SUR L’AMBASSADE A SIAM. ICO
bien différentes : l’une, que M. Boucherat était chancelier (j’en fus fort aise); l’autre, que M. le cardinal de Bouillon était exilé (j’en fus fort fâché). Nous partîmes aussitôt, le chevalier de Chaumont et moi , et fîmes ensemble la première journée; il regardait toujours les Bretonnes, et m’avoua, avec toute sa dévotion, qu’il les trouvait aussi belles que la princesse de Conli. Nous venions de voir les Siamoises. 11 arriva le premier à la cour, comme de raison ; j’y arrivai trois jours après. On nous entourait comme des ours. Le roi me fit beaucoup (le questions , il m’en fit une entre autres dont on parla fort : il me demanda comment on disait manger en siamois-; je lui dis qu’on disait kin. Un quart d’heure après, il me demanda comment on disait boire ; je lui répondis : kin. « Je vous y prends, dit-il ; vous m’avez dit tantôt que kin signifie manger. — 11 est vrai, Sire, lui repartis-je sans hésiter; mais c’est qu’en siamois kin signifie avaler ; et pour dire manger , on dit kin kaou, avaler du riz ; et kin nam, avaler de l’eau. — Au moins, dit le roi en riant, il s’en tire avec esprit. » Je disais vrai , et l’esprit n’a point aidé en cette occasion.
Un mois après que je fus arrivé iï Paris, les ambassadeurs du roi de Siam y arrivèrent. Le roi les fit défrayer partout, et leur donna audience dans la grande galerie de Versailles. On y avait
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élevé un trône magnifique. Us firent une fort belle harangue, que l’abbé de Lionne, missionnaire, expliqua en français. Ils marquèrent au roi (les respects qui allaient presque jusqu’à l’adoration ; et en s’en retournant ils ne voulurent jamais tourner le dos, et allèrent à reculons. Les présents qu’ils avaient apportés étaient rangés dans le salon au bout de la galerie. M. de Louvois , qui n’estimait pas beaucoup les choses où il n’avait point de part , les méprisait extrêmement. « Monsieur l’abbé, me dit-il en passant, tout ce que vous avez apporté là vaut-il bien quinze cents pistoles? — Je n’en sais rien, monsieur, lui répondis-je le plus haut que je pus , afin qu’on m’entendit ; mais je sais fort bien qu’il y en a pour plus de vingt mille écus d’or pesant, sans compter les façons ; et je ne dis rien des cabinets du Japon , des paravents , des porcelaines. » Il fit , en me regardant , un sourire dédaigneux et passa. Quelqu’un apparemment conta au roi cette belle conversation ; car dès le soir même, M. Bontemps me demanda, de la part de Sa Majesté, si ce que j’avais dit à M. de Louvois était bien vrai. Je lui en donnai la preuve en lui donnant un mémoire exact du poids de chaque vase d’or, et je l’avais fait faire à Siam avant que de partir : je suis persuadé qu’on le vérifia dans la suite. Cette bagatelle ne laissa pas d’irriter M. de Louvois contre
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moi ; il ne m’aimait pas déjà, parce que j’étais des amis du cardinal de Bouillon , sa bêle. Quatre jours après , il conta à Mcudon , en pleine table , une histoire de moi, fausse depuis le commencement jusqu’à la tin, où M. l’archevêque était fort mêle. L’archevêque le sut, m’envoya quérir, me conta tout , et me dit : « Mon pauvre abbé , ne relevons point la médisance ; c’est le moyen de la faire crever. » Je ne dirai rien davantage des ambassadeurs siamois, il y a des livres imprimés de leurs bons mots ; et, dans le vrai, le premier ambassadeur avait beaucoup d’esprit : il avait soin de nous à Siain ; il faisait à peu près la fonction de gentilhomme ordinaire. Je dis à M. Constance que cet homme-là me paraissait propre à réussir en France : il me dit qu’il n’était pas assez grand seigneur pour le charger d’une si belle ambassade, et que d’ailleurs il était malcontent de la cour, parce qu’à la mort du barcalon, son frère, on lui avait ôté deux millions. Je lui répondis qu’on pouvait lui faire donner un plus grand titre, et que les bienfaits effaçaient les injures : il y songea, en parla au roi de Siam, le lit opra et ambassadeur. Il faut pourtant avouer que M. Constance avait raison. Ce bon ambassadeur se mit à son retour dans le parti de Pitracha, et par ses conseils contribua beaucoup à le faire roi, et à faire scier en deux le pauvre M. Constance. Il est
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à présent barcalon, c’est-à-dire premier ministre. La harangue qu’il fit au roi à son audience de congé fut admirée : on me fit l’honneur de nie soupçonner d’y avoir mis la main. Le roi m’envoya chercher pour me la demander : il la voulait faire voir à M me de Maintcnon. Je lui en portai un brouillon qui se trouva dans ma poche ; il m’ordonna de lui en apporter au retour de la chasse une copie bien écrite, ce que je fis. La vérité est que les ambassadeurs avaient mis dans leur patois une partie des pensées qui y sont. L’abbé de Lionne les avait traduites en français ; AI. Tibergc y avait donné ce tour simple, naturel et noble qu’il sait donner à tout cc qu’il fait ; et j’y avais marqué quelques points et quelques virgules. On sera peut-être bien aise de la retrouver ici.
« Grand ïloi, nous venons ici pour demander à Votre Majesté la permission de nous en retourner vers le roi notre maître. L’impatience où nous savons qu’il est d’apprendre le succès de notre ambassade, les merveilles que nous avons à lui raconter, les gages précieux que nous lui portons de l’estime singulière que Votre Majesté a pour lui, et surtout l’assurance que nous lui devons donner de la royale amitié qu’elle contracte pour jamais avec lui, tout cela, beaucoup plus encore que les vents et la saison, nous invite enfin à partir, pendant que les bons traitements que nous