IÎ
c’est-à-dire , avoir le céleste empereur , et d’autres de cette sorte. Le préambule de cet édit portoit qu’il ne paroissoit pas y avoir de manque de respect de la part du roi ou du prince; qui avoit envoyé de si loin pour rendre hommage à Sa Majesté impériale ; mais que la faute étoit aux ambassadeurs qui ne connoissoient point les règles de la vraie politesse ; qu’en conséquence , l’empereur avoit daigné accepter quelques-uns des moindres présens dudit roi; et lui avoit envoyé en retour une foule de dons précieux, suivant la maxime de Confucius, « Prenez peu, et donnez beaucoup; » et qu’en recevant ces dons , les ambassadeurs avoient paru extrêmement flattés , et avoient témoigné beaucoup de regre t de leur conduite (1).
(i) On trouve un assez bon exemple de la manière dont les Chinois savent tout arranger à leur guise, dans la discussion qui eut lieu relativement au cérémonial du Kotou. Comme on alléguoit que lord Macartney avoit été
L’édit ajoutait que « le vice-roi leur donneroit une fête à leur arrivée , pour ne pas manquer a la politesse , après quoi il devoit s’en débarrasser le plutôt possible ; et que s’ils le supplioient encore d’accepter leurs présens, il lui était enjoint de répondre : « L’édit est rendu, et ne peut plus être révoqué. L’empereur ne veut pas être importuné davantage. »
Comme il paroissoit que ce projet d’adresse avoit été répandu à dessein dans le public, on crut, pour empêcher ces sottes rodomontades , devoir faire entendre au vice-roi , la veille de l’entrevue , qu’il feroit
dispensé de s’y conformer, l’empereur déclara, par 1 organe de ses ministres , qu’il avoit vu lui-meme l’ambassadeur pratiquer cette cérémonie. On eut meme l’impudence d’invoquer le témoignage, à cet égard, de sir Georges Staunton , qui avoit été page, lorsr de cette ambassade. Il n’y a aucun doute qu’on n’eût, fait constater , dans les archives publiques , que l’ambassadeur anglois s’étoit soumis à cette humiliation.
Lien de prendre garde de rien dire d’incom venant, parce cpiiï pourroit s’attirer des reparties désagréables. L’entrevue eut lieu à l’heure indiquée, et l’on fit des deux côtés grande attention à l’étiquette.
La lettre de l’empereur, renfermée dans une cassette de bambou, couverte desoie jaune, fut prise sur le trône, et présentée à l’ambassadeur qui la transmit à son secrétaire. On avoit réglé d’avance le nombre de personnes qui auroient des chaises. Lorsqu’elles furent assises, après le nombre ordinaire et invariable de questions préalables, comme : « quel âge avez-vous? » et d’autres de la même importance, le vice-roi commença, par l’intermédiaire deM. Morrison, qui servoit d’interprète : « Par la faveur de l’empereur , vous avez fait le commerce dans ce pays pendant plus de cent ans, à votre grand avantage. » — « Dites-lui, dit lord Amherst, que l’avantage est mutuel. » Cette réponse étant transmise au vice-roi ; « Won,
reprit-il, l’avantage penche beaucoup de votre côté. » r Répétez-lui , » dit l’ambassadeur, « que l’avantage est strictement mutuel. » Le ton noble et fier dont ces paroles furent prononcées, ton , dont à cause de son haut rang et de la bassesse des vils esclaves qui l’entouroient, il n’avoit pas jusqu’alors la moindre idée , parut déconcerter entièrement le vice-roi. Il vit que les impertinences qu’il avoit préparées ne seroient pas souffertes, et seroient vigoureusement repoussées. Il ne put achever son chef-d’œuvre d’éloquence, et il murmuroit quelques mots entre ses dents, pour dire qu’il voyoit bien que «le sujet étoit désagréable,» lorsque l’ambassadeur, considérant que la cérémonie étoit terminée , puisqu’elle ne consistoit que dans la présentation de la lettre del’en> pereur , se leva , et lui souhaitant le bon jour, se retira avec la même pompe que lorsqu’il étoit entré dans la salle d’audience.
Tout étant prêt pour le départ, l’ambassadeur quitta la ville de Canton dans laprèsmidi du 20 janvier 1817, et fut accompagné jusqu’à Wampoa avec le même cérémonial qui avoit été observé lors de son arrivée; à quoi il faut ajouter qu’en passant devant les différens bâtimens qui se trouvoient sur le fleuve , chacun d’eux le salua de dix-neuf coups de canon , honneur qui lui fut aussi rendu par les jonques de guerre. Dès que lord Amherst fut entre dans sa
barque pour descendre le fleuve, le viceroi lui fit présenter une carte de visite; mais l’ambassadeur la refusa , le mode de cette politesse paroissant aussi peu convenable, que le temps en étoit mal choisi. Le 21 V Alceste leva l’ancre et descendit le fleuve ; et dans la matinée du 22 , nous passâmes devant nos amis des deux forts , que nous avions canonnés, et dont chaque batterie tira un salut en l’honneur de l’ambassadeur , de même que toutes les jonques de guerre. Toute leur garnison , excepté ceux qui servoient les batteries, se déploya dans la baie d’Anson , et fit une décharge générale de mousqueterie.
Le vaisseau répondit tour à tour a chacun de ces saluts par trois coups de canon. Le même soir nous mouillâmes devant la ville de Macao, et le lendemain matin son excellence descendit à terre. Mais 1 esprit de la feue reine de Portugal s’etoit fait jour à travers le centre de la terre ; car nous
étions aux antipodes du Brésil, ce qui empêcha de rendre à l’ambassadeur aucuns honneurs publics, parce qu’on venoit de recevoir justement la nouvelle de sa mort. Le fait est que ces pauvres gens vivent dans un état misérable d’esclavage, tellement asservis parles Chinois, que, malgré la meilleure volonté , ils n’oseroient rien faire qui pût leur déplaire , ces derniers ayant toujours le pouvoir de leur couper les vivres pour peu que les Portugais manquent de soumission, et ayant fréquemment recours à cette mesure. En cette occasion, il paroît que les Chinois vouloient avoir seuls la direction des honneurs à rendre à l’ambassadeur, un mandarin étant venu le voir à son débarquement, comme il l’auroit fait si le drapeau chinois eût été déployé à Macao , au lieu du portugais.
On assure que cette ville est une possession de peu d’importance , si elle en a quelqu’une pour le Portugal ; et la situation où
scs sujets s’y trouvent , n’est certainement ni honorable , ni indépendante ; la seule chose qui puisse y attirer les regards du voyageur, est la grotte du Camoens, où il composa son célèbre poème de la Lusiade, Camoens, sans contredit, le plus illustre, peut-être le seul poète portugais dont la réputation s’étendit jamais au delà des limites de sa patrie, méritoit un sort plus heureux , et il est pénible de penser qu’il mourut mendiant dans les rues de Lisbonne,
Le 9 janvier l’ambassadeur s’étant rembarqué, nous prîmes congé de la Chine, et fîmes voile pour Manille , capitale des Philippines, ou de l’Inde espagnole, où nous arrivâmes le lundi 3 février *, mais nous trouvâmes que ce n’étoit que le dimanche en cet endroit , ce qui vient des différentes routes que suivent les Espagnols et les Portugais pour se rendre dans les mers d’Asie , les uns prenant par le cap de Horn, et les
autres par le cap de Bonne-Espérance; circonstance qui peut occasionner des méprises à des étrangers nouvellement arrivés à Manille. Par exemple , un voyageur recevra une invitation pour le mercredi ; sans réfléchir au chemin par où il est venu , il fera toilette le mardis et arrivera sans être attendu.
La ville de Manille, d’après sa situation péninsulaire, ayant, d’un côté et de l’autre, un fleuve profond et rapide, avec des tranchées bien fortifiées qui traversent l’isthme, devroit être facile à défendre avec une garnison convenable, car il n’y a dans les environs aucune hauteur qui la commande ; mais il ne s’y trouve presque aucun autre soldat que des mulâtres et des nègres, et la discipline y paroît plongée dans une profonde léthargie.
Les métisses, ou femmes mulâtres, qui sont une race croisée, provenant des Espagnols et des naturels du pays , se font remar-
quer par la régularité de leurs traits et leur air imposant. Ce genre de beauté est si universel, qu’on y trouve à peine une exception. La religion des Indiens, qui vivent sous la domination immédiate des Espagnols, est le christianisme; mais à Mindanao et dans les autres îles, dont le nombre s’élève à plus jde mille , et où ils sont gouvernés par leurs sultans , on dit que c’est un mélange du mahométisme et du paganisme qui y régnoit autrefois. Les bords du fleuve, de même que ceux du lac d’ou il sort, qu’on appelle Laguna de Bria , et dont le point le plus voisin de la ville en est à environ dix-huit milles, sont, dit-on , enchanteurs, et offrent ces beaux paysages qu’on trouve sous les Tropiques.
Ce lac s’étend à plus de trente milles dans l’intérieur. A son extrémité sont des sources d’eau chaude , nommées los banos ou les bains ; mais elles paroissent trop chaudes
pour qu’on puisse s y baigner. Luçofi (i) a environ quatre cents milles de longueursur deux cents de largeur, et si l’on savoit en tirer parti, elle fourniroit toutes les productions des deux Indes occidentales , et de l’Archipel qui en est voisin.
L’air y est si salubre qüe les médecins n’y ont presque rien à faire , et qu’ils se plaignent
(i) Le nom de Canada -vient , dit-on, de ce que les Espagnols , en débarquant dans ce pays, répétèrent les mots aca nada , « il n’y a rien ici , » voulant dire qu’il ne s’y trouvoit pas d’or , mot dont les Indiens retinrent le son. Il paroît qu’une circonstance à peu près semblable donna lieu au nom de Lucon* Lorsque Magellan et son équipage y descendirent , ils trouvèrent sur le rivage une femme qui baltoit du riz, comme c’est encore l’usage aujourd’hui, dans un mortier fait d’un tronc d’arbre creusé. Se voyant entourée d’étrangers, elle leur présenta le gros pilon de bois dont elle se servoit , en prononçant le mot louson , nom de cet instrument dans le pays , et les Espagnols n’en saisissant que le son, donnèrent à l’île le nom de Luc, on »
qu’il ne s’y trouve pas d ’enfermeclades reynantes , de maladies régnantes , comme la fièvre jaune qui existe à la Havane , à Y era- Cruz , à Carthagène , etdans d’autresétablissemens situés plus à l’est , suivant leur calcul. Ce malheur vient probablement de ce que Manille a, comparativement, moins de relations avec les Européens , ou nouveaux venus , les Espagnols qui y demeurent étant tous créoles, presque sans exception (i). H en résulte donc qu’ils se trouvent acclimatés dès leur naissance. Une preuve de ce peu de communications , c’est que dans toute la ville et dans les faubourgs de Manille , il n’existe pas une seule auberge pour y recevoir les étrangers. On y voit des emigrans chinois par milliers; ils sont fort industrieux , et gagnent beaucoup d’argent. De
(t) Cette expression , créole , ne signifie pas une personne ayant le moindre mélange de sang- noir; elle s applique seulement aux blancs nés dans le pays.
même que la dernière classe de nos Juifs , ils vendent et même fabriquent toutes les petites marchandises de detail. Comme on les trouve dispersés dans presque toutes les îles des Indes , on pourroit les regarder comme les Juifs ded’est , s’ils étoient seulement à moitié aussi honnêtes.
Les Espagnols ne paroissent pas aujourd’hui être en pleine possession de Luçon. On pourroit dire qu’ils ne sont maîtres que des points qu’ils occupent militairement; car 3 d’après le compte qu’ils en rendent eux-mêmes , non-seulement il est dangereux de voyager dans la campagne sans escorte , mais il ne seroit pas prudent a un Espagnol de se promener seul dans les faubourgs 3 après le coucher du soleil. Un ou deux jours après notre arrivée , trois naturels coupables du meurtre d’une marquise 5 furent étranglés devant le portail d’une église. Ils sembloient avoir été poussés à ce crime par esprit de vengeance , plutôt que
par le désir du vol , car ils Favoient commis sur une place publique , en la tirant de sa voiture , comme elle retournoit chez elle dans la soirée. Les assassinats de cette nature ne sont pas rares. Un officier de ï Alceste se trouvant un soir dans une société où Fon parloit des meurtres que les naturels commettent fréquemment , dit qu’il feroit donc bien de prendre garde à lui en s’en retournant: mais on l’assura, qu’étant officier anglois, il n’avoit rien à craindre. «Ils nous tuent, » ajouta-t-on, « mais ils vous craignent. » Ce ne peut être la crainte seule qui détourne les naturels d’assassiner les officiers anglois qui s’exposoient sans crainte dans les endroits et dans les momens les plus favorables pour des meurtriers, sans recevoir la moindre insulte; et il est probable qu’un François , un Allemand , ou tout autre étranger qui ne feroit que passer dans le pays , n’y courroit pas plus de danger, car il est évident que c’est contre leurs maîtres
qoe cet esprit d’hostilité existe , et c est sans doute le résultat d un mode împoîilique de gouvernement. Un tel état de choses rendroit les Philippines une conquête fort aisée pour toute force armée qui voudroit les envahir en temps de guerre. Mais la cour d’Espagne , dans le moment actuel , paroît avoir plus à redouter ces sentimens d’indépendance qui se sont propagés de Buenos-aires à Manille , et qui semblent former un point qui réunit presque toutes les classes, sans même en excepter la hiérarchie ecclésiastique.
Le célébré et infortuné La Peyrouse étant en cet endroit , lors de son voyage de découvertes, fait les remarques suivantes : « Manille es^ bâtie sur le bord d’une baie qui porte le même nom , et qui a plus de vingtcinq lieues de circonférence. Elle est située à l’embouchure d’un fleuve navigable jusqu’au lac qui lui donne naissance, et c’est peut-être la ville du monde placée dans la position la plus délicieuse. On y trouve en
grande abondance des provisions de toute espèce , et à fort bon marche'; mais les e'toffes , les marchandises et les meubles d’Europe y sont excessivement chers. Le defaut de concurrence, les prohibitions et les entraves multiplie'es auxquelles le commerce est assujetti , rendent toutes les productions de Flnde et de la Chine au moins aussi chères dans Cette colonie qu’en Europe, et quoique les diverses importations fassent entrer tous les ans dans le trésor public 80 mille piastres, elle coûte en sus à l’Espagne i,5oo mille piastres qui y sont envoyées chaque année de Mexico.
« Les immenses possessions des Espagnols en Amérique n’ont pas permis au gouvernement de diriger essentiellement son attention vers les Philippines. Ces îles ressemblent aux domaines de ces grands seigneurs , dont les terres restent sans culture , quoiqu’elles pussent faire la fortune de plusieurs familles. Je n’hésiterois point
à assurer qu’une très-grande nation qui ne posséderait d’autre colonie que les Philippines , et qui y établirent le meilleur gouvernement possible, pourroit voir sans envie tous lesëtahlissemens européens , d’Afrique et d’Amérique.
« Trois millions d’habitans peuplent ces différentes îles, et celle de Luçon en contient près du tiers. Ils ne paraissent, sous aucun rapport, inférieurs aux Européens.
Ils cultivent la terre avec intelligence. On trouve parmi eux, charpentiers, menuisiers, serruriers, orfèvres, tisserands, maçons, etc. J’ai parcouru leurs villages, et j’en ai trouvé les babitans bons , hospitaliers et communicatifs. Quoique les Espagnols en parlent et les traitent avec mépris, je remarquai que les vices qu’ils attribuent aux Indiens , doivent plutôt être mis sur le compte du gouvernement qu’ils y ontétabli eux-mêmes.»
En parlant du peu d’encouragement qu’y reçoit l’agriculture , il dit : « Dès que les
habitans ont la quantité de riz, de sucre et de végétaux, nécessaire à leur subsistance, le surplus n’est d’aucune valeur. En pareil cas, le sucre s’est vendu moins d’un sou la livre , et le r iz est resté sur la terre sans être récolté.
'< La société la moins éclairée auroit peine à former un système de gouvernement plus absurde que celui qui est suivi dans cette colonie depuis les deux derniers siècles.
« Le port de Manille qui devroit être libre et ouvert à toutes les nations , étoit encore fermé à tous les Européens il y a peu de temps , et ne s’ouvroit que pour quelques Mores, les Américains, et les Portugais de Goa. Le gouverneur est investi de l’autorité la plus despotique, et l’audience qui devroit modérer son pouvoir, est sans force devant le représentant du gouvernement espagnol. En point de fait, quoique non légalement, il dépend de lui de laisser entrer ou de confisquer les marchandises étrangères, que l’espoir du gain peut amener à Manille, et
c’est un danger auquel on ne s’expose que d’après la probabilité d’un très-grand profit, qui fait en définitif la ruine des consommateurs. »
C est sans contredit le comble de la démence et de l’aveuglement, qu’une nation travaille à se faire un fardeau d’une colonie qui, si on le lui permettoit, pourroit nonseulement se suffire à elle-même, mais encore enrichir sa mère patrie. Ce fait peut marcher de pair avec le rétablissement de l’inquisition.
Les autorités espagnoles à Manille eurent des attentions marquées pour l’ambassadeur pendant le séjour qu’il y fit. Nous levâmes l’ancre le 9 février, cinglant vers l’Angleterre, et nous nous séparâmes de la Lyre, qui fit voile pour l’Inde, où elle portoit des dépêches.
Nous dirigeâmes alors notre course de manière à éviter les rochers et les écueils nombreux et encore peu connus, qui se
trouvent dans cette partie de la mer de la Chine, et surtout à l’ouest des Philippines, et du nord-ouest de Bornéo. Nous trouvant le 4 hors de ces parages, nous prîmes la route ordinaire pour passer par le détroit de Banca , ou par celui de Gaspar. 11 fut décidé que nous prendrions le dernier comme étant plus direct, et moins sujet aux calmes que le premier. Nous les regardions tous deux comme aussi sûrs 1 un que l’autre, d’après les reconnoissances qui en avoient été faites, et les cartes que nous avions à bord, et dont quelques-unes avoient été dressées par des personnes qui avoient elles-mêmes examiné les lieux. Dans la matinée du 18, à la pointe du jour , nous vîmes File Gaspar , à l’instant meme où nous nous y attendions, et l’ayant passée nous nous dirigeâmes vers le détroit. Comme il est d’usage de le faire en approchant d’une côte ou d’un détroit, et surtout quand on ne le connoît point parfaitement, on prit toutes les me^
sures de précaution convenables. Le capitaine , le maître d équipage , et lofficier de quart 9 qui sont en pareil cas particulièrement chargés de veiller à la sûreté du vaisseau ^ a, voient passé toute la nuit précédente sur le tillac, et y étoient encore ce malin. La sonde donnoit un résultat conforme à ce qui se trouvoit marqué sur nos cartes , et nous suivions exactement la ligne qu elles prescrivoient pour ne rencontrer aucun danger, le dernier de cette nature qui se trouvât encore entre nous et F Angleterre» quand à sept heures et demie du matin le vaisseau toucha , avec un fracas épouvantable, sur un récif de rochers caché sous les eaux, et y demeura retenu.
Nous ne reconnûmes que trop tôt que tout essai pour le faire avancer auroit les suites les plus funestes car des deux côtés des rochers sur lesquels nous étions retenus, la mer avoit de dix à dix-sept brasses de profondeur, et les avaries que le vaisseau
avoit reçues dévoient le faire couler à fond en quelques minutes, s’il venoit à quitter cet étroit récif. Nous jetâmes promptement notre meilleure ancre de toue pour l’assurer, et l’en cessa bientôt de travailler aux pompes, dont on vit que le secours ne pouvoit nous être utile.
On mit alors des barques en mer , et le lieutenant Hoppner reçut ordre de partir sur le cutter et la barge , avec l’ambassadeur et sa suite, et tous ceux dont la présence n’étoit pas indispensable , et de les débarquer sur le point le plus voisin de l’île de Puloleat, qui paroissoit à la distance d’environ trois milles et demi. Pendant ce temps, le capitaine etles officiers restés surîe vaisseau, travaillèrent à sauver toutes les provisions auxquelles on put atteindre, tâche qui n’étoit pas facile , car tout étoit sous l’eau , qui s’élevoit au-dessus du pont d’orlop.
L'Alceste toucha , sans doute , à marée montante , car dans l’après-midi l’eau baissa
autour du vaisseau et par conséquent dans son intérieur , ce qui nous mit en état de nous préserver de la famine ; en sauvant encore des caisses de provisions qu’on fit porter sur le rivage par îesbarques. On construisi t aussi un radeau. On y plaça les objets les plus pesans et quelques bagages, et Ion employa les rames pour le conduire dans 1 île. Au retour du cutter et de la barge qui avoient conduit à terre son Excellence et sa suite, nous apprîmes que le débarquement étoit trèsdifficile. Les mangliers croissoient dans la mer jusqu’à une distance considérable , et ce ne fut qu’après avoir cotoyé le rivage pendant près de trois milles, à partir de l’endroit où iis avoient cru pouvoir débarquer, qu’ils trouvèrent une petite ouverture à travers laquelle ils gagnèrent la terre ferme en grimpant de rucher en rocher. Là , en eoupant au pied d’une hauteur une assez grande quantité de broussailles, car l’île étoit entièrement couverte de bois , ils parvinrent à
nettoyer un espace assez considérable pont* pouvoir y bivouaquer a l’ombre des plus grands arbres.
Les travaux se continuoient avec activité à bord de V Alceste : on s’efforçoit de sauver tout ce qui pouvoit être le plus utile dans la triste situation où nous nous trouvions; mais au retour de la marée, les flots ayant soulevé le vaisseau, le firent retomber sur les rochers avec tant de violence qu’il devint indispensable , Vers minuit , de couper le mât de perroquet. Le mercredi 19, à la pointe du jour , je me rendis à terre avec deux hommes qui avoient été dangereusement blessés par la chute des mâts , et le capitaine me chargea d’un message pour lord Amherst.
L’endroit dans lequel étoient nos compagnons étoit suffisamment romantique, mais il sembloit un séjour de ruine et de désolation. Peu de ceux qui s’y trouvoient avoient autre chose qu’une chemise et des pantalons , et l’ambassadeur étoit de ce nombre.
On voyoit disperses par terre , les livres qu’on avoit pu sauver , et qu’on appeloit assez plaisamment un engrais littéraire \ et des robes parlementaires , des habits de cour , des vêtemens de mandarins étoient suspendus à tous les arbres avec de vieilles chemises et des gilets de matelots.
Lord Amherst ayant appris qu’on n’a voit pas encore pu transporter d’eau douce du vaisseau, et qu’il étoit à peine présumable qu’on put s’en procurer en visitant le pont inférieur, lit assembler tout le monde autour de lui , et ordonna qu’on distribuât à chacun , sans distinction , un verre de celle qu’on avoit apportée la veille , et qui s’étoit trouvée sur le tiilac, dans les fontaines filtrantes et dans quelques jarres. Il y lit ajouter un demi-verre de rhum, et prenant sa portion d’un air de bonne humeur , il donna l’exemple du calme et du courage , et prouva qu’il étoit disposé à partager toutes les privations} conduite qui ne manque jamais, en
pareille occasion, de produire un effet aussi heureux que puissant, surtout quand elle est adoptée , comme cela devroit toujours être , par un homme du premier rang.
Plusieurs détachemens revinrent après avoir inutilement cherché de l’eau. Ils creusèrent en divers endroits , et ne trouvèrent que de l’eau salée , peut-être parce qu’ils étoient trop près delà mer. Dans un endroit ils découvrirent le squelette d’un homme , et l’horrible idée qu’il é toit mort de soif se présenta à tous les esprits. Ceux qui pénétrèrent dans les bois, pour ces excursions, étoient obligés de faire des marques sur les arbres à mesure qu’ils ayançoient , afin de retrouver leur chemin.
Dans l’après-midi , le capitaine Maxwell se rendit a terre pour se concerter avec lord Amherst sur la meilleure marche à suivre dans la situation périlleuse où nous nous trouvions. Les chaloupes ne pouvoient transporter la moitié de l’équipage, en quelque
lieu que ce fût; et comme il ëtoit indispensable que quelqu’un allât dans le port ami le plus voisin , pour y demander du secours , le capitaine pensa que le plus convenable ëtoit que l’ambassadeur, avec sa suite et une garde convenable, se rendissent à Batavia, ou dans tel autre port de Java qu’ils pourroient atteindre, d’où ils pourroient envoyer des bâti mens pour chercher le reste de l’ëquipage.
Comme on ëtoit alors à l’ëpoque de ce qu’on appeloit la mousson du nord-ouest, il y avoit toute probabilitë que les chaloupes qui se trouveroient aussi favorisëes par le courant, arriveroient en trois jours à Java. Par cet arrangement, qui fut heureusement conclu sans perte de temps, le capitaine arrivoit à un double but qu’il avoit également à cœur, et qu’il se faisoit un devoir d’atteindre; d’abord de placer sur-le-champ l’ambassadeur et sa suite en lieu de suretë; ensuite d’assurer par là, d’une manière plus
certaine que par tout autre moyen , le saint des officiers et des marins qui restoient avec lui sur File déserte. On regardoit comme vraisemblable qu’on pourroit faire partir de Batavia des barques à rames aossitôt après l’arrivëe de son Excellence, et qu’elles pourroient arriver à l’île , quoique contre le vent et les courans, en douze ou quinze jours. M. Ellis promit de revenir sur le premier bâtiment qui pourroit partir pour venir nous prendre, et cette promesse, jointe à l’influence qu’auroit l’ambassadeur sur le gouvernement hollandois, étoit une nouvelle assurance qu’on ne mettroit aucun délai à venir à no tre secours. Après une fête champêtre , fort courte et fort maigre dans ce désert, dans laquelle on regardoit le sel avec la même horreur que si c’eut été de l’arsenic (i) , vers cinq heures du soir, son
(1) Sans doute parce qu’on manquoit d’eau douce.
Note du traducteur.
Excellence , accompagnée de toute sa suite, du lieutenant Hoppner , commandant les chaloupes, de M. Mayne, comme pilote, de M. Cooke , lieutenant de la marine royale, de M. Blair, sous-officier, deM. Somerset , qui avoit accompagné l’ambassade pour voir le monde et d’un détachement de gardes , dans le cas oii l’on rencontreroit quelques-uns des pirates malais qui infestent ces mers, se rendirent sur le bord du récif, et s’embarquèrent sur le cutter et sur la barge. Ils étoient au nombre de quarantesept , et avoient pour toute provision une moitié de mouton, un jambon, une langue, environ vingt livres de biscuit commun, quelques livres de biscuit de qualité supérieure, sept gallons d’eau, autant de bière, autant de spruce (i), et une trentaine de bouteilles de vin. Ce fut tout ce qu’on put leur donner. On jugea ces provisions suf-
(1) Espèce de bière. — Note du traducteur.
Usantes pour les soutenir pendant quatre à cinq jours; et au bout de ce terme, ils dévoient être arrivés, ou se trouver dans un lieu où l’on est à l’abri de tous les besoins de l’immanité.
Après avoir un peu travaillé pour sortir des rochers, ils prirent le large, firent voile vers le sud , suivis des vœux de tous ceux qui restoient derrière eux , et nous les perdîmes bientôt de vue. 11 restoit dans File 200 hommes, en y comprenant les mousses et une femme.