‹ Voyage de Théodose à l'île de l'UtopieChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DISCUSSION OSIÂQBUSB

— Ce sont vos enfants ? demanda Théodose. Quelles sont charmantes t

— C'est toute notre vie, dit le père en regardant sa femme ; celle-ci tendit la main à son mari, et tous deux, tournant les yeux vers Théodose, semblaient le plaindre.

Ainsi, vous êtes seul, reprit Verdin, ni enfants, ni femme, rien. Quelle existence t K'avez-Yous donc pu trouver de compagne à votre choix ?

— Je n'en ai jamais cherché, répartit paisiblement Théodose.

Yerdin réfléchit, puis tout à coup, comme éclairé :

— Je devine, dit-il ; vous faites partie de

ceux qui font voeu de nullité. Notre voyageur nous en a parlé. Si j'ai bonne mémoire»

on appelle ces %ens prêtres oiiTmines. Mais ami, continua Yerdin avec une intonation grave, comment pouvez-vous croire honorer la nature, en tenant à honte Tœuvre qui vous a donné la vie ? Si créer est coupable, la nature est donc éternellement coupable, alors qu'elle crée et toi et tout ce qui est. Puis, étant admis que développer l'existence est un crime, comment osez-vous développer votre vie par la nourriture et les soins, car s'il est indigne de donner Texis* tence aux autres, il est forcément indigne de recevoir cette existence pour soi-même* 11 n'est que le goujat qui empoche et garde tout pour lui.

— Vous êtes primpt à la dureté, dit Théodose en colère.

— La mine saute en proportion de ce qu'on y met de poudre, ami. Je te vois au

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déclin de ta carrière,* gras, frais, vivace

comme uû chêne en pleine forêt, et toute

cette vie accaparée, tu ne Tas employée

qu'à en faire un néant, rameau poussé sur le genre humain; tu yeux arrêter l'être à toi et tu t'étonnes que je m'indigne?

— - Si tu m'avais laissé parler, tu n'aurais point eu à t'indigner : je ne suis point moine, je suis garçon.

'Tu es garçon; mais cela va sans dire I Que penses-tu donc que je croie?

— Je te dis que je suis resté garçon parce que cet état me convient.

— Tu est resté garçon î répéta Yerdin • avec stupéfaction; est-ce donc que l'on

devient fille?

— En vérité, dit Théodose, tu es par trop naïf ou tu le fais exprès. Quand je te dis que je suis resté garçon, cela veut dire que je ne me suis point marié; n un mot, je ne

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suis point en ménage. Comprends-tu maintenant ?

— Eh bien! alors quelle différence y a-t-

il entre toi et le moine.

— II y en a une fort grande, dit Théodose en riant. Le moine vit dans sa cellule ou, du moins, est forcé d'y vivre, tandis que moi, je m'ébats poui^ toute la société.

— Oui, mais tu y vis seul.

— Seul I répéta Théodose, d'un ton passablement suffisant; seul, c'est comme oh veut bien l'entendre. J'ai laissé quelques regrets à mon départ. On pense a moi ea plus d'un lieu.

— On, qui, quoi? fit Yerdin impatienté.

— £h mais, reprit Théodose à bout, fautil te metU e les points sur les i, veux-tu que je te conte mes fredaines devant madame.

— Âh ça, prononça lentement Yerdin, se parlant presque à lui-même, est-ce donc que tu vis là ou tu passes comme le voya-

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geur qui prend T ombre sous un arbre, se 'rafiraicbit et s'en va; tu assimiles la créature à la chose, et on tolère chez toi qu'un être vive seul au milieu d'êtres unis ?

— Et qui donc pourrait m' obliger à me marier?

~ Mais la loi morale, la nature et son exécuteur, quand Thonmie n'y souscrit pas de lui-même: la société.

— Oh! je satisfais à cette loi, dit en ricanant Théodose ; j'épouse toutes les belles qui veulent bien de moi.

— Ne ris pas ! exclama impérieusement Verdin ; puis il ajouta tristement : Au fait, quels reproches puis-je te faire, et à quoi serviraient*ils ? Pour vivre ainsi, ne faut-il pas être incapable de sentir, et alors comment mes reproches pourraient-ils te toucher? Je n'ai qu'à te plaindre.

— Cette scène est parfaitement ridicule, riposta ïhéodose, outré de dépit; chacun

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est libre, je suppose, et s'il convient à quelques-uns d'être célibataire, en quoi cela re-^ garde-t-il les autres ?

— En rien, tant qae te célibataire vit en pure unité avec lui-même, qu'il s'isole dans un <K moi » absolu ; mais le jour où son être est devenu un « nous », ce jour-là, l'individu, la famille, la société, enfin le groupe entier, a droit sur Tétre individuel qui s'est allié à eux en la personne d'un des leurs.

Si, indignité ou faiblesse, il plaisait à l'individu d'accepter un outrage, il ne saurait cohvenir à la famille de le supporter ; et si la famille, comme l'individu, était indigne ou faible, la société alors, c'est-à-dire les autres familles, obligerait chacun u rentrer dans le devoir.

— Tu oablies, ami Verdin, que chacun a le droit de sa personne, et que homme et homme ne peuvent prétendre a T obéissance l'un de l'autre I Si tu dis : Je ne veux pas,

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moi ton semblable, je répondrais Je veux.

Est-ce que Tbomme pourrait tout à la fois être libre et ne Tétre pas? Fais donc attention dans quel gâchis tu t'enfonces.

— Às-tu bien résumé tous tes arguments, n'en as-tu point encore quelqu'un en réserve?

— T'en fandrait-il davantage, par hasard?

— Non, je les crois suffisants; aussi, quand je t'aurai démontré qu'ils sont inefficaces, j'espère quêta seras convaincn. Mais bois donc 1 Moi, j'ai la langue sèche à force de bavarder. À ta santé t Je continue ; On est libre, c'est-à-dire on a tous les droits, et rien que des droits tant qu'on vit seul ; mais dès qu'on touche en quoi que ce soit à la société, on appartient à cette société, on est solidaire, on a des devoirs, et il n'y a qu'une société malhonnête qui puisse tolérer parmi elle des individus malhonnêtes. Nul ne peat

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