CHAPITRE III
Arrivée dans Vile de Liou-tchiou. — Ruse employée pour débarquer. — Un chef vient a bord de Z’Alceste. — - Abrégé de l’histoire des îles Liou-tchiou. — Mœurs et usages. — - Cérémonial de l’installa* tion du roi.
INous fîmes voile dans la direction qui nous avoit été indiquée , nous avançant la sonde à la main , en côtoyant le rivage , et avec grande circonspection , et nous jetâmes l’ancre le soir, sur quatre-vingt- deux brasses. Le 16 , au point du jour, nous continuâmes notre course, et nous aperçûmes vers midi une ville considérable , squs laquelle étoit un grand nombre de bâtimens à l’ancre , dans un port dont l’entrée étoit formée par deux promontoires. Dans l’après-midi , ayant reconnu un passage à travers le récif, et précédés par la Lyre %
nous mouillâmes en face de cette ville. Les naturels du pays , surpris de la vue de vaisseaux européens, les premiers probablement qui se fussent offerts à leurs yeux (i), étoient perchés par milliers sur les rochers et les hauteurs qui environnent le port, et regardoient avec admiration les bâtimens qui y entroient. Bientôt plusieurs canots s’approchèrent de V Alceste. Ils amenèrent quelques personnes en place , qui désiroient savoir de quel pays nous venions, et quel étoit le but de notre arrivée. A l’aide d’un interprète chinois, dont quelques-uns d’entre eux connoissoient le langage, on les informa que nous étions des vaisseaux de guerre appartenant au roi d’Angleterre*, que nous avions amené un ambassadeur envoyé par
(x) Le capitaine Broughton , après le naufrage de la Providence , en 1 797, mouilla en cet endroit sur art schooner, et y passa quarante-huit heures.
ce monarque à l’empereur de la Chine , et qu après l’avoir débarqué avec sa suite près de Pékin , nous avions éprouvé un gros temps en retournant à Canton où l’ambassadeur devoit se rembarquer; que le vaisseau avoit fait une voie d’eau qui nous obligeoit à relâcher pour réparer ses avaries. Pour joindre la preuve à cette assertion , nous remplîmes d’eau le fond de la cale du navire, en en tournant la clef; et mettant toutes les pompes à l’œuvre, nous fîmes pleuvoir sur le tillac un volume d’eau qui étonna ces bonnes gens , et qui leur inspira une grande compassion pour notre infortune. Cette ruse étoit nécessaire pour délivrer leur esprit des alarmes que faisoit naître assez naturellement la vue de vaisseaux d’une force et d’une construction dont ils ne connoissoient pas d’exemples, dont ils ignoroient les causes de l’arrivée, et qui auroient donné lieu à des soupçons assez justes , si l’on n’avoit allégué que des motifs
de curiosité pour justifier leur présence. Ils retournèrent sur le -rivage, et mirent en réquisition un grand nombre de charpentiers ou d’ouvriers qui connoissoient la construction de leurs navires, et qui le lendemain, vinrent à bord dès la pointe du jour , apportant avec eux les instrumens grossiers de leur art , afin de nous aider de tout leur pouvoir à radouber le vaisseau. Le plus ancien officier les remercia de leurs offres obligeantes , en leur disant que nous avions à bord beaucoup de bons charpentiers , qui suffiroient pour cet ouvrage , que nous nous bornions à demander un asile pendant le temps de cette réparation, avec la permissiou de prendre à bord quelques nouvelles provisions et de l’eau, dont nous avions grand besoin , et que tout cela leur seroit bien payé.
Quelques instans après , nous vîmes arriver une immense quantité de bœufs , de cochons, de chèvres et de volailles. On
nous apporta aussi des œufs en abondance * ainsi que des pommes de terre excellentes , les fruits de la saison , et jusqu a du bois et des chandelles (i). Pendant six semaines environ que dura notre séjour dans File, on nous envoyoit à bord , des provisions du même genre , aussi souvent qu’il était nécessaire. Les personnes qui les apportaient, demandoient un reçu pour prouver qu elles les avoient remises ; mais les autorités qui les envoyoient , refusèrent constamment de rien recevoir, sous quelque titre qu’on le leur offrît, soit en payement, soit en échange.
Pendant ce temps , ayant vu qu’il était impossible que la frégate entrât dans l’intérieur du port, à basse marée , nous examinâmes attentivement la rade où nous étions, et nous reconnûmes qu’à l’exception d’un seul endroit , à l’entrée , elle étoit complé-
(1) Leurs chandelles sont faites de cire brüte , avec des mèches de papier, et donnent une très-belle lumière.
tement abritée , du côté de la mer par des récifs de corail , et par la terré du côté de Test , et qu’elle étoit d’une étendue et d’une profondeur suffisantes pour contenir jusqu à des vaisseaux de ligne.
Le 20 , nous sortîmes de la rade, pour aller jeter l’anCre près d’un endroit que nous appelâmes Baronpool , où nous cessâmes d’éprouver l’influence des vents frais de l’équinoxe (ou changement des moussons.)
Nous aperçûmes sur le rivage, quelques naturels du pays, et leur ayant demandé où étoit le roi, il s nous répondirent, après un moment d’hésitation, qu’il étoit à 10,000 milles dans les terres \ et comme on leur fit entendre qu’il seroit nécessaire qu’une partie de l’équipage , tels que les cordiers et les forgerons , descendissen t sur le rivage , afin d’avoir plus de place pour travailler, et que nous eussions plutôt fini de radouber notre vaisseau, ils nous prièrent de différer jusqu’à ce qu’ils eussent été prendre' les ordres
du roi ; attendu que c ’éloit un cas qui n avoit pas été prévu , et quil ne leur étoit pas permis de le décider.
Ne voulant pas donner de sujets d’alarme ni d’inquiétude à un peuple qui paraissoit si bien disposé, et croyant que nous devions raisonnablement faire quelques concessions , pour dissiper les craintes et les soupçons qu’ils ne pouvoient s’empêcher naturellement de concevoir, nous restâmes tranquillement à bord jusqu’au 22, jour où l’on vint nous donner avis qu’un grand personnage se préparoit à rendre une visite au chef de l’escadre.
A l’embouchurè d’une petite rivière devant laquelle nous avions jeté l’ancre, nous vîmes ce chef s’embarquer au milieu d’un grand concours de peuple. Il fut salué à son approche de trois coups de canon par chaque vaisseau , et fut reçu à bord avec toutes les marques de respect. C’étoit un homme d’environ soixante ans : il avoit une barbe
longue et vénérable. Il portoit une robe de pourpre , dont les manches étoit très larges * et attachée autour de son corps par une ceinture rouge. Il avoit des sandales aux pieds, avec des guêtres blanches, qui ressembloient assez à des chaussettes. Son bonnet , marque distinctive de sa dignité , étoit composé d’une étoffe légère , de la même couleur que sa robe, et qui se replioit plusieurs fois autour de sa tête , en formant différens tours artistement combinés. Il avoit une suite nombreuse avec lui , et indépendamment de ceux qui étoient personnellement attachés à son service , il étoit encore accompagné d’un grand nombre de principaux habitans. Il s’ouvrit alors de nouvelles discussions sur le motif de notre visite ; les pompes furent mises en œuvre pour leur montrer que le vaisseau faisoit eau de toutes parts; et ils renouvelèrent la promesse de nous apporter tous les secours possibles.
Quoiqu’ils n’eussent pas reçu la réponse
du roi , relativement a la demande quë nous avions faite de venir à terre, et que cé fut une règle générale qu’aucun etranger ne débarquât sur leur rivage, ils nous dirent, que si quelques officiers vouloieüt venir a terre, et qu’ils promissent de ne pas franchir certaines limites * ils seroient toujours reçus avec plaisir* Après avoir accepté un fort beau dîner qu’on avoit fai t préparer , le chef prit congé du capitaine qui lui promit de lui rendre sa visite* Le lendemain , à une heure, les chaloupes furent mises en mer* et les capitaines Maxwell et Hall* avec plusieurs officiers en grand uniforme, entrèrent dans Napa-kiang (i)* Ce port forme lembou-
(i) Napa paroi t avoir été le nom de la ville , dans Porigine; mais depuis les liaisons de ce pays avec la Chine, le terme fou (ou ville de première classe), y a été' ajouté , ce qui a fait Napafou. Kiang, autre niot chinois, signifie ïiviere ; et lorsqu’il est joint à napa, il signifie simplement la rivière , la porte, ou l’ancrage de l’endroit.
cii are d’une rivière à l’entrée de laquelle , il y a de chaque coté , des murs solidement bâtis, qui s’étendent très loin; et il contenoit alors plusieurs barques assez grandes. Des vaisseaux de la grandeur des frégates , pourroient très-bien y entrer. —Cette rivière coule sur un fond de vase. Elle s’élargit presque aussitôt au-dessus de l’ancrage , et renferme dans son sein une petite île fort jolie. A l’endroit où débarquèrent les capitaines avec leur suite, ils rencontrèrent quelquesuns des chefs qui étoient venus le plus souvent visiter leurs vaisseaux. Chacun d’eux, prenant un des officiers par la main , le conduisit à travers une foule immense de spectateurs , jusqu’à la porte d’un édifice public où le vieillard dont il a déjà été parlé, les attendait pour les introduire dans l’intérieur de la maison. On y avoit préparé un banquet qu’un connoisseur en cuisine et en bonne chère, décriroit aisément, mais ce qui pour tout autre seroit une tâche très-
difficile. Quoi qu’il en soit, la gaieté des com vives en fit les premiers frais, et une liqueur ( Chazzi ) qui ressemble beaucoup au Rosolis,en circulant continuellement, servit à entretenir la joie et la bonne humeur.
Beaucoup de toasts , également applicables aux deux nations, et inspirés par une franche cordialité, furent portés avec enthousiasme. C o mm e ce s i n s uï a i r es a vo i e n t eu jusqu’alors la générosité de fournir aux vaisseaux toutes les provisions qui leur étoient né* cessaires, et qu’ils avoient constamment refusé de rien recevoir en échange , les capitaines crurent que c’étoit une occasion convenable pour offrir aux chefs, comme une marque dé considération personnelle, quelques présens, consistant en différens vins, quelques bouteilles d’eau de cerise, du drap anglois, un télescope, etc. C’est à ce seul titre qu’ils les acceptèrent , se réservant en même temps de leur donner en retour ce qu’ils croiroient le plus propre à en-
tretenir ce commerce amical et cet échange de bons offices.
A la fin de cette conférence , quand il fut proposé de faire une promenade derrière la ville, ils tinrent conseil entre eux , et finirent par s’excuser, avec toute la politesse possible , de ne pouvoir accéder à notre demande , refus que les capitaines attribuèrent aux conseils et à l’influence de Buonaparte , homme d’une physionomie sombre et sinistre , que nous nommâmes ainsi, parce qu’il paroissoit être le plus disposé à nous tenir à une distance respectueuse. Ils nous donnèrent pour prétexte , qu’ils craignoient que le bas peuple ne nous traitâtpas avec les égards qui nous étoient dus , et ne se portât même à des excès contre nous. Il étoit évident qu’ils n’avoient pas le pouvoir, sans avoir reçu de nouveaux ordres de l’autorité supérieure, de nous laisser pénétrer plus avant 5 car le peuple même sembloit alors généralement n’avoir aucune crainte, et ne pas nous suppo-
ser de mauvaises intentions. A près beaucoup de civilités et de complimens respectifs , les capitaines et les autres oificiers se mirent en chemin pour regagner leurs chaloupes, accompagnés de la même manière qu’en arrivant.
G ’étoit un spectacle vraiment intéressant quede voir l’ordre eti harmonie qui régnoient parmi les milliers de spectateurs groupés autour de nous. Ils formoient un grand cercle, au milieu duquel étoient d’abord placés les enfans les plus petits , presque tous à genoux ; un second rang étoit comme accroupi derrière eux, puis venoient les hommes, les premiers courbant un peu la tête , les autres s’élevant sur la pointe du pied; enfin , le reste monté sur des pierres et des éminences, de sorte que tout le monde, sans qu’il y eût de trouble ni de confusion , pouvoit voir parfaitement les étrangers. Le plus profond silence régnoitdans cette immense: réunion ; l’on n’entendoit pas le moindre
bruit, pas le plus lëger chuchotement : peutêtre àvoient-iis éloigne les femmes à dessein; mais ces dames , comme c’est l’usage, furent plus malignes que leurs maris, et parvinrent à satisfaire leur curiosité, en dépit de toutes les précautions qu’on avoit prises pour les en empêcher. Un grand nombre d’entre elles se trouvoient sur la rive opposée, soit qu’elles y eussent été reléguées exprès, ou qu’elles y eussent été laissées par leurs époux, qui tous avoient été voir le spectacle sur l’autre rive. Mais les chaloupes, en s’en allant, dévoient passer à quelques pieds de leur rivage, ut, dès qu’elles les aperçurent, elles descendirent en foule des hauteurs oii elles étoient groupées , et accoururent au bord de la rivière, où elles jouirent à leur tour du spectacle qu’on avoit voulu inutilement leur interdire.
Depuis cette époque, il commença à s’établir une amitié mutuelle entre nous et les habitons; la confiance succéda aux soupçons
et à la crainte 5 et dès-lors, au lieu de ne permettre qu’à un certain nombre d’entre nous de venir à terre de temps en temps , ils nous assignèrent le jardin d’un temple, pour irous en servir comme d’une espèce d’arsenal et d’entrepôt general. Les habitations des prêtres furent transformées en hôpitaux pour les malades , tandis qu’on construisit en bois quelques magasins provisoires , pour la réception de notre poudre, qu’il étoit nécessaire de faire sécher , et de quelques autres articles également avariés. Les cordiers, les forgerons et les autres ouvriers , furent établis dans un endroit convenable, à environ un mille de distance , le long du rivage. Les naturels continuèrent à nous fournir des provisions, nous apportant même de l’eau douce dans leurs barques j et apprenant que nous avions besoin de bois, pour faire quelques réparations aux vaisseaux, iis coupèrent des sapins, les mirent sur des radeaux, et les dirigèrent jusqu’à bord, en chantant, suivant
leur usage, un air marin, d’un effet très-plaisant.
L’ile de Liou-tchiou a environ soixante milles de longueur sur vingt de largeur. Napa-kiang , où nous nous trouvions, qui est à cinq milles de Kint-ching, la capitale, est située par 26° i4? de latitude nord, sur 1270 52 1 ” de longitude est. C’est le point le plus au sud-ouest, la principale partie de nie s’étendant de là vers le nord, un peu du côté de l’est.
C’est l’île principale d’un groupe de trente-six îles , soumises au même monarque, et c’est le siège du gouvernement. Les naturels font remonter leur origine à une époque bien antérieure à l’ère chrétienne; mais leur première communication avec le reste du monde, date de l’année i6o5, et ce n’est que depuis lors que leurs récits offrent quelque vraisemblance. La Chine, qui les envahit à cette époque , — époque où l’Angleterre et la plus grande partie de l’Eu-
rope étaient encore plongées dans la barba** rie, les trouva les mêmes qu’ils sont aujourd’hui , à l’exception de quelques innovations chinoises; encore sont-elles si légères, qu’il est difficile de les remarquer. Il est vrai de dire que les révolutions dans les manières , et dans l'habillement, doivent être beaucoup moins probables et moins fréquentes chez un peuple qui ne sort jamais des limites que lui a tracées la nature, et qui vit tranquillement chez soi dans un état obscur et retiré, que parmi ceux qui ont des relations plus étendues avec les autres nations. Or , les seules relations que leshabitans de Lioutchiou aient eues avec leurs voisins , encore furen t-eiles touj ours trèsdimitées,ont été avec les Japonois et les Chinois , et ce n’est assurément d’aucun de ces deux peuples qu’ils eussent pu prendre l’exemple du changement.
Supoa - Koang , docteur ou philosophe chinois, qui fut, en 1719, envoyé ainbas-
sadeur auprès de leur roi , raconte de celte manière leur origine et leur histoire.
« La tradition de File de Liou-tchiou rapporte que, dans le commencement des siècles, un homme et une femme furent créés dans le grand vide , ou le chaos. Ils avoient tous deux le nom d’Omo-- mey- Kieou. Trois fds et deux filles naquirent de leur union 5 F aîné des fils eut le titre de Tien-sun, ou petit-fils du ciel, et fut le premier roi de Liou-tchiou } le second fut le père des princes tributaires : le reste du peuple attribue au troisième son origine (i). L’aînée des filles avoit le titre d’Esprit céleste , la seconde celui d’Esprit de la mer. Après la mort de Tien-sun , vingt cinq dynasties régnèrent successivement dans
(x) Il semble un peu extraordinaire , dans cette tradition merveilleuse, que le troisième fils, à qui l’on n’assigne pas d’épouse , soit celui qui ait dû avoir la plus nombreuse postérité.
cette contrée , et occupent dans leur histoire , une période de 17,802 ans, jusqu’au temps de Chuntein, dont !e règne commença en 1187, Voilà leur histoire fabuleuse, dont ils sont très-jaloux ; mais ce n’est qu’en 6o5 que leurs récits deviennent vraisemblables , et que l’on peut avoir sur ce peuple des renseignemens certains; avant cette epoque, les babitans de Formose et des îles adjacentes éloient appelés par les Chinois; les Barbares orientaux . Ce fut cette année-là que l’empereur envoya reconnoître ces îles; mais faute d’interprètes, ces envoyés ne purent obtenir aucune explication. Ils ramenèrent cependant avec eux, quelques insulaires, à Sin-gan-fou , capitale deChensi,et siège de la cour sous la dynastie des Souy. Quelques Japonois qui s’y tr ondoient par hasard, connoissoient ce peuple, et le dépeignirent comme une race de barbares. L’empereur Yang-ti en envoya sur-lechamp plusieurs qui en connoissoient la lan-
gue, en députation à Liou-tchiou , pour ordonner aux habitans de lui rendre hommage , et de le reconnoître pour leur souverain. Le prince de Liou-tchiou répondit fièrement qu’il ne reconnoissoit personne pour son supérieur. Une flotte, portant 10,000 hommes, fut bientôtéquipée,etsortild’Amoi et des ports de Fokien. Les insulaires voulurent s'opposer à son débarquement, mais leurs efforts furent inutiles , et elle aborda à Liou-tchiou. Le roi se mit à la tête de ses troupes pour repousser l’ennemi ; il fut tué dès le commencement de Faction, et sa mort jeta le trouble et le désordre dans l’armée qui se rendit à discrétion. Les Chinois brûlèrent la capitale , et retournèrent dans leur pays , en emmenant , avec eux , cinq mille des naturels en esclavage.
« Depuis cette époque, les habitans de Liou-tchiou ne furent plus inquiétés jusqu’en 1291, que Chit-soo , empereur de la race desYuen, faisant revivre les préten-
lions de ses prédécesseurs , fit sortir contre eux une flotte , des ports de Fokien; mais par différentes causes, elle n’avança pas plus avant que les premières côtes de Formose , et retourna en Chine sans avoir rien effectué.
« Dans l’année 18725 Hong-ou, empereur de laChine,et fondateur de la dynastie des Ming , envoya un mandarin , à Tsai-tou , roi de Tchon-chan , le pays étant alors , par suite de dissentions civiles, divisé en trois royaumes j et ce député , dans une audience particulière, s’acquitta de sa mission avec tant d’adresse, qu’il parvint à persuader au roi de se déclarer tributaire de la Chine ; et de demander à l’empereur l’investiture de ses Etats.
« Ayant ainsi gagné par la finesse, ce qu’il n’avoit pu obtenir par la force , l’empereur reçut avec beaucoup de distinction , les envoyés qui lui apportoient, de la part de leur maître, de beaux chevaux , des bois odorifër ans, du soufre, du cuivre et de l’étain.
Ils furent avant leur départ, charges de riches présens pour le roi et pour la reine : le plus remarquable étoit un seau d’or, admirablement ciselé.
« Les deux rois des autres districts , Chanpe et Channan, suivirent l’exemple de Tsaitou , et leur soumission ne fut pas moins accueillie. Trente-six familles chinoises furent envoyées dans le Cheouli (ij , où on leur distribua des terres jusqu’alors incultes. Ils y enseignèrent les caractères de l’écriture chinoise, et y introduisirent les livres chinois, et les cérémonies en riionneur de Confucius. Les fils des grands de Lioutchiou furent aussi envoyés à Nankin , pour étudierle chinois , et furent élevés avec distinction, aux dépens de l’empereur.
« Les règnes d’Ou-ning , et de Tse-chao, fils et petit-fils de Tsai-tou,ne présentèrent
(1) C’est le district de Tchon-cLan , où est située la capitale , et où nous résidions.
rien (l'extraordinaire*, mais celui de Cliangpa-chi fut marqué par la réunion des trois royaumes en un seul ; et depuis lors , le gouvernement est toujours resté entre les mains d’un seul chef. On dit que depuis cette époque , Liou-tchiou eut des relations considérables avec la Chine et avec le Japon , sous le rapport du commerce , relations qui furent toutes à son avantage ; et que cette île avoit même l’honneur d’être médiatrice entre ces deux puissances, lorsqu'il survenoit entre elles quelque sujet d’altercation ou de mésintelligence.
« Cependant le fameux Tay-cosama , empereur du Japon, dont les Chinois ne prononcent jamais le nom sans y ajouter les épithètes d’ambitieux., de cruel , d’irréligieux, de débauché et de pirate, parce qu’il avoit ravagé leurs côtes , écrivit une lettre hautaine à Chang-ning, lui commandantde transporter son hommage de la Chine au Japon, ce que Chang-ning eut la fermeté
de refuser. Malgré la mort de Tay-cosama , les Japonois équipèrent une flotte à Satsuma, firent une descente à Liou-tchiou, firent le roi prisonnier , et remmenèrent après avoir pillé son palais , et tué l’un de ses proches parens , qui refusoit également de reconnoître les Japonois pour leurs maîtres. Pendant deux ans que dura sa captivité, Chang-ning s’attira leur admiration , par sa noble fermeté* et par sa constance à refuser de manquer à ses premiers sermens , et ils finirent par le renvoyer généreusement dans ses Etats.
« Bientôt après , une longue suite de victoires et de conquêtes plaça sur le trône de la Chine , la dynastie tartare, qui fit quelque changement dans la nature du tribut que devoir payer les habitans de Liou-tchiou, stipulant qu’à l’avenir, ils n’enverroient des députés à Pékin ,, que tous les deux ans. Cang-hi affectionna beaucoup cette île , et ne négligea rien pour sa prospérité. Aussi ,
le peuple , même à présent , respecte-t-il encore beaucoup sa mémoire. On dit , qu’il y a près de mille ans , que les bonzes de la secte de Fo introduisirent dans ces îles leur religion , qui y règne encore aujourd’hui.
Lorsque les naturels font un serment , ce n’est pas devant les statues ni les images de leurs idoles , mais ils brûlent de l’encens, et se plaçant dans une attitude respectueuse devantcertaines pierres consacrées, qui sont exposées dans différons endroits publics , ils répètent quelques mots mystérieux, que l’on dit avoir été dictés par les divines filles d’Omo-mey-kieou. Il existe aussi parmi eux une secte de femmes qui ont un culte particulier; elles adorent certains esprits qui, suivant la tradition du pays, ont une grande influence. Elles visitent les malades , connoissent l’usage des simples , et récitent des prières. C’est ce qui semble avoir donné lieu à raccusation d’un vieux missionnaire du Japon, qui dit quelles employoientles sortilèges et les ma-
léfices. Cang-hi introduisit aussi parmi eus l’adoration d une nouvelle déité, sous le nom de Tien-fey , ou Reine céleste. La polygamie est permise comme en Chine , mais elle est rarement pratiquée. Les hommes elles femmes qui portent le même surnom , ne peuvent se marier ensemble. Le roi ne peut choisir une épouse que dans trois grandes familles, qui occupent toujours les postes les plus éminens. 11 y en a aussi une quatrième , de la plus haute distinction , mais avec laquelle les princes ne peuvent point former d’alliance , parce qu’il n’est pas bien certain que cette famille ne soit pas elle-meme un rejeton de la branche royale. Leurs chefs sont généralement héréditaires , mais pas toujours \ car des hommes de mérite sont élevés aux plus hauts rangs , tandis que les chefs peuvent être dégradés pour leur incapacité et leur inconduite. Les revenus du roi proviennent, tant des domaines de la couronne /
que d’impôts sur le sel, le soufre, le cuivre, l’é-
tain ? etc. ; et sur ces revenus , il doit payer les dépenses de l’Etat et les appointemens des grands officiers.
« Ces salaires Consistent en un certain nombre de sacs de riz; mais ils se payent généralement en étoffés de soie * et en différens articles necessaires à la nourriture ou à l’ha^ billement , dans une proportion égalé à la Valeur du nombre de sacs qui auroient dû être fournis. Tout leur commerce intérieur se borne à quelques marchés qui se tiennent régulièrement, et les femmes seules en sont chargées. Elles portent sur leur tête } avec une dextérité étonnante, leurs petits fardeaux , consistant dans les produits de leurs ouvrages ou de leurs jardins , quelles échangent contre ce dont elles peuvent avoir besoin , ou contre de la monuoie de cuivre de la Chine ou du Japon (i). Les hommes pas-
(1) Nous ne vîmes aucune espèce de monnoie pendant le temps de notre séjour dans cette île#
sent pour savoir travailler supérieurement l’or, l’argent, le cuivre et les autres métaux ; et il y a des manufactures de soie , de coton , de lin 5 et de papier. Ils construisent aussi de très-bons navires , assez grands pour entreprendre des voyages à la Chine et au Japon , où leurs barques sont fort estimées. Ils ont adopté le calendrier chinois pour la division des mois de l’année. Cette île produit du riz , du froment , et toutes sortes de végétaux en abondance- Les habitansqui demeurent sur les bords de la côte , sont en général très-habiles dans l’art de la pêche , et la mer et les rivières sont très-bien fournies de poisson. Ce son t aussi des plongeurs fort adroits, et ils rapportent des coquillages et de la nacre de perle , objets très-estimés à la Chine et au Japon.
«Ils ont beaucoup de bois propres à la teinture, et particulièrement un arbre qui produit une huile fort renommée. Ils ont aussi yne grande quantité de fruits des plus déli-
cats i d’oranges , de citrons , de long-y-ven , de lee-tchees , de raisins , etc. Les loups, les tigres et les ours, sont inconnus dans ces climats ; mais ils ont beaucoup d’animaux utiles , tels que des chevaux , des chiens barbets , des bestiaux à poil noir, des cerfs, des volailles, des oies, des paons, des pigeons ramiers et domestiques , etc.
« Le cèdre et l’èbënier sont au nombre de leurs arbres; et ils ont aussi un bois propre à la construction des vaisseaux et des édifices. On les représente comme méprisant l’esclavage , la fourberie et le mensonge. Ils aiment beaucoup les jeux et les plaisirs, et célèbrent avec la plus grande pompe le culte de leurs idoles, au commencement et à la. fin de l’année. Il existe beaucoup d’union parmi les différentes branches des familles qui se réunissent souvent, et se donnent réciproquement des fêtes très-brillantes. »
Le philosophe chinois décrit de cette ma-
mère la cérémonie de l’installation du roi de Liou-tchiou.
« Quand le roi meurt, son héritier envoie un ambassadeur à l’empereur de la Chine, pour lui apprendre cet événement, et lui demander son investiture, — Pendant ce temps, les insulaires rendent au prince et à la princesse, son épouse, les mêmes honneurs qu’au roi et à la reine , et les regardent déjà comme leurs souverains , quoi-* que suivant les régîemens chinois ce ne soit qu’après Installation qu’ils en prennent le titre. Alors, l’empereur envoie l’un des grands de sa cour pour accomplir cette cérémonie, ou bien accorde ses pleins pouvoirs à l’ambassadeur de Liou-tchiou, pour l’exécuter lui-même à son retour.
« S’il se détermine pour le premier parti, l'empereur ordonne au tribunal des cérémonies de chercher une personne capable de soutenir dignement la majesté de l’empire. Le choix tombe toujours sur celle que l’em-
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pereur désire , et l’on en désigné une seconde en cas de mort ou de maladie. L’empereur, après avoir approuvé le choix, accorde une audience a 1 ambassadeur, et lui donne les instructions nécessaires, ainsi que les présens destinés au roi et à la reine. Les mandarins de Fokien reçoivent 1 ordre d equiper un vaisseau, et de choisir un capitaine , des officiers , des matelots , des soldats et des pilotes-, leur nombre réuni s élève quelquefois à plus de trois cents. Lambassadeur est conduit en grande pompe , depuis la cour jusqu’à la capitale de Fokien , ou il est logé dans un palais vaste et spacieux, et traité avec beaucoup de distinction.
« Il s’embarque avec beaucoup d’appareil, et après les cérémonies d’usage, et les prières adressées au ciel et à la déesse Tienfey, le vaisseau met à la voile. Lorsqu il aborde près de Napa-kiang, le roi donne les ordres nécessaires pour que l’ambassadeur soit reçu avec tous les honneurs dus au titre
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Renvoyé céleste , c’est-à-dire , d’envoyé du fils du ciel, ou de l’empereur de la Chine. Les princes et les grands se rendent au port en grand cortège. Ils vont prendre à bord l’ambassadeur dans des barques richement décorées, et le conduisent, lui et sa suite, jusqu’au palais qui lui est destiné, en ayant soin de déployer une pompe et une magnificence qui fassent honneur à leur nation.Tout est réglé d’avance pour défrayer l’ambassadeur et ceux qui l’accompagnent, et qui tous ont le privilège, même jusqu’au dernier domestique, d’apporter une certaine quantité d’argent et de marchandises chinoises , pour faire un petit trafic. Du temps de la dynastie des Ming, le profit qu’ils en retiroient étoit considérable; il est beaucoup moindre à présent. L’ambassadeur se fait ordinairement un point d’honneur de ne pas prendre part personnellement à ces opérations mercantiles (i).
(1) Voilà bien le style ampoulé de ces habilans du cê~
« Après avoir pris quelque repos, il se rend dans la grande salle du palais, où il trouve une estrade magnifique sur laquelle il s assied, On donne un signal , et au même instant , les princes , les ministres , et les grands du premier ordre, places sçlon leur rang, font les neuf prostrations en l’honneur de l’empereur. L’ambassadeur se tient debout, et après la ceremonie fait un profond salut. Quand les chefs de seconde et de troisième classes se prosternent a leur tour, il se tient aussi debout, et leur présentela main. Quand c’est le tour des chefs inferieurs, l’ambassadeur est assis, mais il leur présente également la main. Ce cérémonial terminé, quelques grands viennent, de la part du roi, féliciter l’ambassadeur de son heureuse arrivée. Le reste du jour se passe en fêtes > en concerts, en réjouissances publiques dans I malien Ur ? 400 B9î> à 5.,- -,
leste empire ; toujours grands , toujours nobles en théorie; toujours vils , toujours sordides en pratique.
toutes les villes et les villages environnais, et à bord des vaisseaux. A un jour marqué, l’ambassadeur va au temple de la déesse Tienfey , pour la remercier de la protection qu elle lui a accordée j et de là au palais impérial, où il accomplit les cérémonies chinoises en l’honneur de Confucius. Un autre jour, il se rend avec toute sa suite dans la grande salle du trône , où l’on apporte les tablettes où sont inscrits les noms des rois décédés.
« Alors l’ambassadeur, en présence de l’héritier de la couronne, qui n’est encore que prince et n’est pas revêtu des marques de sa dignité, rend les devoirs, usités dans la Chine , à la mémoire du feu roi , prédécesseur du prince régnant, et aussi à celle de ses ancêtres, et présente les parfums , les soieries, et l’argent envoyé à cet effet par l’empereur. Le prince fait alors les neuf prostrations pour remercier l’empereur, et s’informe de l’état de sa santé. 11 salue ensuite
l’ambassadeur, et dîne familièrement avec lui.
« Quand tout est régie pour l’installation , l’ambassadeur avec toute sa suite , et au milieu d’un grand concours de peuple , se rend au palais. La cour est remplie de seigneurs et de capitaines , dans le costume le plus riche, et rangés dans l’ordre de leur dignité. A son arrivée , il est reçu par les princes , et conduit, au son de la musique , dans la salle du trône, où l’on a élevé une estrade pour le prince et la princesse , et réservé une place d’honneur pour l’ambassadeur. Tousles princes, les grands et les ministres étant debout, l’ambassadeur lit, à haute voix, le diplôme impérial, dans lequel, l’empereur, après quelques éloges donnés à la mémoire du feu roi, reconnoît pour souverains le prince hé^ réditaire , et la princesse son épouse. Cette déclaration est accompagnée d’exhortations de l’empereur au nouveau monarque, de gouverner suivant les lois, et aux habitans
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des trente-six îles d’être fidèles à leurs ser-
mens. Après cette lecture, la patente impériale est présentée au roi qui la remet au ministre, pour être conservée dans les archives de la couronne. Alors, le roi , la reine, les
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princes, etc. font les neuf prostrations pour saluer et pour remercier l’empereur. Après avoir répondu par les complimens d’usage , l’ambassadeur déploie les riches présens que son maître envoie au roi et à la reine. Il se retire ensuite pendant quelques instans dans une salie voisine 5 et pendant ce temps, le roi et la reine , assis sur leur trône , reçoivent les hommages des princes, des ministres, des grands et des députés des trente-six îles. La reine se retire alors, et le roi donne à l’ambassadeur un banquet oii il déploie toute sa magnificence.
V Quelques jours après, le roi, porté sur un trône magnifique, et suivi des princes, des ministres, et dun cortège brillant, se rend à l’hôtel de l’ambassadeur.
« La route est ornëe d’arcs de triomphe , et à certaines distances , sont placées des tentes contenant des fruits, des fleurs et des parfums. Autour du trône du roi, sept jeunés filles ; à pied, portent ses drapeaux et ses parasols. Les princes, les ministres et les grands sont à cheval, et sont jaloux de se distinguer, dans cette occasion, par la beauté de leurs costumes, et par leur suite nombreuse et la magnificence de leur cortège.
« L'ambassadeur, à la porte de l’hôtel, reçoit respectueusement Sa Majesté, et la conduit à la grande salle. Alors le roi salue encore l’empereur, après quoi il fait à l’ambassadeur Fhonneur de lui offrir, de sa propre main , du vin et du thé. L’ambassadeur s’excuse de les accepter, et rendant la coupe, il en prend une lui-meme, qu il ne vide que lorsque le roi a déjà vidé la sienne. Cette cérémonie terminée. Sa Majesté retourne au palais avec sa suite. Elle nomme, quelques
jours après , un ambassadeur, pour aller a la cour de l’empereur, remercier Sa Majesté > et lui offrir des présens , dont une liste est communiquée à l’ambassadeur chinois, et ordonne qu’un vaisseau soit équipé pour accompagner ce dernier lorsqu’il y retournera. Enfin l’envoyé impérial , après avoir fixé le jour de son départ, prend congé du roi, qui, presque aussitôt, se rend à l’hôtel de l'ambassadeur , pour lui souhaiter un heureux voyage, faire les prostrations d’usage en l’honneur de l’empereur, et lui renouveler ses remercîmens.
« Pendant le séjour de l’ambassadeur , le roi donne souvent des fêtes, soit dans le palais, soit dans ses maisons de plaisance, soit même quelquefois sur l’eau. La reine, les princesses et lès dames de la cour, assistent à ces cérémonies. Les amusemens sont agréablement variés par la musique, la danse et le spectacle, ainsi que par des chansons en l’honneur des familles impé-
riales et royales, et de l'ambassadeur , elc.n Tel est le récit de Supoa-Roang : ayant reconnu la vérité de ce qu’il raconte, par ses propres observations , il est juste que nous nous en rapportions à lui sur ce que nous n’avons pas eu l’occasion de voir ni de remarquer nous -mêmes. Il est une chose qui frappe à la lecture de ce récit, c’est l'humiliation où, à force de cajoleries, on a réduit ces panvres insulaires ; c’est l’assujettissement à ces cérémonies serviles qu’on leur impose, et qu’ils ne connoissoient pas avant l’usurpation des Chinois.