‹ Voyage de Théodose à l'île de l'UtopieChapitre 3 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

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Théodose se leva et s'alla regarder à la glace; il se trouva bonne mine. Satisfait sur ce point, il examina vivement le mobi* lier. C'était, ma foi, fort riche et fort bien compris, ce qui fit que, sans plus délibérer, il s'embarqua bravement dans le détail de sa toilette; mais les soins les plus minutieux eurent beau y présider, ïhéodose ne put escamoter le fripé du col de chemise, et quel malheur c'était pour un homme comme lui, habitué au linge immuable de raideur et éblouissant de netteté. Cepeadant, nul moyen d'y suppléer, la chemise ne florissait pas dans rendroit, elle y était même ignorée ; Théodose pensait bien à sa garde-

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robe perdue, mais cela ne remédiait à rien, aussi, obligé d'en prendre son parti, il jeta un dernier coup d'oeil sur sa personne, repassa encore une fois entre ses doigts le

linge chiffonné, et, à moitié sûr de luimême, il ouvrit la porte par laquelle était sorti son hôte.

Quatre personnes se présentèrent immé* diatement à sa vue : Thonmie avec qui il avait déjà fait connaissance, une femme et deux jeunes filles. Ces trois femmes étaient douées de physionomies on ne peut plus aimables; leur taille était belle et naturellement majestueuse ; leurs costumes riches et vivaces en couleurs laissaient à découvert le cou, les bras, et les jambes presque jus* qu'aux genoux; les cheveux, très-beaux et très-soignés, étaient relevés au sommet de la tete, à cause de l'excessive chaleur ; des perles, des plumes et des fleurs agrémentaient les vêtements et la coiffure, mais tous

ces ornements étaient disposés avec goût et sans surchargement.

Aussitôt que Théodose apparut sur le seuil, riiomme et la plus âgée des trois femmes vinrent à sa rencontre, et, lui prenant chacun une main, le conduisirent avec sollicitude à la table dressée au milieu de la salle. Une des deux jeunes filles avança un siège, l'autre le présenta gracieusement de la main, et Théodose s'assit, remerciant toutes ces personnes empressées à le servir.

« Là, dit rhôle en s'asseyant en face avec les deux jeunes filles à ses côtés, tandis que la dame prenait place près de Théodose, là, maintenant partageons le plat. Qui prend place à la table prend place à la famille, un même pain va nous nourrir, qu'une même amitié nous unisse. Salut a notre ami!

ajouta-t-it en présentant un verre plein à Théodose, et chacune des personnes présentes ayant pris en même temps un verre.

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toutes répétèrent cordialement ; Salut à noire ami 1

— Je vous salue à mon tour, dit Théodose interdit, je vous salue et je vous bénis. • . je. . • sa pauvre langue ne put achever, il était conioudu.

— Allons, dit joyeusement riiotc, mangeons, tu dois avoir faim, et je t'avoue que nous avons été généreux en l'attendant, car il y a là des estomacs toujours sm* le quivive. Ce disant, il donna à gauche et à droite une petite tape sous une paire démentons.

— Voilà papa qui veut faire accroire qu'il ne penâe pas comme nous à manger, dit la voisine de gauche à la voisine de droite, et, riant espièglemenl, les deux gracieux visages se rapprochèrent jusque sous le nez du chef. Celui-ci se mit à rire.

— Hé bien, mes filles, dit gaiement la dame à coté de Théodose, si vous vous mettez à table avec ces dispositions de cha-

rité^ que sera-ce donc, je vous prie, à la fio du repas ?

— Ma boûDe mère, répondit une des deux espiègles, c'est pour avoir occasion d'embrasser papa ; nous le fâchons, nous le disputons, et il nous pardonne. Pendant cette riposte, la voisine mettant à profit ridée de sa sœur, eml)rassait avec effusion la joue paternelle qui était de son côté, ce que voyant, la plaideuse se pencha vive* ment sur l'autre joue mitoyenne et y déposa un sonore baiser.

Théodose regardait, mais tous ces gens étaient si vifs, si simples, si naturels, qu'ils ne laissaient point prise à l'observation.

« Cependant, l'hôte, tout en riant et causant, avait découpé une magnifique pièce de gibier; il présenta le plat à Théodose, et pendant que celui-ci se servait, sur l'invitation générale, les jeunes fiUes s'occupaient du service en véritables ménagères ; elles pré-

sentaient au père et à la mère différentes sortes de hors-d'œuvre, coupaient le pain, entretenaient l'ordre sur la table.

Bientôt, chacun eut fait son choix, et les mâchoires s'ébranlèrent avec une convenable activité.

Durant les premiers moments, ce ne fut que : « prenez donc ceci^ goûtez donc cela, merci, non, passez-moi du pain s41 vous plait, mais vous ne buvez pas; »

enfin juste assez de mots pour se faire entendre, pas assez pour interrompre la solennelle opération. Le premier appétit passé, Théodose se renversa sur sa chaise, et, tout en examinant la belle et vaste salle où il se trouvait, il fit entendre une exclamation de contentement. Comme à un signal, chacun répondit à sa manière : oc Âh I j'avais faim, dit la mère; et moi, et moi, dirent trois autres voix.

— Votre cuisine est vraiment excellente.

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madame, dit Théodose en s' adressant à sa voisine.

— Je suis charmée qu'elle vous plaise, monsieur, répondit celle«ci, du reste vous deviez avoir bon appétit, et c'est un fameux

assaisonnement.

— 11 est de fait, madame, que je n'ai pas mangé depuis hier midi... le milieu de la journée, ajouta-t-il en manière d'explication.

— Parfaitement, monsieur, nous comprenons tout ce que vous dites.

— Mais, demanda Théodose en regardant tout le monde, conmient se fait-il que vous parliez exactement comme moi.

— Il y a nombre d'années, répondit rhôte, un de nos jeunes gens profila d'un vaisseau, qui avait relâché sur ces côtes, pour satisfaire une humeur voyageuse qui tenait de 1 excès, de la manie. 11 parvint à obtenir d'être emmené, et, plus tard, en-

nuyé du pays, il nous revenait avec une cargaison de livres, d'inslrumenls de toutes sortes. Naturellement on s'arraeha le voyageur, c'était à qui lui ferait conter quelque chose ; aux simples, il disait des balivernes, mais aux savants il expliquait des points nouveaux, et, comme on prit confiance en lui, on lui donna bientôt les moyens d'exé-culer ce qu'il expliquait.

Toutes ses entreprises réussirent si bien, que la population, sur Tinitiative de quelques-uns, déclara que pour honorer le génie de la nation où s'était enseigné notre compati io te, on n'aurait désormais d'autre langage que le sien. Aussitôt on pria le voyageur de former des élèves dans la langue qu'il avait apprise, afin qu'a leur tour ceuxci devinssent professeurs, et la chose fut exécutée avec tant d'enthousiasme que, quelques années aprèSj l'idiome originel n'était plus qu'un souvenir. Ami, ajouta

l'hôte, tu parles celte langue, c'est donc les tiens que nous honorons.

— J'en suis profondément touché,, dit Théodose avec sentiment ; puis il ajouta :

me voilà comme dans mon pays.

— Absolumenl, répondit rhùle, il ne te manque que tes plus proches, nous allons bohre à leur santé ; ton verre, ami. À propos, quel est ton nom ? Moi, je me nomme Verdin.

— Verdin, répéta Théodose, tiens, ce nom I

— Gomment! ce nom, fit Thôte; Verdin ne vaut-il pas Polycarpe, Barnabé, Ghrysos- . tome ?

— Oui , mais Verdin est une fantaisie ; pourquoi pas aussi Jaunet, Bleuâtre, Noirot ?

— Nous avons en effet des jaunes, des bleus, des blancs.

— Vous avez des jaunes, des bleus, des blancs? Mais alors vous avez des rouges.

des pourpres? Peut-être uiéme des cpmmu... Théodose n'acheva pas ; sa bouche resta ouverte, son œil demeura fixe et tous ses muscles coûtraclés exprimèrent la plus terrible épouvante.

— Gomment, dit Yerdin, que signifie celte terreur pom* un nom plutôt que pour un autre?

— Malheureux! s'écria Théodose, estn^e que le nom n'est pas à lui seul le personnage, et est-ce que je puis être tranquille au milieu d'individus qui portent des noms de sang? et Théodose tressaillit

~ Il est fou, pensa tout haut Verdin.

Voyons, ami, dit-il avec compassion, tu n'as pas tes idées à toi; c'est le restant de ta secousse. Gomment veux-tu qu'un nom signifie quelque chose, puisqu'on le donne à l'enfant, alors qu'il naît et qu'on ignore ce qu'il sera plus tard. Au lieu de syllabes

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insignifiantes, nous recevons quelquefois des dénominations de choses, d'oiseaux, de plantes. Ha mère trouvait le printemps audessus de tout, ma mère m'a appelé Yerdin ; ainsi des autres.

— Ah! dit Théodose qui avait écouté avec anxiété , ah ! mon cher Verdin , je t'embrasserais ! Âh 1 ebers amis, dit-il avec effusion^ que je suis heureux d'être parmi vous. Mais, j'y pense, je ne vous ai pas dit mon nom : je m'appelle Tlicodose et je veux récrire moi-même dans quelque coin, pour que vous vous souveniez de moi. Chère madame, continua-t-il en se tournant vers sa voisine, permettez que je baise cette belle main, qui m'a servi le meilleur et le plus agréable des repas.

— Cette main eût été chercher votre famille, si cela eût été possible, dit la dame avec une expression d'ineffable bonté.

— - Ma famille est là où je suis traité en

frère, madame; j'ignorais la mienne jusqu'à ce jour. Aujourd'hui, j'ai fait connaissance avec elle et je l'aime.

— Tant mieux, si voire cœur est d'accord avec ce que vous dites, au moins nous vous adoucirons le regret des chers absents.

— Quels absents? madame.

— Mais votre femme, vos enfants, je ne sais. Seriez^Yous seul?

— Tout seul, madame.

— >Âhl notre ami, dit la dame avec émotion, quoi, vous avez perdu 1... Pardonnezmoi d'avoir rappelé ces souvenirs.

— Vous ne m' avez rappelé aucun pénible souvenir, madame ; j'ai perdu, il est vrai, mon père et ma mère, mais ils étaient trèsvieux, et je ne pouvais espérer les garder plus longtemps. Un tel souvenir fait penser, mais ne rend point triste.

— Mais votre femme, vos enfants ?

— Je tfen ai point, madame, dit Théodose en souriant.

~- Point d'enfants ?

— Ni de femme.

— Point de femme I £lle est donc morte t

— NùUement^ je n'en ai jamais eu.

La dame et Yerdin se regardèrent.

— Maman, dirent les deux jeunes filles, profitant de cet instant de silence, faut-il servir le café ici ou prévenir nos amis que nous le prendrons avec eux.

— Cela dépend de notre ami, dit la mère.

Et se tournant vers Théodose, monsieur, ajoute-t-elle, les personnes qui accompagnaient mon mari alors qu'on vous a trans'^ porté ici ont, tout comme nous, le désir de vous être agréable j seulement, comme la liberté est la meilleure hospitalité, il est bien entendu que ce qui vous rendra heureux nous rendra heureux également. Pré-

férez-vous vous reposer seul ou accepter l'invilalion?

— Madame, dit galamment Théodose, je suis ici en trop aimable compagnie, pour avoir le goût de la solitude ; d'ailleurs, en entourant de soin un inconnu, vous lui avez appris à aimer ses semblables. J'accepte,

— Mes enfants, dit la mère, allez avertir la famille ; vous ne reviendrez pas, c'est inutile. Tout à Theure, nous vous rejoindrons à la source, comme d'habitude.

Sur ces mots de leur mère, les deux jeunes filles se levèrent, embrassèrent leurs parents et s'éloignèrent avec vivacité.

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