CHAPITRE XII
UN UARIiLOB A L^ILB DB L^XJTOPIB
Cependant, mangeant bien, dormant souvent et se promenant le reste, Thcodose atteignait chaque lendemain plus facilement qu'il' ne Tavait pensé. Ayant appris le soir même de sa visite à M"^^ Brunei, que celleci était veuve, il avait jugé prudent de ralentir son empressement, et la belle dame, qui prenait cette réserve pour la timidité craintive d'un amour vrai, s'évertuait à faire entendre au supposé martyr qu'il n'était point tant dédaigné. Aussi, tout en croyant n'avoir l'air que d'accorder quelques complaisances, elle l'obligeait pour ainsi dire à
remmener aux musées, aux bibliothèques ou à toute autre excursion.
Un soir à table, Yerdin dit à Théodose :
« C'est demain le mariage de Nise, si tu yeux y assister, tu feras bien I Tu es notre hôte, et un hôte fait partie de la famille.
— ^J'irai avec plaisir, avait répondu Tliéodose.
Le lendemain, à six heures, Yerdin, qui connaissait les habitudes de son hôte, vint le réveiller.
— C'est pour huit heures, lui annonçat-il ; je n'ai pas voulu que tu sois obligé de te bousculer pour être prêt.
— Merci, dit Théodose, je vais me lever.
— Et moi, pendant ce temps, ajouta.
Verdin, je vais emplir deux verres de cet excellent vin blanc que tu aimes ; il n'y a rien de tel pour chasser les lourdeurs du réveil.
Théodose sourit, et un instant après les
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deux hommes choquaient le verre, se souhaitani affectueusement la santé.
— lié bien, à tout-i-riieure, dit Tiiéodose, en rentrant dans sa chambre.
— A toul-à-l'heure, répiiciua Verdin.
Quand Théodose fût prêt, il chercha à
quoi passer son temps ; il n'osait aller dans le jardin de peur de se mouiller à la rosée ; il ne lui souriait pas de lire, aussi jamais main ne fut plus soignée que la sienne; pendant une demi-heure, il gratta, lima, poUt ses oncles. Un bruit confus qu'il entendait dans le lointain allait se rapprochant; Théodose, à travers la jalousie, aperçut une grande foule resplendissante. Tout ce monde approchait d'un pas égal, et à peu de distance de là demeure, une fanfare éclatante fil tellement timbrer chaque chose , qu'on eut dit que les objets inertes étaient entraînés dans la vie par ce tourbillon musical. Devant la porte, marche et musique cessèrent; comme
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à un mot d'ordre, chacun resla muet, immobile. Alors, se détachant sur celle rigidité complète , un jeune homme avança ; Tbéodose reconnut Ulmé.
Ulmé franchit l'entrée, traversa la cour, moula les marches du perron , disparut à l'intérieur, et quelques secondes après il reparaissait tenant ^ise par la main. Fanfares et acclamalions relenlirent alors jusques à faire trembler la voûte élhérée. Ces deux êtres superbes, vêtus de blanc splendide, isolés là sur ces marches devant leurs semblables qui les contemplaienl, semblaient Tapparilion magistrale de la vie, la personnification de Tincommensurable majesté de l'être humain ! La main dans la main, modestes, tranquilles, ils descendaient, et leur simplicité se sculptait en un relief éclatant détachée ainsi sur ce fond de détonation triomphale. Derrière eux, Verdin et Misia, accompagnés de Théodose^ descendirent à
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leur tour; alors les grands parents d'Ulmé vinrent à eux, et les deux familles s'em-
brassèrent avec effusion. Ce fut comme un signal, les musiciens cessèrent de jouer, chacun des assistants sauta au cou de l'autre, comme si, mariant un des leurs, ils eussent tous marié leur sœur ou leur fille. Après un moment de bonne expansion, le cortège se prépara à partir. Nise prit rang entre son père et sa mère, Ulmê entre les deux vieillards , Torchestre entonna une marche agréable, et deux à deux, tous défilèrent en un immense ruban plus varié que le prisme et non moins éblouissant.
Après un trajet assez court, on arriva devant un magnifique édifice perdu en quelque sorte au milieu d'arbres séculaires, de massif et de pelouses. Celait une immense salle ronde exhaussée sur de larges dalles ' en marbre blanc ; le dôme élevé était supporté par des colonnes admirablement
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sculptées; aucune fermeture. Entre chaque colonne on pouvait voir du dehors ce qui se passait à l'intérieur.
Âu centre de celle salle s'élevait, ^auie et large, une estrade entourée d'une balustrade en métal argenté ; cette estrade servait de socle et de pourtour à une table également en marbre, comme tout le reste de 1 édiûce.
Sur celle table était une énorme boîte d'argent massif, ciselée avec le plus grand art, et devant, pour unique siège, une merveille de fauteuil de même mêlai que la boîte, avec coussins en filigrane travaillés aussi finement que la toile.
Quand la noce arriva au pied des degrés, la musique cessa, le défilé se réunit en groupe et les deux familles étant entrées, chacun, à la suite, pénétra dans l'enceinte ; le fauteuil était occupé par un vénérable vieillard qui se leva pour recevoir rassislance.
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Chacun s'inclina respectueusement, et les futurs époux, accompagnés seulement de leur père et mère, montèrent sur l'estrade. Le vieillard, alors, ouvrit la boite d'argent ; elle contenait un livre en parchemin. Ce livre fut ouvert à son tour, et au milieu de l'alteotion générale, le vieillard parla ainsi :
« Mes enfants, ce livre, conservé de génération en génération, est 1 attestation solennelle de TalTection d'un être pour un autre ; cette attestation volontaire et publique ferme, sous peine de déchéance d'honneur, le chemin à un autre choix, en même temps qu'il rend sacré, c'est-à-dire isole de toute convoitise les deux êtres qui, s'élant échangés en un même don, ne sauraient plus se donner à personne, mais bien être volés. Si,^ avant devons engager, vous réfléchissez et reculez, vous êtes sages; si, peu convaincus, vous persistez^ vous êtes criminels, et le remords
comme le malheur vous attendent. Ne croyez pas que si près du but et devant tous, il soit honteux de rétrograder; ce n'est que sur le bord du précipice qu ou en juge la profondeur, et ceux qui vous accompagnent TOUS voyant retourner en arrière, vous féli* citent de n'avoir voulu enlrainer personne avec vous, alors que vous n'étiez pas sùr de la descente. Aussi, mes enfants, méditez une dernière fois et n'oubliez pas qu'il y a autant de gloire à dompter un entraînement que vous savez ne pouvoir être durable, qu'à accomplir sûrs de vous-même le devoir de toute la vie. »
Le vieillard avait cessé de parler, que rien ne troublait l'absolu recueillement*. L'auditoire était pâle ; sur l'estrade, les enfants et les parents pleuraient silencieusement.
Nisia regarda sa fille ; l'enfant se jeta à son cou et sanglotta. Les vieillards saisirent les mains d'Uliué, qui, les joues couvertes de
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grosses larmes» se contractait pour ne point éclater. Mais la mère arraclia sa lille, qui l'étreignait : « Mes enfants, dit-elle, que les nobles paroles de ce vieillard et votre dignité de créature humaine vous guident. Libres, tout est à vous, puisque vous êtes à vousmême ; mais celui qui est libre doit toujours être noble dans ses agissements.
— Nise, s'écria subitement Ulmé, se tournant vers la jeune ûUe, Nise, douteraistu de toi ?
— Non, dit-elle en lui tendant la main, et tous deux souriant et pleurant, se placèrent en face du livre.
« Moi, Nise, fille de Verdin et de Nisia, j'accepte pour époux Ulmé, » dicta le vieillard. Ecrivez, mon enfant^ et lisez haut ce que vous venez d'écrire. »
Nise écrivit, termina en indiquant l'âge et la date, puis lut nettement et distinctement ; alors ce fut autour d'Ulmé, et tous
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deux ayant signé, les parents approuvèrent à la suite; après vinrent les anciens, el le livre fut renfermé dans son enveloppe de métal.
« Mes enfants, reprit le vieillard, la paix de chaque foyer assure la paix publique, les époux vertueux font donc ceuvre civique et la nation leur est reconnaissante. Ulmé et Nise, vous êtes époux, la nation compte sur vous. »
Les deux jeunes gens s'emparèrent des mains du vieillard et les baisèrent respectueusement; lui les attira ensemble et les serra dans ses bras : c< Allez, nos fils, dit-il, continuez notre tâche ; nous, nous ne pouvons plus que vous regarder; maintenez et améliorez sans cesse ce que nous avens fondé, afîn que les vieillards n'aient pas la douleur de survivre à leur œuvre détruite, et ainsi, de descendance en descendance, s'éieraiscra chez nous le bien de Thumanité . »
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Sur ces paroles, le vieillard tendit les mains aux parents; tous les lui senèrQnlavec une affectueuse déférence : ce Ghers amis, ajouta-i-il , allez maintenant vous réjouir ; la société, elle aussi, se réjouit de cette union. »
Alors, la famille descendit de l'eslrade, mais le vieillard resta jusqu'à l'heure déterminée pour le temps des mariages. Chacun sortit, et tous, en se retournant, saluaient.
La musique, qui avait pris les devants, acclamait, avec un air des plus joyeux, la réunion et la mise en marche du départ ; cette fois les mariés allaient en léte,et,s'entraînant eux-mêmes, violons et fifres déliraient tellement qu'il fallait être dépourvu de toute élasticité pour ne se point sentir envie de lancer une fugue en avant, aussi marchait-on vite pour le simple plaisir de suivre Fimpulsion.
Ainsi enUrainés, les uns diantant, les
autres s'agilant, celle société, belle, vaillante, déployant ses admirables formes avec une jaisance qui lui donnait la grâce parfaite, tandis que la sévérité naturelle de sa puissance était adoucie par rornementation la plus fantaisiste, la plus ruisselante, la plus bigarrée, cette société semblait une troupe de joyeux échappés de l'Olympe, s' ébattant à Taise sans souci des mortels.
Les ailes de la gaieté les eurent bientôt transportés au lieu du festin. En pleine forêt, un palais n'ayant pour limite de ses jardins que le bois s'ajoutant à l'oasis et l'oasis succédant au bois, reçut les aimables convives. La, dans une des immenses salles éclairées de gigantesques fenêtres, un service féerique enthousiasmait la vue, en même temps qu'une odeur succulente enivrait Todorat. En véritables affamés , chacun, au milieu du brouhaha, s'invitait un compagnon de table, et tous assis se relevé-
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rent aussitôt pour porter le toast à la nation et à sa perpétuité, qui est le mariage.
Le soleil dardait ses rayons sur la forêt, quand la noce se init à table sous l'ombre de ses arbres, et le soleil disparaissait doucement au loin derrière les flots, quand elle se leva rassasiée. Chants, musique et danse avaient servi de repos à T esprit fatigué.
Une certaine nonchalance avait remplacé • la vivacité du matin ; après quelques pourparlers, on se mit en route mollement, vers les sentiers sinueux et touffus. Les plus avancés hélaient de temps en temps les retardataires, mais ceux-ci, avec une tranquiUité parfaite, se laissaient héler et n'activaient pas d'une semelle leurs pas alourdis. C'était un véritable épanouissement de satisfaction, nul n'avait l'idée de tendre seulement une fibre, comme on allait, on allait ; si la pesanteur du bras l'entraînait à pendre le long du corps, on le laissait pendre ; si
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ridée était de partir en une voltige, on s'élançait comme le vent, le caprice présidait en maître, et les uns culbutant, les autres traînant, ceux-ci voyageant d'arbres en arbres, ceux-là exécutant un pas de danse, la société arriva, chacun à sa façon, au bord, d'un large étang. D'élégantes gondoles attendaient au rivage le bon vouloir. Immédiatement, joyeux embarquement de Isf troupe, nulle crainte, chacun nage mieux que les poissons ; départ, chasse, poursuite, les rameurs se sont échauffés, chaque gondole lutte à dépasser l'aotre. Bientôt ce plaisir ne charme plus, on le laisse, et, par d'autres chemins, on décide de revenir; d'ailleurs, sous ces innombrables branches entrelacées, le jour baisse vite ; sans se presser, on repart, mais on ne s'arrête plus. Le chemin est long; Tombre voile peu à peu les objets, les uns ferment les yeux de peur de voir les ténébreuses épaisseurs , les au-
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très fouillent avec hardiesse, espérant découvrir quelque allure nouvelle de la vie ; il semble que Tobscurité soit une énigme, les craintifs s'en effrayent, les audacieux s'y dilatent et les tranquilles s'harmonisant avec l'influence qui les entoure, chantent lentement quelque suave mélodie ; la jeunesse espiègle se trouve trop sage etdierche pour s'amuser à effirayer les oiseaux endormis ; les songeurs rêvent aux sphères d'où viennent les grandes ombres, et, ô désenchantement ! d'autres parlent simplement de hâter le pas, parce qu'ils ont faim.
Clieminant de même , et pensant si différemment, la compagnie arrive en vue du palais. Des globes de verres illuminés ont été disposés çà et là, aux arbres, dans les taillis, profusément en tel endroit, parcimonieusement en tel autre, de là, des reliefs vigoureusement accentués sur d'égales profondeurs. Chacun préfère s'asseoir en de-
hors ; aussitôt les plus jeunes vont chercher liqueurs et pâtisseries; on verse à la ronde, on boit, on mange, on reboit encore, et le désir les prend d'aller s'enfouir parmi ce feuillage si coquettement lumineux, si ombré , si fantastique. La singularité flotte pour un instant aulour des choses réelles ; l'être tout ravi suit d'entraînement chaque allure capricieuse, l'imagination a conquis la raison, elle va à son gré, et dans chaque objet elle crée la transformation qui lui plaît. Pendant que les uns fuient ta clarté et prennent plaisir à sembler s'abimer dans Fombre, d'autres glissent sans bruit à travers le feuillage éclatant ; ceux-là vont disparaissant lentement vers les noires profondeurs ; ailleurs, d'un fond opaque, débouchent toutà-côup des apparitions resplendissantes; de chaque buisson, de chaque fourré, de chaque tronc d'arbre surgit un être, on dirait que la forêt est peuplée de créatm^es mystérieu-
ses et multiples. Ce même panache rose, si gracieux à voir, se foud peu à peu dans réloii^jiement vague en une figure d'oiseau étrange, étendant ses ailes sur la téte d'an personnage incertain ; cette même belle fille, si amplement taillée, si fraîche, si vivace, se transforme dans sa marche lointaine en une vaporisation diaphane; enfin, suivant que la lumière éclaire ou que Tombre noie, Taspect change et le mêmp personnage entrevu en vingt endroits différents semble , toujours le même, être viAgt fois nouveau.
Théodose, qui a passé par toutes les périodes de la féte, ne sait plus au juste où il csl; il se croit aux jardins Élyséens , ^ parmi des divinités ou des ombres, et comme on lui offre souvent à boire, et qu'il prend les échansons pour Uébé et Ganimède, il n'ose refuser, ce qui achève de lui perdre tout-à-fait les esprits. Il est étendu paresseusement entre deux massiis éclairés,
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et là, les gracieuses fanlasmagories se croisent et se recroisent devant ses yeux demidos. Cependant, une forme s'est arrêtée devant lui; Tliéodose regarde et reconnaît M"** Brunei, mais il mélange M'""^ Brunei et l'Olympe, et pas plus étonné que cela de rencontrer une mortelle en ces lieux : — Quelle beauté ! lui dit-il.
— Oh l fil la dame, en minaudant.
— L'esprit s'y confond, continue Théodose, je ne sais si je dors ou je réve.
— J'ose dire, à coup sur, que vous vous faites illusion, reprend la dame, qui croyait que le mot de beauté était pour elle.
— Illusion I repète Théodose en colère.
Nymphe, ne détruis pas le ciiarme ! Seraistu l'esprit malfaisant de ces lieux I
— Gomment, l'esprit malfaisant? exclame M"^^ Brunei, ahurie.
— Nymphe, ne m'en veux pas, fait Théodose, avec un geste fatigué.
— C'est véritablement ici les délices de Capoue» dit iioDiquemenl la prétendue Nymphe.
— Gapoue I repète machinalement Théo*^ dose.
— Oui, Capoue I reprend à son tour la dame, esl-ce que monsieur n'entend plus que la langue des dieux?
— Nymphe , vous avez de Tesprit.
— Ce n'est pas défendu , dit-elle avec un sourire satisfait.
— Non, mais conune çà n'est pas non plus édicté par la loi^^ on doit savoir gré aux gens qui en ont quelquefois, riposte Théodose d'un ton goguenard. Il en voulait à la Nymphe,
— On s'aperçoit, en effet, que ce n'est pas obligatoire, dit-elle, el elle s'éloigna.
Théodose cherche le sens de ces paroles, mais il lui échappe parmi mille autre idées qui s'entrechoquent dans son cerveau; puis
un groupe l'enlouie, rcntraine, il marche au milieu^ il arrive dans un endroit où il y a un Ut, s'y couche d'une seule pièce^ et ne pense ni ne voit plus rien.