VOYAGE DU COMTE DE FOHBIN
presque avant que nous nous fussions aperçus qu'ils les avaient attaqués. De là, sans perdre; ha* leine, ils poussèrent vers les troupes que je commandais. Quoique j'eusse phis de mille soldats armés de lances et de fusils , l'épouvante les prit à tel point, que tout se culbuta. Les Macassaris leur passèrent sur le ventre, et tuant à droite et à gauche tout ce qu'ils pouvaient joindre , ce ne fut plus qu^un carnage horrible.
Dans une déroute si générale , ils nous eurent bientôt poussés jusqu'au pied de la muraille du nouveau fort. Six d'entre eux , plus acharnés que les autres, poursuivirent les fuyards et entrèrent dans la fausse baie qui donne sur la rivière auprès du mur du petit fort carré ; ils passèrent de l'autre côté du» fort, et ils firent dans tous ces endroits un carnage épouvantable, tuant, sans distinction d'âge et de sexe, fenunes, enfants , et tout ce qui se présentait à eux.
Dans cetembairas, ne pouvant phis retenir le gros des troupes, je les laissai fuir, et comme je n'avais qu'une lance pour toute arme, je gagnai le bord du fossé , résolu de sauter dedans si j'étais poursuivi. Ma pensée était que ce fossé étant plein de vase, ils ne pourraient pas venir à moi avec leur vitesse ordinaire, et que j'en aurais meilleur parti.
Ils «passèrent à dix pas sans m'apercevoir ; ils
étaient trop occupés à tuer : pas un de ces mal-heureux Siamois qui songeât à faire face pour se défendre, tant ils étaient effrayés. Enfin, ne voyant aucun moyen de les rallier, je gagnai la porte du nouveau fort, qui n'était fermée que d'une barrière , et je montai sur un bastion , d'où je fis tirer quelques coups de fusil sur les ennemis, qui, se trouvant maîtres du champ de ba-* taille, et n'ayant plus personne à tuer, se retirèrent sur le bord de la rivière. Après avoir conféré quelque temps entre eux, n'écoutant plus que leur désespoir, et résolus de se mettre dans la nécessité de combattre , ils regagnèrent leur galère , y mirent le feu, et, après s'être armés de targues et de lances , ils descendirent de nouveau à terre, dans le dessein de faire main basse sur tout ce qui se présenterait.
Us commencèrent par brûler toutes les maisons des soldats, qui, selon l'usage du pays, n'étaient que de cannes, et, remontant sur. le bord de la rivière, ils attaquèrent et tuèrent indistinctement tout ce qu'ils trouvaient sur leur passage. Tant de meurtres répandirent tellement l'alarme dans les environs, que la rivière fut bientôt couverte de gens à la nage, hommes et femmes, qui portaient leurs enfants sur le dos.
Touché de ce spectacle, et indigné de ne voir plus que des morts dans l'endroit où Ton avait
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combattu, je ramassai mie vingtaine de soldats armés de fusils , et je m'embarquai avec eux sur un balon , pour suivre ces désespérés. Je les joignis à une lieue du fort; je leur fis tirer dessus, et je les obligeai à s'éloigner du rivage. Ils s'avancèrent dans les terres , d'où ils entrèrent dans des bois qui étaient à côté. N'ayant pas assez de monde pour les poursuivre, et, la partie n'étant pas égale, je n'osai pas entreprendre de les forcer. Ainsi je pris le parti de m'en retourner au fort.
A peine fus-je arrivé , qu'on vint m'avertir que les six Macassars qui avaient passé de l'autre côté de la fausse baie, s'étaient saisis d'un couvent de talapoins, qu'ils en avaient tué tous les moines , et avec eux un mandarin d'importance , dans le corps duquel l'un d'eux avait laissé son crit , qu'on me présenta. J'y courus avec quatrevingts de mes soldats armés de lances , car ils ne savaient pas encore manier l'arme à feu ; je trouvai en arrivant que les Siamois , ne pouvant plus se défendre, avaient été obligés de mettre le feu au couvent.
On me dit que les Macassars s'étaient jetés à deux pas de là , dans un champ plein de grandes herbes fort épaisses , et presque de la hauteur de trois pieds, dans lesquelles ils se tenaient accroupis. J'y conduisis ma troupe, j'en formai deux
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rangs bien serrés , menaçant de tuer le premier qui ferait mine de fuir. Mes lanciers ne marchaient d'abord que pas à pas et à tâtons : mais peu à peu ma présence les rassura.
Le premier Macassar que nous trouvâmes, se dressa sur ses pieds comme un furieux, et élevant son crit, allait se jeter sur mes gens ; je le prévins, et je lui cassai la tête d'un coup de fusil. Quatre autres furent tués successivement par nos Siamois, qui ne s'ébranlèrent point dans cette occasion, se soutenant les uns les autres, et donnant à grands coups de lance sur ces malheureux , qui , combattant toujours à leur ordinaire , aimaient mieux trouver la mort en avançant , que de reculer un seul pas.
Comme je songeais à m'en retourner, je fus averti qu'il restait encore un sixième Macassar; c'était un jeune garçon , celui-là même qui ayant tué le mandarin , lui avait laissé son crit dans le corps. Nous retournâmes dans les herbes pour chercher ce dernier. J'ordonnai à mes soldats de ne le point tuer, j'étais bien aise de le prendre vif, puisqu'il était désarmé : mais ils étaient si animés, et ils firent si peu d'attention à ce que je leur dis , qu'ils le percèrent de mille coups.
Étant de retour au fort, j'assemblai tous les mandarins pour conférer avec eux sur le parti qu'il y avait à prendre. Il fut résolu qu'on ramas-
serait tout ce qui nous restait de troupes, et que nous poursuivrions les ennemis, dès que nous aurions des nouvelles de l'endroit où ils s'étaient retirés. Je voulus ensuite savoir le nombre des morts : je trouvai que j'avais perdu dans cette malheureuse journée, trois cent soixante-six hommes. Les Macassars n'en perdirent que dixsept ; savoir , six dans le petit fort , six au couvent des talapoins , et cinq sur le champ de bataille.
Comme je voulus entrer dans le pavillon pour me reposer un moment , car j'en avais grand besoin après les fatigues que j'avais eu à essuyer , je fus frappé d'un spectacle d'autant plus triste , que je m'y attendais moins. Outre les cadavres des Macassars et des Siamois, qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever , je trouvai étendu sur le bord de mon lit, un jeune officier nommé Beauregard, fils d'un commissaire du roi à Brest ; il était demeuré à Siam, et je l'avais fait major de toutes les troupes siamoises. En le voyant dans cette situation , je le crus mort, et j'en eus le cœur serré de douleur.
On ne croira peut-être pas ce que je vais dire ; car , en effet , il a bien plus l'air d'une fable que de toute autre chose. Je puis pourtant assurer que je n'y ajouterai rien du mien, et que je ne rapporterai que la pure vérité. N'étant approché du lit, et ayant examiné ce jeune homme de plus près , je vis qu'il respirait encore , [mais il ne par-
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lait plus , et il avait la bouche toute couverte d'écume; je lui trouvai le ventre ouvert, toutes les entrailles et l'estomac même qui étaient sortis, pendaient en s'abattant sur les cuisses. Ne sachant comment faire pour lui donner qudque secours, car je n'avais ni remède, ni. chirurgien, je me hasardai de le traiter comme je poiyrais.
Pour cet effet , ayant accommodé deux aiguilles avec de la soie, je remis les entrailles à leur place, et je cousis la plaie, comme j'avais vu faire dans de semblables occasions. Je fis ensuite deux ligatures que je joignis , et après fivoir battu du blanc d'œuf , que je mêlai avec de l'arack qui est une espèce d'eau-de^vie ; je m'en servis pour panser le malade, ce que je continua, pendant dix jours. Mon opération réussit parfaitement bien , et Beauregard fut guéri ; à la vérité, il n'eut jamais la fièvre, ni aucun autre symptôme fâcheux. Je remarquai en lui remettant les entrailles dans le ventre, qu'elles étaient déjà sèches comme du parchemin, et mêlées avec du sang caillé; mais tout cela n'empêcha pas la parfaite guérison qui suivit peu de jours après.
Le lendemain matin je reçus avis qu'un des six Macassars qui avaient combattu dans le pavillon ^ n'était pas mort. Quelques soldats siamois l'avaient saisi , et de peur qu'il ne leur échappât , ils en avaient fait comme un peloton à force de le
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A peine le Hacacssar fut en liberté, qu'il corn* mença à allonger les jambes et à remuM* les bras, eonune pour les dégourdir. Je m'aperçus qu'en répondant aux questions que je lui faisais, il se tournait, et tâchant de gagner terrain, s'approchait insensiblement de la hallebarde pour s'en saisir. Je connus son dessein, et m'adressant au sergent : « Tiens-toi près de ta hallebarde, lui disje; voyons jusqu'où cet enragé poussera l'audace.» Dès qu'il en fut à portée , il ne manqua pas de se jeter dessus pour la saisir en effet » mais ayant
plus de courage que de force , il se laissa tomber presque mort sur le visage ; alors voyant qu'il n'y avait rien à espérer de lui , je le fis achever surle-champ.
J'étais si frappé de tout ce que j'avais vu faire à ces hommes qui me paraissaient si différents de tous les autres , que je souhaitai d'apprendre d'où pouvait venir à ces peuples tant de courage, ou pour mieux dire tant de férocité. Des Portugais qui demeuraient dans les Indes depuis l'enfance , et que je questionnai sur ce point , me dirent que ces peuples étaient habitants de l'île de Calebos , ou Macassar ; qu'ils étaient mahométans schismatiques et très-superstitieux ; que leurs prêtres leur donnaient des lettres écrites en caractères magi-» ques qu'ils leur attachaient eux-mêmes au bras, en les assurant que tant qu'ils les porteraient sur eux , ils seraient invulnérables ; qu'un point parti-^ culier de leur créance ne contribuait pas peu à les rendre cruels et intrépides. Ce point consiste à être fortement persuadés que tous ceux qu'ils pourront tuer sur la terre , hors les mahométans , seront tout autent d'esclaves qui les serviront dans l'autre monde. Enfin', ils ajoutèrent qu'on leur imprimait si fortement dès l'enfance ce qu'on appelle le point d'honneur , qui se réduit parmi eux à ne se rendre jamais, qu'il était encore hors d'exemple qu'un seul y eût contrevenu.
Pleins de ces idées, ils ne demandent ni ne donnent jamais de quartier ; dix Macassars, le crit à la main, attaqueraient cent mille hommes. Il n'y a pas lieu d'en être surpris; des gens imbns de tels principes ne doivent rien craindre, et' ce sont des hommes bien dangereux. Ces insulaires sont d'une taille médiocre, basanés, agiles et trèsvigoureux. Leur habillement consiste en une culotte fort étroite, et comme à l'anglaise, une chemisette de coton blanche ou grise, un bonnet d'étoffe bordé d'une bande de toile large d'environ trois doigts; ils vont les jambes nues, les pieds dans des babouches , et se ceignent les reins d'une écharpe, dans laquelle ils passent leur arme diabolique. Tels étaient ceux à qui j'avais affaire , et qui me tuèrent misérablement tant de monde.
Beauregard, à qui j'avais remis les entrailles, et que je continuais de panser, se trouvant un peu mieux, et commençant à parler, je voulus savoir de lui comment il avait reçu sa 'blessure, puisque tandis que nous étions dans le fort à batailler avec les six premiers Macassars, il était dehors.
Il me dit qu'ayant vu tomber du bastion deux honunes , la tête la première , et ayant pris l'un d'eux pour le capitaine , il y était accouru pour empêcher les Siamois de le tuer ; que le Macassar s'en étant aperçu, et contrefaisant le mort, l'avait
laissé approcher , jusqu'à ce qu'étant à portée , il lui avait allongé un coup de crit qui lui avait fait la blessure que j'avais vue ; que dans cette situation, ne sachant où aller et portant ses entrailles dans les mains, il avait gagné le pavillon où, ne trouvant personne pour le secourir, il était tombé de faiblesse sur mon lit, à peu près dans la situation où je le trouvai.
Jelrendis compte à M. Constance de cette malheureuse aventure ; quoique sa manœuvre ne m'eût que trop manifesté sa mauvaise volonté à mon égard , je crus qu'il ne convenait pas de lui en témoigner du ressentiment. Je lui écrivis donc, comme si je ne m'étais douté de rien ; et en lui faisant un détail bien circonstancié de tout ce qui m'était arrivé, je lui donnai avis de prendre garde au reste des Macassars qui étaient retranchés dans leur camp , et de profiter de mon malheur. Ayant reçu ma relation, il fit entendre au roi tout ce qu'il voulut ; et comme je m'étais sans doute trop bien conduit à son gré , il me répondit par une lettre pleine de reproches, m'accusant d'imprudence et d'avoir été , par mon peu de conduite, la cause de tout ce massacre; il finissait en me donnant ordre, non plus d'arrêter les Macassars comme la première fois, mais d'en faire mourir tout autant que je pourrais.
Je n'avais pas ^ttenda ses ^ instructions sur ce
point. Dès le lendemain de notre déroute , ayant encore assemblé tous les mandarins , je leur avais distribué des troupes avec ordre de se tenir sur les avenues , pour empêcher que les ennemis qui avaient gagné les bois ne revinssent sur le bord de la rivière y jeter de nouveau l'épouvante , car c'est ce qu'il y a de plus habité dans le pays et l'endroit où ils pouvaient faire le plus de ravage.
Quinze jours après, j'appris qu'ils avaient paru . à deux lieues de Bancok ; j'y courus avec quatrevingts soldats que j'embarquai dans mon balon, le pays étant encore inondé, j'arrivai fort à propos pour rassurer les peuples ; j'y trouvai plus de quinze cents personnes qui fuyaient comme des moutons devant vingt-quatre ou vingt-cinq Macassars , qui étaient encore attroupés.
A mon arrivée , ces fiu*ieux abandonnèrent quelques balons dont ils s'étaient saisis et se jetèrent à la nage. Je leur fis tirer dessus ; mais ils furent bientôt hors de la portée du fusil et se retirèrent dans les bois. Je rassemblai tout ce peuple effrayé ; je lui reprochai sa lâcheté et la honte qu'il y avait à fuir devant un si petit nombre d'ennemis. Animés par mes discours , ils se rallièrent et les poiu*suivirent jusqu'à l'entrée du bois où , voyant qu'il était impossible de les forcer , je retournai à Bancok.
Je trouvai , en. arrivant , deux de ces malheu-
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réiix qui ayatit été blessés n'avaient pu suivre les autres et avaient été pris par nos Siamois. Un missionnaire que j'avais auprès de moi, appelé M. Manuel, les ayant regardés comme un objet digne de son zèle , fit tant et leur parla avec tant de force , qu'ils se convertirent et moururent peu de temps après avoir reçu le baptême.
Quelques jours après , on m'en amena un troisième ; le missionnaire le prêcha beaucoup , mais inutilement. Ce misérable démanda si se faisant chrétien on lui sauverait la vie, on lui dit que non. «« Puisque je dois mourir , dit-il , qu'importe de demeurer avec Dieu ou avec le diable? » Làdessus il eut le cou coupé. Un Siamois qui vit que je faisais emporter la tête pour l'exposer au bout d'une lance , me pria de n'en rien faire , en m'assurant que quelqu'un ne manquerait pas de l'enlever dans la nuit pour s'en servir à des sortilèges auxquels la nation est fort portée. Je me pris à rire de ce qu'il disait , et me moquant de la superstition siamoise , j'ordonnai que la tête serait mise en un lieu où elle pût être vue , et donner de la terreur aux autres.
Au bout de huit jours, quelques paysans tout effrayés vinrent m'avertir que les ennemis avaient paru sur le rivage, qu'ils y avaient pillé un jardin d'où ils avaient enlevé quelques herbes et une quantité assez considérable de fruits*
J'y allai avec environ cent soldats armés de lances et de fusils ; j'y trouvai plus de deux mille Siamois qui s'étaient rendus sur le lieu. On me fit remarquer l'endroit où les Macassars avaient mangé et couché.
Lassé de me voir mener pendant si longtemps par une poignée d'ennemis , je résolus d'en voir le bout. Je partageai les deux mille hommes' que j'avais en deux corps , que je postai à droite et à gauche , et je me mis avec mes cent hommes aux trousses de ces bêtes féroces. Je suivis dans Teau la route qu'ils s'étaient ouverte à travers les herbes. Comme ils mouraient presque de faim, ne se nourrissant depuis un mois que d'herbes sauvages , je vis bien qu'il était temps de ne les plus marchander, surtout n'ayant avec moi que des hommes frais et dont je pouvais tirer quelque parti. Dans cette pensée , je leur fis doubler le pas ; après avoir marché environ ime demi-liéue , nous aperçûmes lés efmemis et nous nous mimes en devoir de les joindre.
Je les serrais dé fort près. Pour m'éviter , ils se jetèrent dans un bois qui était sur la gauche , d'où ils tombèrent feur une troupe des miens qui , du plus loin qu'ils les aperçurent , firent une décharge de mousqueterie hors de la portée et se sauvèrent à toutes jambes. Cette fuite ne me fit pas prendre le change; je joignis encore les enne-
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mis et je mis mes soldats en bataille. Comme nous avions de l'eau jusqu'à mi-jambe , les Macassars ne pouvant venir à nous avec leiu* activité ordinaire, gagnèrent une petite hauteur entombée d'un fossé , où il y avait de l'eau jusqu'au cou.
Je les investis, et m'approchant jusqu'à la distance de dix à douze pas, je leiu* fis crier par un interprète de se rendre , les assurant que s'ils se fiaient à moi je m'engageais à leur ménager leur grâce auprès du roi de Siam. Ils se tinrent si offensés de cette proposition qu'ils nous jetèrent leiu* lance contre, en témoignage de leur indignation ; et se jetant un moment après eux-mêmes dans l'eau , le crit aux dents , ils se mirent à la nage pour nous venir attaquer.
Les Siamois encouragés et par mes discours et par mon exemple , firent si à propos leur décharge siu* ces désespérés , qu'il n'en échappa pas un seul. Ils n'étaient plus que dix-sept, tout le reste était mort dans les bois , ou de misère , ou des blessures qu'ils avaient reçues. J'en fis dépouiller quelques-uns, je les trouvai tous secs comme des momies, n'ayant que la peau collée siu* les os : ils avaient tous sur le bras gauche de ces caractères dont nous avons parlé, et avec lesquels ils se regardent comme invincibles sur la parole de leurs prêtres qui , pour quelque intérêt 2 ^
de peu de valeur, les séduisent misérablement tous les jours.
Telle fut la fin de cette malheureuse aventure qui , pendant un mois , me causa des fatigues incroyables , qui faillit me coûter la vie , qui me fit périr tant de monde, et qui n'aurait jamais eu lieu sans la jalousie d'un ministre aussi méfiant que cruel.
Mais pour faire voir encore mieux combien injustes étaient les reproches qu'il me fit, lorsqu'en répondant à ma lettre il m'avait taxé d'imprudent , je rapporterai en peu de mots ce qui se passa à Siam au sujet du prince des Macassars qui , après la conspiration découverte , s'était retranché dans son camp. M. Constance , résolu de l'attaquer, avait ramassé plus de vingt mille honunes , à la tète desquels il avait mis quarante Eiu'opéens , Français , Anglais et Hollandais. Avec ces troupes, il entreprit de forcer les retranchements des ennemis. Ceux-ci firent d'abord semblant de fuir; Constance y fut trompé, et les croyant en déroute , il commanda aux Siamois de les poursuivre. Ses gens les chargèrent d'abord et les suivirent en assez bon ordre ; mais peu à peu 3*étant débandés , les Macassars firent tout à coup volte-face et les chargèrent à leur tour si vigoureusement, qu'ils tuèrent d'abord dix- sept des Européens et plus de miUe Siamois. M. Constance
lui-même faUlit à y périr et ne se sauva qu'en se jetant dans la rivière , où il se serait noyé sans le secours d'un de ses esclaves.
La quantité de corps morts que la rivière emportait, et qui passèrent devant Bancok, furent les premiers courriers qui nous annoncèrent cette défaite, après laquelle le ministre ne se trouva pas peu embarrassé. 11 fit faire plusieurs propositions au prince des Macassars, qui ne voulut jamais rien entendre. Enfin , n'y ayant plus d'autre parti à prendre , il se résolut à une seconde attaque, à laquelle il se prépara pendant deux mois, et dont il se tira atec plus d'honneur, ayant pris des mesures plus justes que la première fois. L'expérience qu'il avait faite lui ayant appris qu'il avait affaire à des gens dont il ne lui serait pas aisé de tirer parti s'il les attaquait à force ouverte, il s'avisa d'un stratagème qui lui réussit et auquel il fut redevable de la victoire.
Conune le pays était inondé, en sorte qu'on était obligé de marcher dans l'eau jusqu'à naijambe, il fit faire des claies de cànttes, où l'on avait posé fort près l'un de l'autre y de gros clous à trois pointe», qui traversaient la claie, et s'élevaient par-dessus à la hauteur d'un demi-pied. Ces machines qui marchaient devant les troupes furent plongées dans l'eau , en sorte que ne paraissant plus, et les Hacassars à leur ordinaire ,
venant tous à la fois à la charge, tête baissée, et sans voir où ils mettaient les pieds, se trouvaient pris pour la plupart , tellement que ne pouvant plus ni avancer, ni reculer, on en tua debout à coups de fusil un nombre très-considé-* rable.
Ceux qui échappèrent s*étant retranchés dans des maisons de cannes ou de bois , auxquelles on mit le feu , n'en sortirent qu'à demi brûlés , et se laissèrent assommer, sans qu'aucun demandât quartier; aussi ne sauva-t-on la vie qu'à deux jeunes fils du prince , qui furent amenés à Louvo. On les a vus depuis en France servir dans la marine, ayant été amenés dans le royaume par le père Tachard.
Aventures du chevalier de Forbin dans son gouvernement
de Bancok.
Après cette courte digression sur la manière dont M. Constance se démêla de l'affaire des Macassars, je reviens à mes occupations à Bancok. N'ayant plus d'ennemis à combattre, je m'occupais à faire avancer les fortifications , et à dresser, mes soldats. Après avoir donné quelque temps à ces emplois , je fus bien aise de faire le tour de mon gouvernement, soit pour me faire recon-
naître , soit pour reconnaître moi-même Fétat du pays.
Pom* être reçu avec la distinction qui convenait à ma dignité, je ne manquais pas de me faire annoncer dans tous les endroits par où je devais passer. Aussitôt les mandarins , et les plus distingués du lieu, me préparaient une réception la mieux ordonnée qu'ils pouvaient. Ils venaient ordinairement à ma rencontre, et après m'avoir logé dans la maison la plus apparente, ils me prêtaient hommage et obéissance , comme à celui , ' qui représentait la personne du roi. "^^^^é a!
Je passai par un village , auprès duquel on Ine /; , / ^ dit qu'il y avait un talapoin que ses vertus ren- ^h^"^ daient célèbre dans tout le pays. Ses confrères en .^^ faisaient un si grand cas , qu'ils l'avaient fait leur ^ supérieur, en sorte qu'il était, par rapport à sa dignité, en aussi grande considération parmi les Siamois, qu'un évêque poiu*rait l'être parmi nous. Je me détournai poiu* aller le visiter; je trouvai en effet un vieillard respectable par son grand âge, et par un air de modestie qui se répandait sur toute sa personne.
Pour me faire honneur, il mit un bétel dans là, bouche, et, après l'avoir mâché assez longtemps, il me le présenta pour le mâcher moimême à mon tour. Je n'étais pas assez fait à la malpropreté des Siamois pour accepter la grâce
qu'il me faisait. Un des mandarins qui étaient auprès de moi , me représenta que je ne devais pas refuser un honneur qui n'était dû qu'au roi et à moi : n Je vous le cède, lui répondis-je , avalez vous-même la pilule, si elle est de votre goût, » 11 ne se le fit pas dire deux fois, il. ouvrit la bouche , et reçut avec beaucoup de respect , des mains du talapoin, le bétel dont je n'avais pas voulu.
Je vis dans ce voyage une prodigieuse quantité de singes de différente espèce : le pays en est tout peuplé. Ils se tiennent volontiers aux environs de la rivière, et vont ordinairement en troupe. Chaque troupe a son chef qui est beaucoup plus gros que les autres ; quand la marée est basse, ils mangent de petits poissons que l'eau a laissés sur le rivage. Lorsque deux différentes troupes se rencontrent, ils s'approchent les uns des autres, jusqu'à une certaine distance, où ils paraissent faire halte ; ensuite les gros macousy ou chefs des deux bandes, s'avancent jusqu'à trois ou quatre pas, se font des mmes et des grimaces, comme s'ils s'entre-parlaient, et enstdte faisant tout à coup volte-face , Us vont rejoindre chacun la troupe dont il est chef, et prennent des routes différentes. Au retour de la marée, ils se perchent siu* des arbres, où ils demeurent jusqu'à ce que le pays soit à sec.
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Je prenais souvent plaisir à observer tout leur petit manège : j'en vis un jour une douzaine qui s'épluchaient au soleil. Une femelle qui était en rut , s'écarta de la troupe , et se fit suivre par un mâle; le gros macou, qui s'en aperçut un moment après, y courut; il ne put attraper le mâle qui se sauva à toutes jambes ; mais il ramena la femelle à qui il donna, en présence des autres, plus de cinquante soufflets, comme pour la châ* tier de son incontinence.
En passant par un village où je m'étais reposé un moment, un mandarin qui en était le chef, vint tout empressé me présenter un ver d'environ neuf pouces dé long, et gros à proportion : il était tout blanc, et avait assez la figure d'un de nos vers à âoie, à cela près qu'il était beaucoup plus long. Ce bonhomme comptait de me présenter un morceau friand ; je ne. pus m'empêchcr de rire de sa simplicité, et me tournant vers un autre mandarin qui m'accompagnait^ je lui demandai si ce ver était bon à manger : « Il est très-excellent, >» me dit-il; je le M fi8 donner : le mandarin le mangea tout vif avec avidité.
Je remarquai qu'il sortait àë la bouche du Siamois conune de la crème, ce qui nie fit croire que cet insecte ne devait "pas être si mauvais. Sans l'horreur que j'âvaid à le voir, j'^en aurais volontiers goûté. Ceux qui n*ayant jamais vu des
huîtres nous les verraient manger toutes crues, en auraient du dégoût; les huîtres sont pourtant fort bonnes : Fusage aplanit bien des choses en cette matière, et on ne doit point disputer des goûts.
La visite de mon gouvernement étant faite , Je repris le chemin de Bancok. Je m'y occupai encore pendant quelque temps à dresser mes soldats, et à faire avancer les fortifications, qui allaient avec assez de lenteiu*. Un accident qui revenait tous les jours, et auquel on ne pouvait remédier, en était en partie cause. Comme les Siamois vont toujours nu-pieds, il arrivait trèssouvent que mes travailleurs étaient piqués en remuant les terres par une sorte de petits serpents de couleur argentée , et de la longueur d'environ un pied.
Leur morsure est si venimeuse, qu'une heure après, celui qui en a été piqué tombe dans des convulsions, et mourrait infailliblement dans vingt-quatre heures , s'il n'était promptement secouru. Les médecins chinois ont un remède admirable contre ce mal. Ils composent une certaine pierre qu'on applique sur la morsure, et qui s'y attache d'abord; peu après les convulsions cessent, le malade reprend ses sens, et la pierre tombe d'elle-même , dès qu'elle a tiré tout le ve* nin. La même pierre sert toujoiu's, niais pour lui
rendre sa première vertu, il faut la faire tremper pendant vingt-quatre heures dans du lait de femme.
Malgré mes occupations, je commençais à m*ennuyer à Bancok. Les bontés dont le roi m'avait honoré à Loiivo , m'en avait rendu le séjour assez supportable; mais depuis que j'en étais parti, je me lassais peu à peu de me voir dans un pays où je vivais sans agrément, et où je ne voyais aucun jour à avancer ma fortune. Dans cette situation , je souhaitai de retourner à la cour. J'en écrivis à M. Constance, mais conune il ne voulait point de moi auprès du roi, il ne manqua pas de prétextes poiu* éluder ma demande.
Ce fut à peu près dans ce temps-là que je reçus à Bancok quatre des jésuites avec qui nous avions fait le voyage de Siam. Le père Tachard, ainsi que nous avons dit , était retourné en France avec les ambassadeurs. Constance avait retenu auprès de lui le père Le Comte ; les quatre autres, savoir : les pères de Fontenai, Bouvet, Gerbillon et Visdelou, ayant trouvé un embarquement , partaient pour la Chine.
Je leur fis tout l'accueil dont j'étais capable : pendant leur séjour je les entretins souvent de la dureté de M. Constance à mon égard , et je leur fis le détail de tout ce qu'il avait fait pour me perdre. Quand je leur parlai de l'affaire des Ma-
cassars, je trouTâi qu'ils en savaient quelque chose en gros ; mais ils ignoraient, ou du moins n'étaient-ils informés que confusément de l'ordre qui m'avait été adressé, et de la manière dont le ministre avait souhaité que je me conduisisse.
Par tout ce qu'ils me dirent, je compris que je parlais à des personnes à qui M. Constance était aussi connu qu'à moi-même; mais quoique par discrétion ces pères ne jugeassent pas à propos de s'expliquer ouvertement, après être entrés dans toutes mes peines, m'avoir consolé le mieux qu-il leur fut possible , ils me conseillèrent de repasse^ en France le plus tôt que je pourrais. Nous pas^ sâmes ainsi quelques jours, moi à me plaindre du ministre, et eux à me consoler; enfin après bien des témoignages d'amitié, très*sincères de part et d'autre, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, comptant de nous séparer pour toute la vie.
Quoique depuis quelque temps je fusse déjà) asH sez disposé à ménager mon retour en Friatnce, les derniers entretiens que j'avais eus avec ces quatre jésuites me confirmèrent encore plus fortement dans cette pensée. J'avais continuellement dans l'esprit , et la misère d'un pays qui ne me paraissait d'aucune ressource, et les perfidies d'un ministre à qui j'avais fait tout le bien que j'avais pu, et qui, en récompense de mes bons services,
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non-seulement m'ayait éloigné de la cour, mais encore avait voulu m'empoisonner, et avait attenté sur ma vie en tant de différentes manières*
Tandis que j'étais ainsi tout occupé de la pensée de mon retour, J'eus de quoi m'y confirmer par un nouvel ordre que je reçus de la cour, et qui ne me fit que trop comprendre que la haine de Constance n'était pas encore épuisée.
n était arrivé depuis quelque temps à la Barre un bâtiment anglais armé de quarante pièces de canon ef de quatre-vingt-dix hommes d'équipage , tods Européens. M. Constance prétendait que le capitaine de ce vaisseau avait friponne autrefois au roi de Siam une partie considérable de marchandises. Sous ce beau prétexte, il m'envoya ordre de me transporter dans le bâtiment anglais avec deux hommes seulement , et d'enlever ce capitaine conune coupable de crime de lèse-majesté; ce sont les propres paroles de Tordre que j'ai gardé, écrit en français, de la main du père Le Comte.
Je n'eus pas de peine à comprendre, comme j'ai déjà dit, que cette commission, qui ne ressemblait pas mal à celle des Macassars , n'était qu'un nouveau piège qui m'était tendu par la jalousie de M. Constance. Je résolus pourtant d'exécuter cet ordre à la lettre. Comme je me promenais en rêvant aux moyens d'en venir à bout ,
\L. Manuel avec qui je vivais assez familièrement, ne voyant Tesprit si préoccupé, me demanda à iuo( je rivais si profondément : « Tenez , lui dise . îisci cet ordre que je viens de recevoir. » Ce Hiu missionnaire ayant vu de quoi il était questou »M. Constance, me dit-il, n'y pense pas; •'vi.\'Ution de cet ordre est impossible.
l 'est pourtant sur les mesures qu'il y a à •ftMKiro fowT l'exécuter, lui repartis-je , que routH«ii ^** méditations dans lesquelles vous m'avez ^ >* ontoucé; car, je vous Tavoue, je suis piqué v^ Mi. ot jo veux pousser M. Constance à bout, i< ui ûiisant voir que des projets qu'il juge im- %.*5*W^** dans le fond, et dont il ne me charge ^«^ Kuw qu'il compte que j'y périrai, sont en- ,^t iu- dessous de moi. » M. Manuel, surpris de ^ «.><»luUon , fit tout ce qu'il put pour m'en dé- #^iHv< . « Vous avez beau faire, lui dis-je, mon ^»i >t pris, et je n'en démordrai pas quand je ^*. .U.X > fcviv. L'exemple que les Macassars nous ^ Asmo, il V a peu de joui-s, est bon à suivre; ^^u tvuyours avancer, et ne reculer jamais.
^5,8^it\^ vous iK>urlant, j'userai de précaution, ^ chh'^v ilo^va^tircr encore heureusement de
jl quitté , je me jetai brusque^ à quatre-vingts rameurs.
. Constance» jVmbarquai
malicieusement avec moi l'oncle de sa femme : il était métis, assez bonhomme, mais nullement guerrier. Je fus bien aise en lui faisant tenir la place d'un des deux hommes qui devaient me se* couder, de lui faire courir la moitié du risque , et de le mettre au moins à portée de reconnaître par lui-même de quoi M. Constance était capable.
Pendant le trajet qu'il y avait depuis Bancok jusqu'à l'endroit de la rade où était le vaisseau , ce bon Japonais ne cessa de me demander où je prétendais le conduire. Il n'était pas encore temps de le lui faire savoir, je ne répondis à ses ques* tions qu'en badinant. Quand je fus à la Barre , il fallut quitter le balon ; car ces sortes de bâtiments ne peuvent aller que dans la rivière. Je pris un bateau propre pour la mer, dans lequel ayant embarqué huit de mes rameurs, et ayant joint à l'oncle de M"* Constance, le gouverneur de la Barre, nous voguâmes jusque bien avant dans la rade.
Nous n'étions plus qu'à deux lieues du vaisseau anglais, lorsque mon métis me demanda encore où je le menais. Pour toute réponse je lui présentai l'ordre du roi , que je lui expliquai en portugais. Il en fut si efiTrayé, que n'étant plus maître de lui-même : « Que vous ai-je donc fait, monsieur, s'écriait-il , poiu* me mener ainsi à la boucherie? Et quel cas, je vous prie, ce capitaine an-
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gleds fera-t-il des ordres du roi de Siam, qu'il ne craint point, et qui dans toute cette affaire ne sera certainement pas le plus fort ? — Monsieur; lui repartis-je, quand on est au service d'un roi, il faut obéir à la lettre , sans examiner les périls qui doivent être comptés pour rien. Nos biens et ^ nos vies sont aux souverains, et ils peuvent en disposer comme il leur plaît. »
Toutes ces raisons , bien loin de persuader ce bonhomme, ne faisaient qu'augmenter sa peur, qui redoublait à mesure que nous approchions du navire. Pour rassurer ce poltron : « Voici, monsieur, lui dis -je, Texpédient que j'ai trouvé pour prendre ce capitaine, sans courir un trop grand danger, ni vous ni moi; mon but est de l'obliger sous quelque prétexte à sortir de son bord et à passer dans le mien ; pour cela j'entrerai dans son vaisseau , vous me suivrez , il ne manquera pas de me faire beaucoup de civilités, j'y répondrai; et de la manière dont j'ai imaginé mon dessein, je compte que j'en viendrai à bout; tenez cependant, voilà Tordre du roi, mettez-le dans votre poche , et gardez-le jusqu'à ce que nous en ayons besoin; mais armez- vous de courage, et prenez un air assuré , sans quoi tout notre projet échouerait infailliblement.
— Mais si tout ce que vous imaginez ne réussit pas , me répliqua cet homme plus prudent que de
raison y que fierez-vûus?'-- Alors,, répondis- je, je me conduirai à la macassarde, Je mettrai Tépée à la main» je. dirai au capitaine que. j'ai ordre de Farréter, et que s'il fait la . moindre résistance , je le tuerai; à. ces mots ¥ous sortirez l'ordre du roi, et TOUS crierez à tout l'équipage .que s'Us résistent, Sa Majesté Siamoise lea fera tous pendre. — Hé ! monsieur, me répe^idit-il , nous allons mourir. — C'est notre sort, lui dis- je, mourir aujourd'hui ou demain, qu'importe, pourvu que ce soit glorieusement ? »
Cependant nous abordâmes le navire ; j'y montai suivi du Japonais, qui était plus mort que vif. Le capitaine qui s'aperçut de cet abattement, me demanda ce qu'avait monsieur : « Ce n'est rien , lui dis- je ^ il craint la mer« » Â ce mot, nous entrâmes dans la chaxnbre de poupe, on y apporta du vin, et je fus salué d'un grand nombre de coups de canon , après bien des excuses que le capitaine me fit sur Fétat dans lequel il me recevait, car je le trouvai en robe de chambre et en bonnet; il me demanda quelles affaires m'amenaient dans son bord.
« Ce sont, lui répondis-je, des affaires trèsimportantes. Sa Majesté Siamoise ayant eu avis que les Hollandais ont fait à Batavie un armement très-considérable, dans le dessein de venir brûler tous les vaisseaux qui sont dans^la rade, et ayant
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de plus été informée que leur flotte est déjà en mer, j'ai ordre d'assembler les capitaines des vaisseaux et des autres bâtiments pour conférer tous ensemble et pour aviser aux moyens qu'il y aura à prendre pour n'être pas pris au dépourvu.
Comme M. Constance vous sait ^ici , il m'ordonne de m'adresser principalement à vous et de déférer à vos avis , persuadé qu'il est de votre valeur et de votre expérience. »
Ce capitaine croyant bonnement tout ce que je lui disais : « Je vais , me répondit-il , faire mettre la chaloupe en mer, j'enverrai avertir tout ce qu'il y a d'officiers aux environs, afin qu'ils se rendent ici, où nous pomrons consulter ensemble sur un point si important. — C'est fort bien avisé,» lui dis- je; ensuite, feignant de réfléchir un petit moment en moi-même : « Mais, monsieur, continuai -je, votre navire étant le plus éloigné de tous, ne serait-il pas mieux de vous mettre vousmême dans votre chaloupe; nous irions, vous d'un côté, moi d'un autre, rassembler tout ce qu'il y a de capitaines dans la rade. Nous les mènerions dans le navire qui est le plus près de la Barre, et le conseil étant fini, chacun regagnerait son bord sans avoir à faire tant de chemin. »
L'Anglais , qui ne se défiait en aucune sorte de ce que je lui disais, acquiesça volontiers à cette proposition. Je craignais toujours qu'il ne se ravi-
A SIAM. lia.
sât. « Profilons du temps , lui dis-je , je m'aperçois que la marée commence à passer. » A ces mots , je me levai et je descendis dans mon bateau , où je m'assis ; alors affectant d'avoir oublié quelque chose d'essentiel , je criai au capitaine, qui, voulant me faire honneur, se tenait sur le bord de son bâtiment pour me voir partir : < Mon^ sieur, si vous vouliez vous donner la peine de descendre^ j'aurais encore mi mot important à vous communiquer. >» Je commandai en même temps à un de mes rameurs de tenir l'amarre à la main, et de lâcher quand je lui ordonnerais.
L^Ânglais descendit bonnement, et s'étant assis auprès de moi * « Largue l'amarre , » dis-je à nion matelot, à qui je parlai tout bas, et en siamois, pour n'être point entendu. Ensuite, passant la main sur l'épaule du capitaine, comme poiu* lui parler à l'oreille plus conunodément , et sans qu'on pût nous entendre : « Monsieur, lui dis-je, puisque j'ai ordre du roi de Siam de suivre votre avis préférablémént à tout autre, il conviendrait ^e vous fussiez ici avec moi , et que nous consultassions encore quelque temps ensemble, afin de nous trouver de même avis quand nous serons assemblés. »»
Comme la marée était forte , TAnglais s'aperçut bientôt qu'on l'éloignàit de son bord : « Où me menez-vous donc ainsi tout nu? » me dit-il , et eri
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même temps , sans attendre ma réponse , il se mit à crier à son éqmpage. J'ordonnai alors à mes gens de faire force de rames pom: gagner pays, et, déclarant au capitaine l'ordre que j'avais, je lui témoignai combien j'étais fâché d'avoir eu besoin de recourir à toutes ces ruses pour exécuter ma commission. Je le priai au reste de ne s'inquiéter de rien , l'assurant qu'il ne manquerait ni d'habit, ni de tout ce qui lui serait nécessaire pour son entretien.
Cependant la chaloupe anglaise, qui fut armée en très-peu de temps, commençait à me donner la chasse ; voyant que je ne pouvais éviter d'être pris, j'allai à bord d'un petit bâtiment portugais, et prenant mon pistolet à la main : « Montez dans ce bâtiment , dis-je à mon prisonnier ; si vous hésitez, c'est fait de vous, je vous tue. » Quand nous fûmes entrés , je demandai main-forte à l'officier. Ce bonhomme se mit en mouvement ; mais il n'avait que huit ou dix gueux avec lui : faible ressource contre une trentaine d'Européens qui venaient bien armés, et résolus de se bien battre.
Ne voyant pas d'autre expédient pour éviter d'être pris, je dis au capitaine : « Monsiem:, criez à votre chaloupe de s'en retourner, et songez qu'il y va de votre vie à faire en sorte qu'ils vous obéissent; s'ils approchent, vous êtes mort; et, après vous avoir tué, peut-être saurai-je encore
me défendre contre vos gens. » Je dis ces paroles d'un ton si ferme, que l'Anglais ne voulut pas hasarder le coup , et fit retourner son monde , qui lui obéit sur-le-champ. Quand je les vis loin , je rentrai dans mon bateau ; et, après avoir remercié le capitaine portugais, je repris la route de Bancok, où je n'oubliai rien de tout ce que je crus pouvoir rendre à mon Anglais sa prison plus supportable.
Je ne tardai pas à donner avis à M. Constance de ma fidélité à exécuter les ordres du roi , mais en même temps, je crus qu'il convenait de me plaindre de ces mêmes ordres. Je le fis pourtant avec circonspection , car je n'étais pas le plus fort, et j'avais affaire à un ennemi dangereux. Je me contentai de lui représenter que les commissions qu'il m'adressait n'étaient pas tout à fait dignes de moi, et qu'il ne paraissait pas convenable d'envoyer à im amiral des ordres qui conviendraient mieux à des officiers d'un rang inférieur.
Je fis partir en même temps mon prisonnier pour Louvo , où il se tira d'affaire moyennant dix mille écus , dont M. Constance jugea à propos de se prévaloir. Quant à moi, le ministre nia de m'avoir envoyé l'ordre sm* lequel j'avais agi, et, dans la réponse qu'il me fit , me taxant une seconde fois de témérité et d'imprudence , il me défendit de la part du roi de m'éloigner de Bancok
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au [delà de deux lieues. Ce fut là toute la récompense que je retirai d*une expédition assez périlleuse, dans laquelle je ne m'étais engagé que pour obéir aux ordres que j'avais reçus.
Je fus si outré de ce procédé, que, ne balançant plus dès lors sur ce que j'avais à faire, je résolus de passer en France à la première occasion» Comme je n'y voyais point encore de jour, au moins pour quelque temps, je pris le parti de dissimuler mon chagrin et d'attendre en patience le moment de me retirer. Pour tromper mon ennui dans cette espèce d'exil, car, depuis ma dernière lettre du ministre, je me regardais comme exilé, je m*amu^ sais de temps en temps à prendre <les crocodiles.
On en voit bon nombre aux envir<ms de Bancok* Les Siamois les prennent de deux manières; ils se servent pour la première d'un canard en viCj sous le ventre duquel ils attachent une pièce de bois de la longueur d'environ dix pouces , grosse à proportion j et pointue par les deux bouts. A cette pièce de bois ils lient une corde fine, mais trèsforte, à laquelle sont attachés des morceaux de bambou, espèce de bois fort léger, dont ils se servent en guise de liège. Ils mettent ensuite au miUeu de la rii^ ière le canard , qui , fatigué par la pièce de bois, crie et se débat pour se dégager. Le crocodile qui l'aperçoit, se plonge dans l'eau, fient le prendre par-dessous, et se prend lui-
même au morceau de bois, qui s'arrête en travers dans son gosier.
Dès qu'on s*aperçoit qu'il est pris, ce qu'on reconnaît au tiraillement de la corde et à l'agitation du bambou, on fait le signal et l'on amène l'animal à fleur d'èau, malgré les efforts qu'il fait pour se débarrasser. Quand il parait , les pêcheurs lui lancent des harpons : ce sont des espèces de dards, dont le fer ressemble au bout d'une flèche; ils sont emmanchés d'un bâton long d'environ cinq pieds. A ce fer qui est percé dans l'emboîture, est attachée une corde très-fine entortillée autour du bâton qui se détache du fer, et qui, en flottant sur l'eau, indique l'endroit ouest l'animal. Quand il a sur le corps une assez grande quantité de harpons , on le tire à terre , où l'on achève de le tuer à coups de hache.
Il y a une seconde manière de les prendre : ces animaux viennent quelquefois jusqu'assez près des maisons ; comme ils sont fort peureux , on tâche de les épouvanter en faisant du bruit , ou avec la voix , ou en tirant des coups de fusil. Le crocodile effrayé s'enfuit et se sauve au fond de l'eau. D'abord , la rivière est couverte de balons , qui attendent de le voir paraître pour respirer, car il ne saurait rester plus d'une demi-heure sans prendre haleine. A mesure qu'il sort, il paraît ouvrant une grande gueule ; alors on lui lance de toutes
parts des harpons: s'il en reçoit quelqu'un dans la gueule, à quoi les Siamois sont fort adroits, il est pris.
Le manche du harpon qui flotte attaché à une corde , sert de signal ; celui qui tient la corde connaît quand l'animal quitte le fond, il en avertit les pêcheurs qui ne manquent pas , dès qu'il reparait, de lancer encore de nouveaux harpons, et lorsqu'il en a reçu suffisamment pour être amené à terre, on le tire et on le met en pièces. Cette seconde façon de pêcher est plus amusante que la première.
La chair du crocodile est blanchâtre, et ressem^ ble assez à celle du chien marin. J'en ai goûté, elle n'est pas mauvaise. Le crocodile est afTreux à voir ; il s'en trouve dans la rivière qui ont depuis douze jusqu'à vingt pieds de longueur; ses mâchoires sont fort plates , il a de chaque côté deux grosses dents, une en haut et une en bas, qui sortent comme les défenses d'un sanglier, ce qui fait que quand il a mordu quelque chose, il n'est plus possible de le lui arracher.
Un jour que je revenais de la pêche au crocodile , je fus tout surpris en entrant chez moi d'y revoir les quatre jésuites qui étaient partis peu auparavant pour la Chine. Ces pères étaient dans un état à faire pitié. Us avaient fait naufrage sur les côtes de Camboye et de Siam , et avaient souf-
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fert au delà de tout ce qu'on peut dire, s'étant trouvés dans la nécessité de passer par des pays presque inaccessibles qu'ils avaient traversés à pied. Je les embrassai avec bien de la joie, et je n'oubliai rien de tout ce qui dépendait de moi pour les dédommager des contre -temps qu'ils avaient eu à essuyer.
Commç j'avais sur le cœur tous les mauvais procédés de M. Constance , je leur montrai l'ordre que j'avais reçu au sujet du capitaine anglais , et la réponse du ministre à la lettre que je lui avais écrite après cette expédition. Quelque discrets qu'ils fussent, ils ne purent retenir leur indignation , et me parlant plus ouvertement que la première fois, ils me conseillèrent sans détour de me retirer le plus tôt que je pourrais.
Ils me représentèrent que le ministre qui avait pris ombrage de ma faveur, et qui ne souhaitait rien tant que ma perte , reviendrait si souvent à la charge, et prendrait à la fin ses mesures si à propos, que je ne lui échapperais plus; que, puisque le Seigneur m'avait conservé jusqu'alors , c'était à moi à ne heurter pas sa providence , mais au contraire à céder en m'éloignant d'un pays où ma vie était dans des périls continuels. Ces pères me dirent sur ce sujet tout ce qu'on peut imaginer de plus obhgeant. Je les retins aussi longtemps que je pus, mais après deux jours ils voulurent
retourner à Joudia, pour y attendre une nouvelle occasion de se rembarquer pour la Chine.
Quant à moi , ne voulant pas renvoyer mon dé^ part plus loin, je résolus de profiter du retour d'un vaisseau de la compagnie d'Orient qui était venu mouiller à la Barre quelques jours aupara* vaut. Ce bâtiment venait de Pondichéry * apporter des marchandises, et en prendre; c'est le commerce ordinaûre que cette compagnie foit tous les ans d'Indes en Indes.
Après les emplois que j'avais remplis à Siam, et la manière obligeante dont le roi m'avait traité, il ne me convenait pas de partir en déserteur; j'écrivis donc à M. Constance pom* le prier de me ménager mon congé auprès du roi : j'apportai pour raison que ma santé , qui s'affaiblissait tous les jours, ne me permettait pas de demeurer plus longtemps dans le royaume, et je m'ofMs d'aller moi-même à la cour demander la permission de me retirer, s'il jugeait que cette démarche pût me la faire obtenir. Il n'eut garde d'y consentir, et comme il ne craignait plus tant mon retour en France, il me répondit que Tintention du roi n'étant pas de me forcer, il m'était libre de me retirer où il me plairait.
Avant que de quitter Bancok, j'écrivis à un
]. Pondichéry ; les Français s*y étaient établis en 1612.
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jeune mandarin de mes amis, nommé Prepi. Il m'aimait beaucoup en reconnaissance du senice que je lui a^ais rendu en lui sauvant la baston* nade : car, quoiqu'il fût favori du roi, et que ce prince Faimât plus qu'aucun autre jeune homme de la cour, il n'aurait pas évité ce châtiment si je ne m'en étais mêlé. Je lui mandais qu'en prenant congé de lui, sur le point de retourner en France, je le priais de me conserver toujours quelque part dans son amitié, de continuer à aimer les Français, les missionnaires, les pères jésuites, et à protéger, comme il avait toujours fait, les uns et les autres.
Prepi , touché de mon départ , en parla au roi , qui, ignorant tout ce qui se passait, parut surpris de cette nouvelle. Il demanda à son ministre les raiscms qui m'obligeaiept à me retirer, et lui ordonna de me faire venir à la cour , pour apprendre par lui-même quels sujets de mécontentement je pouvais avoir. Je fus informé de tout ce détail par la réponse de Prepi. Sur cet ordre. Constance se trouva fort embarrassé; il ne voulait pas absolument que je parusse à la cour : cependant Tordre était précis. Pour se tirer d'intrigue, il ordonna à un officier portugais , qui était tout à sa dévotion, de venir, sous prétexte de me faire honneur, abord du vaisseau français, et de me mener ainsi à la cour de la part du roi.
Le piège était trop grossier pour m'y laisser