VOYAGE DE THÉOD06E
l'empêcher d'être ce qu'il te plaît ; mais si tu veiix vivre avec les autres, il faut être ce qu'il leur plait ; autrement, prends ton bagage et t'en vas ; car, il ne se peut qu'on impose aux gens sa volonté Comprends-tu cela, cher Théodose ?
— Pas trop ; ainsi, il me faudra donc être l'esclave de tous 1 Et tous, de qui serontils l'esclave, je te prie?
— Tous qui s'accordent vivent à leur gré, et toi qui t'opposes, tu vas vivre là où il te convient le mieux.
Mais si nulle société ne me convient ?
— Dans ce cas, tu es l'exception, et comme Texception est Tisolement, Tisolement ne peut rien contre la masse.
— £hbien 1 qu'est-ce que je te dis? Me voilà assujetti pour toute ma vie.
— Si tu es l'exception unique, oui ; mais s'il y a un petit nombre qui pense comme toi, qui vous empêche de fonder une colonie?
— Comment, qui nous empêche ? Mais tout le monde, et même nos intérêts propres.
Je n'y sai&pliis: Voyons, qui veux-tu qui t'empêches ? £st-ce que la liberté de ceux qui te repoussent n'assure pas la propre liberté? Et quant aux intéièls généraux, est-ce qu'ils cessent parce que les associés se séparent? Telle organisation ne plait pas, on fonde une maison nouvelle ; est-ce que pour cela le commerce en va moins son train ? Le genre hummn est la grande raison sociale, et peuples et groupes en sont simplement les divers commanditaires qui, chacun, exploitent la vie comme ils croient le mieux,
— Mais, ami Yerdin, il y a réellement le bon et le mauvais, et peut-on laisser agir les gens comme ils veulent, alors qu'ils font mal.
— Mon cher Théodose^ il y a au-dessus
de tout la liberté, il y a au-dessus de tout : rhommei contre lequel l'hoinme ne peut rien* Gomme tu le disais toutrà-l'heure, si je veux te faire bon, toi, tu peux prétendre me faire mauvais, et cela sera aussi juste, car dès que je touche à toi, tu peux toucher àmoh
— Alors, il faut tout laisser faire ?
— Il faut ne rien laisser faire, autrement on perd sa liberté ; mais la liberté s'arrête à ne point tolérer parmi soi ceux qui Toulent nous absorber ; tu veux m'imposer ta manière d'être; moi, pour la repousser, je t'exclus. Quoi de plus équitable?
— Mais où irais-je, si nulle part il n'y a de société où je puisse être heureux?
— "Ëhbienl te dis-je, associe-toi avec ceux de ton parti et vivez en paix sans plus souci si les autres vivent autrement.
Mais, trop naïf Verdin, où aller vivre?
Là où vous trouverez, n'importe où ;
A KILE DE L'UTOPUS; M
il ne manque pas de place inoccupée sur terre.
— Et qui donnera cette place ?
<~ Ët qui donc la refuserait ?
— Mais, le gouvernement» le propriétaire.
~ Est*-ce que ce qui est inculte appartient à quelqu'un I
— Tu es bien sauvage ou bien borné, mon cher Yerdin, si tu ignores les premières notions réglementaires ; voyons, est-ce que la terre n'appartient pas aux riches ?
— La terre appartient au travail, voilà ce que je sais, ami Tbéodose, et chez nous, tout ce qui n'est pas en rapport est le lot de qui veut s'en occuper.
Chez vous 1 Mais est-ce que vous êtes comme les autres ?
— Nous ne sommes point, en effet, comme les tiens, s'ils sont ce que tu dis, répliqua sévèronent Yerdin. Nous ne vou-
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loûs pas que Télre soit uu objet de récréation ou de travail, et, si nous ne pouvons ni ne voulons toucher aux autres, du moins nous ne souffrons ni parasite ni despote qui nous absorbent. Chez nous, qui veut un être à soi se marie ; qui veut une famille, reconnaît nos lois ou s'en ya ailleurs en fonder d'autres.
— £t ta haute moralité s'accommode qu'à côté de toi il y ait des êtres qui vivent en brute de cynisme et de débauche.
— Les grands mots remplacent souvent chez toi la pensée, ami Théodose. Ma haute prudence, que tu as oubliée, m'enseigne qu'on ii'élablit*iien par force. Je laisse donc les 'Vicieux user leurs vices, et ma haute moralité est là qui les reçoit quand il leur plait de revenir. Sois tranquille^ les vicieux
. ensemble se dégoûtent en peu de temps.
— Il serait mieux qu'il y eut harmonie.
— Et pourquoi veux-tu qu'on se sou-
mette a toi et non toi à autrui ; le « je veux » n'est réellement possible que pour soi*; je veux que l'homme aime l'homme, donc je l'aime, voilà tout mon pouvoir. Si tu veux rharmonie, prends les goûts des autres. /
— Vraiment, cela est superbe 1 dit Théodose d'un pelit air moqueur. £t eest ainsi que Ton agit chez vous ?
— Mais oui.
~ Chez nous, ce n'est pas tout à fait pareil, mais cela ne doit pas te gêner puisque nous ne sommes pas chez toi.
— Il me révolte toujours d'entendre dûre « que les hommes vivent comme des animaux qui se prennent et se quittent, et dont le plus fort mange le plus faible ; et si nous chassons de pareils êtres quand chez nous ils veulent vivre ainsi, nous ne saurions les approuver alors que simplemeiU on nous eu
M YOYAfiE W THfMMXXnS
parie ; après notre exeliuion, il y a encore notre mépris.
— Quelle rage de s'occuper des autres.
Parce qu'on ue vit pas comme vous» ou est méprisable ?
— HépriseHUOOS également, si tu le veux; qui t'en empêche?
— A quoi cela avancerait-il?
■ — A ce que celui-là seul qui a conscience de son droit persévérerait. Ami Théodose, le progrés ne s'est pas fait par les étoiles ; c'est parce que les uns tentent éternellement d'améliorer les autres que T espèce humaine se perfectionne. Or, est-il de moyen plus digne que le blàme? Ta liberté et la mienne sont respectées ; je trouve tes agissements mauvais, simplement je le dis; si bon te semble, tu persistes, et moi je persiste à blâmer.
— Mais, mon pauvre Verdin, chez nous il y a des conditions sociales que tu ignores.
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Ainsi, la pauvreté empêche souvent bien des gens de se marier.
— C'est le plus grand des inalheurs^ et vous le devez aux riches.
— Comme cela, c'est le riche qui est la cause de tout le mai ?
~ Ce n'est pourtant pas le chien du voi* sin. S'il y a des hommes exclus de tout, il - faut bien que ce soit d'autres hommes qui les aient exclus. Réfléchis : qu'est-^e que peut un homme? Rien de plus que le travail d'un homme. Donc, si un possède le produit qui a nécessité le travail de plusieurs, c'est que cet un a pris la part de ceux-lù, ou par ruse ou par force, et tu vois bien que les dépourvus sont la conséquence forcée de ceux qui regorgent.
— Vous êtes des partageux I
— Oui, certes ; puisque c'est la masse qui produit, il ne peut convenir que ce soit quelques-uns seulement qui empochent* Le
gain doit légitimement se partager entre tous ceux qui l'ont édifié. Est-ce que par hasard tu n'aurais pas encore compris que hors les partageux, il ne peut y avoir que les accapareux de travail et les gardeux de profit ? Les partageux sont donc les seuls justes.
— £n voilà des rêveries ; est-ce qu'il est possible qu'on fasse les parts égales à chacun, est-ce que Ton sait seulement combien d'individus entrent dans la base d'une fortune ; mais on ne pourrait s'y reconnaître.
— Ët l'association, mon cher, tu ne connais donc pas çà, voilà quelque chose qui simplifie les rouages.
— Belle invention I On est enrégimenté.
En voilà de la liberté I
— Dis donc, dis donc, cher ïhéodose, il faudrait être plus conséquent avec toimême. Est-ce que tu crois que c'est la liberté quand le travailleur laisse forcément
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son nécessaire à ua autre qui en fait son superflu.
— Nous ne nous entendrons jamais, brisons-là.
— Soit^ mais je tiens à te dire encore deux mots. Tu dis qu'on n'est pas libre dans l'association. Rien ne change cependant m fonctionnement habituel, le travail, sous un nom ou sous un autre, est toujours le travail, et l'association existe toujours, car que ce soit le patron qui emploie des ouvriers pour lui seul, ou que ces mêmes ouvriers travaillent les uns pour les autres, c'est toujours l'association; il n'y a que la question de rétribution qui cesse d'être la même. Avec le gardeux de profit, qui est le patronat, on touche le bon vouloir; avec le partageux, qui est l'association simple, on reçoit sa part. Un de dix touche un, dixième, et ainsi de suite ; c'est une ques* tion de chiffres. Et si je voulais ajouter, je