Bonteins, premier valet de chambre du roi
sion de contenter ma curiosité, je souhaitais d’èlre major de l’ambassade, et d’en faire toutes les fonctions, il y consentit très-volontiers.
M. le comte du Luc, que j’avais aussi consulté, et qui avait approuvé mon voyage, en parla à M me Rouillet : cette dame avait deux caisses de très-beau corail, qu’elle avait apporté de Provence , elle souhaitait de s’en défaire ; MM. de la compagnie des Indes, à qui elle avait voulu les vendre , avaient peine de s’en accommoder , et ne lui en avaient offert que cinq cents livres, ce qui était fort au-dessous de leur valeur ; elle pria le comte de faire en sorte que je voulusse m’en charger, me donnant pouvoir d’employer l’argent que j’en retirerais, en étoffes de damas, cabinets de la Chine, ouvrages du Japon, et autres raretés du pays. Je me chargeai volontiers de cette commission , après quoi ayant réglé le peu d’affaires que j’avais à Paris, je partis au commencement de l’année 1685, pour me rendre à Brest, où j’avais ordre de faire armer deux vaisseaux que le roi avait destinés pour l’ambassade.
Sur la fin du mois de février, tout étant prêt pour le départ , M. de Chaumont et M. l’abbé de Choisy se rendirent à Brest ; ils s’embarquèrent sur le vaisseau nommé l’Oiseau , commandé par M. de Vaudricourt, et avec eux les ambassadeurs du roi de Siam, six pères jésuites, savoir, les
pères de Fontenai, Tachart, Gerbillon, Lecomte, Bouvet et Visdelou, que le roi envoyait h la Chine, en qualité de mathématiciens ; quatre missionnaires , parmi lesquels étaient MM. Le Vacher et du Chailas, et une suite nombreuse de jeunes gentilshommes qui firent volontiers le voyage, ou par curiosité, ou comme nous avons dit, dans la vue de faire plaisir à M. l’ambassadeur.
Tout le reste de l’équipage qui ne pouvait pas avoir place sur l'Oiseau , fut reçu dans une frégate nommée la Maligne; elle était de trente -trois pièces de canon, et commandée par M. Joyeux, lieutenant du port de Brest, qui avait fait plusieurs voyages aux Indes. Tout étant embarqué, nous levâmes l’ancre pendant la nuit, et le lendemain matin, qui était un samedi, troisième de mars, après que les équipages des deux vaisseaux eurent crié à plusieurs reprises , vive le roi ! nous mimes à la voile , et nous fîmes route pour le cap de Bonne-Espérance.
La navigation fut fort heureuse ; nous passâmes la ligne, sans être trop incommodés des chaleurs ; peu après nous commençâmes à apercevoir des étoiles que nous n’avions jamais vues. Celles qu’on appelle la Croisade , el qui sont au nombre de quatre, furent les premières que nous remarquâmes ; nous vîmes ensuite le Nuage blanc , qui est placé auprès du pôle antarctique. A l’aide des
excellentes lunettes dont nos mathématiciens se servaient , nous découvrîmes que la blancheur de ce nuage n’est autre chose qu’une multitude de petites étoiles dont il est semé. Enfin après une navigation de trois mois, nous arrivâmes au cap de Bonne-Espérance, si juste par rapport à l’estime que nos pilotes en avaient faite, qu’il n’y eut que quinze lieues d’erreur, ce qui n’est de nulle conséquence dans un voyage d’un si long cours.
Le cap de Bonne-Espérance, qui n’est qu’une longue chaîne de montagnes, s’étend du septentrion au midi, et finit en pointe assez avant dans la mer. A côté de ces montagnes, s’ouvre une grande et vaste baie qui s’avance fort avant dans les terres, et dont la côte le long des montagnes est très-saine, mais fort périlleuse partout ailleurs. Nous n’osâmes pas avancer pendant la nuit ; mais le lendemain , quoique le vent fût assez contraire, nous crûmes qu’il n’y avait pas de risque à entrer.
A peine fûmes-nous dans le milieu de la rade, que le vent cessa tout à coup. Tandis que nous étions emportés par les courants contre des rochers dont nous n’étions plus qu’à une portée de mousquet, le vent revint par bonheur et nous tira de ce danger. Nous n’avions point eu de journée si périlleuse ; enfin, après bien du travail, nous mouillâmes à cent cinquante pas du fort que les
Hollandais v ont bâti, et où ils entretiennent une forte garnison. Deux chaloupes xinrent aussitôt nous reconnaître ; le lendemain je fus mis à terre pour aller complimenter le gouverneur et pour traiter avec lui du salut, et des rafraîchissements dont l’équipage avait grand besoin. Je trouvai cet officier dans le fort dont j’ai parlé ; c’est un pentagone régulier et très-bien fortifié ; je fus reçu avec beaucoup de civilité, on m’accorda tout ce que je demandais ; il fut convenu que le salut serait coup pour coup et qu’on nous fournirait, en payant, toute sorte de rafraîchissements.
Je vins rendre compte de ma négociation à M. l’ambassadeur qui , charmé des bonnes manières des Hollandais , fit mettre les chaloupes en mer, et chacun ne pensa plus qu’à aller à terre se délasser des fatigues d’une si longue navigation.
Les pères jésuites furent d’abord faire la révérence au gouverneur qui les combla d’honnêtetés. Ces pères lui témoignèrent qu’étant à terre, ils seraient bien aises d’employer leur temps à des observations qui pourraient être de quelque utilité au public, et auxquelles ils ne pourraient pas vaquer ailleurs si commodément. Il leur permit fort agréablement ce travail, et pour le leur faciliter, il les logea dans un magnifique pavillon, bâti dans le jardin de la compagnie des Indes. Ils y firent en effet différentes observations fort utiles.
et réglèrent la longitude du cap, qui n’avait été déterminée jusqu’alors que suivant l’estime des pilotes, manière de compter très-douteuse et sujette à bien des erreurs.
Tandis que les mathématiciens faisaient leurs observations, je fus bien aise de faire aussi les miennes et de m’informer exactement de l’état du pays. Voici tout ce que j’en pus découvrir pendant le peu de séjour que nous y fîmes.
Les Hollandais en sont les maîtres ; ils l’achetèrent des principaux chefs des peuples qui l’habitaient et qui, pour une assez médiocre quantité de tabac et d’eau-de-vie, consentirent de se retirer plus avant dans les terres. On y trouve une fort belle aiguade 1 : le pays est de lui-même sec et aride ; malgré cela les Hollandais y cultivent un jardin, qui est sans contredit l’un des plus grands et des plus beaux qu’il y ait au monde. Il est entouré de murailles ; outre une grande quantité d’herbes de toute espèce, on y trouve abondamment les plus beaux fruits de l’Europe et des Indes.
Comme ce cap est une espèce d’entrepôt où tous les vaisseaux qui font le commerce d’Europe aux Indes, et des Indes en Europe, viennent se
1 . On appelle aiguade une source ou une rivière où les équipages renouvellent leur provision d’eau.
radouber et prendre les rafraîchissements dont ils ont besoin, il est pourvu abondamment de tout ce qu’on peut souhaiter. Les Hollandais ont établi , à douze lieues du cap, une colonie de religionnaires français à qui ils ont donné des terres à cultiver. Ceux-ci ont planté des vignes; ils y sèment du blé , et y recueillent en abondance toutes les denrées nécessaires «à la vie.
Le climat y est fort tempéré ; sa latitude est au 35 e degré : les naturels du pays sont Cafres , un peu moins noirs que ceux de Guinée , bien faits de corps, très-dispos, mais d’ailleurs le peuple le plus grossier et le plus abruti qu’il y ait dans le monde. Ils parlent sans articuler, ce qui fait que personne n’a jamais pu apprendre leur langue. Ils ne seraient pourtant pas incapables d’éducation : les Hollandais en prennent plusieurs dans l’enfance ; ils s’en servent d’abord pour interprètes, et en font ensuite des hommes raisonnables.
Ces peuples vivent sans religion ; ils se nourrissent indifféremment de toutes sortes d’insectes qu’ils trouvent dans les campagnes ; ils vont nus , hommes et femmes, à la réserve d’une peau de mouton qu’ils portent sur les épaules, et dans laquelle il s’engendre de la vermine qu’ils n’ont pas horreur de manger.
Les femmes portent, pour tout ornement, des boyaux de moutons fraîchement tués , dont elles
entourent leurs bras et leurs jambes. Ils sont trèslégers à la course; ils se frottent le corps avec de la graisse, ce qui les rend dégoûtants, mais trèssouples et propres à toutes sortes de sauts ; enfin ils couchent tous ensemble, pcle-mêle, sans distinction de sexe, dans de misérables cabanes, et s’accouplent indifféremment comme les bêtes, sans aucun égard à la parenté.
Huit jours après notre arrivée au cap de Bonne- Espérance, étant suffisamment refaits, nous fîmes route pour le détroit de la Sonde , formé par les îles de Java et de Sumatra. Les vents contraires nous firent courre du côté du sud, et nous séparèrent de la frégate, que nous perdîmes de vue : nous reconnûmes les terres australes, côtes inconnues à nos pilotes. Celte terre nous parut rougeâtre ; nous ne voulûmes pas en approcher, et le vent étant devenu plus favorable, nous changeâmes de route, et nous reconnûmes file de Java.
Nous manquions de pilotes à qui le détroit de la Sonde fût suffisamment connu : pour suppléer à ce défaut, nous prîmes le parti de naviguer sur de bonnes cartes dont M. de Louvois nous avait pourvus , et ayant suivi quelque temps file de Java , sous petites voiles , nous découvrîmes le détroit, où nous entrâmes assez heureusement.
Pendant ce trajet, tout l’équipage, qui était sur le pont, fut témoin d’un phénomène que nous
n’avions jamais vu, et qui fournit matière , pendant quelques heures, aux raisonnements de nos physiciens. Le ciel étant fort serein, nous entendîmes un grand coup de tonnerre, semblable au bruit d’un canon tiré à boulet : la foudre, qui sifflait horriblement , tomba dans la mer à deux cents pas du navire, et continua à siffler dans l’eau, qu’elle fit bouillonner pendant un fort long espace de temps.
Après une navigation d’environ deux mois, nous arrivâmes, le quinzième d’août, â la vue de Bantan \ où, quelque envie que nous eussions de passer outre, nos malades, l’épuisement de tout le reste de l’équipage, et, plus que tout cela, le défaut de pilote qui connût la route de Siam, nous obligèrent de relâcher. Nous passâmes la nuit à l’ancre ; le lendemain , j’eus ordre d’aller à terre pour complimenter le roi de la part de M. l’ambassadeur, et pour le prier de nous permettre de faire les rafraîchissements dont nous manquions.
Le lieutenant du fort, chez qui je fus introduit, me refusa tout ce que je lui demandais. Quelque instance que je pus faire , il n’y eut jamais moyen d’avoir audience du roi : je représentai que j’avais à parler au gouverneur hollandais ; on