‹ Voyage du capitaine MaxwellChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Retour de /'Alceste près de Canton. — Malveillance du vice-roi de cette province. — Le vaisseau ne peut obtenir une passe pour remonter le fleuve. — Il entreprend de le remonter. — Les jonques chinoises et de uæ forts tirent sur /'Alceste. — Bordée tirée par le vaisseau qui met fin au combat. — Il remonte le fleuve sans opposition. — Le vice-roi envoie complimenter le capitaine sur son arrivée. — Bassesse et fausseté des Chinois.

Nous dirigeant entre ce que nous avions appelé le récif de la Lyre , sur lequel elle avoit été si près de périr, et les îles situées au sud, nous avançâmes vers le sud-ouest. Lelendemainnous vîmesTypinsan, Tune des plus considérables des îles Liou-tchiou , et

le 3o nous passâmes au nord de Botel Tobago Xi ma qui , dans ses traits généraux , ressemble beaucoup à Ste. Hélène. Nous aperçûmes le même jour l’ile Formose. La partie au sud-est (celle que nous vîmes) a les côtes très escarpées et est fort montagneuse. On assure qu’il en est de même de toute l’île.Nous avions alors un vent impétueux de nord-est, et les flots se brîsoient avec une violence effrayante contre les récifs qui l’entourent. (i) La nuit devenant trop obscure pour marcher avec sûreté entre la pointe

(i) La partie occidentale de Formose est sons la domination de la Chine ; mais les côte» de l’ouest sont encore habitées par les aborigènes. On assure qu’ils sont dans un

état complètement incivilisé; qu’ils courent avec la vitesse d’un lévrier , et qu’ils sont si habiles à tirer de l’arc, qu’ils sont sûrs d’abattre un faisan en lui perçant l’aile. L’eau de cette île passe pour être tres-msalubre.

Leur manière de faire la cour est assez singulière. Quand un jeune homme a rencontré l’objet qui peut enchaîner sou affection , il rode autour de la maison où de-

méridionale de Pile et les rochers de Yele-* hete , nous louvoyâmes jusqu a ce que nous fussions à l’abri de ce danger. Notre passage a travers le détroit de Formose ne fut pas sans difficulté. Le vent souffloit avec violence du nord-est , et la mer éprouvoit cette agitation toujours plus dangereuse aux vaisseaux dans un détroit qu’au m dieu de l’Océan. L’Alceste reçut quelques dommages, et pensa couler a fond , ayant fait plusieurs voies d’eau dans son avant , et souffert d’autres avaries.

Le 2 novembre nous vîmes la grande Lem-

meure celle qu’il aime, et se met à jouer de quelque instrument de musique. A ce signal, la jeune fille sort de chez elle, si l’amant lui plaît, et ils conviennent de leurs faits. Dans le cas contraire, tout le talent de l’Orphée formosien est inutile • la belle ne paroît point, et l’amant doit chercher fortune ailleurs. Les maris , dans cette île, transportent leur amour filial à leur beau-pere ; et dans le fait, ils sont regardés, après le mariage, comme faisant partie de la famille de leur femme.

lïià, et le même jour nous jetâmes l’ancre à l’île de Lintin, sans pilote. Nous y restâmes quelques jours sans qu’on prît garde a nous. Enfin plusieurs jonques de guerre vinrent mouiller près de nous \ un mandarin , leur amiral , passa sur notre bord , et , après les interrogatoires d’usage , promit de nous envoyer une passe et un pilote pour nous faire remonter le fleuve. Du temps de lord Ansôn, le Typa près de Macao étoit de profondeur suffisante pour recevoir le Centurion, vaisseau de 60 canons : mais aujourd’hui une frégate de premier rang ne peut y entrer sans danger, l’accumulation de la vase ayant rendu son lit beaucoup moins profond. Exposés aux extorsions réunies des Chinois et des Portugais , nous n’aurions pu , sans de grands frais , louer des bâtimens pour faire transporter à bord des vaisseaux les vivres et les provisions qui y avoient été laissés pour notre usage. La Lyre fut donc chargée de ce service.

Nous commençâmes bientôt à éprouver la malveillance invétérée du vice-roi ,Tsongtou, de Canton. Sachant que l’objet de l’ambassade avoit pour but principal de mettre un terme à ses exactions , et à celles de ses myrmidons , sur notre commerce, il avoit conçu ia haine la plus violente contre tout vaisseau attaché à cette mission. Les habitans de Lintin, sans doute à l’instigation de leurs supérieurs, arrêtèrent le cours de l’eau , et ce ne fut qu après avoir placé des sentinelles le long du petit ruisseau qui nous servoit d’aiguade , qu’il nous fut possible de remplir nos jarres. Le comprador , ou la personne chargée de fournir aux vaisseaux leurs provisions et tout ce qui leur étoit nécessaire, ne pouvoit y venir qu’en cachette pendant la nuit, et s’en alloit précipitamment, de crainte que la clarté du jour ne le fît surprendre près de nous avec ses barques. Son maître, ou son associé, Aming, avoit été depuis peu emprisonné, torturé.

et mis à l’amende; ou , pour me servir d’une tournure de phrase chinoise , on Favoit prèssé de manière à en exprimer une somme très-considérable, sous prétexte qu’il connoissoit l’intention de quelques capitaines de bâtimens faisant le commerce de la Chine, d’entrer dans la ville pour présenter un mémoire au vice-roi , et qu il n en avoit pas donné avis afin qu’on pût les en empocher. Il paroît que le vice-roi, par animosité contre le Général ffewift , parce que ce bâtiment étoit venu avec l’ambassade , ne vouloit pas lui permettre de prendre de chargement, sous prétexte que c’étoit un navire porteur de tribut j quil devoit attendre, pour reprendre les présens qui n’avoient pas été acceptés, et que par conséquent il n’auroit pas de place pour une cargaison de thé.

Dans le cas où les présens n’auroient pas été acceptés , on avoit dessein d’en disposer d’une autre manière; mais quand le Général Hewitt auroit dû les remporter , ils n’au-

roient pas fait la dixième partie de son chargement. D’ailleurs les arrangement relatifs au tribut non accepté, ne regardoient nullement le vice-roi. En conséquence, le capitaine Campbell, suivi de quelques-uns de ses officiers, et de plusieurs membres de la factorerie , trouvant toute autre mesure inefficace, prit le parti de s’adresser personnellement au vice-roi, et de lui présenter un mémoire pour lui remontrer l’injustice et les inconvéniens de cette défense. Cette manœuvre bai die ne réussit pourtant point, et au lieu de recevoir leur mémoire, on les soumit à mille indignités, et le peuple leur cracha à la figure. Le Général Hewill fut gardé avec plus de rigueur que jamais, des jonques de guerre l’entourèrent, et avant notre arrivée ,1e capitaine Collin Campbell, de la marine royale, qui se trouvant sans emploi, avoit accompagné son frère dans ce voyage, fut détenu prisonnier à la seconde barre; pendant plus de cinq semai-

nés , avec tous ceux qui se trouvoient à bord.

Le ii, un autre mandarin se rendit a bord de V Alceste, avec un interprète qui sembloit être lui-même un homme de quelque conséquence , et qui se faisoit évidemment un plaisir d’interpréter des propos que des Anglois ne pouvoient entendre sans indignation. Ce mandarin nous déclara qu il ne connoissoit nullement celui que nous avions déjà vu, que ses promesses n’étoient rien, et qu’il s’étoit amusé à nos dépens en nous promettant une passe. ïl ajouta que l’ambassadeur avoit été renvoyé de Pékin en disgrâce, qu’il arriveroit incessamment; quon l’enverroit à bord surde-champ, et qu’on le feroit partir , ainsi que tous les vaisseaux anglois } que nous devions rester a notre ancrage actuel, sans prétendre entrer dans le fleuve; et que même pendant le séjour que nous y ferions, il seroit nécessaire que nous eussions le cautionnement d un

négociant pour garantir notre bonne conduite. Le capitaine Maxwell les invita à ne pas répéter la dernière partie de cette rodomontade , relativement au cautionnement à fournir par un vaisseau de roi, à moins qu’ils ne voulussent être jetés pardessus bord. 11 leur dit qu’il attend] oit un temps raisonnable pour que le vice-roi lui envoyât une passe pour remonter le fleuve, ce qu’il désiroit faire pour deux raisons : la première, que le vaisseau avoit besoin de radoub et d’autres réparations, ce qui ne pouvoit se faire dans la situation exposée et sans abri où il se trouvoit : la seconde, que lors de la première ambassade , on avoit accordé au Lion un lieu de sûreté, et que l’empereur ayant, dans l’origine, témoigné son bon plaisir que V Alceste obtint la même réception, ce seroit un affront que de ne pas permettre au vaisseau d’entrer dans le fleuve, et que ce seroit établir un exemple fâcheux. Ils devinrent alors un peu plus ré-

serves, et après quelques minutes de cou» versation insignifiante, ils se retirèrent. Le capitaine Maxwell, pour leur oter toute occasion de subterfuge, eut grand soin de letir faire bien comprendre que si on ne lui envoyoit pas une passe sous quarante-huit heures , il regai deroit la permission comme accordée.

Ce délai se passa sans que nous reçussions aucune nouvelle. Le pilote qui s’étoit rendu à bord dans l’espoir de conduire le vaisseau dans le fleuve, s’esquiva pendant l’obscurité , en disant qu’il seroit dangereux pour lui d’avoir quelque rapport avec nous.

Un capitaine anglois n’est jamais embarrassé pour savoir comment il doit agir, quand il est attaqué ouvertement ; mais la circonstance où nous nous trouvions étoit embarrassante et délicate , et imposoit une responsabilité sérieuse et pesante. On ne pouvoit souffrir qu’un vaisseau de Sa Majesté ne fût approvisionné que par un individu

non autorise , en cachette, et a la faveur des ténèbres , et Ion ne pouvoit regarder que comme un acte d’hostilité directe le refus sans exemple qu’on lui faisoit de l’admettre dans le port, et l’obligation qu’on lui imposoit, en cette saison de l’année, de rester dans une rade ouverte et dangereuse.

Il auroit été inutile d’attendre plus longtemps une réponse catbégorique. Un Chinois ne s’oublie jamais assez, même dans les occasions les moins importantes, pour ïepondre a une demande d’une manière franche, sincère et sans réserve. Il seroit regardé par ses concitoyens comme un fou, et par les étrangers comme un prodige.

C est un peuple habitué aux manœuvres par suite de son éducation et d’une pratique constante. Il a toujours beaucoup plus de plaisir à parvenir à son but par la fraude, la ruse et la fourberie , que par des moyens directs, francs et honorables. Il fournit un exemple frappant de la distinction qu’il

faut faire entre une basse subtilité et une véritable sagesse.

D’une autre part, le représentant du roi étoit au pouvoir des Chinois , et cette circonstance rendoit encore plus difficile la détermination à prendre ; mais il étoit également évident que le gouvernement qui essayoit de déshonorer le pavillon, ne respecteroit pas l’ambassadeur , et l’expérience a bien prouvé que l’humble soumission des autres nations n’a fait qu’ajouter à l’orgueil et nourrir l'insolence des Chinois. Telles furent peut-être les réflexions du capitaine Maxwell quand il fit lever l’ancre le 12, mais il ne les fit pas connoître. Cependant l’examen que fit le canonnier des carronades; et quelques autres préparatifs, furent regardés sur le vaisseau comme un augure favorable, et excitèrent de vives espérances, car les Chinois n’ont pas un ami parmi les étrangers; tous les marins de la marine royale ou marchande , ayant l’expérience

de leur mauvaise foi, se trouvent en état de guerre dès qu’ils entrent dans leur pays. Nous avançâmes ce soir jusqu’à Lan Keet- Flat , sans pilote; mais M. Mayne, maître de 1 équipage , qui connoissoit le terrain, se chargea de conduire le vaisseau aussi loin qu’il pourrait aller. Nous y passâmes la nuit sur nos ancres, et nous parlâmes au Cornwall } bâtiment de la compagnie des Indes, qui retournoit en Angleterre.

Le lendemain, vers deux heures après midi, nous levâmes l’ancre, et favorisés par la marée, nous nous dirigeâmes vers la bouche Tigris, ou la Bogue, embouchure de la principale branche du fleuve sur lequel Canton est situé, et où il n’a guère que la largeur de la Tamise à Londres; mais les rives en sont formées par des terres élevées, surtout du côté de l’est.

Les fortifications de cette passe étoient autrefois en mauvais état, et on les laissoit démantelées; mais depuis peu elles ont été

réparées avec soin, et mises dans un état plus respectable. On a construit une nouvelle batterie de [\o canons un peu plus loin, et du même cote que l’ancien Annan -hoy : no pièces de canons de différeus calibres ont ëtë montées sur ces forts, en y comprenant celui de l’île de Wang-ton g , qui est située en face. Ils sont placés tous trois a demi portée de canon les uns des autres, et ils avoient alors une garnison d’environ 1200 hommes.

ChumpL qui est dans un coin un peuplas loin , a douze ou quatorze canons; mais un vaisseau peut se tenir hors de leur portée. Tandis que nous avancions, quelques j onques

de guerre se formèrent en ligne en avant de ce fort , et plusieurs autres étant venu les joindre, elles se trouvèrent au nombre de dix-sept à dix-huit. Elles portent , l’une parmi l’autre, six canons, et sont montées de soixante à quatre-vingts hommes. Vers cinq heures, l’impudent interprète dont j’ai déjà

parlé , vint à bord de la part des mandarins, et nous ordonna d’un ton impérieux de jeter l’ancre sur-le-champ, en ajoutant que si nous osions avancer plus loin , les batteries nous couleroient à fond sur-le-champ. Il saisit cette occasion pour nous témoigner son peu de considération , et dit en propres termes au capitaine , qu’il le trouvoitfort impertinent. Le capitaine lui répondit froidement, qu’il passeroit d’abord au delà des batteries, et qu’il le feroit pendre ensuite à la grande vergue, pour avoir osé apporter un message si insolent, à bord d’un vaisseau de roi de Sa Majesté Britannique. Il fit alors couper le cable de la barque qui Favoit amené , et le retint prisonnier. Les jonques commençèrent aussitôt à tirer à poudre. Nous affectâmes de prendre cette décharge pour un salut , et nous y répondîmes par trois coups tirés du vaisseau. Nous ne tardâmes pas à nous approcher de ces guerriers , qui restèrent tranquilles jusqu’à ce que nous fus-

sioùs au milieu d’eux , et que nous arrivas-» sions sous Chumpi. Alors ce fort , le petit Annan-lioy et les jonques qui avoientmisà l’ancre, commencèrent à tirer à boulets.

En ce moment le vent devenant foible et variable, nous fûmes obliges de jeter l’ancre dans la baie d’Anson, afin de conserver le terrain que nous avions gagné , et pour qu ils ne pussent croire qu’ils nous avoient forcé à reculer. En faisant cette opération, nous tirâmes un seul coup de canon contre l’amiral des jonques , par forme d’avertissement (i). Leur feu cessa aussitôt, les jonques jetèrent l’ancre autour de nous, et tout resta tranquille jusqu’à huit heures du soir. Une

(1) Ce premier coup fut tiré par le capitaine lui-même, parce qu’il voulut que si les Chinois dcmandoient qu’on leur livrât celui qui auroit fait le premier feu, au lieu de celui qui l’ auroit ordonné, et s’ils vouloie'nt ainsi faire punir un homme innocent , il se trouvât lui-même seul responsable de toutes les conséquences.

brise qui favorisoit notre marche s’étant alors levée , nous remîmes à la voile. Dès que les jonques s’en aperçurent, leur feu recommença , et elles tirèrent des fusées pour donner l’alarme. A l’instant tontes les batteries des forts furent complètement illuminées avec des lanternes aussi grandes que des ballons de moyenne grosseur, et qui nous fournissoient d’excellens points de mire. Un feu vif, mais mal dirigé partit des deux forts. Nous y répondîmes par un feu lent et régulier , autant que les canons pouvoient porter, sansretarder la marche du vaisseau qui avançoit constamment.

Le vent étoit fort léger, et la canonnade contribua encore à l’abattre, ce qui fut cause que nous fumes quelque temps avant d’arriver en face de la principale batterie. Enfin , quand nous en fûmes à portée de pistolet , et avant qu’ils eussent pu pointer tous leurs canons, nous leur lâchâmes une bordée complettebien dirigée, qui fit sifflera leurs

oreilles une grêle de mitrailles , accompagnée de trois acclamations successives qui partirent du vaisseau.

Cette salve fut décisive sur ce point.

Toutes les lanternes s'éteignirent en un clin d’œil, et les batteries cessèrent de tirer. Le fort de l'île en face continua son feu , mais les boulets passoient par-dessus nos têtes et alloient frapper le fort d’Annan-hoy, qui profitoit ainsi du feu des Chinois comme du notre.

Après avoir gagné ce point , nous marchâmes en avant , et nous montrâmes notre poupe à nos braves adversaires. Il est assez extraordinaire que nous ayons remporté cet avantage si facilement, car, quoique nous eussions été arrêtés près d’une heure dans cet étroit passage , nous ne perdîmes pas un seul homme, le corps du vaisseau ne reçut que deux boulets , et nous n’éprouvâmes que de légers dommages dans nos agrès. Des canoniers européens, avec les mêmes avanta-

ges , auroient fait sauterJa frégate hors du fleuve. Pendant cette affaire, le feu des canons, réfléchi sur la surface des eaux, et les échos des montagnes voisines en répétant le bruit, produisoient un effet imposant et animoient nos marins. L’interprète chinois , qui s’étoit sauvé à fond de cale , quand il avoit vu les choses prendre une tournure sérieuse, voyant alors que nous ne plaisantions point, commença à croire que, puisque le capitaine avoit rempli la première partie de sa promesse, il pourroit bien aussi exécuter l’autre. Il monta donc en tremblant sur le tillac , se prosterna aux genoux du capitaine , lui baisa les pieds , et implora sa merci. Entendant en ce moment donner l’ordre de pointer les canons de bâbord sur l île du Tigre, où nous pensions qu’il existoit une batterie : « Quoi ! » s’écria-t-il d’un air consterné, « n’avez-vous donc pas encore fini? » » — « Nous ne sommes pas à moitié, » lui répondit-on. « Combien avez-vous de canons

dans l’îlé du Tigre ? » Mais soit que sou trou* ble lui permît de réfléchir qu'il n’y en avoit point, soit qu’il n’eût pas entendu la question , il ne resta pas pour y répondre , et courut de nouveau se cacher à fond de cale.

Nous avançâmes encore quelques milles avant de jeter l’ancre. Le lendemain matin , avant le jour , nous nous trouvâmes entoures par la grande flotte des Chinois} mais ils furent assez sages pour ne pas nous attaquer* car ayant une fois rompu la glace, il étoit trop tard pour prendre des demi-mesures, et nous avions une bonne provision de mitrailles pour leur nettoyer les dents , s’ils s’étoient avisés de nous les montrer*

En toute affaire, les demi-mesures semblent être un mauvais système} mais surtout quand on traite avec un peuple non civilisé : il est porté à attribuer la patience à la crainte , et cette fausse impression lui donne un nouveau courage.

Lorsque le feu amiral Drury jugea couve-

Gable de déployer ses forces devant Canton , et que des circonstances le décidèrent à ne pas en venir à des hostilités actuelles , il n’y eut pas de fin aux gasconnades des Chinois ; ils regardèrent sa retraite comme une grande victoire qu’ils avoient remportée, et il existe encore dans une de leurs pagodes, une ins** cription qui célèbre cet événement.

Dans la matinée du i5 V Alceste jeta l’ancre à la seconde barre , au milieu des bâtimens de la Compagnie des Indes; elle étoit toujours suivie, mais très- respectueusement, par toute la flotte chinoise.

Le capitaine Maxwell, suivi de deux officiers , se rendit lui-même à Canton , dans la soirée, pour demander satisfaction (après l’avoir bien tirée lui-même ) de l’insulte faite à l’Angleterre , en faisant feu sur un vaisseau du roi. En s’y rendant, ils passèrent la soirée avecle capitaine Campbell, commandant

le Général ïlewiît , et l’affaire entre la frégate et les forts étant devenue publique , on

en conçut d’abord beaucoup d’alarmes , à cause des conséquences qu’elle pouvoit avoir; mais on fut agréablement surpris de voir arriver le lendemain, près du Général Hewitt , plusieurs jonques chargées de thé ,1e viceroi ayant accordé la permission de faire sur» le- champ sa cargaison. 11 arriva aussi que le vice-roi jugea à propos d’envoyer le même jour à bord de la frégate, un mandarin de haut rang, accompagné d’un des négocians de Hong , pour féliciter le capitaine sur son arrivée dans le fleuve , et le complimenter avec toute la politesse possible.

Il paroît donc que le cérémonial sifflant que nous avions adopté, avoit appris la civilité au vice-roi , et fait sortir le thé des magasins. Il est probable que c’est la seule espèce de ko-tou i) ; par lequel on puisse ob-

(j) Le ko-tou est la cérémonie exigée de tous les princes tributaires, et de leurs ambassadeurs, quand ils approchent de la présence de l’empereur. Elle consiste *

tenir l’une et l’autre des Chinois , à des conditions raisonnables. Ils affectent, dans leur jargon ordinaire et mensonger, de mépriser notre commerce \ ils disent qu’ils s’en passeroient parfaitement 5 que c’est une grâce et une faveur qu’ils nous accordent , en nous permettant d’approcher de leurs côtes , et de faire un commerce où nous trouvons tant d’avantage : mais dernièrement, quand les agens de la compagnie furent réduits à la

s’agenouiller en plaçant les mains en avant , et à frapper la tête trois fois contre terre. Le patient se relève alors , et à l’ordre qu’il en reçoit , recommence la même cérémonie une seconde et une troisième fois , ce qui fait en tout trois prostrations et neuf frappemens de tête. Ce cérémonial est requis, non-seulement en présence de l’empereur , mais en recevant de lui un message ou un présent des restes de sa table. Il fut accompli par l’ambassade liollandoise en 1795 , pour quelques os a demi-rongés. On peut voir à ce sujet la relation de Van-Braam, De cette manière, un homme, pour paroître souvent à la cour de la Chine, a besoin d’avoir un crâne aussi épais que celui d’un buffle.

nécessité de quitter Canton , de cesser toute opération commerciale , de cesser toute relation avec eux ; quand ils eurent abattu le pavillon , et se furent mis en route pour partir, les autorités chinoises prirent pourtant l’alarme , les envoyèrent prier de revenir , et , par de belles promesses , replâtrèrent, pour un temps, la mésintelligence qui avoit existé. Ils n’auront jamais l’intention, ni de conduire le commerce avec honneur, ni de cesser toutes relations avec nous, et nous serons de jour en jour, leur jouet et l’objet de leurs insultes.

L’interruption de notre commerce pendant une seule année , et l’arrivée sur les côtes de la Chine de quelques-uns de nos moindres croiseurs jetteroient la confusion dans tout le céleste empire. Les Chinois ne sont préparés à supporter ni la perte qu’ils souffriroient dans le premier cas, ni les troubles et les convulsions qu’exciteroient la destruction de leurs pêcheries , et

la ruine de leur commerce cdtier. Leur puissance navale est si foible , qu après avoir fait la guerre bien des années aux pirates , qui chassoient leurs jonques jusque dans le fleuve de Canton , et qui saccageoient les villes et les villages à quelques milles de cette place, ils furent enfin obligés de traiter avec eux, de les payer pour obtenir la paix, et de faire leurs chefs mandarins de première classe.

Rrusentern, navigateur russe, plein d’intelligence , qui eut occasion de toucher à ce port , dans son voyage autour du monde, qui y fut vexé et insulté , dit , avec une justesse et une vérité dont chacun doit convenir, a que la patience et la douceur déplacée des grandes puissances européennes a donné à ces sauvages la hardiesse, nonseulement de regarder tous les Européens comme des barbares, mais de les traiter comme tels. »

Le capitaine Maxwell , en arrivant à

Canton , envoya une note très -forte au vice-roi pour se plaindre de l’insulte faite à son vaisseau. Celui-ci y répondit par le moyen d’une lettre que les négocians de Hong écrivirent à sir Théophile Metcalfe , chef de la factorerie, qui leur répondit que n’ayant aucune autorité sur les officiers du roi , il ne pouvoit ni la recevoir , ni se chaiger de la transmettre. Ils portèrent alors au capitaine Maxwell leur lettre d’explication sur le fracas qui étoit arrivé*, mais le capitaine refusa de les voir et de recevoir leur missive , en alléguant que des marchands chinois ne pouvoient convenanahlement servir d’intermédiaire entre le vice-roi et lui. La chose en resta là. On Sut que cette lettre contenoit en substance une misérable excuse, et prétendoit qu’une erreur avoit eu lieu dans l’envoi de la passe , et que les mandarins commandans des forts n’en ayant pas été instruits , avoient été obligés d’agir suivant leurs or-

dres. Mais ce qui démontra l’effronterie impudente de leurs assertions , fut le compte public qu’ils rendirent de cette affaire ( car ils affectent de rendre un compte public de toutes leurs transactions ) en présentant cette lettre d’explication. Ils voulurent faire passer tout ce qui étoit passé pour une simple affaire de salut. Le premier bruit, avant la fabrication officielle , étoit qu’ils avoient eu quarante-sept hommes tués , et un grand nombre de blessés, (i) Cette version approche probablement de la vérité, attendu qu’ils étoient très serrés. Mais après la publication

(i) Chez ce peuple sage et éclairé , quand un homme a reçu une blessure dangereuse , il faut qu’il périsse , car on n’y permet , ni qu’un naturel du pays acquière les connoissances nécessaires pour faire une opération , ni qu’un étranger qui les possède , en fasse une pour le sauver, si ce n’est au risque de sa vie ; car si le patient venoit à mourir dans les quarante jours par suite de l’opération ou par quelque autre cause , Y anatomiste seroit certainement étranglé , ou , s’il étoit riche , il lui en coûteroit aa moins une somme considérable.

de l’édit , ce fut un sujet dont personne ne pouvoit parler, (i) C’est ce qu’on appelle à la Chine , faire bonne mine } ou sauver les apparences , quand ils veulent arranger à leur manière la relation de quelque évènement ; et ceux qui en ont été les témoins reçoivent littéralement l’ordre de ne pas croire l’évidence de leur sens , mais de s’en rapporter uniquement à l’édit , nom qu’ils donnent à leurs proclamations (2). Ce récit

(1) On en parloit pourtant beaucoup en secret. Des boulets trouvés dans leurs batteries , furent envoyés à Canton , et pesés, et ils ne pouvoient revenir de leur étonnement, en voyant que des navires , que nous nommions nos petits vaisseaux, pouvoient lancer des balles de trente-deux livres. Ils se demandoient sérieusement , quelles seroient les suites du renvoi de l’ambassade, et si no» grands vaisseaux viendroient remonter le fleuve. Les dernières nouvelles reçues de Canton annoncent que les craintes ont plutôt augmenté que diminué.

(2) De manière ou d’autre , le mot édit a passé en usage pour désigner toute proclamation publique, qu’elle

est alors envoyé dans les autres parties de l’empire, et il passe à la postérité comme une histoire véritable que personne n’oseroit contredire. On doit supposer que peu de voyageurs ayant été en Chine seront assez crédules pour s’imaginer que le peuple y ait le droit de critiquer la conduite de ses supérieurs, et même de faire publiquement des remarques sur celle de l’empereur. La loi qui le permet , peut passer pour une ironie sanglante sur l’état actuel des Chinois.

11 est plus que probable que l’insulte que vouloit nous faire le vice-roi , ne se bornoit pas à défendre à V Alceste l’entrée du fleuve ; ce qui le prouve , c’est qu’il avoit placé ses jonques sur la route de Macao, et non sur celle qu’avoit suivie lord Macartney pour se rendre à Canton , et qu’après l’événement dont nous venons de rendre comp-

vienne ou non de l’empereur , qu’elle ait ou n’ait pas force de loi.

te, on les relira de cette station. La teneur generale de sa conduite en est d ailleurs la meilleure preuve. Quoi qu’il en soit, c eut été un triomphe pour lui et ses adhérens , que l’ambassadeur fût arrivé a Canton avec aussi peu d’éclat et de démonstrations de respect que possible. Les apparences extérieures étant toutes pour les Chinois, cette circonstance avoit ajouté à leurs yeux , comme à ceux des étrangers, l’idée de disgrâce et d’humiliation qu’ils attaclioient au renvoi de l’ambassade. Mais l’arrivée de V Alceste à Wampoa, non-seulement assuroit à l’ambassadeur une entrée aussi brillante qu’aucune qu’on eût jamais vue (i)} mais ce qui n’étoit pas d’une moindre importance, elle soütenoit la dignité de notre pavillon, et avoit réduit le vice-roi qui l’avoit insulté.

(i) Si les Chinois ne s’y joignirent pas , c’est une nouvelle preuve qu’ils l’auroient empêchée, s’ils en avoient eu la hardiesse.

à faire de basses félicitations a ceux qui avoient défié sa flottille et cauonné ses fortifications.

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