacun ; or, le travail ne serait pas diminué si une partie des êtres étaient employés à des superfluités. La société oblige de droit l'individu à faire sa part de ce qui fait la vie et la fait bonne, parce que, chacun pour vivre ayant besoin de l'utile, tous doivent faire œuvre utile, et nul ne peut se soustraire à sa tache sous prétexte qu'il ne tient à rien,^ par ce fait que Thomme qui vit avec des êtres civilisés cesse d'avoir le droit de vivre en sauvage ; mais, également, la société n'a pas non plus le droit d'employer r individu à la satiif action des caprices de quelques-uns. Le travail nécessaire à l'existence est obligatoire à tous, attendu que tous qui vivent doivent naturellement établir ce qui fait vivre; mais vivre pour l'homme n'est pas seulement assurer sa vie, mais bien en disposer comme il lui convient;
on ne donnerait donc pas la vie à riionune si on ne lui donnait le temps à soi, et comme ce temps à soi est la source du caprice, de la fantaisie, de l'idée, il suit que celte manière d'organisation, loin de détruire le luxe, le rend au contraire général ; l'homme indépendant réve de belles choses et exécute ce qu41 imagine, puisqu'il en a les moyens, d'autant plus qu'au plaisir de montrer son talent ou son industrie, il joint le bénéfice de troquer le surplus de son œuvre contre le surplus d'une autre ; il y en a donc peu qui n'acceptent d'occuper leurs loisirs pour obtenir de posséder l'objet d'art on la superfluité qui les charme; seulement, au lieu de ces pauvres ouvriers qui, ailleurs, nous a-ton dit acceptent pour un maigre morceau de pain d'user leur vie, les uns à tailler le diamant en mille facettes, à polir la perle, à monter de superbes girandoles; les autres à lisser des dentelles, à confeclionner les
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broderies^ les cbamarages, ici ces choses ne sont faites que parce que des gens s'y amusent, et notre pi odaction contient malgré cela, depuis le simple goût jusqu'au beau immense, parce que toute nature bumaine étant plus ou moins artiste^ là où nul n'est empêché que par son propre talent, chaque nature diverse donne la totalité de ses forces; de là, quantité innombrable d' œuvres toutes diverses et toutes aussi complètes qu'elles le peuvent être.
— Sans doute, je comprends dit Théodose, il y a même une sorte d'émulation qui doit faire nailrc le progrès, parce que n'ayant pas à faire ces choses à la poussée, chacun y met toutes ses facultés aiin de gagner les sullrages.
— Tu Tas dit, aussi nous avons beaucoup de chefs-d'œuvre.
* Mais, demanda Théodose, j'ai vu des boutiques d'alimentation; puisque vous li'a-
vez pas de salaire, comment vous arrangezvous pour le commerce ?
— Ce ne sont pas des boutiques, ce sont des dépôts, et ceux qui les tiennent accomplissent ainsi leur part de travail. Nous mangeons de la viande, nos légumes et nos fruits croissent au loin, et une famille ne va pas plus abattre une énorme pièce pour elle seule que courir à deux lieues à la recherche de quelques ignames ou un melon. Voici donc le système : certains abattent la quantité de bètes nécessaires à la consommation, d'autres les livrenl en détail au public ; des colporteurs s'en vont recueillir fruits et légumes, les apportent à la ville, et, pendant le temps réglementaire, des gardiens tiennent ces dépôts. Nul besoin de formalité; comme on livre lous les jours et à tous ce qu'Us demandent, aucun n'a l'idée de faire provision inutile, puisqu'il n'aurait à qui le donner i^l (juô le • lendemain lui-même aura plus
Digiti-ioa
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frais, et il en est de même pour chaque chose.
— Vos chemins de fer, vos théâtres, comment sont-ils entretenus ?
— Par le travail de chacun. Les hommes employés à sa manœuvre ou à son entretien accomplissent par ce service leur tâche tout comme le bottier, dans son genre, accomplit la sienne, et conmie le chemin de fer fonctionne plus de quatre heures par jour, il y a non pas double service pour les hommes, mais bien double nombre d'hommes pour le service. Pendant que ceux-là nous servent par ce labeur, nous, nous leur confectionnons le reste de la vie, et ainsi, échangeant notre œuvre les uns les autres, tout ici est à tous , c'est-à-dire tout est libre : le chemin de fer va, qui veut le prendre le prend, il n'y a pas d'autres formalités. Pour le théâtre, nous établissons une distinction ; sa construction et la manœuvre de ses machines sont déci-
dées travail national, mais ses pièces et ses acteurs regardent l'initiative de chacun ; s'il n'y avait personne qui aime à écrire ni personne qui aime jouer, nous n'aurions point de représentation, mais loin de là, comme tu dois t'en douter, nous avons auteurs et acteurs de reste, et faut-il un certain talent pour se faire distinguer parmi ce nombre ?
— Tu m'as aussi parlé d'échange avec les contrées voisines, dit Théodose, qu'échangez-vous ?
— Un surplus calculé de travaux que l'on fait en but de ce négoce et tout ce que l'initiative individuelle accomplit, ce qui équivaut pour le moins à autant»
— Et avec quatre heures de travail obligatoire par individu, vous avez assez?
— Oui, parfaitement.
— C'est si peu.
— Mais il y a tant de bras. Songe donc que tous fusionnant ensemble, toute admi-
nislratioD disparait; de là, plus de travail fictif, plus de forces perdues ; et puis, je te le répète, après le travail obligatoire, Tin-dividu s'occupe à sa fantaisie, et tu sais combieu riiomme est laborieux dans T exécution de ce qui lui plait.
— Et quand il y a des malades ?
« Plusieurs accomplissent, en supplément, la tache des malades, et ainsi de suite» tous à tour de rôle.
— Mais celui qui n'a qu'un enfant et celui qui en a dix , comment faites-vous ? Voilà malgré tout une distinction de fortune.
— Que tu as de mal à comprendre, mon cher Théodose; le travail n'est pas basé exclusivement de manière à entretenir ceux-là seuls qui travaillent, mais bien la so( iété qu'ils forment, etla société, c'est l'enseuible forcément composé des valides, des enfants, des vieillards et des infirmes. Le valide a été enfant et a été soutenu, donc le valide
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dok à son tour soutenir les enfants; le vieillard a travaillé son temps valide et s'est usé; donc, à l'avance, le valide doit soutenir le vieillard, afin d'être soutenu à son tour : reste l'infirme, qu'il faut achever comme un bétail déterrioré, ou entourer de soins comme un être qui souffre ; or, quel est celui qui, pensant à soi, voudrait qu'on traitât l'homme comme la brute? Donc, le valide, source, principe de la société, doit entretenir la société. Que telle famille soit plus ou moins nombreuse qu'une autre, il n'y a à cela nul intérêt, la société fait annuellement le recensement de ses têtes, le travail sociétaire est basé d'après ce relevé ; or, qu'il y ait dix enfants là, ailleurs un, cela n'augmente ni ne diminue la somme totale des ' enfants, et les enfants de chacun sont de droit élevés par tous, parce que les enfants étant la force à venir, la perpétuité de l'être, il n'est, pas possible que le groupe, qui ne se
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conlinue que par ces êtres, laisse mourir à la peine ceux qui les ont engendrés. S'il en était ainsi, le cas du père de famille serait celui d'un jardinier qui, après s'être exténué seul à faire produire la terre, verrait sa récolle dérobée au moment même où il l'aurait conduite à point. Quiconque a arrosé, taillé, émondé un arbre, ou fourni les outils nécessaires à sa culture, peut prétendre à ses fruits ; mais celui qui simplement regarde faire, quel droit a-t-il, je te prie? Tu vois donc qu'une société qui ne participerait pas à élever les enfants n'aurait aucun droit légal sur aucun homme, puisque tous ne sont qu'enfants élevés, c'est-à-dire faits hommes. Une telle société ne serait qu'un antre où le plus fort et le plus faible chercheraient éternellement à se dévorel*. Là, en effet, les enfants formés avec les angoisses, le sang, la chair du père et de la mère ne ont qu'un gibier que chacun traque, pour
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s'en préparer des fesliûs, tandis que la proie qui échappe guelle dans l'ombre le moment qui lui livrera le fratricide chasseur; mais dis-moi, ami, exisle-t-il pareille chose sur terre, voyons, peux- tu le supposer?
— Je ne m'occupe pas de politique, fit Théodose d'un air béat. Puis, voyant Verdin qui le regardait d'une façon assez inquisitoriale, il s'empressa d'ajouter : « Je comprends très-bien que la vie chez vous est accomplie en commun, cependant vous devez avoir certains qui ne font pas œuvre manuelle, par exemple vos jurisconsultes, vos avocats ?
— Nous avons, ami Théodose, quelques vastes intelligences qui emploient leur temps libre à nous éclairer par des écrits judicieux, clairs et basés sur les faits, voilà les jurisconsultes, les avocats des hommes; s'ily a quelqu'un à juger, c'est ceux-là qu'on va quérir, mais ils n en font point métier et
n'aUendent pas sur leurs sièges qu'il se présente quelque coupable comme pour jus^ Uûer de leur utilité. D'ailleurs, toute la Dation juge, attendu que nul ne peut être préposé spécialement à la justice par ce fait qu'on ne saurait pas plus donner la conscience que la taille par décret. Chacun juge suivant qu'il voit, comme chacun regarde suivant qu'il domine; aussi la justice ne vaut qu'en proportion que Thumanité s'améliore. Le verdict de tous ne constitue pas non plus la justice, car l'accusé peut dépasser son siècle et n'être coupable que de n'être pas compris, mais la justice d'un seul ou de plusieurs, c'est alors pour l'accusé le risque d'être innocent ou coupable^ suivant que ses juges seront plus ou moins supérieurs. Le jugement de tous fait que l'homme relève au moins de la société, le jugemrat de quelques-uns place l'homme sous la dépendance de celui-ci ou de celui-là qui est
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quelquefois même sou eauemi ; en un mot, le jugement de tous constitue le jugement de l'homme, le jugement de tels et tels estsim-. plement le jugement de ces hommes.
— Mais conunent faites-vous pour vous entendre, pour vous gouverner ?
— Nous ayons des réunions toujours ouvertes où Ton discute tout ce qui peut entrer dans le ceiveau humain : idées neuves, philosophie, lilléralure et arts. Or, les idées neuves entraînent les réformes, la philoso-.
phie amène le progrès, la httérature et les arts adoucissent Tàpreté du caractère ; tu vois donc qu'en nous occupant de ces choses, nous faisons de Tadministration, de la justice, de la civilisation, et que si le défaut dans le rouage ou le vice dans l'individu vient à se présenter, le cas étant prévu et débattu à Tavance devant tous, la conduite à tenir est facile pour chacun ; de plus, il y a assez d'endroits appropriés pour que, s'il
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y a urgence, le peuple pût être convoqué sur le champ en délibération générale. Voilà tout notre gouvernement.
— Et ces réunions sont obligatoires?
— Non, mais tout le monde, homme et femme, y va, parce qu'il y a un très-grand charme à eulendre bien causer et à causer soi-même. Je dis bien causer, parce que l'habitude de juger donne à chacun une clairvoyance très-nelte des questions, et l'habitude de parler devant le monde, une non moins grand facilité de les débrouiller et d'en montrer le fonds. Aussi ne proposet-on que des choses belles et justes. £t puis, comme l'homme n'est pas qu'un pur esprit, qu'il a un corps qui s'entretient de matière, nous avons eu souci de cette matière, afin qu'elle n'entraîne pas l'esprit ailleurs ; d'après cela, nous avons fait de nos salles de réunion des endroits splendides :
chacun y est assis à l'aise devant des tables,
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on boit en compagnie toutes sortes de rafraîchissements, on grignotte des friandises, et entre les longs intervalies qui séparent régulièrement chaque discours, T auditoire disculc à son aise. C'est une manière d'être désœuvré qui joint l'utile à Tagréable.
— C'est le vrai pays de Cocagne I
— Non, c'est le pays de l'Utopie.
— Mais pourquoi ce nom de rUtople?
— Parce qu'en lisant vos livres, nous avons vu que chez vous toute vcrilé avait nom Utopie, de la nous en avons conclu que Utopie signifiait Vérité, et, voulant qualifier notre lie lie de la Vérité, nous l'avons appelée lie de l'Utopie.
Théodose se mordit les lèvres et ne répondit rien.
Le déjeuner était fini, on se leva. Notre Parisien annonça son projet d'aller voir M""' Brunei, on lui enseigna la route, c'était d'ailleurs tout proche. Aussitôt notreliomme
endossa son sui lout, prit, pour la forme, son chapeau et ses gants à la main, souhaita bonne sieste à la famille et s'achemina tout rêveur vers rhabiiation de sa compatriote.