AGÉ DE YINGT-UN ANS
CE MONUMENT FUT ' ÉRIGÉ PAR LE ROI ET PAR LES HABITANS DE CETTE ÎLE HOSPITALIERE.
Le lendemain de l’enterrement, ils se rendirent au lieu de la sépulture , et célébrèrent le service funèbre, suivant les rites de leur religion. Ce bon, cet excellent peuple ne fait rien que l’œil n’observe, et que le cœur ne se rappelle avec plaisir. Non contons d’avoir aplani le sentier de la mort, ils portoient leurs égards et leurs regrets jusqu’au delà du tombeau.
Ils ne pouvoient pas se former d’idée de notre religion, et il n etoit point possible de la leur expliquer ; ils parurent d’abord
nous regarder comme des adorateurs du soleil ou de la lune, et prendre nos astronomes pour des grands prêtres i parce qu’ils les voyoient dans un observatoire que nous avions fait élever dans notre jardin, examiner avec un grand télescope la marche des corps célestes.
Un dimanche, on remarqua quelquesuns qui, par les écoutilles, cherchoient à voir le service divin $ mais ils furent aperçus trop tard pour qu’on pût les inviter à entrer.
Un jour que le capitaine Maxwell étoit allé inspecter les travaux des ouvriers, son cheval se cabra et s’abattit sur des cailloux fort aigus. Par cet accident, le capitaine eut l’index de la main gauche non-seulement fracturé-, mais encore entièrement démis. Quelques-uns de ses amis de Liou-tchiou, qui étoient près de lui, coururent aussitôt chercher un de leurs chirurgiens dans le plus proche village. Le chirurgien arriva
bientôt, et après beaucoup de salutations, se mit à examiner la blessure ( on avoit déjà, dans l’intervalle, fait la réduction de la fracture ). Il avertit que dans une heure il se rendroit à bord du vaisseau où le capitaine alloit retourner, pour y mettre les applications nécessaires. Au temps marqué, nous vîmes arriver un des chefs insulaires, accompagné de ce chirurgien, et d’une autre personne qui paroissoit être médecin Ils avoient beaucoup de gens à leur suite, dont plusieurs portoient une petite caisse remplie de médicamens. Le chef avoit été député pour inspecter la cure, et suivre leurs opérations. Après avoir examiné de nouveau la blessure , le chirurgien fit tuer un poulet avec beaucoup de cérémonie, le fit ensuite écorcher, et mêlant ensemble de la farine et des ceufs , avec quelques ingrédiens, d’une consistance pâteuse, il appliqua sur la partie fracturée cette composition, qui avoit pour objet de retenir le doigt dans sa
position naturelle , et renferma le tout dans la peau du poulet. Comme ce poulet paroissoit avoir été offert en sacrifice., sa peau qui servoit d’enveloppe générale, étoit probabiement censée devoir opérer comme un charme ou un talisman.
Les opérations chirurgicales terminées , le médecin procéda a son tour , et commença par examiner l’état général de la santé ; poui cela, le poulx parut être son principal ou plutôt son seul guide. Le bras fut découvert jusqu’à l’épaule } et , avec autant de gravité qu’il en est jamais sorti d’aucune école de médecine angloise , il appliqua ses doigts sur l’artère , en suivit le cours tout le long du bras, pour s’assurer qu elle battoit bien paitout *, et de peur de se tromper sur un point de cette importance. Vautre bras subit la même perquisition. Toute la suite étoit pendant ce temps très -grave et très- sérieuse. Après avoir ensuite prononce sur les médicamens nécessaires dans cette occasion , u
sefîtapporter sacaisse avec sa pharmacopée et une espèce de guide clinique , indiquant la qualité et la quantité de la dose.
Cette caisse étoit extrêmement propre; elle étoit noire et vernissée à l’extérieur , et renfermoit un grand nombre de compartimens , subdivisés eux-mêmes en une infinité de cases, qui pouvoient contenir jusqu’à cent quatre-vingts espèces d’articles différens, (quantité bien suffisante, en conscience, pour les plus grands hypocondres et les amateurs les plus insatiables de médecine). Mais heureusement ce n’étoit qu’une collection de simples, de plantes, de racines, de graines et de fleurs sèches du pays. Il paroissoit y avoir aussi du Ginseng, production de la Tartarie et de la Corée, très en usage dans ces climats. Quelques-uns de ces articles furent mesurés avec une spatule d’argent , et réduits en petites parcelles , et on laissa par écrit la manière de faire la tisane et de la boire. Le lendemain, le mé-
decin revint avec ses acolytes ; ils furent enchantés de voir le bon effet de leurs remèdes, que l’on n avoit pas pris ( combien de pauvres docteurs sont ainsi la dupe de leurs rusés malades!); et ils mirent sur le doigt une nouvelle application qu’ils appeloient cataplasme de poisson , et dont l’odeur et la couleur rappeloient assez la gelée de groseille.
Après avoir continué ce manège pendant quelques jours, nous leur dîmes que le doigt alloit trop bien pour que leurs soins et leurs conseils fussent plus long-temps nécessaires. Le capitaine, en récompense de leurs services, leur présenta quelques petits articles , entre autres, en addition aux trésors que contenoit déjà la caisse, des gouttes d’Hoffmann, en leur en démontrant les effets sur les nerfs olfactifs, ce qui parut les étonner beaucoup. Ils parurent recevoir aussi avec beaucoup de plaisir , et regarder comme une acquisition précieuse, un peu d’eau de lavande, et d’huile de menthe. Le médecin paroissoit être un
homme très-respectable , et étoit traité comme tel par ceux qui l’entouroient. Les Chinois semblent avoir été leurs guides dans l’art de la médecine , et ils en ont les mêmes notions; ou plutôt la même ignorance , sur la circulation dusang. Ils paroissent aussi n’avoir aucune idée d’anatomie ; et ne sauroient, en conséquence , entreprendre de grandes opérations. M. Rankin, chirurgien de V Alceste , examina un insulaire dont le bras avoit été coupé , et vit que le moignon en étoit très-grossièrement formé. Mais revenons à nos bons habitans.
Jaloux de leur montrer combien nous étions sensibles à leur accueil obligeant, nous leur donnâmes plusieurs choses que nous crûmes pouvoir leur être utiles. Nous leur laissâmes du blé qu’ils promirent de cultiver ; et le capitaine Hall qui avoit heureusement quelques pommes de terre angloises, d’une espèce très-productive , les leur donna, en leur apprenant la manière de les planter.
Leurs champs sont extrêmement bien cultivés; les sillons sont tracés avec beaucoup de régularité, par une charrue, d’une cons~ traction simple et ingénieuse, traînée par des taureaux. Ils se servent aussi quelquefois d’une espèce de houe; et nous eûmes occasion de remarquer qu’ils emploient l’irrigation pour la culture du riz.Un jeune taureau, de race angloise (quoique né dans l’île), fut présenté aux principales autorités par le capitaine Maxwell. Il leur laissa aussi une vache, en ayant deux à bord, de sorte qu’il se peut que les premiers voyageurs qui aborderont à Liou-tchiou , y trouvent une race de bestiaux d une plus grande taille, mais il est impossible qu’ils en trouvent une meilleure.
La danse de ce peuple est bizarre et singulière. Ils sautent toujours sur une seule jambe, tenant l’autre en l’air, en changeant alternativement, faisant un grand nombre de contorsions, et frappant dans leurs mains,
en même temps qu’ils chantent leur air de danse. C’est la seule action que nous leur ayons vu faire entièrement dépourvue de grâce et d’agrément. Ils commençoient leurs cabrioles dès qu’ils voyoient paroître nos officiers dans la soirée, et formaient un spectacle très-grotesque. Ils essayèrent nos contredanses; et si l’on songe que c’étoit la première fois qu’ils faisoient usage des deux jambes en dansant, il faudra convenir qu’ils y réussirent assez bien.
Les babitans de Liou-tcbiou sont trèspetits; la taille des hommes n’excédant jamais 5 pieds. Presque tous les animaux sont aussi remarquables par leur petitesse; mais tous sont excellens dans leur espèce. Leurs bœufs pèsent rarement plus de trois cent cinquante livres; mais ils sont gras et robustes , et la chair en est fort belle : leurs chèvres et leurs cochons suivent la même proportion; leurs volailles seules font exception. Cependant, quoique petits, les
hommes sont forts , vigoureux et bien constitués. Nous n’eûmes pas d’occasion de mesurer les femmes, mais leur taille nous parut être proportionnée à celle des hommes.
Ces insulaires sont très-probablement originaires du Japon et de la Gorée, ayant beaucoup de rapports dans les traits du visage avec les habitans de ce dernier pays, quoique leurs traits soient plus doux et plus délicats. 11 est certain qu’ils ne sont point d’origine chinoise, car ils n’ont rien de cet ceil singulièrement coupé et sans expression qui distingue éminemment ce peuple; et il ne paroît pas que le peu de Chinois qui se sont établis dans l’île, se soient jamais mêlés par alliance avec les naturels du pays, les traits nationaux et les caractères des deux peuples étant parfaitement distincts et différens sous tous les rapports. Ils n’ont pas non plus dans leur physionomie le moindre rapport avec les Indiens, et ils sont tout aussi blancs que les Européens du midi;
ceux meme qui sont le plus exposés aux ardeurs du soleil, sont à peine aussi basanés que les laboureurs espagnols ou portugais.
La langue chinoise est apprise par quelques habitans, comme le franeois 1 est parmi nous; mais les bonzes, qui sont aussi maîtres d’écoles , apprennent aux enfans la langue du pays, qui est un dialecte du Japon, et qui est douce et harmonieuse. Ils n’ont rien de cette hésitation, de cette difficulté à prononcer que l’on remarque dans les Chinois, et qui demandent souvent que les mains viennent au secours de la langue, et que les gestes facilitent la sortie des paroles (i). Les ordres et les statuts du gouvernement sont tantôt dans la langue du pays, tantôt dans celle du Japon; mais ils ont des livres écrits en langue chinoise.
(i) Sous ce rapport le Chinois ressemble au François, dont on dit que : lui lier les mains , c’est lui ôter la parole.
Ils brûlent le corps des babilans qui viennent à mourir , et déposent leurs cendres dans des urnes ( du moins dans les environs de Tiie où nous étions), sous des voûtes formées par la nature, ou dans des antres de rochers , le long du rivage. Les tombeaux du peu de Chinois qui habitent dans cette île, sont creusés à la manière de leur pays.
Les crimes sont très-rares dans cette contrée. Il paroît que les babitans ne sont pas armés ; car nous ne vîmes parmi eux aucuns instiaimens de guerre , d’aucun genre , pas même d’arcs ni de flèches; et nos canons, nos fusils, notre mousqueterie paraissoient être pour eux de grands sujets d’étonnement. C’est sans doute la politique des Chinois qui les a désarmés; car on dit que, dans le principe , ils se défendirent vaillamment contre leurs attaques , aussi-hien que contre celles des Japonois. Lorsqu’ils remarquèrent l’effet de nos fusils de chasse , ils nous prièrent de ne pas tuer les oiseaux.
qu'ils aimoient à voir voltiger autour de leurs habitations , et quand ils apprirent que c’étoit pour les manger, ils envoyèrent tous les jours, pour nous en tenir lieu , un surcroît de poulets et de volailles. — Un ordre du capitaine détendit aussitôt la chasse.
On dit que le peuple de Tatao et des îles du nord-est, avoient des livres, avant l’attaque des Chinois contre la grande île de LiouJtchiou , et qu’ils ëtoient plus polices, même que dans l’île principale. Tatao et Ki-ki-ai produisent une espèce de cèdre > appelé Kien-mou par les Chinois , et Iseki par leshabitans. Le bois en est incorruptible, il se vend très-cher , et les colonnesdes palais des grands en sont généralement formées.
Les vaisseaux de ces îles, à en juger par leur forme extérieure, par leurs agrès et par leurs voiles, sont précisément les mêmes que ceux que nous avons remarqués sur toute notre route, depuis le golfe de Pe-tche-li ,
jusqu à Napa^kiang. Ils ont aussi des canots qui ne sont qu’un tronc d’arbre creu-* se; ces canots ressemblent beaucoup à ceux des autres parties du inonde où Ion en construit du même genre, et ils sont assez grands pour contenir aisément six à huit , ou même dix personnes. Pour des transports plus considérables , ils ont des bateaux plats , fortement construits.
C’est dans ces bateaux qu’ils nous apportaient de beau, des bœufs et d’autres provisions. L’eau n’étoit pas renfermée dans des barils , mais dans des cuves ouvertes d’où on la jetoit dans nos tonneaux.
Pendant notre séjour , le peuple nous ayant dit qu’il y avoit du côté du nord, un port plus sûr et mieux abrité , la Lyre fut détachée par l’officier- commandant, pour louvoyer autour del’île ,et eu examiner les côtes. Le capitaine Hall mit aussitôt à la voile , et revint au bout de sept jours à Napa-
Ils découvrirent une petite île , extrêmement bien cultivée, que le capitaine Hall appelai7 î 1 e P a i n - (I e - s u c r e . 1 1 s r e m a r q a è r e n t u n e ville, qui de la mer avoit une fort belle apparence : les arbres remplissant , suivant l’usage du pays, l’intervalle entre les maisons qui s’élèvent en amphithéâtre, depuis le bord de la mer jusqu’au pied des montagnes.
A dix milles à l’est de file de Lioutcbiou, ils jetèrent l’ancre près d’une petite île, qu’ils nommèrent Vile d Herbert: ils s’avancèrent alors dans les chaloupes pour examiner ce qui semhloit être l’embouchure d’une rivière. Il n’y avoit pas moins de dix brasses d’eau dans cet endroit, et le passage étoit étroit et tortueux. Enfin ils découvrent un port, qui ne le cède en rien , et qui même sous quelques rapports est supérieur au port Mabon , à Minorque. Ce bras de mer est protégé par des rocs très-elevés , dont le sommet est couvert de plantes et de fleurs sauvages.il a, déplus, un avantage sur
le port Malion , celui d’avoir une seconde issue ou communication avec la mer , car on découvrit qu’une île, à l’entrée d’une baie profonde , formée sur la cote de l’île principale, offroit des deux côtés un passage navigable ; ainsi que de bons ancrages, et une quantité d’eau suffisante pour les plus grands vaisseaux , sur un fond ferme. 11 fut nommé le port Melville .
Dans une vallée qui s’étendoit sur la droite, entre deux pointes de rochers, le capitaine Hall découvrit quelques petits villages assez bien situés , et trouva dans les babitans la même affabilité, la même politesse que dans toutes les autres parties de l’île.
A la partie nord-est des. îles de Lioutcbiou, il aperçut une longue chaîne de forêts, et les campagnes ne lui parurent pas aussi populeuses ni aussi bien cultivées que du côté du sud-ouest ou du Chéouli } et c’est
aussi du côté de l’ouest que lui parurent être les meilleurs ancrages.
Quelques jours avant notre départ de l’île, on nous donna avis qu’un homme de la première distinction ( on disoit que c’étoit un des princes , et l’héritier présomptif de la couronne) , comptoit nous rendre une visite. Il vint jusqu’à l’embouchure de la petite rivière, en face de l’ancrage, dans une chaise à porteurs , ou palanquin , au milieu d’un immense concours de peuple, qui étoit accouru de toutes parts. — Il entra avec beaucoup d’appareil dans une grande barque, ornée de drapeaux et de banderoles. À son approche, il fut salué par tous les vaisseaux de sept coups de canons, et fut reçu à bord de V Alceste, avec tout le respect et toutes les attentions possibles, les voiles déployées, et les officiers en grand uniforme. — Il étoit plus grand que les autres insulaires, et avoit les traits un peu plus européens. Sa robe étoit d’une étoffe de soie vio-
lelte; son bonnet étoit d’une nuance un peu moins foncée, et parseme de fleurs jaunes. Sa figure , son maintien , tout son exterieui annonçoit une noble simplicité. G etoit a la noblesse de sa physionomie, et non pas à sa hauteur et à sa fierté , qu’on reconnoissoit le prince; au contraire, ses manières étoient douces et engageantes.
Lorsqu’il passa sur le tillac , son peuple le salua en s’agenouillant, les mains croisées sur la poitrine, et la tête profondément inclinée. Il examina le vaisseau dans le plus grand détail, et témoigna autant de surprise que d’admiration de tout ce quil voyoit. Après avoir accepté une somptueuse collation, préparée clans la chambre du capitaine, il invitale capitaine et les officiers à un banquet, et fut accompagné jusqu’à sa barque avec les mêmes honneurs qu on lui avoit rendus à son arrivée. Le jour marqué pour la fête se trouvant etre le 25 octobie, anniversaire de l'avéncment au trône de no~
tre vénérable souverain, des salves cVartil-r lerie commencèrent dès la pointe du jour; à midi, l’étendard royal fut déployé, et les pavillons arborés ; et après une nouvelle salve, les chaloupes contenant les capitaines et tous les officiers qui n’étoient pas absolument nécessaires à bord du vaisseau, s’avancèrent vers Napa-kiang.
Ils furent reçus absolument comme la première fois, si ce n est que le nombre des grands étoit plus considérable, et qu’il paroissoity avoir encore plus de pompe et d’appareil. Le prince les conduisit lui-même dansla salle du banquet; trois tables y étoient dressées , l’une près de l’autre ; la première pour le prince et les capitaines; la seconde pour les officiers supérieurs , et la troisième pour le reste des officiers. Le prince faisoit les honneurs de sa table , et il plaça deux chefs supérieurs aux deux autres, pour avoir soin que les étrangers fussent bien traités, et pour porteries toasts. Tous les autres chefs étoient
debout autour de la salle , mais partageoient de bon cœur l’alégresse générale. Les santés de notre roi et de la famille royale furent portées avec beaucoup de respect, et l’anniversaire du couronnement de Sa Majesté, fut un jour de fête et de réjouissances à Napafou. Les santés du souverain de Liou-tcbiou , de la reine et des princes furent proposées par les Anglois , tandis que les insulaires, qui ne se laissoient jamais vaincre en politesse , portoient celle des femmes et des enfans de leurs amis lep Engeles. Dans le dîner qu il avoit offert à bord du vaisseau , le capitaine Maxwell avoit donné aux insulaires , qui étoient mariés, le même nombre de gateaux qu’ils avoient d’enfans : ceux-ci voulurent adopter la même base dans leur distribution , et il étoit assez plaisant de voir les jeunes officiers se métamorphoser tout à coup en chefs de familles nombreuses .
Les capitaines offrirent aux chefs, ce jouilà, quelques présens personnels; des nappes
damassées, des verres et des carafons élégamment ciselés, présens qui parurent leur faire beaucoup de plaisir ; et ils envoyèrent en retour a bord des vaisseaux , quelques pièces de draps , produits de leurs manufactures.
A leur départ , le prince accompagna , jusqu’au rivage, les capitaines, qui, avant de prendre congé , lui offrirent ( à la suggestion du capitaine Hall) deux nouveaux présens , en le priant de les accepter en mémoire de cette heureuse époque. L’un consistoit en un joli petit thermomètre portatif ( on lui en avoit expliqué l’usage sur le vaisseau); l’autre en un cachet de cornaline, monté en or, tous deux attachés avec un ruban , qu’on lui mit autour du cou : cette cérémonie se fit en public, et sembloit l’investir d’un ordre , ce qui parut le flatter infiniment. Lorsque les chaloupes s’éloignèrent du rivage , l’équipage salua les habitans par trois grandes acclamations, auxquelles ils répondirent à
leur manière- Ils avoient envoyé a bord un grand nombre de lanternes de papier de couleur, afin que le soir nous pussions illuminer le vaisseau , en l’honneur de notre roi. Lorsque la nuit fut venue, les lanternes furent rangées symétriquement le long des vergues et des agrès, toutle tillac fut couvert de verres de couleur ; les matelots , groupés sur les cordages , firent partir , pendant toute la soirée , des fusées volantes et d’autres pièces d’artifices ; et enfin , pour le bouquet , ils firent une triple décharge de mousqueterie autour du vaisseau. Ce spectacle devoit produire un effet assez brillant du rivage , ou des milliers d’insulaires s’étoient rassemblés pour le contempler.
Ce fut à peu près alors que la femme du contre -maître de V Alceste, qui a voit été souvent à terre , et à laquelle plusieurs des principaux babitans avoient accorde beaucoup d’attentions, se vit faire des propositions très-brillantes, par une députation envoyée
par quelque grand personnage , si elle vouloit rester dans l’île. On lui promettoit une maison magnifique , et toutes sortes d’égards et d’attentions; on fit aussi de grandes offres au contre-maître pour l’engager à consentir à ce marché; mais, après deux jours de délibération, la négociation fut rompue par le mari, qui refusa de se séparer de son épouse. Il est probable que ces propositions venoient du roi lui-même ; car il n’est pas vraisemblable qu’un de ses sujets eût pu conclure un traité de cette sorte.
Une jeune dame de distinction , qui avoit un grand désir de voir cette Inago-Engelese , ou femme angloise, lui fut amenée un jour qu’elle étoit absolument seule , et tourna pendant assez long-temps autour d’elle, la regardant avec les plus grandes marques de surprise.
Les mariages, dans ce pays, ne se font pas aveuglément comme dans la Chine, et sans que les époux se soient jamais vus : on
permet à la jeunesse des deux sexes de faire son choix elle-même, et les filles jouissent de toute leur liberté , au lieu d’être toujours tristement renfermées. Les Chinois semblent avoir une crainte superstitieuse de toutes les étrangères ; au point que tout vaisseau , qui a des femmes abord , se voit forcé de les débarquer à l’établissement portugais de Macao , avant qu’il lui soit permis de passer la rivière. Ils pensent que si elles mettoient le pied sur la terre céleste , il leur arriveroit quelque grande calamité ; ou peut-être craignent- ils plutôt que la liberté entière dont elles jouissent , ne soit d’un mauvais exemple pour leurs tristes recluses.
Les récifs qui sont près des côtes de Lioutcbiou , sont tous de corail ; et l’on en voit tout le long du bord de la mer , des masses immenses, dont quelques-uns ont une forme très-singulière. Nous en trouvâmes aussi sur la terre , à quelque distance du rivage, situation dont il est assez difficile de se rendre
compte, à moins qu’on ne suppose quelles y ayent été élevées par la force d’un volcan.
L’époque de notre départ étant alors fixée, toutes les marchaudises furent embarquées dans la soirée du 26 octobre. Le lendemain matin } pendant que les vai sseaux démarroient,les habitans de Liou-tchiou, se revêtirentde leurs plus belles robes, etse rendant au temple , offrirent à leurs dieux un sacrifice solennel , les conjurant de protéger les Engeles , de détourner tous les dangers de leur tête , et de les conduire sains et saufs dans leur pays natal. Il y avoit dans cette espèce d’adieu , un mélange de grandeur et de bienveillance , bien plus propre à toucher le cœur, que les complimens raffinés d’un peuple plus civilisé. Cetoit le caractère simple et sans art de la bonté , cetoit la plus fidèle image de la primitive innocence.
Aussitôt après la célébration de cette solennité, nos amis particuliers accoururent à bord, pour nous dire un dernier adieu 5.
et les larmes qu’ils ne pouvoient retenir , prouvoient la sincérité de leur attachement. Notre Buonaparte , lui-même , malgré la dureté, l’insensibilité peinte dans tous ses traits , ne put s’empêcher de montrer quelque émotion; et nos bons insulaires , quand les vaisseaux levèrent l’ancre, nous suivirent pendant très long-temps dans leurs^canots, cherchant à nous témoigner par tous les signes possibles , leur affection et leurs regrets.
Nous cinglâmes en haute mer, et le vent étant favorable , nous perdîmes bientôt de vue cette île heureuse ; mais tous les officiers , tous les matelots de V Alceste et de la Lyre , se la rappelleront long-temps; car les manières douces et hospitalières de ces hahitans firent une impression vive et durable sur tous nos cœurs.