‹ Voyage du capitaine MaxwellChapitre 7 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

el du climat , que des productions du règne végétal , de nature très-différente , et qui se trouvent ordinairement dans des pays très-» éloignés l’un de l’autre , y croissent en même temps, et dans le même verger. Ce n’est pas seulement , comme on pourroitle croire , le pays des oranges et des citrons; mais le bananier de l’Inde, et le sapin delà Norwège, le tiré et la canne à sucre y viennent également. Indépendamment de tous ces avantages, qui ne se trouvent pas souvent réunis, cette île possède encore des rivières et des ports excellons ; et ce qui surtout lui fait le plus d’honneur, c’est l’heureux caractère* l’affabilité et la bienveillance de ses habitans.

Beaucoup de ces insulaires nous montrèrent une intelligence et une pénétration , qui sembloient d’autant plus extraordinaires , qu’ils vivent dans la retraite et dans 1 isolement. On a souvent remarqué que cet état d’abstraction inlluoit sur les facultés morales; mais nos amis de Lion tchiou font excep-

tion à la règle générale. — Madera- Cos y on g, Fun de nos plus constans et de nos plus intimes amis, acquit , en peu de semaines, une assez grande connoissance de la langue anglaise, pour se faire passablement entendre. Dans le premier moment, il étoit évident qu’il ne venoit à bord que pour espion ner notre conduite; lorsque les insulaires nétoient pas encore certains que nous n’eussions pas de mauvaises intentions , et personne n’eût pu le faire avec plus d’adresse et de succès ; car , comme ses manières affables et engageantes lui conciiioient tous les cœurs , il avoit un libre accès partout , et , si nous eussions eu réellement des motifs ou des projets cachés , il n’eût pas manqué sans doute de les découvrir.

Ce qui nous lui fit supposer cette intention, c’est qu’il ne nous avoua son rang et sa naissance, qui étoient assez distingués, que lorsqu’il fut entièrement rassuré sur notre compte , ce qu’il fit alors avec fran-

chise. Pour apprendre notre langue , il éco'utoit attentivement la prononciation des mots anglois les plus ordinaires, et les plus souvent répétés, soit à table, soit dans la conversation; quand il l’avoit bien retenue, il l’écrivoit, ainsi que sa signification, par le moyen des signes de sa propre langue : par ce moyen, et en ayant recours à son petit vocabulaire , il pouvoit s’exprimer sans le secours d’aucun interprète. S’il se promenoitsur le rivage avec quelques officiers , il ne vouloit pas perdre le sens ou la prononciation d’un mot, parce'qu’il n’avoitpsrs son livre , mais il les traçoit sur l’écorce d’un arbre et les transcrivoit ensuite à loisir.

La première fois qu’il essaya de lier une phrase , il nous étonna tous , et nous n’eussions jamais cru qu’il pût être encore en état de le faire. Un soir qu’il se levoit pour partir , après sa leçon ordinaire , il articula lentement: « vous, donner du bon vin,— merci, — moi , revenir.. » — Il étoit en-

ch an lé quand il apprenoit quelque chose de nouveau, et ses remarques éloient toujours justes et naturelles. — Nous lui limes voir une mappemonde , et lui traçâmes la route que le vaisseau avoit suivie depuis l’Angleterre jusqu’à Liou-tcliiou , en lui donnant toutes les explications possibles. 11 parut nous écouter avec la plus grande attention , et finit par comprendre en grande partie ce que nous lui disions , quoique ce sujet fût entièrement nouveau pour lui , et qu’il n’eût, ainsi que tous les autres insulaires, aucune idée de la vaste étendue , ni de la figure du globe. Il étoit gai ou sérieux , suivant l’occasion, mais conservoit toujours une espèce de dignité ; enfin on pouvoit dire avec raison de Madéra, qu’il étoit véritablement noble, non pas parce que son rang et sa naissance lui en donnoient le titre , mais parce que la main souveraine de la nature sembloit lui en avoir imprimé le caractère.

Tous les babitans sembloient être doués

d’une politesse aisée et naturelle , qui ne sentoit ni l’étude ni la contrainte.

Le capitaine Maxwell ayant un jour invité plusieurs insulaires a dîner avec lui , porta, entre autres santés, celle duroideLioutchiou: — l’un d’eux, s’adressant aussitôt avec beaucoup de chaleur et de sentiment à l’interprète, le pria de témoigner combien ils étoient sensibles à cette attention, qu ils ne manqueroient pas de publier partout , lorsqu’ils seroient de retour dans leurs foyers; et il proposa en même temps de boire a la santé du roi des Engeles. Un mandarin chinois eut , dans cette circonstance , fermé ses poings, comme c’est l’usage; il eut reniflé autant de fois qu’il est prescrit ; il eût fait le nombre établi de grimaces, et bassement servile, il se fût courbé jusqu’à terre au seul nom de son tyran; mais il ne lui fut jamais venu dans l’esprit, de porter à son tour , la santé du souverain de l’Angleterre.

Cette supériorité de m anière nous rappela

la grossièreté des Chinois près de Pei~ho. Quelques mandarins, qui n’étoientpas d’un rang assez distingué pour être à la table du capitaine, furent invités à dîner avec les officiers ; et quelques-uns d'entre eux , après avoir rongéune cuisse de volaille, en jetoient sans façon les restes dans le plat le plus voisin d’eux : et au lieu de suivre notre exemple ( ce que nos bons insulaires ne manquoient jamais de faire ) , et de verser le vin dans les verres; enfin , de se conformer à nos usages , ils prenoientle flacon à deux mains, et le portant à leurs bouches grasses et dégoûtantes , s’assuroient ainsi la possession exclusive de la bouteille.

Ces insulaires passent pour être d’une exacte probité, et pour avoir la plus grande horreur pour le mensonge ; et ils paroissent mériter complètement cette réputation. Les chefs nous assurèrent qu’il n’étoit pas probable qu’ils dérobassent la moindre chose ; mais comme des outils de fer seroient pour

eux un grand objet de tentation, ils nous prièrent de ne point en laisser traîner aucun. Cependant, quoiqu’on fût oblige de laisser pendant plusieurs nuits, sur le rivage, le métier pour les cordes , et d’autres instrumens, et qu’ils eussent , même à bord , des occasions sans nombre d’en dérober , jamais il ne s’en égara aucun , pendant tout le temps de notre séjour dans cette île. Ce noble sentiment de supériorité nationale , porté au plus haut point par les marins anglois, et peut-être même trop loin par la classe commune , ce sentiment qui leur fait mépriser tous les étrangers , et leur prodiguer même des épithètes insultantes , tes traitant de patauds d'étrangers , dans leur propre pays , fut, dans cette île, entièrement subjugué par les manières douces et prévenantes de ce peuple , le plus pacifique de l’univers. Quoique toujours réunis, et travaillant souvent ensemble , tant à bord que sur le rivage, jamais il n’y eut entre eux ; la

moindre querelle , la plus légère dispute. Chaque jour au contraire semhloit ajouter à F amitié, à lahonne intelligence quirégnoient entre ces braves gens et nos matelots.

Quoique ce fût enfreindre les réglemens, que de permettre à des étrangers d’aborder sur leurs rivages, cependant ils se relâchèrent le plus possible de leur devoir en notre faveur, et nous accordèrent beaucoup de liberté, leurs dispositions pour nous semblant diamétralement opposées à celles de la loi. Si l’un des officiers venoit à passer les bornes prescrites, il n’étoit jamais rudement repoussé, comme en Chine, ou dans l’empire de Maroc ; mais on le prioit avec douceur de retourner : c’étoit comme une

faveur que demandoient ceux qui étoient de garde, de peur qu’ils ne fussent compromis; aussi, jamais aucun de nous ne se refusa-t-il à leur demande.

Ils élevèrent des espèces de petits corps de garde de bambou, ch résidoient ceux

qui etoient de service , et lorsque nous nous promenions de leur côté, iis nous escortoient d’un poste à Y autre. Ils pressoient toujours les officiers d entrer; et de partager leur repas, qui étoit souvent fort bon, surtout une espèce de bœuf sale , qu ils avoient l’art d’apprêter parfaitement.

Ils paroissoient aimer beaucoup ces dîners impromptu, ayant une petite boîte vernissée, avec des compartimens pour chaque espèce de viande, boîte qu’ils faisoient généralement porter par un enfant , sur un bambou, dans l’endroit de la plaine oii ils jugeoient à propos de dîner.

Un homme que nous nommions quelquefois , à cause du sourire qui siégeoit continuellement sur sa figure , le mandarin riant , portoit constamment avec lui une provision de rafraîchissemens, et d’une liqueur du pays, nommée chazzi , ce qui nous fit croire qu’il étoit spécialement chargé de

veiller à ce qu’il ne manquât rien à nos officiers.

Nous avions été en peu de temps exposés à toutes les vicissitudes du temps et des saisons. Partis d’Angleterre par un froid des plus vifs, nous étions passés tout à coup dans la zone torride; de là, dans les climats glacés de l’Océan atlantique méridional, pour retrouver encore la chaleur au cap de Bonne-Espérance; puis croisant, dans une plus haute latitude, le froid Océan méridional, nous étions arrivés sur les cotes bru- 1 antes de Java, de sorte qu’en moins de quatre mois, nous avions éprouvé trois étés et trois hivers consécutifs. Ces variations continuelles exercent ordinairement une influence funeste sur la santé. A notre arrivée, les maladies étoient^ graves, quoique peu nombreuses ; et c’est en grande partie aux soins ohligeans des- naturels, que nous devons en attribuer la guérison. Non-seulement les malades avoient des logemens

vastes et commodes , mais les principaux chefs (i) alloient tous les jours eux-mêmes, voir ce dont ils pouvoient avoir besoin, apportant des coogas, ou des œufs, à ceux dont la situation en exigeoit, et ayant pour tous, les plus grandes attentions; car ce netoit pas par ostentation , c étoit par humanité qu’ils étoient charitables.

Nous y perdîmes un jeune homme dont l’état étoit depuis long-temps désespéré. Nos charpentiers firent un cercueil pendant la nuit, tandis que les naturels creusèrent une

(i) Pendant que M. Fisher (le sous-chirurgien) se trouvoit à l’hôpital , un vieillard, qu’il prit pour un médecin h écrivit quelque chose sur le bureau. M. Fisher crut que c’étoit une ordonnance ; mais en le traduisant ensuite à Canton , il se trouva que c’étoit une maxime de morale. » — « Ne passons pas un seul jour dans l’oisiveté. — Les jours de notre jeunesse ne reviendront pas. — Soyons diligens et studieux , et nous parviendrons aux dignités. » * — (Littéralement :) « Nous monterons à cheval , et porterons des habits brodés* »

fosse , à la manière angloise, dans un lieu solitaire, ombragé par quelques arbres, assez près du rivage.

Le lendemain matin, nous fûmes trèsétonnés de trouver un grand nombre des principaux habitans en deuil (des robes blanches avec une ceinture noire ou bleue) , qui attendoient pour suivre le convoi. Le capitaine vint à terre avec une compagnie dont le défunt faisoit partie, et se rendit au jardin où le corps étoit exposé. Ses camarades portoi-ent le cercueil, qui étoit couvert du drap mortuaire. Les matelots, deux par deux, se mirent à la suite , puis les sousofficiers, ensuite les officiers supérieurs; et enfin, le capitaine, le dernier de tous, comme c est Fusage dans ces sortes de cérémonies militaires. Les naturels qui avoient examiné attentivement cet arrangement, observant que l’ordre étoit interverti , sans qu’on leur eût dit la moindre chose , mais avec cette modestie et celte délicatesse natu-

relies qui les caractérisent, quand le convoi se mit en marche, se mirent à la tête, et dans cet ordre, marchèrent lentement jusqu’au lieu de la sépulture. Quoiqu’il y eût un grand concours de peuple, la plus grande décence et le silence le plus profond régnèrent pendant que l’aumônier céîébroit le service funèbre. Ils retournèrent ensuite au jardin , mais dans un ordre différent, ils demandèrent alors conseil sur la forme d’une pierre qu’ils désiroient placer en tête d’un mausolée qu’en marque de respect, ils avoient déjà commencé à ériger sur la tombe. Cette opération fut bientôt terminée , et la forme des lettres angloises étant tracée avec de l’encre de la Chine, malgré la simplicité et l’imperfection de leurs outils, ils taillèrent avec beaucoup d’adresse l’épitaphe suivante, qui, lorsqu’on la leur expliqua, parut les flatter infiniment.

Page 1